vendredi 10 février 2012

Pour un État stratège

Depuis une trentaine d'années une politique persévérante a été suivie pour introduire la concurrence dans les réseaux (télécoms, électricité, chemins de fer, poste). Pour renforcer la concurrence, l'exploitation de chaque réseau a en outre été découpée entre plusieurs entreprises chargées respectivement de l'infrastructure, du trafic, du commercial etc.

Cette politique a une apparence, celle de la rationalité et de l'efficacité dont la concurrence est censée être le seul levier. Elle a une réalité : celle d'une décision dogmatique qui, ignorant la nature physique des réseaux, engendre une inefficacité facteur de crise et affaiblit la Nation.

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Chaque réseau étant un système, sa qualité dépend des relations entre les organes qui le composent. Séparer ces organes pour en faire autant d'entreprises, c'est ériger entre eux des barrières comptables, susciter des conflits, créer sur le terrain des situations absurdes, dégrader enfin la qualité du service au consommateur.

mardi 24 janvier 2012

Apple, la délocalisation, l'emploi

L'article de Charles Duhigg et Keith Bradsher (« How U.S. Lost Out on iPhone Work », The New York Times, 21 janvier 2012) explique pourquoi, tandis qu'Apple n'emploie directement que 43 000 personnes aux États-Unis et 20 000 dans d'autres pays, 700 000 autres travaillent principalement en Chine pour produire ses iPhones, iPads etc.

90 % des centaines de composants que contient un iPhone sont produits hors des États-Unis : les semi-conducteurs proviennent d'Allemagne et de Taïwan, les mémoires de Corée et du Japon, les écrans et le câblage de Corée et de Taïwan, les puces d'Europe, les terres rares d'Afrique et d'Asie. L'ensemble est monté en Chine.

Ce ne sont pas les bas salaires qui expliquent la préférence donnée à la Chine car produire l'iPhone aux États-Unis laisserait à Apple une marge bénéficiaire confortable : alors que chaque iPhone lui procure un profit de plusieurs centaines de dollars, le coût de production unitaire ne serait augmenté que de 65 $. Pour les entreprises des TIC le coût du travail est d'ailleurs secondaire en regard du coût des composants, de la capacité des entreprises à accroître et réduire leur taille rapidement et de la souplesse des approvisionnements.

jeudi 19 janvier 2012

Réindustrialiser la France par l'informatisation et l'automatisation

Voici les vidéos des trois entretiens avec Laurent Faibis sur Xerfi Canal :

1 - La globalisation a retardé la révolution du système productif (16 min 20 s)


2 - Vers une industrie servicielle (12 min 32 s)

samedi 7 janvier 2012

La Mamie du Cantal et les télécoms

Voici ce qu'a dit Stéphane Richard, le PDG de France Télécom : "Bien sûr, c'est une évidence, nous pourrons jouer sur les prix en fonction de ce que Free fera, mais tout ne se résume pas à un prix ! La Mamie du Cantal n'a pas besoin de la même offre qu'un geek à Paris. Free ne va pas rafler tous les clients avec une offre unique. Nous, nous essayons de proposer la meilleure offre pour chaque catégorie d'utilisateur." (Marie-Cécile Renault, "Orange a tout un arsenal pour répondre à Free", Le Figaro, 2 janvier 2012).

On devine ce que M. Richard tente maladroitement d'exprimer : il s'agit de segmenter la population des utilisateurs, de tenir compte de la diversité de leurs besoins afin de pouvoir présenter à chaque segment une offre qui lui convienne. Il n'y a rien à redire à cela.

Mais une segmentation doit être finement judicieuse : or il n'y a pas que des Mamies dans le Cantal, il s'en trouve aussi à Paris. Il y a par ailleurs des geeks dans le Cantal, et il se trouve même quelques geeks parmi les Mamies. Ni l'âge, ni la localisation ne sont des critères pertinents pour une segmentation selon les besoins en télécoms.

mercredi 28 décembre 2011

Erik Brynjolfsson et Andrew MacAfee, Race Against the Machine, Digital Frontier Press, 2011

Erik Brynjolfsson est l'un des rares économistes qui ont su voir la nature et l'importance du phénomène de l'informatisation. On peut consulter ses travaux sur le site du MIT où il est professeur.

