mardi 19 mars 2019

Qu’est-ce que le « capitalisme » ?

Le capital

Peu de mots sont aussi confus, aussi chargés de connotations que « capital ».

La confusion commence dans la comptabilité où ce mot désigne deux choses différentes : les « fonds propres », addition de l’apport des actionnaires et du profit accumulé, qui se trouve au passif du bilan ; le « capital fixe », estimation de la valeur des machines et des bâtiments, qui se trouve à l’actif.

Les économistes distinguent pour leur part deux facteurs de production : le capital et le travail, respectivement représentés par les lettres K et L dans la fonction de production q = f(K, L) où q est la quantité produite en un an, K le volume du capital fixe, L le volume du travail annuel.

En fait ce que les économistes nomment « capital » est le stock de travail qui a été nécessaire pour élaborer les machines et les outils, construire les bâtiments, et aussi (bien que la comptabilité ne mesure pas cela) pour organiser l’entreprise. Ce qu’ils nomment « travail », c’est le flux du travail nécessaire pour produire en utilisant le capital.

Ce « capital » est un « travail à effet différé », mis en conserve en vue d’une utilisation ultérieure, tandis que les économistes réservent le mot « travail » au seul « travail à effet immédiat » nécessaire au fonctionnement de l’entreprise. Stock et flux, effet différé et effet immédiat : ces deux formes du travail contribuent à la production.

Une économie est d’autant plus « capitalistique » que l’importance relative du capital dans la fonction de production, mesurée par le rapport K/L, est plus élevé. L’économie soviétique, qui avait accumulé un important stock de capital fixe, était aussi capitalistique que les économies « libérales » de l’Occident. Peut-on dire qu’elle était aussi capitaliste qu’elles ?

Non, car il faut se tourner vers l’autre sens du mot capital, celui qui désigne les fonds propres. Ce « capital »-là est non physique, comme l’est le capital fixe, mais financier. Sa valeur est en principe, mais en principe seulement, celle de l’actif net, valeur de ce que l’entreprise possède (son « actif ») diminuée de ses dettes.

vendredi 15 mars 2019

Télécoms et transport aérien : analogie et différences

(Cet entretien avec Philippe Picard et Jean-Paul Maury a été publié dans le n° 24 des Cahiers d'histoire des télécommunications et de l'informatique, printemps 2019)

L'entretien a porté sur l'analogie entre le transport aérien et les télécommunications : les plates-formes de correspondance (hubs) sont pour le transport aérien l’équivalent de ce que sont les commutateurs pour les télécommunications, et en outre les deux types de réseau sont soumis à la contrainte du dimensionnement.

Michel Volle a été pendant les années 1996, 97 et 98 conseiller de Christian Blanc, président d’Air France. Les rapports entre la DSI et les divers métiers de la compagnie lui semblant déséquilibrés, il a mis en place une mission pour organiser des compétences informatiques au sein des maîtrises d'ouvrage.

Différences entre les télécommunications et le transport aérien

Les télécoms sont pour l'essentiel un automate qu’il faut concevoir, construire puis entretenir. Le transport aérien est très différent car l'exploitation exige un personnel nombreux aux compétences diverses : personnel navigant commercial (hotesses, stewards) et technique (commandant de bord, copilote, mécanicien), techniciens pour la maintenance, agents qui assurent la relation avec les passagers dans les escales, spécialistes du « yield management », etc.

La corporation des pilotes, étant en position de force en raison de son monopole sur la compétence qu'elle possède, se bat en permanence pour obtenir des salaires toujours plus élevés : Christian Blanc, président de la compagnie, percevait une rémunération plus faible que celle des 800 commandants de bord les mieux payés. Le conflit entre les pilotes et la compagnie est une maladie du transport aérien : elle a par exemple poussé Eastern Air Lines à la faillite en 1991.

Il en résulte des relations complexes entre les diverses spécialités. Les pilotes sont à la fois admirés, enviés et détestés car leur grève peut mettre la compagnie à genoux. Le climat social est parfois violent : une grève du personnel au sol peut bloquer une escale, il est arrivé que des ouvriers de la maintenance utilisent lors d'une grève des frondes pour lancer des boulons.

Le climat n'est évidemment pas le même dans les télécommunications. Philippe Picard se souvient certes de la conversation lors de laquelle Philippe Bodin, alors membre du cabinet de Louis Mexandeau1, lui a dit que « les ingénieurs allaient morfler », mais cela ne s'est pas produit en fait. Il se rappelle aussi la démarche des agents de Transpac, intervenus auprès de Jean-Jacques Damlamian pour solliciter une réintégration dans l'administration : Jacques Dondoux a su enterrer cette revendication.

Les partenariats dans le monde du transport aérien

samedi 9 février 2019

Derrière les « gilets jaunes », un désarroi général

Le mouvement des « gilets jaunes » est la manifestation d’un désarroi dans la couche la moins instruite de la population. Ce même désarroi se retrouve, sous d’autres formes, dans la couche intellectuelle dont l’action consiste à écrire et parler, ainsi que dans la couche des dirigeants de l’économie et de la politique.

Un désarroi analogue s’est manifesté dans les époques qui ont suivi une révolution industrielle vers la fin du XVIIIe siècle et du XIXe siècle : le changement dans les techniques, le rapport avec la nature, la façon de produire, de s’organiser, de commercer, etc. déconcertait les individus. Il en est résulté à chaque fois une pulsion suicidaire collective qui a incité à des guerres dévastatrices.

