mercredi 23 juillet 2014

De la filière au processus

(Ce texte est une réaction à la note « A quoi servent les filières » publiée par la Fabrique de l'Industrie).

Le concept de « filière » occupe une place intermédiaire entre celui de fraction d'entreprise et celui de branche d'activité : il vise à représenter l'enchaînement des activités qui, de l'extraction des matières premières jusqu'à la finition d'un produit, concourent à l'élaboration de celui-ci en traversant éventuellement plusieurs entreprises (dans ce cas on considère, outre la succession technique des activités élémentaires, les relations contractuelles qui définissent le partage des coûts, recettes et responsabilités).

On peut représenter une filière selon un graphe orienté : les nœuds initiaux sont la production des matières premières, les nœuds finals représentent des produits. Une telle représentation est formellement analogue à celle que l'on utilise, dans une entreprise, pour modéliser un processus de production.

Historiquement le recours à la filière pour définir la politique industrielle a résulté du constat de l'inadéquation des agrégats de la macroéconomie, trop globaux, comme du concept de branche d'activité, trop peu explicatif. Le secret de l'efficacité résidait, pensait-on, dans l'articulation judicieuse des fractions d'entreprise en filières. On a ainsi parlé des filières du nucléaire, de l'aéronautique, de l'énergie, du bois etc.

Cependant les modèles économétriques qu'ont utilisés le Plan et le Trésor relevaient de la macroéconomie, dont le grain est trop grossier pour faire apparaître des filières. Le ministère de l'Industrie, organisé selon les branches d'activité, a utilisé le formalisme des filières pour instruire des décisions qu'il proposait mais la plupart de ses directions étaient peu écoutées et le Trésor avait généralement le dernier mot.

Le concept de filière a donc eu un succès inégal. Est-il nécessaire aujourd'hui ?

samedi 19 juillet 2014

Christian Malis, Guerre et stratégie au XXIe siècle, Fayard, 2014

Le livre de Christian Malis passionnera ceux qui connaissent le métier des armes. Il fait le point sur les débats de doctrine sans rien céder au pédantisme de l'érudition universitaire, il énumère les contraintes stratégiques auxquelles la France est confrontée, il propose des réponses à la réflexion du lecteur.

Voici un exemple : la France dispose, grâce à ses possessions outre-mer, de droits sur un domaine maritime immense, ressource économique de première grandeur pour la pêche et l'exploitation des fonds marins. Ses droits existent de jure dans les traités internationaux mais ils peuvent être annulés de facto si l'accès à ce domaine lui est interdit par la force ou s'il fait l'objet d'intrusions qu'elle ne peut pas empêcher.

Une politique consciente des intérêts à long terme de la nation devrait donc la doter d'une force navale significative : nous ne le faisons pas.

Autre exemple : la puissance militaire, qui se concrétise par la présence d'hommes et de matériel sur le terrain, ne se sépare pas des ressources logistiques, d'une infrastructure technique et scientifique, de la réflexion qui définit la doctrine d'emploi des armes, le tout évolutif pour tenir compte de la nature des adversaires. Pour pouvoir déployer une force combattante efficace de quelques milliers d'hommes, il faut des dizaines de milliers d'autres dans le transport, la logistique, l'industrie et la recherche.

Aujourd'hui la France se refuse à cet effort. Alors même qu'elle demande à son armée d'accomplir sa mission sur des terrains difficiles, elle la soumet à une pression budgétaire qui provoque une pénurie d'effectifs, d'équipements et de munitions.

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Toute nation qui renonce à sa puissance sera dominée et opprimée par d'autres nations : c'est une loi de la nature. On peut la déplorer mais il n'est pas réaliste de la nier.

