samedi 23 juillet 2016

Il faut défendre les institutions

Plus on crie à l'horreur après les attentats, plus on se livre à des « hommages aux victimes », plus on suscite le terrorisme auquel on prétend faire la guerre.

Il ne manquera jamais en effet d'esprits faibles pour qui l'apothéose meurtrière et suicidaire peut apparaître comme le moyen d'exister enfin, d'avoir son nom imprimé dans les journaux, sa personne analysée dans les médias.

Celui qui se « radicalise » fait peur comme le faisait naguère un SS. Il se sent important aux yeux des autres et, surtout, à ses propres yeux. La religion n'est alors qu'un prétexte : le dernier de ces crétins, celui de Nice, n'avait paraît-il jamais mis les pieds dans une mosquée.

La cible des terroristes, ce ne sont pas les victimes qu'ils font au hasard, c'est le patrimoine des institutions dont l'histoire a doté notre pays.

La police et les services de renseignements vont bloquer certaines tentatives mais ils ne pourront pas les bloquer toutes. Il se produira donc d'autres attentats – il s'en produira d'autant plus que nous aurons, par notre comportement, suscité davantage de vocations parmi les imbéciles.

lundi 18 juillet 2016

L'écart entre logiciel et logique

J'ai longtemps cru que le logiciel était logique, car il appartient au monde de la pensée alors que la matière dont sont faits les processeurs, mémoires et réseaux est soumise aux aléas du monde de la nature (transformation de la structure cristalline, effets du rayonnement cosmique, etc.).

Mais les logiciels qu'une DSI achète à des fournisseurs (systèmes d'exploitation, « progiciels », ERP, CRM, etc.) sont-ils vraiment des êtres logiques ?

La plupart sont un assemblage de composants « boîte noire » dont on ne connaît que les interfaces d'entrée et de sortie (les « API ») et que l'on aura collés ensemble avec une « glu » de code.

Nota Bene : Cette description est encore trop optimiste. Si les diverses parties du logiciel étaient des boîtes noires elles seraient isolées les unes des autres et on pourrait, en procédant à des tests, explorer leur comportement. En fait le code est au moins en partie accessible et il peut donc se trouver modifié par quelqu'un qui le comprend mal. Le logiciel est alors une sauce aux ingrédients mal identifiés et qui présente des interactions surprenantes.

Un exemple fameux est celui de la faille SSL de Linux : un intervenant a supprimé un passage dont il ne comprenait pas l'utilité et cela a réduit de façon catastrophique l'entropie cryptographique. Il a fallu dix-huit mois pour que cette bogue soit découverte.


Si le logiciel est un produit de la pensée, il s'agit d'une pensée en cascade dont la compréhension ne se transmet pas d'un étage à l'autre : cela le rend aussi complexe qu'un être naturel ou matériel.

jeudi 14 juillet 2016

À l'horizon : une histoire courte

Anne Papillault et Jean-François Dars publient sur le Web des Histoires courtes, courts romans-photos de la recherche.

La soixante-dix-septième Histoire courte ("À l’horizon") vient d'être mise en ligne. Elle est consacrée à l'iconomie.

Le lien vers toutes les histoires courtes est http://llx.fr, le lien vers celle-ci est ici : À l’horizon.

Pour respecter le format d'une Histoire courte Dars et Papillault ont dû réduire le texte. Vous trouverez ci-dessous le texte complet.

samedi 18 juin 2016

Jean Tirole, Économie du bien commun, PUF, 2016

Le livre passionnant de Jean Tirole s'appuie sur trois principes qu'il énonce clairement et dont il tire les conséquences en les appliquant à des domaines divers : le fonctionnement des marchés, la gouvernance des entreprises, le défi climatique, le chômage, l'Europe, la finance, la politique industrielle, l'économie numérique, l'innovation et la régulation.

La diversité de ces domaines illustre la fécondité de ces principes, qui se condensent dans les expressions suivantes : partir de faits stylisés ; considérer les asymétries d'information ; tenir compte des incitations.

Franck Aggeri a publié une critique approfondie des travaux de Tirole dans « Les phénomènes gestionnaires à l'épreuve de la pensée économique standard », Revue française de gestion, n° 250, 2015. Cette critique, intéressante, a cependant raté ce qui me semble être, chez Tirole, une grave lacune.

mercredi 1 juin 2016

Valeurs de la transition numérique

Je viens de terminer la rédaction de Valeurs de la transition numérique, dont le sous-titre est « Civilisation de la troisième révolution industrielle ».


Ce livre se trouvant à l'intersection de la philosophie, de l'histoire et de l'économie, seuls pourront le goûter ceux des lecteurs qui tolèrent une démarche pluri-disciplinaire.

Vous pouvez pour le lire le télécharger au format pdf (1, 73 Mo) en cliquant ici.