Il en est de même aujourd’hui alors que se déploient les conséquences de la troisième révolution industrielle, celle de l’informatisation ou, si l’on préfère ce mot ambigu, du « numérique ». La ressource informatique, s’appuyant sur une puissance de calcul inédite et dotée d’ubiquité, permet en effet des actions qui auraient relevé auparavant de la magie, automatise les tâches répétitives et suscite la mondialisation.

La mission des institutions, des entreprises, en est bouleversée ainsi que leur organisation. Les compétences qu’exige l’action productive ne sont plus les mêmes, la demande réagit à une offre dans laquelle la part des services est devenue prépondérante.

Dans une telle situation il faudrait que les dirigeants aient une conscience exacte des nouvelles conditions pratiques de l’action productive. Par une réaction sans doute naturelle, mais malencontreuse, la couche dirigeante a reculé devant cette exigence et préféré adopter une solution de facilité. La couche intellectuelle, familière du monde des idées, a elle aussi refusé de considérer les transformations survenues dans le système productif.

Il existe bien sûr des exceptions. Il se trouve parmi les politiques quelques personnes qui ont pris l’exacte mesure de l’informatisation, ainsi que parmi les intellectuels et à la tête de certaines entreprises. Mais la mode à laquelle obéit le discours politique et managérial substitue des chimères à la réalité1, un bruit de fond médiatique étouffe la voix des personnes compétentes : c’est cette mode et ce bruit de fond que nous considérons ici.

mercredi 5 décembre 2018

Gilets jaunes : qui sont les plus grands coupables ?

Les grands coupables des exactions commises à Paris ne sont pas les gilets jaunes : ce sont ceux qui, disant les avoir « compris », ont attisé leur mouvement.

Les gilets jaunes, soudés par le copinage des ronds-points puis par l'excitation de la bagarre, forment une foule. Ce n'est pas insulter l'intelligence des individus que de dire avec Gabriel Tarde que la foule est un être instinctif et dangereux, un troupeau dans lequel des personnes normalement raisonnables perdent tout leur bon sens.

Les gilets jaunes ne sont d'ailleurs pas des manifestants, mais des émeutiers. Bloquer les routes est illégal, les comportements ont été dès le début violents et les slogans absurdes. On a vu par la suite que ce mouvement est incapable de formuler des revendications cohérentes comme de se donner des représentants capables de négocier.

L'émeute et comme un incendie : si on ne l'éteint pas vite elle devient dévastatrice. Lorsqu'un troupeau s'affole le berger et ses chiens doivent le maîtriser puis le calmer, mais l'exécutif a manqué de savoir-faire : il fallait répondre à la force de l'émeute par une force supérieure, intimidante et dissuasive. Mais on a voulu croire que les émeutiers étaient « le peuple », on a voulu les « comprendre » et pour cela les « écouter ».

Leur violence a séduit ces « intellectuels » dont l'activité consiste à parler et à écrire plus qu'à réfléchir : Finkielkraut, Onfray et Michéa, entre autres, « portent le gilet jaune ». Ils ne sont pas les seuls car la France est peuplée de bourgeois honteux de l'être et qui veulent gagner sur les deux tableaux, celui de la noblesse morale « de gauche » et de la compassion pour les « petits », celui plus secret du bien-être douillet « de droite » et de l'ambition.

Je connais plusieurs de ces fidèles de Marx et de Lacan qui habitent un bel appart' dans un bon quartier parisien et mettent leurs enfants à « H4 » afin qu'ils puissent s'y préparer à « faire » Polytechnique ou Normale Sup'. Assurément ces êtres d'élite ne supporteraient pas un quart d'heure de conversation avec un de ces gilets jaunes qu'ils « comprennent », et qui répondrait sans doute par un coup de poing à leur sympathie compatissante et condescendante.

Il y aurait beaucoup à dire sur l'esthétique de la violence « révolutionnaire », sur la philosophie à la fois individualiste et masochiste qui pousse beaucoup de Français à détester les institutions, à nier leur utilité, à se réjouir quand elles sont attaquées, quitte à se lamenter si elles cessent de fonctionner.

L'insurrection qui vient, petit livre malfaisant dont la langue pastiche le classicisme, a connu un succès d'édition révélateur et fourni par avance une « théorie » aux émeutiers : élégance suprême, ses auteurs anonymes conseillent de détruire les institutions tout en en tirant astucieusement parti.

Les crocodiles de la politique salivent devant la perspective de rejouer les élections mais le désordre, s'il n'est pas maîtrisé, aboutira naturellement à un régime autoritaire. On peut ne pas adhérer entièrement à la démarche d'Emmanuel Macron, on peut ne pas être ébloui par le savoir-faire politique des inspecteurs des finances, cela n'empêche pas de voir le danger et de soutenir en conséquence le président et le parlement que nous avons élus, ainsi que le gouvernement qu'ils se sont donnés.

Il ne faudrait pas que ce président, ce parlement et ce gouvernement finissent, honte suprême, par avoir été vaincus sans avoir combattu.

samedi 1 décembre 2018

L'intimité de la grande entreprise

Je viens de republier Le Parador, petit roman qui décrit la grande entreprise : https://www.amazon.fr/dp/1790366461 (la première édition n'était plus disponible).