La puissance d'une nation s'exprime dans sa culture, son économie et ses forces armées. Or ces trois dimensions de la puissance sont aujourd'hui, en France, la cible d'une trahison dont l'origine se trouve dans notre histoire (La France, cette mal aimée).

jeudi 10 juillet 2014

Vers l'économie du risque maximum

Entretien avec Laurent Faibis le 25 juin 2014 : pourquoi l'informatisation fait émerger l'économie du risque maximum.

samedi 5 juillet 2014

Laurent Beccaria, Hélie de Saint Marc, Les Arènes/Perrin, 2013

Hélie Denoix de Saint Marc avait 18 ans en mai 1940. Il a été humilié par la déroute des armées françaises, il a admiré l'énergie et l'organisation des soldats allemands, il s'est engagé dans la résistance. Il s'est fait prendre alors qu'il tentait de passer en Espagne et a été déporté à Buchenwald où les Américains l'ont trouvé agonisant lors de la libération du camp.

Une fois retapé il est passé par Saint-Cyr avant d'entrer dans les parachutistes de la Légion. Il a fait la guerre en Indochine, puis en Algérie.

Il commandait par intérim le 1er REP en avril 1961. Il s'est mis au service du général Challe lors de la tentative de putsch et son régiment a pris le contrôle d'Alger.

Après l'échec du putsch il a été chassé de l'armée et a fait cinq ans de prison. Il a par la suite publié des livres où il a présenté ses réflexions sur le métier des armes.

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Le livre de Laurent Beccaria décrit à travers cette biographie le destin d'une génération d'officiers français.

Ces jeunes gens nés dans les années 1920 sont devenus des guerriers pour laver l'humiliation ressentie en 1940. Ils ont pris tous les risques. Beaucoup sont morts au combat, ceux qui ont survécu ont acquis une excellente compétence tactique.

jeudi 3 juillet 2014

Le cerveau d'oeuvre : emplois et compétences dans l'iconomie

Voici la vidéo d'un entretien avec Laurent Faibis le 25 juin 2014 (5 min 33 s). Un regret : Faibis ne m'a pas interrogé sur la possibilité du plein emploi dans l'iconomie. J'aurais fait la réponse classique :
  1. en 1800 l'agriculture occupait les deux tiers de la population active : il aurait été alors difficile de se représenter l'emploi en 2014, quand elle n'en occupe que 3 % ;
  2. de même, nous avons du mal à nous représenter l'emploi dans l'iconomie car son déploiement implique des changements profonds dans l'économie et la société ;
  3. l'emploi sera différent de ce qu'il est aujourd'hui, le système éducatif aura évolué (cf. L'iconomie et les jeunes) ;
  4. enfin toute économie à l'équilibre connaît le plein emploi de la force de travail. L'iconomie est par hypothèse une économie à l'équilibre, donc elle ne connaîtra plus le chômage de masse.

mercredi 2 juillet 2014

Nicolas Sarkozy : style et usurpations

Nicolas Sarkozy n'est pas seulement l'homme politique qui a été ministre puis président de la République. C'est aussi un homme tout court et cet homme a un style.

Ce style, c'est une trépidation de l'être qui se manifeste par l'activité incessante, la repartie rapide, le talent d'un escrimeur médiatique. Il séduit ceux qui respectent l'énergie, ou plutôt son apparence.

Oui, son apparence, car nombre de mesures annoncées n'ont eu d'autre conséquence que le pur effet d'annonce. Cette activité s'est donc souvent dégradée en activisme, cette énergie s'est parfois dégradée en violence.

Celle-ci s'est manifestée avec une vulgarité qui a choqué : que l'on se rappelle le « croc de boucher » promis à de Villepin, l'invitation à la bagarre adressée à un pêcheur qui l'avait insulté, le « casse-toi, pauvre con » adressé à un quidam au salon de l'Agriculture.

La vulgarité était présente aussi dans l'attitude ostensiblement « décontractée » lors des rencontres avec d'autres dirigeants : on a vu Sarkozy, le talon d'un soulier dans la main, se vautrer dans un fauteuil devant Poutine.