Voici la table des matières :

I PROLOGUE
1 La crise du numérique
1.1 Crise des valeurs
1.2 L'époque du numérique
1.3 L'iconomie comme orientation

dimanche 24 avril 2016

Le secret des animateurs

L'animateur, c'est celui qui « donne une âme » à une entreprise, et plus généralement à une institution, qui « fait tourner la boutique » en réglant sans faire d'histoire les incidents quotidiens, qui crée une « bonne ambiance », etc. Il n'a évidemment rien à voir avec l'animateur des plateaux de télé, qui n'est qu'un séducteur divertissant : c'est une secrétaire ici, un directeur là, une infirmière à l'hôpital, un facteur à la campagne, un professeur, un secrétaire général, un artisan, un commerçant, etc.

On rencontre des animateurs dans toutes les catégories de la population active. Ils sont discrets, car ils ne sont pas de ces arrivistes qui cherchent à « faire carrière ». Il faut donc être attentif pour les repérer, les identifier et les dénombrer. Leur proportion varie selon l'institution considérée et selon l'époque, la moyenne se trouvant aux alentours de 10 % selon les experts avec qui j'ai pu me concerter.

La plupart des personnes ne perçoivent pas les qualités de l'animateur et ne lui savent aucun gré de ce qu'il apporte. Celles qui les perçoivent admirent sa générosité, son équilibre, sa patience, et le trouvent sympathique.

On peut donc être tenté de voir en lui un être essentiellement moral, une personne de bonne volonté. Cependant la proportion des animateurs varie, d'une institution à l'autre, plus qu'on ne l'attend de celle des individus « moraux ». Les qualités qui rendent une personne sympathique s'estompent d'ailleurs dans les animateurs que l'on trouve parmi les dirigeants : les entrepreneurs et les hommes d'Etat.

Parmi les dirigeants de l'économie et de la politique, rares sont ceux qui méritent d'être considérés comme des entrepreneurs et des hommes d'Etat : la proportion est là encore de l'ordre de 10 %. Ces animateurs-là ne se contentent pas d'occuper une position d'autorité : ils orientent l'institution, la nation, en trouvant parmi les obstacles et les ressources le point sur lequel ils peuvent appuyer le levier d'une action stratégique. Il faut pour cela qu'ils s'émancipent de la sociologie de leur milieu pour concentrer leur attention sur la physique et la logique de l'action.

Ces entrepreneurs, ces hommes d'Etat, sont des passionnés souvent autoritaires : Henry Ford, Louis Renault, Steve Jobs, Marcel Dassault, Charles de Gaulle ont certes « donné une âme » à leur entreprise ou à la nation, ils ont été des animateurs, mais même si on les admire leur caractère n'inspire pas la sympathie.

Un salarié ne peut pas être un animateur sans présenter des qualités « morales », car la sympathie qu'il inspire est une condition nécessaire de son efficacité. Elle n'est pas nécessaire au même point chez l'entrepreneur et l'homme d'Etat car la rudesse, voire la brutalité du comportement sont tolérées et même attendues chez un dirigeant.

Il faut donc chercher ailleurs le secret de l'animateur. Il ne lui est certes pas interdit d'être généreux, équilibré et patient même quand il est un dirigeant – la générosité du créateur peut se concilier avec de la rudesse – mais ce n'est pas dans ces qualités que réside le ressort de l'animation.

Où se trouve-t-il ? Qu'est-ce qui distingue le 10 % des animateurs du 90 % des autres personnes ?

jeudi 21 avril 2016

Lire les maths

Dans le monde de la pensée chaque partie est aussi complexe que le tout : ce monde est analogue à l'espace, où un segment de droite contient autant de points que l'univers entier. Le « petit monde » qu'explore un chercheur se déploie ainsi en une richesse sans limite.

Les mathématiques explorent divers « petits mondes » : l'espace euclidien, les espaces de Riemann, les nombres entiers, les probabilités, etc. Des passerelles existent et certains d'entre eux peuvent s'agréger en un plus grand « petit monde », mais chacun répond à une intuition particulière et son exploration requiert une démarche qui lui est propre.

Le calcul des probabilités développe ainsi une tournure d'esprit qui ouvre à la pensée une avenue inédite : l'intuition probabiliste, n'étant pas innée, est absente chez nombre de personnes.

*     *

Deux attitudes s'opposent de façon polaire dans la relation que l'on peut avoir avec les maths : l'une, formaliste, convient aux personnes qui ont l'esprit clair et une bonne mémoire. J'ai eu ainsi à l'Ecole polytechnique des camarades auxquels les maths ne présentaient aucune difficulté : pour pouvoir assimiler un de leurs « petits mondes », il leur suffisait de vérifier la cohérence des hypothèses et l'exactitude du raisonnement.

D'autres ont avec les maths un rapport plus difficile car ils se posent deux questions auxquelles le cours ne répond pratiquement jamais : « pourquoi » et « comment ». Pourquoi a-t-on choisi telles hypothèses ? Comment s'y est-on pris pour bâtir les inférences et les démonstrations ?

Ces questions ne sont pas les bienvenues. Un de mes amis, rencontrant au lycée des intégrales pour la première fois, demanda au professeur à quoi elles pouvaient servir. Il pensait à leur apport au développement logique des maths mais le professeur crut qu'il voulait savoir si elles pourraient l'aider à « gagner sa vie » : il se fit réprimander.