Dans ce livre écrit avec Andrew MacAfee il passe en revue les diverses façons dont les économistes expliquent la montée du chômage et de l'inégalité des revenus : certains évoquent un épisode défavorable du cycle conjoncturel, d'autres la stagnation que suscite un déclin de la capacité à innover, d'autres enfin la « fin du travail » car l'emploi est supprimé par l'automatisation [1].

Brynjolfsson adhère à la troisième explication, mais il lui ajoute un complément important : une économie mature, c'est-à-dire parvenue à l'équilibre en regard de son potentiel productif, met naturellement en œuvre la totalité de sa force de travail. C'est donc l'inadaptation au système technique informatisé due à la persistance d'habitudes et formes d'organisation héritées du système antérieur qui explique le sous-emploi, et non l'informatisation.

La moitié de l'échiquier

Ses effets, dit Brynjolfsson, ne font que commencer à se manifester car leur évolution est exponentielle.

Il illustre cela par une comparaison : si l'on place, comme dans la légende indienne, un grain de riz sur la première case d'un échiquier, puis deux sur la seconde, quatre sur la troisième etc. en multipliant leur nombre par deux à chaque étape, on en aura si l'on s'arrête à la moitié de l'échiquier 232 - 1, soit de l'ordre de 109 : c'est la récolte annuelle d'une bonne exploitation. Mais si l'on va jusqu'au bout de l'échiquier on en aura 264 - 1, soit de l'ordre de 1019 grains : cela forme une montagne de riz plus haute que l'Everest...

Avec l'informatisation nous ne sommes, dit encore Brynjolfsson, qu'à la moitié de l'échiquier. L'évolution future sera donc beaucoup plus importante, plus bouleversante que celle que nous avons connue. Il en cite deux signes avant-coureurs : le progrès des logiciels de traduction automatique et l'automatisation réussie par Google de la conduite des automobiles montrent que l'informatique sait faire, aujourd'hui, des choses que l'on jugeait impossibles voici quelques années.

dimanche 25 décembre 2011

James Gleick, Genius, Vintage Books, 1991

Cette biographie nous fait entrer dans l'intimité de Richard Feynman, qui fut l'un des plus grands physiciens du XXe siècle.

Contrairement à beaucoup d'autres Feynman ne donne pas la priorité à la mise en forme théorique qui permet de déduire les lois de la nature à partir de quelques hypothèses bien choisies et donc, en somme, de reconstruire le monde par la pensée. Il s'intéresse d'abord aux choses, aux phénomènes, et s'il utilise les mathématiques en virtuose il les considère comme une boîte à outils et non comme le porche de la compréhension de la nature.

Ainsi, alors qu'un Landau pose le principe de moindre action au début de son cours de mécanique puis en déduit l'essentiel de l'édifice théorique de la physique, Feynman part d'un fait qui a d'abord été considéré comme une hypothèse, puis que l'expérience a confirmé et que l'observation a enfin constaté : la nature corpusculaire, atomique, de la matière.

Il aime à explorer les phénomènes auxquels il ne comprend rien. Parfois il parvient à les comprendre, parfois il est contraint de s'arrêter en chemin et alors sa curiosité l'oriente vers d'autres phénomènes, d'autres recherches : il s'intéressera par exemple à la biologie.

vendredi 23 décembre 2011

Conférence à Settat : texte

Voici le texte de la conférence donnée à la faculté des sciences et techniques de Settat (Maroc) le 11 mai 2011 à l'invitation du professeur Jaouad Dabounou. Les vidéos sont à la page http://michelvolle.blogspot.com/2010/12/blog-post.html

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Informatisation et compétitivité

Napoléon avait pris la mesure de l'avantage que l'industrialisation pouvait procurer à une nation. Dans le traîneau qui le ramène de Russie en décembre 1812, il se confie à Caulaincourt : « On a beau faire, dit-il, c’est moi qui ai créé l’industrie en France… le but du système continental est de créer en France et en Allemagne une industrie qui l’affranchisse de celle de l’Angleterre [1] ».

L'industrialisation avait démarré vers 1775. L'informatisation a débuté vers 1975. Pouvons-nous espérer que les dirigeants en auront dès 2012 compris la nature et l'importance ? On peut craindre qu'ils n'aient pas, sur ce point, un jugement aussi pénétrant que celui de l'empereur.