On l'a vu aussi palper avec complaisance la poitrine d'une dame qu'il venait de décorer :


Ce style était fait pour séduire ceux qui ne conçoivent pas ce qui sépare l'activité de l'activisme, l'énergie de la violence, la décontraction de la vulgarité. Ils sont certes nombreux et plus nombreux encore sont ceux qui, respectant les institutions, croient devoir accorder le même respect à la personne qui occupe la fonction de président de la République.

Or la question est de savoir si cette personne remplit effectivement la fonction à laquelle elle a été élue. On arrive ici au point culminant de la question du style.

lundi 30 juin 2014

Sortir de l'impasse stratégique

Pour ceux qui cherchent une orientation stratégique la lecture d'iconomie sera beaucoup plus utile que celle du rapport intitulé « Quelle France dans dix ans ? » que vient de publier le Commissariat général à la stratégie et à la prospective.

La stratégie consiste à repérer, dans la complexité des phénomènes, celui sur lequel peut s'appuyer un levier efficace et qui sera donc essentiel pour orienter l'action. Or ce rapport est une revue des faits économiques et sociaux dont aucune mise en relief ne permet de dégager un tel levier.

Cela résulte de la méthode utilisée. La consultation soi-disant démocratique, mais en fait paresseuse, d'un grand nombre de personnes et d'institutions a conduit à accumuler avis et suggestions. Certains sont sans doute judicieux mais leur accumulation empêche de dégager une orientation stratégique.

Aujourd'hui l'orientation stratégique est pourtant parfaitement claire. Expliquons nous.

lundi 16 juin 2014

L'iconomie et les jeunes

Entre les jeunes et l'informatisation, la relation est plus profonde qu'on ne le croit communément.

Les plus superficiels admirent, comme le fait Michel Serres, la virtuosité des adolescents avec le clavier et la souris. D'autres envisagent de façon plus sérieuse l'informatisation du système éducatif et l'enseignement de l'informatique (cf. Enjeux de l'enseignement de l'informatique).

Mais on peut aller encore plus loin si l'on considère l'économie et la société que fait émerger l'informatisation, c'est-à-dire l'iconomie.

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Notre système éducatif a été organisé pour former une main d’œuvre nombreuse, auxiliaire de la machine, dont la compétence se réduit à comprendre et exécuter fidèlement les ordres reçus. Il forme aussi des cadres en plus petit nombre et des dirigeants encore moins nombreux, la proportion des divers niveaux de la pyramide répondant aux besoins de l'organisation hiérarchique.

Celle-ci ne demande rien d'autre au cerveau de la main d’œuvre que la coordination réflexe des gestes répétitifs qui sont nécessaires à la production.

Dans l'iconomie, par contre, les tâches répétitives sont automatisées. Certains craignent que l'automatisation ne supprime « l'emploi », mais faut-il regretter un « emploi » qui néglige et donc stérilise la ressource la plus précieuse de l'être humain ?

Reste aux êtres humains ce que l'automate ne pourra jamais faire : concevoir des produits, organisations et programmes nouveaux ; répondre à des situations imprévisibles ; traiter avec discernement des cas particuliers ; interpréter ce qu'a dit quelqu'un afin de comprendre ce qu'il a voulu dire.

La main d’œuvre fait ainsi place au cerveau d’œuvre dans les entreprises et les institutions. On attend de celui-ci qu'il soit capable d'initiative et sache assumer des responsabilités. Or la responsabilité ne peut pas aller sans la légitimité, c'est-à-dire sans un droit à l'erreur et un droit à l'écoute. La délégation de légitimité renverse la sacralisation du commandement qui caractérisait l'organisation hiérarchique : le commandement reste une fonction utile, certes, mais ni plus ni moins sacrée que les autres fonctions.

Le cerveau humain est la ressource essentielle de l'iconomie, et c'est une ressource naturelle illimitée car on ne peut pas assigner à son potentiel aucune limite a priori. L'iconomie se trouve ainsi affranchie des bornes que l'épuisement des ressources énergétiques fossiles assignait à l'économie antérieure.