*     *

Le formaliste, qui ne cherche pas « midi à quatorze heures », n'est jamais tracassé par une inquiétude. Tout est évident devant son regard limpide et si l'assimilation du cours lui demande un travail celui-ci, réduit à une vérification technique, n'implique ni passion, ni souci, ni interrogation. Il est un bon élève tandis que celui que tracassent le « pourquoi » et le « comment » s'embarrasse de préoccupations qui sont inutiles lorsque le but est d'« avoir de bonnes notes », d'« avoir son bac », de « réussir aux concours », etc.

Quelle est donc, se demande en effet ce dernier, l'intention qui a conduit Galois à considérer les groupes de commutations ? Quelles sont celles qui ont poussé Newton vers le calcul différentiel, incité Gauss à explorer les congruences, Lagrange à chercher les équations de la mécanique, Cantor à considérer des ensembles infinis ? Comment chacun s'y est-il pris ensuite pour explorer le « petit monde » qui s'ouvrait devant lui ?

Il se peut que ce mauvais élève à l'esprit récalcitrant soit mieux préparé que ne l'est le formaliste au jour où il faudra dépasser l'apprentissage pour aborder la recherche, car comme il s'est familiarisé avec ce qui se passe dans la tête d'un chercheur il s'est rapproché de l'esprit de la recherche.

mercredi 6 avril 2016

Pour comprendre les "Panama Papers"

Derrière le phénomène des « Panama Papers » se trouvent une économie et une sociologie.

L'économie en question est celle de la prédation que j'ai décrite dans Prédation et prédateurs (Economica, janvier 2008). Pour rendre compte de l'économie actuelle, penser l'équilibre des échanges ne suffit pas : il faut penser aussi la prédation, qui consiste à prendre quelque chose sans rien donner en échange. Elle a pris une importance telle qu'on ne peut plus la négliger.

La sociologie est celle d'une résurgence des privilèges et du parasitisme de la noblesse de l'ancien régime.

Les plus riches estiment en effet avoir droit au privilège légal de ne pas payer l'impôt, qui était avant la Révolution celui de la noblesse, et ils l'obtiennent par l'optimisation fiscale. Les conseils des avocats et des banques étant onéreux, ce privilège est réservé à ceux qui peuvent les payer. La charge de l'impôt sera alors entièrement portée par le tiers état de la classe moyenne, dont les revenus et le bien-être sont par ailleurs comprimés par la crise économique. Cette situation est potentiellement explosive.

De l'optimisation fiscale « légale » à la fraude fiscale, il n'y a psychologiquement qu'un pas que certains franchissent. La Banque y trouve son compte car ses services sont rémunérés et elle prélève un pourcentage sur les montants concernés.

Des chefs d'entreprise se voient ainsi proposer par un conseiller financier des montages qui combinent l'abus de biens sociaux, la fraude fiscale et le blanchiment : « vous seriez bien bête de ne pas en profiter comme tout le monde », s'entendent-ils dire. Seuls les plus vertueux peuvent résister à une telle tentation.

Ainsi la ploutocratie (pouvoir des plus riches) se développe en aristocratie (pouvoir des meilleurs), non sans les ridicules du Bourgeois gentilhomme car la distinction ne s'acquiert qu'en plusieurs générations, et encore pas toujours.

Les procédés sont grossiers : on est « résident en Suisse » (ou au Luxembourg, en Belgique, etc.) ; on a « enregistré son entreprise au Delaware » ; on échange de bons tuyaux entre riches lors des dîners en ville : comment délocaliser les emplois dans des pays à bas salaire, comment comprimer les effectifs de son entreprise. Ayant le plaisir de se sentir entre soi, on rit alors de bon cœur.

dimanche 3 avril 2016

Histoire de l'iconomie (suite)

(Ce texte fait suite à Histoire de l'iconomie)

Nous sommes depuis 2010 à l'époque du numérique. C'est un des épisodes de l'informatisation, déploiement historique et progressif du potentiel que comporte l'alliage du cerveau humain et de l'automate programmable.

Mais qu'entend-on par « numérique » ? Certains pensent que ce mot signifie que « tout est nombre », comme disait Pythagore, car dans un ordinateur tout programme et tout document (texte, image, son, etc.) sont représentés chacun par un nombre binaire.

D'autres disent que le numérique est né lorsque le téléphone mobile est devenu un ordinateur mobile : ils l'assimilent ainsi à l'ubiquité de la ressource informatique. D'autres encore pensent que ce qui le caractérise, c'est d'offrir à chacun la possibilité de contribuer à une production culturelle qui se trouve ainsi démultipliée. D'autres enfin estiment que l'époque du numérique est celle où l'innovation dans les usages est devenue plus importante que l'innovation dans les techniques, etc.

« Numérique » prend ainsi des sens très divers dans des expressions comme « culture numérique », « révolution numérique », « aménagement numérique », « empreinte numérique », « humanités numériques », « entreprise numérique », « démocratie numérique », etc. Cette polysémie a l'avantage de rassembler sous un même mot des phénomènes qui, tous, se manifestent en effet actuellement : cela facilite la conversation dans notre époque confuse, mais au risque d'accroître sa confusion en disséminant des malentendus.

vendredi 25 mars 2016

Le conflit entre Jean Tirole et André Orléan

La dispute entre André Orléan et Jean Tirole donne l'occasion de porter un diagnostic sur l'état de la science économique et aussi sur celui de notre université.