La grande entreprise est le lieu où pourra émerger l'iconomie, mais ce fait est masqué par deux malédictions :
- la plupart des dirigeants méprisent sottement l'informatique (ils disent « c'est de la technique ») ;
- la plupart des penseurs se détournent de l'entreprise comme si c'était une chose malpropre.

D'où l'abondance des malentendus autour du « numérique », de l'intelligence « artificielle », etc.

Seuls ceux qui ont une expérience de la grande entreprise peuvent, s'ils s'appliquent, acquérir une intuition exacte de l'informatisation.

Le Parador tente de mettre cette intuition à la portée de tous ses lecteurs en les invitant à sentir dans leur propre psychologie l'effet de la vie dans la grande entreprise, et à éprouver la contrainte qu'y exerce la sociologie des réseaux d'influence.

J'invite les lecteurs de ce blog à lire et faire lire Le Parador !

vendredi 30 novembre 2018

Pourquoi tant de haine envers Emmanuel Macron ?

Comment s’expliquer la haine dont Emmanuel Macron est l’objet ? Je vois deux raisons.

D’abord, une réaction somme toute normale des dignitaires et élus des partis de droite et de gauche, qui estiment que Macron et la République en marche leur ont volé leur place légitime, et aussi la réaction des électeurs de ces partis, désormais privés des repères habituels que leur fournissait l'éventail gauche-droite.

Ce qui reste de ces organisations va naturellement manifester une malveillance vigilante envers le chef de l’État : tout ce qu’il dit, tout ce qu’il fait, sera dénigré quoiqu’il puisse dire ou faire. C’est de bonne guerre mais le spectacle de cette réaction quasiment mécanique est lassant.

Elle ne suffit pas cependant pas pour expliquer que les « gilets jaunes » crient « Macron, démission ! ». Il y a donc autre chose.

*     *

Je parle beaucoup avec des personnes qui sympathisent avec ces gilets jaunes ou même vont peut-être, de temps à autre, bloquer un rond-point, et je crois les comprendre (comprendre n’est pas la même chose qu’approuver).

L’élection présidentielle a frustré leur attente : il leur aurait fallu un président « à la Trump », quelqu’un qui pense et parle comme eux et non comme on pense et parle quand on a reçu une éducation poussée, quelqu’un aussi sans doute qui sache satisfaire un obscur besoin d’autoritarisme.

samedi 24 novembre 2018

Un canular philosophique

Le « canular » est dans le langage de l'Ecole Normale une mystification. Les normaliens s'y livrent avec délices en donnant libre cours à leur imagination.

Jean Mistler décrit dans Le Bout du Monde celui qui fut perpétré lors du concours de 1908. Je cite :

« Le second jour de l'oral, une note revêtue des cachets les plus authentiques et d'une signature de Lavisse, qui l'était moins, informa les candidats que M. Boutroux avait bien voulu accepter de les interroger sur l'histoire de la philosophie : cette épreuve facultative, ajoutait le papier, et qui était tombée depuis de longues années en désuétude, n'entrerait naturellement en ligne de compte que pour les notes supérieures à la moyenne. L'interrogation avait lieu salle E. Sept ou huit candidats s'y présentèrent, un Monsieur voûté, maigre, barbu, retranché derrière sa chaire, posait des questions avec une indulgence vraiment digne d'un grand esprit. Les réponses qu'il obtenait sur la caverne de Platon, sur le premier moteur d'Aristote, sur la statue de Condillac, l'enchantaient, et chaque candidat se voyait gagnant cinq ou six places au classement : bientôt, ils furent trente attendant leur tour. L'heure avançait :

« — Une dernière question pour ce matin, fit le maître, et très générale. Voyons, Monsieur, que pensez-vous de Kant ?

« Et le malheureux de déballer toute sa science sur le noumène, le phénomène, l'impératif catégorique, la loi morale dans le cœur de l'homme et le ciel étoilé...

« Boutroux hochait la tête : — Oui, je vois que vous connaissez bien le philosophe de Koenigsberg, mais votre avis personnel, comment le résumeriez-vous en une phrase, en un mot ?

« — En une phrase, ce n'est guère possible. Kant, la Critique de la raison pure, euh, Kant...

« — Je vais vous aider ; Kant était le roi des c... !

« La stupeur foudroyait le candidat, sidérait ses camarades, — mais M. Boutroux ne s'arrêtait pas :

« — Parfaitement, le roi des c... ! Et j'en dirai autant de ceux qui passent leur vie à faire de la philosophie, métier d'idiots, ainsi moi, j'ai soixante-quinze ans, je suis illustre — un rictus amer plissait son front — je suis de l'Académie française et je n'ai pas de quoi m'acheter un pantalon !

« Se levant alors de sa chaise, l'examinateur retroussait les pans de sa redingote et apparaissait nu jusqu'à la ceinture... »

*     *

Ce canular a plus de profondeur qu'il y paraît à la première lecture. Les Grands Auteurs du programme — Platon, Aristote, Kant, etc. — sont enserrés dans un linceul amidonné qui ôte toute vie à leurs textes : on tue une pensée lorsqu'on la hisse sur un piédestal pour en faire une statue.

Dire « Kant était le roi des c... ! », c'est rendre le mouvement à la statue, la faire descendre du piédestal, restaurer enfin le droit d'une pensée redevenue vivante à la discussion et à la controverse.

samedi 27 octobre 2018

Une malice de Caumartin

Ce texte fait partie de la série "Un peu de lecture pendant les vacances"

Extrait des Mémoires de Saint-Simon, vol. 1, p. 569-570.