Dans beaucoup d'entreprises, l'informatique est en effet considérée comme un « centre de coûts », comme une dépense qu'il convient de comprimer. Le gouvernement français vient de créer une Direction interministérielle des systèmes d'information et de communication. Quelle est la première des missions données à cette direction ? De diminuer le coût de l'informatique !

Beaucoup de dirigeants considèrent d'ailleurs l'informatisation comme une question technique, qui doit être traitée par des techniciens et qui est donc indigne de retenir l'attention d'un stratège. Ils se trompent.

Conférence à Settat : vidéos

Voici les cinq vidéos successives de la conférence donnée le 10 mai 2011 à la faculté des sciences et des techniques de Settat (Maroc) à l'invitation du professeur Jaouad Dabounou. Le texte écrit de cette conférence est à la page http://michelvolle.blogspot.com/2011/12/informatisation-et-competitivite.html

Introduction et première partie :


Deuxième partie :

Fawn Brodie, Un diable d'homme, Libella 2011

Le « diable d'homme » dont il s'agit, c'est Richard Burton – non l'acteur (1925-1984), mais l'explorateur (1821-1890).

L'auteur de cette biographie suit les démarches de la psychanalyse pour comprendre son sujet. Certains ont critiqué cette méthode mais elle m'a paru intéressante et, en l'occurrence, justifiée par la complexité du personnage.

Burton a été, comme T. E. Lawrence, Lesley Blanch et tant d'autres, de ces Britanniques qu'ont attirés le grand large, le vaste monde, les cultures orientales, les mœurs exotiques : ils voulaient s'échapper des brumes de la Grande-Bretagne comme du carcan de la morale victorienne.

Contrairement à d'autres explorateurs que seule la géographie intéresse Burton a étudié les civilisations, les langues et les mœurs. Il a été l'un des pionniers de l'anthropologie. Il se déguisait pour se fondre dans une population : déguisé ainsi en musulman, il a fait à ses risques et périls le pèlerinage de la Mecque. Il maîtrisait plusieurs dizaines de langues et dialectes, ce qui émerveillait ses contemporains. Ses traductions en anglais sont admirées pour leur exactitude et leur élégance.

dimanche 18 décembre 2011

Un dirigeant doit savoir lire

Après la publication de la « lettre ouverte aux présidentiables » j'ai reçu des messages amicaux mais critiques : « les dirigeants ne lisent pas », m'écrit l'un, « ils ne lisent pas une note qui fait plus de deux pages », écrit un autre.

J'ai souvent entendu ces phrases-là. Quoique « réalistes » elles m'ont toujours paru envelopper une erreur : dans les informations qu'un dirigeant reçoit il faut en effet distinguer celles qui sont conjoncturelles et celles qui sont structurelles.

Les informations conjoncturelles sont celles qui lui permettent d'agir, de décider, dans une situation qu'il connaît bien : ce sont, disons, les informations nécessaires à un joueur de football pendant un match. Point n'est besoin de les entourer de longues explications et il faut d'ailleurs agir vite : des notes de deux pages, un tableau de bord court et judicieusement sélectif peuvent suffire.

Les informations structurelles sont celles qui permettent à un dirigeant de comprendre une situation nouvelle, un territoire nouveau qui se propose à son action : c'est, pour filer la métaphore, l'information dont aurait besoin un footballeur s'il lui fallait se mettre à jouer au handball.

lundi 12 décembre 2011

Lettre ouverte aux présidentiables

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Votre expérience de la politique est riche, vous vous préparez à exercer la plus haute fonction, mais comme vous n'avez jamais travaillé dans une grande entreprise vous ne pouvez pas savoir ce qui s'y passe.

Les ingénieurs n'ont certes pas votre compétence en politique, cependant ils vivent dans l'entreprise. Nous allons tenter ici de décrire, sans prétention, les enseignements qu'apporte cette expérience-là sur la crise économique et sur la façon d'en sortir. Vous trouverez peut-être cette lettre un peu longue, mais il n'est pas possible de condenser tout cela en une note de deux pages.