Rappelons de quoi il s'agit. Les économistes se divisent en deux camps : les « orthodoxes » s'appuient sur le modèle de l'équilibre général élaboré par Walras puis perfectionné par Debreu, Arrow et quelques autres. Les « hétérodoxes » préfèrent s'inspirer de Marx ou de Keynes (cette division recoupe celle qui oppose la « microéconomie » à la « macroéconomie »).

A cette différence d'orientation s'ajoute une différence de style : les « orthodoxes » (que l'on nomme aussi « néoclassiques ») aiment à utiliser les mathématiques et produisent des textes où abondent souvent les équations tandis que les « hétérodoxes » écrivent dans une langue littéraire parfois élégante.

Enfin, tandis que les « orthodoxes » utilisent les outils que fournit le modèle de l'équilibre général, les « hétérodoxes » font de larges emprunts à ceux d'autres disciplines comme l'histoire, la sociologie, la psychologie, etc.

Voici maintenant le sujet de la dispute. Les « orthodoxes » sont en position de force dans le CNU (Conseil National des Universités) qui choisit ceux qui porteront le titre de professeur des universités : dans la période 2005-2011, seules 6 nominations de professeur sur 120 sont allées à des « hétérodoxes ». Ces derniers réclament donc la création d'un autre CNU, parallèle au premier et qui permettrait à un plus grand nombre d'entre eux d'accéder à ce titre prestigieux.

Jean Tirole estime que cela ferait courir un danger mortel à la science économique et il a conseillé à la ministre de s'opposer à cette création (voir sa lettre). Les « hétérodoxes » protestent, et l'accusent d'enfermer la science économique dans un moule étroit : ils voudraient qu'elle fût plus « ouverte ».

mercredi 23 mars 2016

Plagiaires sans vergogne

Les textes que je publie sur volle.com et sur michelvolle.blogspot.fr sont librement utilisables, copiables, reproductibles et même modifiables, à la seule condition d'en citer la source.

Beaucoup d'entre eux sont reproduits par des personnes qui citent correctement la source dans des articles, livres, sites Web, etc. Cela me convient tout-à-fait.

Mais ce n'est pas le cas de tout le monde. Une courte recherche m'a fait découvrir des plagiaires qui s'attribuent certains de mes textes.

Voici comment je pratique la pêche aux plagiaires : je prends pour asticot une phrase point trop banale d'un de mes textes, et pour hameçon Google. J'attrape ainsi les pages qui reprennent mot à mot tout ou partie de ce texte. Je fais sur chacune d'elle Ctrl+F+volle et d'un clic j'élimine chacune des pages où je suis cité. J'élimine aussi celles dont l'auteur est visiblement un étudiant, car il faut être patient avec les débutants même quand ils manquent de savoir-vivre.

Au fond de mon panier frétillent enfin des plagiats comme ceux-ci :

Ce que j'ai écrit sur le langage UML se retrouve dans le
plagiat numéro 1.

Mon lexique du système d'information a été recopié dans le
plagiat numéro 2.

Ce que j'ai dit sur la relation entre le système d'information et la stratégie se retrouve mot à mot dans plagiat numéro 3.

Cette liste sera enrichie si je me remets à cette pêche.

Je sais bien que le plagiat est un hommage du vice à la vertu : ces gens-là ne s'attribueraient pas un de mes textes s'ils le jugeaient mauvais. Mais ceux qui ne citent pas le véritable auteur privent leurs lecteurs du plaisir de lire d'autres de ses textes, si d'aventure son propos leur a plu...

mardi 8 mars 2016

Histoire de l'iconomie

Pour comprendre ce qu'est l'iconomie, il faut la saisir par ses racines historiques et remonter à des recherches effectuées dans les années 19801 lorsque je dirigeais la mission économique du CNET2.

La fonction de coût d'un réseau a une forme particulière : le coût marginal est nul en dessous du seuil de dimensionnement et il devient infini au delà de ce seuil. Dans les télécoms, le coût d'une communication supplémentaire est négligeable mais le trafic ne peut pas excéder un certain seuil ; dans le transport aérien, le coût d'un passager supplémentaire est négligeable tant qu'il reste des sièges vides, mais un avion plein ne peut pas transporter un passager de plus.

Cette « économie du dimensionnement » est apparue clairement lorsque Christophe Talière et moi avons calculé à Eutelis les fonctions de coût de l'Internet, du réseau des télécoms et du transport aérien.

On retrouve cette fonction de coût dans certains produits, mais avec un dimensionnement infini : programmer un logiciel a un coût, le reproduire en un nombre quelconque d'exemplaires ne coûte pratiquement rien. Il en est de même pour les circuits intégrés. Dans ces deux cas le coût marginal est pratiquement nul, quelle que soit la quantité produite. Cette forme de la fonction de coût se retrouve dans les autres produits à proportion de l'importance qu'y prend l'informatisation.