Il en résulte un changement de la mission du système éducatif.

samedi 31 mai 2014

Personne ne peut vraiment comprendre ce qui est incompréhensible

Certains textes, certaines œuvres d'art sont difficiles à comprendre mais compréhensibles. Le lecteur, le spectateur attentif les repèrent : dans un texte, quelques phrases brillent par leur énergie ; dans un morceau de musique, une mélodie attire l'attention ; dans l'œuvre d'un peintre, un tableau saute aux yeux. On devine alors que l'on a affaire à un texte, à une oeuvre de qualité : on y reviendra, on creusera et la clarté entraperçue s'étendra sur l'ensemble jusqu'à l'illuminer.

Mais que faire lorsque la porte reste fermée, lorsqu'aucune partie de l'œuvre n'émet la moindre lumière ? Eh bien il faut alors oser dire que l'on n'y comprend rien et que peut-être cela ne vaut pas grand-chose.

C'est ainsi que je rejette les textes de philosophie qui procèdent par association d'idées, les textes de mathématiques où des tautologies tiennent lieu de définition, et si une œuvre d'art ne me dit rien, c'est parce qu'elle n'a sans doute rien à dire.

Je dis « sans doute » par politesse envers ceux qui l'admirent mais leur admiration me semble douteuse. Je soupçonne certains philosophes, architectes, écrivains et artistes célèbres, dont la cote atteint les sommets, d'être des farceurs qui auront su habilement gérer leur notoriété. D'autres par contre me parlent alors qu'ils sont peu connus et parfois d'abord austère. C'est avec ceux-là que je vis.

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Comment se fait-il donc que tant de gens disent comprendre ce que je ne comprends pas, et méprisent ce que j'aime ? Je crains qu'ils ne fassent confiance à la réputation. J'ai contrarié ceux qui respectent un homme célèbre lorsque j'ai dit que Michel Serres avait écrit des sottises dans Petite poucette : mais enfin ces sottises étaient écrites, il suffisait de les lire pour se faire une opinion indépendante de la renommée.

Beaucoup de gens semblent croire que la population se divise en deux parties : les gens cultivés vivraient dans un monde où se partagent de confiance les mêmes admirations et les mêmes mépris. Les autres seraient des incultes qui ne savent apprécier que le kitsch.

Celui qui ne cherche que le plaisir, fût-ce celui que donnent des œuvres austères mais profondes, va alors scandaliser.

Mais si l'on aime le Don Juan de Mozart et les Concertos brandebourgeois de Bach, pourquoi ne serait-on pas libre de dire que la musique du premier et les cantates du second sont souvent ennuyeuses ? Si l'on aime Cézanne et Klee, pourquoi n'aurait-on pas le droit de détester les toiles de Soulages ? Si l'on aime Proust et Saint-Simon, pourquoi ne pourrait-on pas détester Houellebecq ? Si l'on aime ce que fait Buren, pourquoi ne pourrait-on pas détester l'architecture de Beaubourg ? Si l'on aime Jules Vuillemin et Jacques Bouveresse, pourquoi ne pourrait-on pas détester Deleuze et Derrida ? Je partage la critique que Sokal et Bricmont avait adressée à ces derniers (voir le commentaire de Bouveresse).

Pour pouvoir assimiler un texte philosophique il faut le lire soigneusement, lentement, puis méditer ce que l'on a lu et ensuite y revenir. Si je vois que le texte procède par association d'idées, métaphores et allusions, tous procédés qui incitent l'imagination à divaguer, je maudis le farceur et laisse tomber son ouvrage.

Mais je me demande comment font ceux qui disent comprendre ces textes incompréhensibles.