(J'aime beaucoup, dans cette anecdote, la façon dont Saint-Simon utilise le mot "bonté".)

Breteuil se fourroit fort chez M. de Pontchartrain, où Caumartin, son ami et son parent, l’avoit introduit. Il faisoit volontiers le capable quoique respectueux, et on se plaisoit à le tourmenter. Un jour, à dîner chez M. de Pontchartrain, où il y avoit toujours grand monde, il se mit à parler et à décider fort hasardeusement. Mme de Pontchartrain le disputa, et pour fin lui dit qu’avec tout son savoir elle parioit qu’il ne savoit pas qui avoit fait le Pater.

Voilà Breteuil à rire et à plaisanter, Mme de Pontchartrain à pousser sa pointe, et toujours à le défier et à le ramener au fait. Il se défendit toujours comme il put, et gagna ainsi la sortie de table.

Caumartin, qui vit son embarras, le suit en rentrant dans la chambre, et avec bonté lui souffle « Moïse ». Le baron, qui ne savoit plus où il en étoit, se trouva bien fort, et au café remet le Pater sur le tapis, et triomphe. Mme de Pontchartrain alors n’eut plus de peine à le pousser à bout, et Breteuil, après beaucoup de reproches du doute qu’elle affectoit, et de la honte qu’il avoit d’être obligé à dire une chose si triviale, prononça magistralement que c’étoit Moïse qui avoit fait le Pater. L’éclat de rire fut universel. Le pauvre baron confondu ne trouvoit plus la porte pour sortir. Chacun lui dit son mot sur sa rare suffisance. Il en fut brouillé longtemps avec Caumartin, et ce Pater lui fut longtemps reproché.

samedi 20 octobre 2018

Transition numérique : quelles valeurs pour quelle civilisation ?

Voici la vidéo d'un entretien avec Jean-Philippe Denis consacré au livre Valeurs de la transition numérique.



On trouve ce livre sur Amazon. Si vous préférez lire à l'écran, vous pouvez aussi le télécharger gratuitement au format .pdf.

*     *

La transition numérique provoque dans les esprits un désarroi qui incite à s'interroger : que voulons-nous faire, qui voulons-nous être ? Cela conduit à s'interroger sur les valeurs que nous entendons promouvoir.

La réflexion sur les valeurs est cependant souvent confuse, car elle est difficile et parfois polluée par l'homonymie entre "valeurs" et "valeur".

J'ai donc tenté d'esquisser (notamment dans les chapitres 6 et 7) une "théorie des valeurs" qui puisse répondre aux exigences de la situation présente.

Cette esquisse me semble pouvoir être féconde : elle propose une définition, décrit comment les valeurs se forment, présente et commente des exemples, indique comment on peut évaluer les valeurs, évoque leur rôle dans la vie en société. Ces éléments de théorie peuvent et doivent être discutés et critiqués.

J'aimerais donc beaucoup que des philosophes lisent cette esquisse, prennent le temps de la méditer et me disent ce qu'ils en auront pensé. Francis Jacq, d'abord prudemment réticent, y avait finalement adhéré au terme d'un long échange : cela m'a encouragé à la publier.

mercredi 17 octobre 2018

À propos de l’économie des plates-formes

(Intervention au séminaire du Centre Cournot le 8 octobre 2018)

On nomme « plates-formes » les entreprises de commerce électronique qui se sont créées sur le Web à partir de 1995. Elles s’appuient sur les ressources techniques qu’offre l’informatique et l’Internet, leurs algorithmes sont solidement fondés sur des propriétés mathématiques.

On peut considérer ce phénomène tel qu’il se présente à nous aujourd’hui, avec ses propriétés économiques (intermédiation, diversification, marchés bifaces, etc.) et avec les problèmes qu’il suscite (confidentialité des données personnelles, positions de monopole, accumulation de richesse et de pouvoir par certaines entreprises, etc.).

Nous proposons ici de considérer ce phénomène dans sa dynamique, manifestation particulière de la dynamique de l’informatisation : cela permet de le percevoir dans sa généralité et d’anticiper dans une certaine mesure sa prospective.

*     *

Lorsque le réseau télécoms est dans les années 1970 devenu capable de transporter non plus seulement le signal vocal, mais des données, il était évident pour tout observateur attentif qu’il pourrait devenir une « place de marché » analogue sous certains rapports aux places des villages, lieux d’échange pour la conversation et la « passeggiàta » autant que pour le commerce, ou encore aux « bourses » des grandes villes, mais différent sous d’autres rapports : une « place de marché » d’un nouveau type.

Le commerce qui s’est construit autour du Minitel dans les années 1980, avec les catégories d’agents économiques qui ont émergé à cette occasion (opérateur du réseau, exploitant de serveurs, fournisseur de contenus), en a été une première illustration.

L’Internet et le Web ont dans les années 1990 offert au « commerce électronique » une plate-forme technique plus favorable encore1. Comme tout commerce, celui-ci offrait une « intermédiation » entre les entreprises qui produisent des biens et services et les consommateurs de ces produits. Les opérateurs de cette intermédiation étaient semblables en un sens à des magasins à grande surface où le consommateur est confronté à une grande diversité de produits parmi lesquels il peut trouver ceux dont il a besoin en se faisant éventuellement aider par des vendeurs. Mais ils se distinguaient de ces magasins par deux caractéristiques : l’ubiquité et l’informatisation.

lundi 24 septembre 2018

Apport de l'informatique à la philosophie

L'informatique est un terrain d’expérimentation philosophique  elle étend en effet la démarche expérimentale, conçue pour explorer le monde de la nature, à l'exploration du monde de la pensée lui-même.