Celle-ci, s'appliquant progressivement à l'ensemble du système productif, fait émerger selon Bertrand Gille3 le « système technique contemporain » qui a succédé aux alentours de 1975 au système technique fondé sur la mécanique, la chimie et l'énergie et provoqué une « révolution industrielle ».

Lorsque le coût de la production réside dans le coût fixe initial, le travail humain est entièrement consacré à l'accumulation d'un capital fixe, ou « travail mort », tandis que le flux du « travail vivant » est négligeable. J'ai surpris un jour Michel Matheu, du commissariat général du Plan, en disant « le capital est désormais le seul facteur de production4 ».

Michèle Debonneuil et moi avons alors monté à sa demande un groupe de travail dont le rapport a été publié en 1999 sous le titre Economie des nouvelles technologies. Matheu ayant demandé d'approfondir le raisonnement sur le dimensionnement des réseaux, une deuxième édition plus complète a été publiée en 2000 sous le titre e-conomie.

samedi 27 février 2016

L'illusion de la start-up

« Startups are a wonderful thing, but they cannot by themselves increase tech employment. Equally important is what comes after that mythical moment of creation in the garage, as technology goes from prototype to mass production. This is the phase where companies scale up. They work out design details, figure out how to make things affordably, build factories, and hire people by the thousands. Scaling is hard work but necessary to make innovation matter. » (Andy Grove, « How America Can Create Jobs », Bloomberg Business, 1er juillet 2010)

Les start-ups occupent une grande place dans le discours sur le « numérique ». Innovantes, agiles, elles font des choses merveilleuses et amorcent une économie nouvelle, coopérative, qui ne sera plus celle des grandes entreprises...

Etant à taille humaine elles éveillent une tendresse chez ceux, nombreux, qui détestent ce qui est institutionnel, organisé, sérieux, etc. Elles bricolent dans un garage, confectionnent des solutions ingénieuses à partir de presque rien : des produits de série pas chers, des logiciels open source gratuits qu'elles assemblent en bricolant...

Le « data center » d'une start-up en 1998 n'était-il pas un de ces bricolages ?



C'est aussi mignon qu'un bébé panda, n'est-ce pas ? La start-up en question, c'est Google...

Voyons donc cela de plus près.

samedi 13 février 2016

Connaître le monde des données

« The basic dissimilarities between human languages and computer languages may be the most serious obstacle to a true symbiosis »
(Joseph Licklider, Man-Computer Symbiosis, 1960).

Ce que l'on appelle « données », c'est la masse de documents de toute nature et de tableaux de nombres à laquelle l'intellect est confronté et dont il s'efforce de tirer quelque chose de compréhensible.

Les statisticiens et les comptables publient en abondance des tableaux de nombres comme s'ils ignoraient un fait évident : personne ne lit les tableaux de nombres car ils sont incompréhensibles.

Personne, en effet, ne peut quoique l'on puisse dire comprendre à la simple lecture ce que contient un tableau de nombres comportant plus de dix lignes et dix colonnes. L'exploration de ce tableau demandera quelques heures de travail à un analyste bien outillé, et il lui faudra encore du travail pour interpréter ce que l'exploration a dégagé1.

Il est d'ailleurs très difficile de produire, à partir de la masse des données relatives à une question quelconque, la synthèse simple, claire et lisible qui apportera vraiment à son lecteur une information sur cette question. Comme la lecture d'une telle synthèse est facile et peut même être agréable, le lecteur croira souvent qu'il a été facile et agréable de la rédiger. C'est pourquoi des économistes, statisticiens et comptables préfèrent publier de gros tableaux de nombres accompagnés de commentaires sibyllins : personne ne pourra rien y comprendre mais leur travail sera jugé sérieux.

La façon dont les réputations se forment dans les institutions pèse ainsi sur le monde des données, qui se trouve soumis encore à d'autres contraintes sociologiques.

*     *

On croit généralement que les données sont quelque chose de simple que l'on peut manier comme s'il s'agissait d'un minerai homogène : « Ben quoi, entend-on dire, les données c'est les données, voilà tout ». En fait toute donnée est un être composite et plus compliqué qu'on ne le croit communément.

Une donnée est en effet le couple logique formé par un concept et une mesure, le concept étant lui-même le couple, désigné par un mot, d'une idée et d'une définition.

Une donnée n'est donc pas « donnée » par la nature : le concept a été choisi, la mesure a été obtenue.

lundi 25 janvier 2016

Voir et dire ce qui se passe

Un être nouveau a fait irruption dans la nature et dans la société, qu'il transforme de fond en comble : c'est le couple, l'alliage, que forment le cerveau humain et l'automate programmable ubiquitaire que l'on nomme « ordinateur ». Ce fait massif, évident et simple s'impose au regard. Dans les bureaux le temps de travail est partagé entre l'« ordinateur » et les réunions. Dans les usines les machines-outils et les robots exécutent un programme sous le contrôle d'un superviseur.

Le cerveau humain considéré ici, c'est le « cerveau d'oeuvre » des programmeurs qui dictent ses actions à l'automate, c'est aussi celui des agents opérationnels, c'est enfin celui de tous les utilisateurs que l'automate assiste dans leur action.