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Il suffit de visiter des usines pour voir qu'elles sont souvent remplies de robots. Les rares emplois que l'on y rencontre sont consacrés à la supervision et à la maintenance des automates ainsi qu'à l'emballage des produits. Si, par hypothèse, vous obteniez que les productions qui ont été délocalisées reviennent en France, elles y adopteraient cette même organisation automatisée. Il ne faut donc pas compter sur les usines pour assurer le plein emploi : l'époque où l'emploi de masse était à la fois la condition et le débouché d'une production de masse est révolue.

Depuis le milieu des années 1970 le système productif s'est informatisé, et cela a conduit les entreprises à automatiser les opérations répétitives. On utilise le mot « numérique » pour désigner ce phénomène dont l'Internet est une des dimensions. Cependant les programmes, plans et projets des partis politiques ne considèrent que son amont (microélectronique, logiciel, réseau) et son aval (Web, médias etc.).

Ils ne parlent jamais de son cœur, qui est l'informatisation du système productif. Les seules entreprises dont ils évoquent l'informatisation sont les PME dont on suppose, avec quelque condescendance, qu'elles n'ont pas encore compris le parti qu'elles pourraient tirer du Web. La grande entreprise, par contre, semble être le domaine réservé de ses dirigeants : elle est protégée du regard par un tabou semblable à celui qui, au Moyen Âge, interdisait d'ouvrir le corps humain.

mercredi 7 décembre 2011

Les télécoms dans les Hautes Cévennes

Je reproduis ci-dessous le compte rendu de l'assemblée générale de l'association « Allô, où sommes-nous » le 22 octobre : il montre où en sont les services télécoms dans une zone à faible densité de population.

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Les services télécoms dans les Hautes-Cévennes sont diversifiés :
- téléphonie filaire, « service universel » offert par l'opérateur historique, France Telecom ;
- téléphonie mobile ;
- accès à l'Internet :
  - via le réseau téléphonique filaire selon la technique ADSL ;
  - par satellite ;
  - via le réseau hertzien offert par Meshnet.

lundi 5 décembre 2011

Le Parador en librairie

Le Parador, ce roman que j'avais publié au format pdf, vient d'être édité sous la forme d'un livre que l'on trouve chez amazon.fr en cliquant sur l'encadré ci-contre.

On le trouve aussi chez l'éditeur à l'adresse http://www.ilv-edition.com/librairie/parador.html.

Il décrit les intrigues et conflits qui se nouent dans la grande entreprise, scandés par les aventures et mésaventures d'un consultant qui s'efforce d'améliorer le système d'information.

Les lecteurs de volle.com pourront offrir Le Parador à ceux de leurs amis qui travaillent dans une grande entreprise - en particulier si ce sont des consultants, ces « mendiants glorieux ».

Le but de la littérature n'est-il pas en effet de nous encourager à penser notre expérience en mettant en scène les situations que nous vivons, et en proposant les mots et les images qui permettront de se les représenter ?

Pour les politique et les médias la grande entreprise est une boîte noire : ils voient ce qui y entre (des emplois, des matières premières) et ce qui en sort (des produits, des déchets), mais ils ignorent tout de sa vie intime.

Le Parador ambitionne de dévoiler cette intimité en faisant penser et rêver à voix haute des dirigeants, des salariés et des consultants. La violence existe dans la grande entreprise, mais sous une forme plus feutrée et beaucoup plus intéressante que ces revolvers et poursuites en voiture qui font l'essentiel de tant de livres et de films.

mercredi 30 novembre 2011

L'entreprise trahie par ses maîtres

Certains lecteurs de volle.com m'écrivent pour dire combien leur entreprise diffère de l'entreprise contemporaine telle que je l'ai décrite.

Je reproduis ci-dessous deux témoignages. J'ai remplacé le nom des entreprises par une dénomination de mon invention : « Baba » est une entreprise industrielle qui produit des systèmes mécaniques et automatiques complexes. « Fifi » est un opérateur de téléphonie mobile.

dimanche 6 novembre 2011

Un message de Jean-Marc Jancovici

Je reproduis ci-dessous, tel quel et dans le style inimitable de l'auteur, un message que Jean-Marc Jancovici adresse ce jour aux membres de la liste de diffusion de www.manicore.com.