A l’origine de nos systèmes d’information se trouvent trois abstractions :
  • choisir, parmi les êtres que le monde comporte, ceux qui seront identifiés dans la base de données : cela revient à faire abstraction des êtres qui ne seront pas identifiés ;
  • choisir, parmi les attributs que l’on peut observer sur un être que l'on a identifié, ceux que l'on retient pour le décrire dans la base de données : cela revient à faire abstraction des attributs qui ne seront pas observés ;
  • choisir, parmi les vues que l’on peut définir sur la base de données, celles qui seront proposées à tel segment d’utilisateurs : cela revient à faire abstraction des vues qui ne seront pas proposées.
Construire un système d’information requiert donc une pratique de l’abstraction qui met quotidiennement et familièrement en œuvre, et à l’épreuve, les catégories de la pensée. Cela requiert aussi de représenter, lorsque l’on modélise un cycle de vie, le fait qu’un être conserve son identité et reste donc le même tout en se transformant : complétant l’abstraction par des hypothèses sur la causalité, c’est là une pratique de la théorie. Les abstractions, les théories requises par le système d’information sont au service de l’action de l’entreprise sur la nature : ces pratiques ont donc elles-mêmes une fonction pratique.

Le système d’information permet ainsi d’observer in vivo l’articulation entre la pensée et l’action. Il met en scène les démarches de l’abstraction et de la théorie, chaque fois dans un contexte économique, historique et sociologique particulier. Articulant enfin l'automate au travail de l'être humain, il invite à explorer leur complémentarité.

Je ne sais que penser de ceux qui méprisent un tel terrain d’expérimentation en disant « c’est de la technique ». Qu’ils prennent garde à ne pas faire comme ces théologiens qui, au XVIIe siècle, ont refusé de regarder dans la lunette que leur proposait Galilée : cela ne pouvait rien leur apprendre, disaient-ils, puisque tout est déjà dans Aristote et saint Thomas1. Si aujourd’hui un philosophe estime que l’informatique ne peut rien lui apprendre, est-ce parce qu’il croit que tout est déjà dans les auteurs du programme canonique, qu'il s'agisse de Platon ou de Kant, Hegel, Heidegger, Wittgenstein et autres Derrida ?

jeudi 20 septembre 2018

Les revues académiques sont-elles utiles ?

J'en débats sur Xerfi Canal avec Albert David, Professeur à l'Université Paris-Dauphine et rédacteur en chef de la revue Finance, Contrôle, Stratégie :



(voir aussi le texte du 16 avril 2017 : "Boycottons les revues à comité de lecture !").

samedi 8 septembre 2018

Stop au Macron-bashing

Il est facile de comprendre pourquoi les critiques envers Emmanuel Macron abondent. Il a éliminé la classe politique qui dirigeait jusqu'alors le pays : cela explique la haine dont il est l’objet, le fait que la dérisoire « affaire Benalla » ait été montée en épingle, la virulence des commentaires sur la démission de Nicolas Hulot ou sur les « hésitations » de Macron à propos du prélèvement à la source...

Tout ce qu’il fait, tout ce qu’il dit, même si ce sont des évidences comme lorsqu'il a parlé de notre tempérament de Gaulois, sera attaqué et interprété avec malveillance par ceux qu’il a vaincus à la loyale et qui tentent sournoisement de se venger en le ridiculisant, le déshonorant, le « tuant » dans l’esprit du public.

Participent à cette chasse à courre ceux des gens des médias qui ne conçoivent pas que l’on puisse agir sur des choses qui résistent : leur métier étant de communiquer, ils ne voient que de la « com’ » dans les paroles, les décisions, les actes.

*     *

Avec les « hésitations » sur le prélèvement à la source, Macron me semble avoir fait une opération de saine gestion, chose dont la plupart des gens des médias n’ont aucune idée.

Il sait que toute opération informatique de grande taille connaît des incidents et peut même aboutir à une catastrophe : comment croire qu’après avoir raté Louvois aux Armées, SIRHEN à l’Éducation nationale, l’Opérateur national de paie au Budget, etc., on puisse réussir du premier coup le prélèvement à la source ?

Il sait aussi que les incidents seront exploités par ceux qui veulent se venger de son élection, qu’ils les travestiront en catastrophe pour lui en faire « porter le chapeau ».

Alors il a exprimé des doutes et demandé des garanties. Les « gens de Bercy », se disant offensés par ses doutes, se sont drapés dans leur dignité et lui ont donné ces garanties. Si des incidents se produisent (il s’en produira !), ce sont eux maintenant qui « porteront le chapeau » et ils le savent. L’effet des « hésitations » de Macron, c’est qu'ils « serrent les fesses » : ils doivent oublier leurs exquises rivalités entre personnes et entre services, être solidaires devant le danger, vérifier et revérifier enfin le système pour éviter la catastrophe et limiter les incidents.

Leur faire ainsi sentir à plein le poids de leur responsabilité, c’est de la pure et simple gestion classique : que n’a-t-on fait de même pour Louvois !