Le travail n'est fait ni par les êtres humains, ni par les ordinateurs, mais par la « personne informatisée », devenue l'unité de base insécable de l'organisation, son « atome » au sens propre du mot. Les institutions, les entreprises, la société tout entière se construisent en la combinant, l'organisant, comme un mur se construit avec des pierres ou des briques. Elles se sont mises à tâtonner à la recherche du bon dosage des deux composants de l'alliage. Celui-ci fait émerger des phénomènes nouveaux dans la nature et dans la société car il a des propriétés auparavant inconnues.

« Les composés constituent une forme nouvelle, toute différente de la somme de leurs parties, et dont aucune formule ne peut prévoir la physionomie. L'eau est de l'eau et rien autre chose, ce n'est pas de l'oxygène ni de l'hydrogène »
(Maurice Blondel, L'Action, 1893).

Cet événement n'est pas sans précédents. Quelque sorcier découvrit un jour, en explorant diverses combinaisons, les étranges propriétés de l'alliage du cuivre et de l'étain. Il fallut bien des tâtonnements avant de trouver la proportion et la température qui convenaient le mieux, mais ils ont abouti à l'âge du bronze. D'autres tentatives, plus tard, firent apparaître un alliage du fer et du carbone, l'acier. D'autres alliages sont apparus : entre le cerveau humain et l'écriture, entre la main d'oeuvre et la machine, etc.

Le tâtonnement est naturellement soumis à des préjugés, des habitudes, et à une sociologie qui délimite ce qu'il est légitime de penser, dire et faire. Ces préjugés, ces habitudes, cette sociologie tiraillent dans tous les sens les esprits et les actions, et la première réaction est de nier l'évidence : l'alliage, prétend-on, n'existe pas, seuls existent ses composants. La pensée, fuyant ainsi la ligne de crète où ils se rejoignent, dévale alors la pente vers des vallées familières.

jeudi 7 janvier 2016

Pense-bête de l'iconomie

Cette page propose un aide-mémoire des principaux résultats sur l'iconomie.

Définitions

La situation actuelle est celle d'une crise de transition provoquée par l'inadéquation du comportement des agents (consommateurs, entreprises, Etat) en regard des possibilités et des risques qu'apporte l'informatisation.

L'iconomie est le modèle d'une économie et d'une société informatisées qui seraient parvenues, par hypothèse, à la maturité - donc au moins à l'efficacité économique, qui concerne le bien-être matériel de la population.

L'iconomie n'est pas une prévision mais un repère posé à l'horizon du futur pour orienter le comportement et les décisions des agents.

Possibilités et risques

L'informatisation transforme la nature à laquelle sont confrontées les intentions des personnes et des institutions.

Cette transformation a des effets dans tous les domaines de l'anthropologie : technique, économie, psychologie, sociologie, méthodes de la pensée, culture, valeurs.

La ressource informatique offre des moyens puissants aux producteurs mais aussi à des prédateurs. Ces derniers, rivalisant avec les Etats, ambitionnent de conquérir le pouvoir souverain en vendant à la découpe des patrimoines mal protégés, captant des flux de richesse, blanchissant les profits du crime organisé, pratiquant la fraude fiscale, etc.

L'informatisation ouvre ainsi deux voies entre lesquelles il faut choisir : soit l'iconomie maîtrisée et régulée au service du bien commun, soit une forme ultra-moderne et violente de féodalité qui débouche sur Big Brother et sur la société totalitaire décrite hier par Georges Orwell.

Avant de pouvoir élucider les valeurs il faut toutefois avoir recherché l'efficacité : quelles que soient les valeurs qu'une société entend promouvoir, être inefficace serait en effet stupide.

Structure de l'iconomie

Le système productif

Les tâches répétitives physiques et mentales que demande l'action productive sont automatisées. Le coût marginal est donc négligeable, le rendement d'échelle est croissant.

Chaque produit est un assemblage de biens et de services, élaboré par un réseau de partenaires.

Le coût de production se réduit au coût fixe (sunk cost) de l'investissement initial : l'iconomie est l'économie du risque maximum.

Le marché

Le marché des produits obéit au régime de la concurrence monopolistique : les produits sont diversifiés en variétés adaptées chacune à un segment des besoins. La connaissance des besoins s'appuie sur la démarche scientifique du marketing statistique.

Chaque entreprise ambitionne un monopole temporaire sur un segment des besoins du marché mondial. Le régulateur règle la durée du monopole de sorte que le moteur de l'innovation tourne à haut régime.

Les consommateurs choisissent les produits qu'ils utilisent selon le rapport qualité subjective/prix : l'iconomie est l'économie de la qualité.

dimanche 3 janvier 2016

Felix Hausdorff, Grundzüge der Mengenlehre, Springer, 2002

Lorsque je suis entré en sixième mon père a dit : « L'anglais, c'est la langue des affaires, pouah ! L'allemand est la langue des philosophes : tu feras de l'allemand ».

J'ai souffert pendant deux ans, au lycée Montesquieu à Bordeaux, sous la férule d'un professeur qui prétendait nous inculquer, avec la langue allemande, l'esprit de sérieux que seuls, pensait-il, les Allemands possèdent. Mon refus obstiné l'a fait enrager.