Dans les Cévennes se lit partout le slogan : « Non au gaz de schiste, sortons du nucléaire ! ». Personne ne sait s'il sera on non possible d'extraire le gaz de schiste en respectant l'environnement, personne ne connaît les réserves en France (dix ans de la consommation de gaz ? cent ans de la consommation d'énergie ?) - mais point n'est besoin semble-t-il d'avoir évalué l'enjeu pour être « contre », ni d'avoir comparé les risques du charbon à ceux du nucléaire pour être « contre » celui-ci.

Si on est « contre » le gaz de schiste et le nucléaire, ne serait-ce pas parce qu'on est « contre » les institutions quelles qu'elles soient, et fondamentalement « pour » l'individualisme (voir Sartre, Aron et nous) ? J'ai proposé un slogan qui permettrait de sauver beaucoup de vies humaines dans notre région : « non au pastis, sortons de la voiture ! » - et on me répond « mais c'est très bon, le pastis ! ».

Nous allons à grands pas vers la catastrophe climatique (voir « Les émissions de CO2 pourraient augmenter de 20 % d'ici à 2035 », Le Monde, 9 novembre 2011). Grâce à Fukushima et à la dette ce risque a cependant heureusement disparu de notre horizon mental, comme le dit Jancovici. Je lui passe la parole.

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Chers tous, sans oublier les autres,

Sauf à être sourd ou aveugle, il ne vous aura pas échappé qu'il se passe un petit quelque chose avec la dette des États en ce moment et que cela induit un poil d'inquiétude pour quelques habitants de notre vieux continent. Mais pour contrebalancer cette petite angoisse j'ai le plaisir de vous annoncer une excellente nouvelle : nous avons enfin réglé le problème du carbone.

Caroline Ehrhardt, Évariste Galois, EHESS, 2011

Tout le monde connaît l'histoire d’Évariste Galois (1811-1832) : chercheur créatif en mathématiques en même temps qu'étudiant, il est chassé de l’École normale pour indiscipline, milite dans le camp républicain et se fait tuer en duel à vingt ans. Ses travaux, que l'Académie a refusés de son vivant, seront redécouverts à partir de 1846.

Dans ces textes concis, abstraits et d'une lecture très difficile, les mathématiciens ultérieurs ont trouvé de quoi légitimer opportunément leurs propres travaux. Leur interprétation s'est ainsi élargie progressivement : on y a trouvé successivement une théorie des équations, une théorie des groupes et des structures algébriques, enfin l'esprit des mathématiques modernes elles-mêmes tout entier.

Il est difficile de se faire une idée exacte de la personne de Galois car les archives sont pauvres (peut-on d'ailleurs se faire une idée exacte d'une personne, quelles que soient les archives dont on dispose ?). Il est vraisemblable qu'il ne correspondait pas exactement aux mythes qui ont été construits autour de son nom.

mardi 1 novembre 2011

La gloire des anonymes

Notre langue maternelle, le français, a été élaborée par des millions d'anonymes. Ce fruit savoureux d'un peuple rural a acquis l'élégance à la cour de nos rois. Nous n'avons retenu le nom d'aucun des paysans ni des courtisans auxquels nous devons ce vocabulaire ingénieux, cette syntaxe souple, qui offrent à qui veut s'en servir l'outil du plus fin discernement.

Ces paysans et ces courtisans ont, me semble-t-il, accompli ce qu'un destin humain peut ambitionner de meilleur. Observons le retour de la végétation à chaque printemps, les jeux des petits enfants dans une cour d'école, puis méditons : n'est-il pas vrai que seule importe la succession des générations ?

Les anonymes ne cherchent pas la célébrité, n'ambitionnent pas les hochets que sont les décorations, grades militaires, honneurs académiques et autres prix Nobel, ne se soucient pas même d'être pris au sérieux : ils vivent et agissent en se servant simplement de leur intellect tout en assumant les limites qu'impose un destin individuel.

samedi 22 octobre 2011

Pourquoi la finance paraît si mystérieuse

Un de mes lecteurs m'ayant posé plusieurs questions à propos de la Drôle de crise, j'ai pensé que pour lui répondre le mieux serait de consacrer une page à la finance.