L'essentiel sur la Blockchain

La Blockchain a été inventée en octobre 2008 par une personne qui dit se nommer Satoshi Nakamoto mais dont la véritable identité est inconnue (ou par un groupe de personnes anonymes). Elle a été mise en service le 3 janvier 2009 conjointement avec le Bitcoin dont elle fournit la plate-forme.

Après des débuts modestes, le Bitcoin est devenu le support d’une spéculation qui a propulsé son cours vers un sommet avant de le laisser retomber1. Le « minage » des Bitcoins s’appuie sur une « preuve de travail » qui consomme autant d’électricité que l’Irlande, et pour les transactions le Bitcoin est moins commode et moins rapide que la carte bancaire2.

Incommodité et lenteur, consommation d’énergie et bulle spéculative sont autant de raisons pour douter de l’avenir du Bitcoin, mais sa plate-forme, la Blockchain, peut servir à beaucoup d’autres choses3.

La Blockchain est essentiellement un registre (« ledger ») crypté et décentralisé ou plus exactement répliqué sur un grand nombre d’ordinateurs, de telle sorte qu’il soit pratiquement impossible de le modifier. Cela confère une grande sécurité aux enregistrements qu’il contient.

Ces enregistrements sont groupés dans des « blocs », petits programmes informatiques reliés entre eux par une chaîne d’adressage : d’où le mot « blockchain ».

La solution offerte par la Blockchain est à considérer chaque fois que l’on a besoin d’un registre infalsifiable. Des applications sont en cours ou à l’étude pour le cadastre, les notaires, les équipements d’une entreprise, etc.

On pense aussi utiliser la Blockchain pour les jetons (« tokens ») distribués par des entreprises et auxquels des droits sont attachés (par exemple les « miles » des compagnies aériennes). Ces jetons porteurs de droits pourraient, bien plus que le Bitcoin et autres « cryptomonnaies », faire naître une nouvelle forme d’économie4.

Certains estiment enfin que la décentralisation de la Blockchain offre une alternative au pouvoir que l’architecture centralisée de l’Internet a procuré aux GAFA5.

L’essentiel sur l'Internet des objets

On nomme « Internet des objets », IdO (en anglais Internet of Things, IoT), ce qui est en train de se créer autour des puces RFID1 (Radio Frequency Identification) et de leur intégration dans le système d’information des entreprises2.

L’IdO est déjà présent parmi nous. Ses applications actuelles sont les suivantes :
  • télécommunications : puces SIM des téléphones mobiles, géolocalisation ;
  • vétérinaire : marquage des bovins, des équidés, des animaux domestiques ;
  • santé : suivi des équipements, des patients, contrôle des médicaments, gestion des traitements, projet de dossier médical partagé (DMP), sécurité et confidentialité des données ;
  • documents d’identité : passeport biométrique, badges d’accès, cartes bancaires, cartes de fidélité ;
  • transport : systèmes de paiement (autoroutes, Navigo, Velib) ;
  • loisirs et culture : billetterie, contrôle des accès, etc.

L’IdO offre des possibilités nouvelles à la prévention de la contrefaçon, à la gestion de l’eau, à l’anticipation des risque géologiques et climatiques. Il permet des modèles d’affaire et des formes de la coopération internationale qui impliquent une adaptation de l’organisation et des processus de production, de la gestion et de la gouvernance des entreprises.

Les technologies de l’IdO

Type de système Identification Capteurs Connexion Intégration Traitement des données Réseaux
Enjeux Reconnaître chaque objet de façon unique Recueillir les informations présentes dans l’environne­ment Interconnecter les systèmes Transmettre les données d’un système à l’autre Stocker et analyser les données Transférer les données dans les mondes physique et virtuel
Technologies antérieures Code barre, etc. Thermomètre, hydromètre, etc. Câbles, etc. Middleware Excel, ERP, CRM, etc. Internet, Ethernet, etc.
Technologies de l’IdO RFID, ondes acoustiques de surface, puces optiques, etc. Capteurs miniaturisés Bluetooth, NFC, WiFi Middleware évolué Dataware­house 3D, Web sémantique, etc. EPCGlobal

mardi 28 août 2018

volle.com a vingt ans !

volle.com a été créé le 28 août 1998. J'explique pourquoi dans Les origines de volle.com.

J'ai pour le composer utilisé FrontPage, outil commode mais qui ne permettait pas aux lecteurs de déposer des commentaires. Je l'ai donc fait migrer sur blogspot le 14 mars 2009.

La page http://www.volle.com/nouveau.htm contient une liste chronologique de mes textes, munie de liens qui permettent de les atteindre. On y trouve mes ouvrages, ainsi que mes cours à l'ENSPTT, à l'Ecole des Mines, à l'Université libre de Bruxelles, etc.

La liste des articles de http://www.volle.com qui ont eu le plus de lecteurs montre la diversité des thèmes que j'ai abordés :

lundi 6 août 2018

De l'organisation hiérarchique à l'organisation communicante

Dans l’organisation hiérarchique chaque personne n’a en principe à connaître que son supérieur et ses subordonnés immédiats, toute autre communication étant proscrite.

L'un des processus de gestion d'une entreprise connaissait des incidents répétés. Le directeur responsable, que je nommerai M. Dupont, ne comprenait pas ce qui se passait. Lors d'une réunion à la DSI un informaticien « de base », que je nommerai M. Durand, m'explique ce qui se passe avec une parfaite clarté. Je lui dis « il faudrait que vous en parliez avec M. Dupont », et j'ai la surprise de le voir blêmir.