C'est en seconde, avec M. Guinaudeau au lycée Montaigne, que j'ai enfin découvert les plaisirs que procure cette langue. Ce pédagogue à la générosité inlassable nous a fait avaler une grammaire que nous étions censés déjà connaître mais que nous ignorions évidemment. J'ai pu enfin lire Goethe, Heine, Thomas Mann, et une foule d'auteurs savoureux comme Ernst von Salomon.

*     *

C'est donc à mon père, et à M. Guinaudeau, que je dois de pouvoir lire Hausdorff. Les Grundzüge der Mengenlehre, publiés en 1914 (et de nouveau par Springer en 2002), sont l'ouvrage fondamental en théorie des ensembles, topologie générale et théorie de la mesure. Ils n'ont pas été traduits en français, ni à ma connaissance en anglais, et c'est une honte.

La théorie des ensembles que l'on m'a enseignée était un tissu de banalités, à l'exception de ce qu'elle dit sur la cardinalité des ensembles infinis. La topologie générale était une énigme : comment peut-on comprendre la définition des ouverts par laquelle le cours commence et que je résume : « ensemble, stable par réunion quelconque et par intersection finie, de parties d'un ensemble » ? D'autres que moi ont peut-être entendu enfin une présentation raisonnable de l'intégrale de Lebesgue, ce n'est pas mon cas.

Tout cela, on le trouve dans Hausdorff : sa pédagogie patiente est de même qualité que celle de M. Guinaudeau. Tout est clair, exact, complet, et si sa lecture demande un effort (lire des maths, ce n'est pas lire un roman) celui-ci reçoit bientôt sa récompense. De temps à autre, il me semble qu'Hausdorff a commis une erreur : l'enquête qui s'ensuit, passionnante, fait alors franchir à mon intuition une de ses limites.

jeudi 31 décembre 2015

S'intéresser à l'iconomie

S'intéresser à l'iconomie (voir L'intelligence iconomique), c'est :
  • S'efforcer de comprendre l'informatisation ;
  • Percevoir les transformations qu'elle suscite dans l'anthropologie ;
  • Faire apparaître les conditions nécessaires de l'efficacité ;
  • Éclairer l'intuition du grand public ;
  • Indiquer une orientation aux dirigeants de l'économie et de la politique.

L'informatisation est une dynamique car l'informatique évolue tant dans la physique des processeurs, mémoires et réseaux que dans la logique des programmes. Il en résulte une évolution permanente des possibilités qu'elle offre, des dangers qui les accompagnent, ainsi qu'une incitation renouvelée à l'innovation.

Cette évolution concerne toutes les dimensions de l'anthropologie : la technique, l'économie, la psychologie des personnes, la sociologie des pouvoirs et institutions, les procédés de la pensée, jusqu'aux valeurs qui indiquent aux personnes et aux institutions le but de leur action.

L'iconomie exige donc une approche pluri-disciplinaire. Cependant si l'on s'accorde en général pour juger la pluri-disciplinarité souhaitable, en pratique chacun, croyant sa discipline plus intéressante que les autres, est tenté de les mépriser : le sociologue taxera ainsi l'informaticien de "technicisme", l'informaticien prétendra que "l'économie n'est pas une science", etc.

L'iconomie nous contraint à écouter ce que dit chaque spécialité pour noter son vocabulaire, identifier ses concepts et méthodes, évaluer son apport et ses limites, concevoir enfin ses relations avec les autres. Cela suppose d'adopter le point de vue de l'historien qui, focalisé sur une période ou un phénomène, doit pour l'éclairer prendre ses outils dans diverses disciplines.

Le phénomène que nous considérons est d'ailleurs tellement profond qu'il est culturel : la mise à jour des représentations doit s'opérer non seulement dans l'intellect des spécialistes, mais aussi dans l'intuition du grand public. C'est d'ailleurs une condition nécessaire pour que les décisions des dirigeants soient bien orientées car, même s'ils forment une couche particulière, leur culture ne diffère pas de celle de la population.

L'efficacité se résume par l'expression "faire au mieux avec ce que l'on a", c'est-à-dire "tirer le meilleur parti des ressources dont on dispose en évitant les pièges qu'elles comportent". Il faut bien sûr avoir défini le but que l'on veut atteindre "au mieux" : pour la science économique, par exemple, il s'agit de maximiser le bien-être matériel du consommateur. Le bien-être matériel n'étant pas le bonheur, l'économie ne répond pas à tout. Il n'en reste pas moins qu'il serait bien bête de gaspiller des ressources ou de tomber dans des pièges.

Même si elle laisse ouverte la question du but, l'efficacité est donc pour l'action une exigence minimale. Les conditions nécessaires de l'efficacité ont cependant une portée universelle : quel que soit le but que l'on s'est donné, les décisions qui violent les contraintes de la logique ou qui s'appuient sur des hypothèses contraires à l'état de la nature font toujours courir un risque d'inefficacité.