Pour la plupart des gens, elle est certes mystérieuse mais pas plus qu'une autre spécialité : chaque profession a son vocabulaire spécial (voir Lexique des salles de marché). Pour beaucoup d'économistes, par contre, la finance est énigmatique : le modèle sur lequel s'appuie l'enseignement de l'économie (que nous appellerons « modèle de base »), étant focalisé sur la production, la consommation et l'échange dans une société supposée en état stable [1], ne convient plus quand il faut prendre en compte l'incertitude du futur.

Pour comprendre la finance il faut donc compléter ce modèle en associant à chaque agent non seulement une fonction de production et une fonction d'utilité, mais aussi un patrimoine et, pour chaque niveau de son épargne, une « structure de patrimoine désirée [2] ».

Économie du patrimoine

On peut classer les actifs patrimoniaux d'un agent selon leur degré de liquidité, c'est-à-dire selon le délai nécessaire pour disposer de leur contrepartie en monnaie. La part la plus liquide du patrimoine est l'encaisse monétaire, puis viennent les actions et obligations. La part la moins liquide est composée des propriétés foncières et immeubles.

samedi 1 octobre 2011

Qu'est-ce qu'un produit aujourd'hui ?

Le mot « production » doit retrouver dans l'économie contemporaine son sens économique fondamental : ce qu'une économie produit, c'est la satisfaction des besoins des consommateurs, leur bien-être matériel.

Ce qui importe n'est donc pas de produire des choses mais de faire en sorte que le produit, une fois placé dans les mains du consommateur, lui procure satisfaction et bien-être. Comme le dit Philippe Moati, la mission du système productif est de produire des « effets utiles ».

Ainsi la production ne peut pas se limiter pas à la mise en stock, en sortie d'usine, de produits finis qu'un commercial viendrait prélever pour les distribuer. Elle doit suivre le produit le long des circuits de transport, commercialisation et distribution jusqu'à ce qu'il soit entre les mains du consommateur puis encore, pendant son utilisation, le long des phases de maintenance jusqu'à la fin de son cycle de vie et au recyclage final.

Il apparaît ainsi que le bien, composante physique du produit, est associé à des services (transport etc.) qui sont une composante nécessaire de la production. Les services qu'implique la production (conception des produits, rapports avec les clients) sont d'ailleurs à forte valeur ajoutée ainsi que le service d'intermédiation que nous évoquerons ci-dessous.

Pour « capter la valeur », comme on dit, il ne suffit donc plus de faire tourner les usines pour fabriquer des biens manufacturés : entretenir de bonnes relations avec les clients, connaître leurs besoins est tout aussi important sinon davantage. Des biens manufacturés qui s'empileraient dans un stock mais dont personne ne voudrait n'auraient aucune valeur.

En raison de la multiplicité des compétences qu'elles impliquent l'ensemble des tâches que nécessite la production excède ce que peut faire une même entreprise. La formule la plus efficace est donc celle du partenariat, plusieurs entreprises coopérant à la fourniture des biens et services que nécessite l'élaboration du produit.

vendredi 30 septembre 2011

Jean-Marc Jancovici, Changer le Monde, Calmann-Lévy, 2011

Jean-Marc Jancovici est l'un des acteurs les plus importants du mouvement écologique. Il se distingue par la rigueur de son exigence scientifique.

Son dernier livre suscite quelques réserves de ma part, mais commençons par les points positifs : il est clair, bien écrit, bien construit. Les chapitres III et IV fournissent d'utiles repères quantitatifs, le chapitre VI est une étude de cas d'histoire institutionnelle qu'il faut recommander aux étudiants en sciences politiques. Le chapitre VII propose utilement une liste des décisions possibles, accompagnées d'un ordre de grandeur de leur coût.

On trouve p. 76 une indication cruciale : les nations représentées à Copenhague en 2009 se sont mises d'accord pour faire en sorte que le réchauffement de l'atmosphère soit limité à 2°C. Il faut pour cela que la quantité de carbone émise d'ici à la fin du XXIe siècle soit au plus de 1 400 milliards de tonnes, ce qui implique une réduction des deux tiers par rapport au niveau actuel.

Voici maintenant mes réserves :

1) Le but de ce livre n'est pas d'inciter le consommateur à arbitrer ses choix, mais de faire apparaître le contenu en énergie de la consommation actuelle dans les pays riches ou émergents.