Le lendemain je rencontre le DG qui me dit, d'un air sévère et contrarié : « j'interdis à M. Dupont de parler à M. Durand » : j'avais sans le savoir violé le principe de l'organisation hiérarchique.

Les métiers ne communiquent alors que par leur sommet, à l’occasion de réunions où les responsables se rencontrent : l’entreprise est « organisée en silos ». Chaque silo est de surcroît divisé en étages étanches car un directeur ne doit pas communiquer directement avec un agent opérationnel de sa direction, et moins encore avec un agent d’une autre direction : cela court-circuiterait la chaîne des responsabilités.

L’organisation hiérarchique rassemble ainsi malencontreusement deux dimensions de la légitimité : le pouvoir de décision, le droit de communiquer.

1) La fonction de commandement concentre dans une personne physique, le directeur, la légitimité des décisions dites « stratégiques » et le droit de signer les contrats qui engagent la « personne morale » qu’il dirige : cette fonction est nécessaire dans l’économie numérique comme elle l’a été dans l’économie antérieure.

La réflexion de ce stratège embrasse toutes les dimensions de l’entité qu’il dirige : elle est périscopique. Il écoute des experts dont la réflexion, plus étroite, l’informe sur l’état des techniques, du marché, de la réglementation, etc.

À chacun son rôle : l’expert informe, le stratège décide.

2) Interdire la communication hors de la relation hiérarchique directe a pu procurer simplicité et efficacité au fonctionnement quotidien lorsque la situation était stable, sans innovations et sans surprises : une fois définies les responsabilités et les procédures du travail, l’attention pouvait en effet se focaliser sur l’exécution des tâches.

Dans l’économie numérique les innovations abondent et les surprises sont fréquentes : les « chefs de projet » qui conçoivent de nouveaux produits découvrent chemin faisant des obstacles et possibilités imprévisibles ; les agents de la première ligne rencontrent la diversité des besoins des clients, ainsi que des incidents dans l’utilisation des produits ; des recherches font apparaître de nouveaux procédés, l’état de l’art évolue, etc.

samedi 4 août 2018

Un peu de lecture pendant les vacances

Avez-vous lu Saint-Simon ? Je parle de Louis de Rouvroy, duc de Saint-Simon (1675-1755), et non de Claude-Henri de Rouvroy, comte de Saint-Simon (1760-1825) auquel nous devons le « saint-simonisme ».

Le duc de Saint-Simon a laissé des Mémoires qui occupent huit volumes dans la collection de La Pléiade. S’y ajoute un neuvième volume contenant d’autres écrits. J’ai longtemps reniflé cette forteresse, lisant de petits bouts, rebuté par certains passages, attiré par d’autres. Finalement j’ai tout lu puis tout relu en y prenant du plaisir.

Cette lecture inflige à l’honnête homme d’aujourd’hui un dépaysement qui le déroute. Pour pouvoir supporter ce dépaysement il faut avoir compris à qui l’on a affaire.

La France est alors une monarchie héréditaire selon la règle de la « primogéniture des mâles », qui évite au pays des guerres de succession et s’applique aussi à la transmission des dignités nobiliaires (avec des exceptions car il existe des « duchés femelles »). Saint-Simon est duc et pair, la plus haute dignité après les princes du sang.

Ces dignités sont purement protocolaires : elles déterminent qui participe à certaines cérémonies, et dans quel rang, qui doit franchir le premier une porte, qui est présent au coucher du Roi, etc. Ces vétilles font l’objet d’une attention d’autant plus minutieuse que des réalités palpables leur sont attachées : des gouvernements de provinces, des commandements dans l’armée du Roi, des pensions, des mariages prestigieux ou, à défaut, rémunérateurs.

Saint-Simon classe donc les personnes selon deux échelles différentes : l’une est celle des rangs selon laquelle une personne est « quelque chose » ou « rien », l’autre est celle des qualités individuelles.

Il se peut qu’un duc soit un imbécile, un voleur, un lâche : il n’en occupera pas moins son rang protocolaire, tout en étant méprisé en tant qu’individu. Un « homme de rien » peut posséder les vertus que Saint-Simon respecte : la droiture, l’honnêteté, la générosité, le courage militaire, etc. : il n’aura aucune place dans le protocole, mais si ses vertus sont reconnues par le Roi il pourra avoir d’importantes responsabilités.

La société contemporaine connaît d’autres aristocraties – celles de la richesse, du diplôme, de la notoriété médiatique, de la fonction politique, etc. – et moyennant une transposition nous pouvons donc reconnaître des choses familières dans les situations que Saint-Simon décrit et en tirer des leçons utiles.

Le style de Saint-Simon est un autre obstacle à la lecture. Il écrit à la diable, sans se relire, sans prétendre être un écrivain, son vocabulaire est parfois archaïque, il bouscule la syntaxe. Mais une fois que l’on s’y est habitué son écriture a un charme fou : elle est dense, rapide, allusive, mordante et souvent féroce. Saint-Simon est un observateur passionné, tout œil, tout oreille : il transcrit la vie de la Cour où des ambitions s’affrontent, où se jouent des tours pendables, où l’on « pense mourir de rire » pour une plaisanterie, où l’on se suicide de désespoir.

Le Roi, majestueux avec naturel, est un homme très sensible : il rit et pleure souvent. Saint-Simon nous le montre dans sa grandeur et dans ses petitesses.