Or le fait est que l'informatisation a transformé les conditions pratiques de la production et de l'organisation des entreprises, des institutions : un dirigeant dont les méthodes, l'orientation et les valeurs sont encore celles qui avaient pu convenir dans l'économie mécanisée pourra-t-il prendre aujourd'hui des décisions judicieuses ? Celui qui sait que le monde a changé, mais dont les idées restent confuses, est-il logé à meilleure enseigne ? Et leurs errements sont encore bénins, comparés aux dégâts que font ceux qui voient tout à travers les lunettes de la finance.

Il n'est certes pas facile pour les dirigeants de trouver leurs repères dans un monde que l'informatisation fait émerger et que l'innovation travaille : nous voulons leur faciliter la tâche. Une fois qu'ils auront trouvé ces repères, il leur restera à voir les mille opportunités et obstacles qui se présentent chaque jour : la conduite des affaires exige une vigilance continue, une attention aux détails et des réactions rapides, qu'il s'agisse d'une entreprise, d'un service public ou de l'Etat.

Notre ambition est donc modeste car les repères que nous indiquons ne suffisent pas à tout. Elle obéit à une exigence à la fois scientifique et civique : scientifique, car il s'agit de comprendre le monde dans lequel nous vivons et la dynamique de son évolution ; civique, car il faut tout faire pour réduire la durée de la crise de transition vers l'iconomie et l'ampleur du sacrifice humain qu'elle provoque.

samedi 19 décembre 2015

L'Action et les Valeurs

(Ceci est l'introduction de la première version d'un ouvrage (107 pages, 517 Ko) que l'on peut ouvrir au format pdf en cliquant sur ce lien).

Le destin humain est à toutes les époques, en tout lieu, pour chaque individu, un drame qui place la personne entre le monde de la pensée où résident ses intentions, représentations et valeurs, et le monde de la nature, des choses qui existent hic et nunc et se présentent devant ses intentions comme obstacle ou comme outil. Ce lieu intermédiaire, c'est celui de l'action.

Or voici que les mondes de la pensée et de la nature viennent d'être bouleversés par une révolution industrielle, celle de l'informatisation, qui a fait naître un nouveau système technique et fait se déployer les potentialités de l'alliage que forment le cerveau humain et l'automate programmable : cet alliage présente des qualités, des propriétés et des possibilités que n'avaient ni l'une, ni l'autre des composantes qu'il fond ensemble :
« Les composés constituent une forme nouvelle, toute différente de la somme de leurs parties, et dont aucune formule ne peut prévoir la physionomie. L'eau est de l'eau et rien autre chose, ce n'est pas de l'oxygène ni de l'hydrogène »
(Maurice Blondel, L'Action, 1893, p. 70).
Cet alliage n'est pas sans précédents : que l'on pense par exemple à celui qu'a formé le cerveau humain avec l'écriture, puis avec le livre imprimé. L'humanité a ainsi dans son histoire été déjà plusieurs fois « augmentée ». Il en est résulté à chaque fois une transformation des conditions pratiques de l'action et un changement des repères sur lesquels elle peut s'orienter.

La crise actuelle est une crise de transition causée par l'incohérence et l'illogisme des comportements dans une société que cette transformation a, au sens précis du mot, déboussolée. Une société ne peut atteindre la maturité que lorsque les valeurs, le langage et les savoir-faire des personnes et des institutions sont devenus compatibles avec la nature à laquelle l'histoire la confronte.

vendredi 11 décembre 2015

Le DSI au cœur du cyclone de l'informatisation

(Exposé du 3 décembre 2015 à l'Ecole polytechnique lors du séminaire Aristote « Quelles missions pour les DSI dans 5 ans ? »)

Le métier de DSI est l'un des plus difficiles qui soit. Il fait collaborer des spécialités diverses et doit délimite ce qui sera fait en interne et ce qui sera confié à des fournisseurs, le tout dans un contexte technique évolutif et tandis que l'informatisation transforme les produits de l'entreprise, leurs processus de production, la relation avec les clients, la forme de la concurrence etc. Il faut qu'il puisse aider l'entreprise à définir une stratégie qui tirera parti des possibilités qu'offre l'informatisation tout en maîtrisant les risques qui les accompagnent.

Une crise

Au milieu des années 90, un DSI restait en fonction 4,7 ans en moyenne ; au début des années 2000, cette durée s'est réduite paraît-il à deux ans1. Le « turn over » est rapide. Certaines entreprises semblent ne pas être pas sûres d’avoir, demain, besoin d’un DSI alors qu’il est (croient-elles) tout simple d’externaliser l’informatique ou de recourir à des progiciels. La fonction informatique se serait-elle banalisée ?

La « simplicité de l’informatique », quelle illusion ! les illusions fleurissent quand un changement de repères suscite le désarroi, et nous sommes dans telle une période de transition. Les outils se sont diversifiés, le discours commercial est devenu plus séduisant (mais pas plus sincère). Les directions générales, qui n'ont jamais été un repaire d'experts en système d'information, sont complètement dépassées. Il est terriblement tentant de croire que l’« outsourcing » peut résoudre tous les problèmes !

L'expérience montre pourtant que si l'euphorie précède la signature du contrat, le contentieux commence souvent peu après.