La vie est trop courte, notre rencontre avec le monde de la pensée et avec le monde de la nature est trop brève pour que nous perdions notre temps en simagrées. Si la culture, la philosophie, la science et l'art sont nutritifs, c'est à condition de se les approprier en s'affranchissant de la sociologie de l'« élite » culturelle qui les parasite.

Il n'existe pas d'autre guide, pour progresser, que le bon sens que cette « élite » méprise tant, que la droiture persévérante du jugement, que le flair d'abord maladroit puis de plus en plus exact qui se forme par la recherche intime du plaisir.

vendredi 30 mai 2014

Mettre les banques à la raison

Lorsqu'une banque est reconnue coupable d'un délit (assistance à la fraude fiscale, blanchiment des profits du crime, non respect d'un embargo), elle passe un compromis (settlement) avec ses victimes, la justice et le régulateur : l'affaire est classée moyennant le paiement d'une amende.

Cette amende est d'un ordre de grandeur macroéconomique : ainsi il est question que la BNP, accusée par les Etats-Unis d'avoir contourné l'embargo imposé à certains pays, paie une amende de 10 milliards de dollars. Ce n'est pas fini car elle est par ailleurs soupçonnée, avec la Société Générale et le Crédit Agricole, d'avoir facilité des opérations de blanchiment1.

JPMorgan Chase s'est vue infliger une amende de 13 milliards de dollars pour ce qu'elle a fait sur le marché des subprimes2, auxquels s'ajoutent 2 milliards pour son rôle dans l'affaire Madoff3.

UBS4 et Deutsche Bank5 se sont fait pincer à propos des subprimes ; Crédit Suisse6 pour du blanchiment ; une enquête est en cours sur la manipulation du cours des devises7 ; Barclays, UBS, Royal Bank of Scotland et Rabobank ont dû payer plusieurs centaines de millions d'euros pour avoir manipulé le Libor ; la Royal Bank of Scotland est accusée d'avoir poussé à la faillite des entreprises viables pour récupérer leurs actifs à bon compte8.

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Si une banque accepte de payer de telles amendes, c'est pour éviter le déballage qu'occasionnerait un procès et aussi pour éviter la sanction éventuellement plus sévère que risquerait de décider un jury scandalisé.

vendredi 23 mai 2014

L'éthique et l'iconomie

(Transcription de l'intervention au colloque « Éthique et Numérique, quels enjeux pour l'entreprise ? » organisé par le CIGREF le 28 mars 2014)

L'Institut de l'Iconomie est un petit organisme de recherche qui s'est donné pour but d'essayer d'enjamber l'épisode actuel, assez pénible, de transition et d'immaturité dont Jean-Marc Berlioz vient de nous donner quelques témoignages éclairants, pour se projeter dans le futur et essayer de voir où nous allons.

Il s'agit de voir ce que peuvent être une économie, une société, une entreprise, qui seraient parvenues à la maturité dans la nouvelle nature, le nouveau monde que fait émerger, l'informatisation : nous nommons "iconomie" la société qui, par hypothèse, serait parvenue à cette maturité.

Comment se la représenter, comment se représenter aussi les possibilités et les risques que comporte l'informatisation ? Comment contenir les risques, comment exploiter les possibilités ?

De la main-d’œuvre au cerveau-d’œuvre

Nous avons, sur ce thème, engagé une réflexion qui a conduit à des conclusions pratiques, notamment dans le domaine de l'éthique. On voit en effet, si l'on extrapole l'évolution pour se projeter dans le futur, que dans les entreprises les conditions de travail sont très profondément modifiées. Nous allons notamment vers une automatisation de toutes les tâches répétitives physiques et aussi mentales : les lawyers américains n'arrivent plus à facturer la recherche documentaire qui est maintenant faite par des ordinateurs. Ils ont ainsi perdu la possibilité de faire du chiffre sur des activités qui leur prenaient auparavant beaucoup de temps.