On trouve aisément les textes de Saint-Simon en faisant une recherche sur le site rouvroy.medusis.com, commode pour le copier-coller. Certains sont comme de petits romans, d’autres sont des portraits tellement vivants que l’on croit voir la personne sortir de la page.

J’entame aujourd’hui la publication d’une petite série. J’espère que cela donnera envie de faire un tour chez Saint-Simon à ceux de mes lecteurs qui n’y sont jamais allés. Lorsque ma relecture progressera (j’en suis au volume 2) je publierai d’autres extraits.

Vauban et Puységur

Madame Panache et la reine du Danemark

Un tour du chevalier de Coislin

Watteville : une vie d’aventures

Silly : ambitions et catastrophe

Rose et Duras : le Roi rit

Portrait de la princesse des Ursins

Une malice de Caumartin

Watteville : une vie d'aventures

Ce texte fait partie de la série "Un peu de lecture pendant les vacances"

Extrait des Mémoires de Saint-Simon, vol. 2, p. 153-156.

(La vie de Jean de Watteville (1613-1702) fait penser à l'Histoire de ma vie de Casanova : cette époque ignorait la sensiblerie des romantiques comme la political correctness d'aujourd'hui.)

Les Watteville sont des gens de qualité de Franche-Comté. Un de leurs cadets se fit chartreux de bonne heure, et après sa profession fut ordonné prêtre. Il avait beaucoup d'esprit, mais un esprit libre, impétueux, qui s'impatienta bientôt du joug qu'il avait pris. Incapable de demeurer plus longtemps soumis à de si gênantes observances, il songea à s'en affranchir. Il trouva moyen d'avoir des habits séculiers, de l'argent, des pistolets, et un cheval à peu de distance. Tout cela peut-être n'avait pu se pratiquer sans donner quelque soupçon. Son prieur en eut, et avec un passe-partout va ouvrir sa cellule, et le trouve en habit séculier sur une échelle, qui allait sauter les murs. Voilà le prieur à crier ; l'autre, sans s'émouvoir, le tue d'un coup de pistolet, et se sauve. À deux ou trois journées de là, il s'arrête pour dîner à un méchant cabaret seul dans la campagne, parce qu'il évitait tant qu'il pouvait de s'arrêter dans des lieux habités, met pied à terre, demande ce qu'il y a au logis. L'hôte lui répond : « Un gigot et un chapon. — Bon, répond mon défroqué, mettez-les à la broche. » L'hôte veut lui remontrer que c'est trop des deux pour lui seul, et qu'il n'a que cela pour tout chez lui. Le moine se fâche et dit qu'en payant c'est bien le moins d'avoir ce qu'on veut, et qu'il a assez bon appétit pour tout manger. L'hôte n'ose répliquer et embroche. Comme ce rôti s'en allait cuit, arrive un autre homme à cheval, seul aussi, pour dîner dans ce cabaret. Il en demande, il trouve qu'il n'y a quoi que ce soit que ce qu'il voit prêt à être tiré de la broche. Il demande combien ils sont là-dessus, et se trouve bien étonné que ce soit pour un seul homme. Il propose en payant d'en manger sa part, et est encore plus surpris de la réponse de l'hôte, qui l'assure qu'il en doute à l'air de celui qui a commandé le dîner. Là-dessus le voyageur monte, parle civilement à Watteville, et le prie de trouver bon que, puisqu'il n'y a rien dans le logis que ce qu'il a retenu, il puisse, en payant, dîner avec lui. Watteville n'y veut pas consentir ; dispute ; elle s'échauffe ; bref, le moine en use comme avec son prieur, et tue son homme d'un coup de pistolet. Il descend après tranquillement, et au milieu de l'effroi de l'hôte et de l'hôtellerie, se fait servir le gigot et le chapon, les mange l'un et l'autre jusqu'aux os, paye, remonte à cheval et tire pays.

Silly : ambitions et catastrophe

Ce texte fait partie de la série "Un peu de lecture pendant les vacances"

Extrait des Mémoires de Saint-Simon, vol. 2, p. 485-490.

Silly, du nom de Vipart, était un gentilhomme de Normandie des plus minces qu'il y eût entre Lisieux et Séez, et en biens et en naissance. C'était un grand garçon, parfaitement bien fait, avec un visage agréable et mâle, infiniment d'esprit, et l'esprit extrêmement orné ; une grande valeur et de grandes parties pour la guerre ; naturellement éloquent avec force et agrément ; d'ailleurs d'une conversation très aimable ; une ambition effrénée, avec un dépouillement entier de tout ce qui la pouvait contraindre, ce qui faisait un homme extrêmement dangereux, mais fort adroit à le cacher, appliqué au dernier point à s'instruire, et ajustant tous ses commerces, et jusqu'à ses plaisirs, à ses vues de fortune. Il joignait les grâces à un air de simplicité qui ne put se soutenir bien longtemps, et qui, à mesure qu'il crût en espérance et en moyens, se tourna en audace. Il se lia tant qu'il put avec ce qu'il y avait de plus estimé dans les armées, et avec la plus brillante compagnie de la cour. Son esprit, son savoir qui n'avait rien de pédant, sa valeur, ses manières plurent à M. le duc d'Orléans. Il s'insinua dans ses parties, mais avec mesure, de peur du Roi, et assez pour plaire au prince, qui lui donna son régiment d'infanterie. Un hasard le fit brigadier longtemps avant son rang, et conséquemment lieutenant général de fort bonne heure.