Nous voyons déjà la place prise dans les usines par des robots. Si l'on extrapole, on peut dire que la main-d'œuvre tend à être remplacée par du cerveau-d'œuvre. En effet quand toutes les tâches répétitives sont automatisées, qu'est-ce qui reste à faire ? Ce qui n'est pas répétitif, justement : les tâches qui demandent de l'initiative, qui exigent de savoir répondre à l'imprévu, de savoir traiter l'imprévisible auquel les entreprises sont naturellement toujours confrontées.

Ce remplacement de la main-d'œuvre par le cerveau-d'œuvre est un phénomène extrêmement profond. Mais attention : il ne faut pas confondre la main-d'œuvre avec le travail manuel. Un chirurgien ou un pianiste font un travail manuel, ils n'appartiennent pas à la main-d'œuvre.

La main-d'œuvre est en fait le rapport social qui s'est imposé dans le système productif, à partir du XIXe siècle, lorsque la production a été mécanisée. Il fallait alors compléter l'action des machines par l'intervention du corps humain. Le corps humain a été alors conçu comme un appendice de la machine à laquelle il apportait des compléments en réalisant des tâches que la machine n'était pas capable d'exécuter, ou qu'il aurait été trop coûteux de mécaniser.

mardi 20 mai 2014

La France, cette mal-aimée

Pourquoi la France est-elle si mal aimée ? Pourquoi dit-on de façon si péjorative « franco-français » et « franchouillard » ? Pourquoi tant de gens croient-ils honteux d'être français ?

Aucun autre pays, à ma connaissance, ne cultive à ce point le dénigrement de soi – sauf peut-être le Zimbabwe et encore je n'en suis pas sûr.

Si on creuse, on trouve la racine de ce phénomène étrange : c'est la défaite de mai 1940 lors de laquelle la « première armée du monde », si fière de sa victoire en 1918, s'est effondrée en quelques jours, défaite suivie par l'épisode de l'occupation et de la collaboration.

Faisons le tour de cette affaire.

Ni Marc Bloch, dans L'étrange défaite, ni de Gaulle dans ses Mémoires n'ont évoqué la nature du pays auquel la Grande-Bretagne et la France ont alors été confrontées. Ils disent « les Allemands » ou « l'Allemagne » comme si l'ennemi était le même qu'en 1870 et 1914, alors qu'en 1940 l'ennemi n'était plus l'Allemand mais le Nazi.

Le parti nazi avait en effet conquis l'Allemagne, qui avait adopté son drapeau et dont la jeunesse était robotisée par la Hitlerjugend. Il avait tourné le dos à la grande culture allemande, à la science, à la philosophie et au droit auxquels les Allemands avaient tant contribué. Il avait dégradé la langue allemande elle-même.

Gouvernée par ces gangsters, l'Allemagne était devenue un pays de proie dont toutes les ressources devaient servir à la préparation de la guerre. Kissinger a observé que cette stratégie était stupide car l'Allemagne n'avait rien à craindre : qu'elle soit devenue la première puissance économique européenne après deux guerres perdues, la destruction de ses villes et une forte ponction démographique, cela prouve qu'elle était déjà sans le savoir, et de loin, le pays le plus puissant d'Europe1.

Le livre de Sebastian Haffner, Histoire d'un Allemand, témoigne de la brutalité bestiale du régime nazi. Le sens du devoir, vertu typiquement allemande, était détourné : comme l'a dit Dietrich Bonhoeffer, « l'homme de devoir finira par remplir son devoir au service du diable lui-même2 ». La camaraderie, autre vertu allemande, était encouragée pour renforcer la cohésion de la Wehrmacht.

Tandis que vous êtes un citoyen paisible, votre voisin est une brute qui s'entraîne au karaté. Un jour il vous casse la figure. Est-il plus intelligent que vous, plus fort au sens complet du terme, plus civilisé ? Non, assurément.

En mai 1940 une botte a écrasé le visage de la France, mais il y a plus d'intelligence dans un visage que dans une botte.

lundi 19 mai 2014

Modernité de Corneille

Alors que je feuilletais une biographie de Corneille j'ai rencontré une phrase qui fut comme un signal : Corneille, dit son biographe, préférait Rodogune à toutes ses autres pièces. Je n'avais jamais lu celle-là, il fallait y aller voir.

Sa modernité m'a étonné. Non pas la modernité de la langue, certes. On n'écrit plus avec cette densité qui dit tout en un ou deux vers. Passer du XVIIe siècle à un auteur d'aujourd'hui, c'est retomber dans le bourbier des phrases à rallonge...

La modernité de Corneille réside dans les caractères. Cléopâtre, reine de Syrie (il ne s'agit pas de la reine d’Égypte du même nom), est toute rage, haine et ambition. Cette bête de proie politique ment, simule et tue : comme nos « hommes de pouvoir », elle ne conçoit pas de vivre sans régner.

dimanche 4 mai 2014

L'esprit de la recherche personnelle

J'aime à chercher avec les moyens du bord la solution de petits problèmes de mathématiques que je me pose. C'est une vraie recherche puisque je ne suis pas sûr au départ de pouvoir parvenir au résultat, mais elle est bien sûr très modeste : je ne découvrirai rien qui ne soit déjà connu des mathématiciens professionnels, dont je suis d'ailleurs incapable de comprendre les travaux.

Cette recherche si modeste et aucunement innovante est cependant salubre car l'aventure mentale qu'elle comporte est formatrice. N'est-il pas d'ailleurs plus important d'être chercheur que d'être savant ? Rien ne me semble plus lamentable que le cuistre qui exprime son mépris en disant : « ce résultat est déjà bien connu ». Certes ! Je ne suis pas le premier à grimper l'Everest, mais enfin je l'ai escaladé avec mes seules petites forces.

Le jeune Alexandre Grothendieck, élève au lycée, s'est posé un de ces problèmes. Si je connais les longueurs a, b et c des côtés d'un triangle, s'est-il dit, je dois pouvoir exprimer la surface de ce triangle en fonction de a, b et c et sans passer par le calcul d'une hauteur.

Il a cherché cette formule, il l'a trouvée : c'était une recherche authentique même si le résultat est connu depuis le Ier siècle après JC (« formule de Héron »). Le jeune Alexandre a d'ailleurs poussé la démarche jusqu'à exprimer le volume d'un tétraèdre en fonction des longueurs de ses six côtés.

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La recherche personnelle est le passage nécessaire vers la recherche tout court, qui explorera des choses nouvelles et apportera des découvertes. J'ai donc invité mes petits-fils à se poser et à résoudre eux-mêmes un problème.

mardi 22 avril 2014

Iconomie, ce nouveau monde en émergence

Voici la vidéo de l'entretien avec Laurent Faibis consacré au livre iconomie :

vendredi 18 avril 2014

Les partenariats équitables dans l'iconomie

L'iconomie est l'économie du risque maximum en raison de l'importance des coûts fixes dans le coût de production : la quasi-totalité de celui-ci est en effet dépensée avant que l'entreprise n'ait vendu la première unité et reçu la première réponse du marché.

Dans l'iconomie la plupart des produits seront donc élaborés par un réseau d'entreprises partenaires car cela permet de réduire le risque que supporte chaque entreprise. Une autre raison milite pour le partenariat : chaque produit étant un assemblage de biens et de services, les « effets utiles » qu'il procure au client nécessitent l'intervention d'acteurs aux compétences diverses.

Au cœur du partenariat se trouve une plate-forme d'intermédiation qui a pour rôle:
  1. d'assurer l'interopérabilité du processus de production en introduisant, entre les systèmes d'information des partenaires, la passerelle qui assure une fonction de traduction et de commutation ;
  2. d'assurer le traitement des « effets de commerce » qui circulent entre les partenaires en procurant au partage des dépenses et recettes la transparence qui garantit son honnêteté.
L'investissement initial comporte le design du produit, l'ingénierie de sa production (conception et programmation des automates, organisation des services, définition du système d'information) et l'ingénierie d'affaire qui monte le partenariat en établissant le contrat qui répartit les responsabilités, recettes et dépenses, et en mettant en place la plate-forme d'intermédiation qui assurera le suivi de la réalisation de ce contrat.

Mais comment faire pour que le partenariat soit équitable ?

dimanche 13 avril 2014

La vie d'un système d'information

(Exposé de Laurent Bloch, Jacques Printz et Michel Volle lors de la réunion de l'institut de l'iconomie le 10 avril 2014)

Un système d'information est un être vivant : il naît, il évolue et se renouvelle, il connaît des incidents et des accidents, il se métamorphose même, mais il mourra le jour où l'institution qu'il sert disparaîtra – car aucune institution, aucune entreprise n'est éternelle.

Ses utilisateurs ne font que trois choses : ils lisent, ils écrivent et ils lancent des traitements. Il met à leur disposition quatre choses : des mémoires, des processeurs, des logiciels et un réseau. Vu comme cela, l'affaire peut sembler très simple...


Les langages

… mais dès que l'on a dit « les utilisateurs lisent et ils écrivent », cela implique toute la complexité de l’ingénierie et du langage.

Les utilisateurs conversent entre eux en utilisant le langage naturel, moyen de communication dont la puissance est gagée par une imprécision : tous les mots du langage naturel sont en effet entourés de connotations suggestives mais floues.

L'action technique, qui concerne des choses et des actions professionnelles, exige au contraire un langage précis, dépourvu de connotations et donc strictement conceptuel. Outre les connotations, elle bannit les synonymes et les homonymes qui sont autant de sources de malentendus.

La première étape de la construction d'un système d'information réside dans l'élaboration d'un langage conforme aux exigences du métier : il faut que toute l'entreprise, et même certains clients/partenaires dans le cas de l’entreprise « étendue », parle la même langue sans homonymes ni synonymes ; il faut que cette langue respecte des règles logiques formelles de complétude et de cohérence, indépendantes des opinions des usagers (« context-free ») ; il faut que les concepts qu'elle utilise soient pertinents (c'est-à-dire adéquats à l'action productive).

L'ingénierie du système d'information doit mobiliser la technique informatique de façon à satisfaire les besoins des utilisateurs (et non de répondre à leur demande, car celle-ci n'est le plus souvent qu'une traduction erronée du besoin).

Lorsque le système d'information utilise l'informatique, les données saisies et les ordres de traitement sont traduits en une cascade de langages intermédiaires avant de parvenir aux processeurs sous la forme d'instructions élémentaires écrites en 0 et 1 : le langage du processeur est celui des opérations physiques, qui n'est ni celui des êtres humains, ni celui de la logique pure.

samedi 12 avril 2014

Les études économiques en support des nouveaux services

(Exposé du 10 avril 2014 devant l'AHTI - Association pour l'Histoire des Télécoms et de l'Informatique)

J'arrive au CNET en 1983 à l'invitation de François du Castel pour y monter une « mission d'études économiques ». Cette mission devait éclairer la perspective de la diversification des services sur les réseaux télécoms en coopération avec l'équipe de Patrice Flichy qui, elle, menait des recherches sur la sociologie des usages.

Le service téléphonique avait en effet pratiquement atteint sa pénétration finale après l'effort d'équipement lancé à partir de 1974. L'énergie acquise par la DGT dans cette période de vive croissance se cherchait de nouveaux débouchés : ce sera le Minitel, puis le Plan Câble.

Je venais de l'INSEE et ne connaissais rien aux télécoms. Il a donc fallu que je me mette à l'école comme un bizut en lisant des livres, en écoutant les chercheurs du CNET et surtout les explications que me donnait généreusement du Castel.

J'ai eu bien du mal à comprendre la diversité des télécoms : le codage numérique du signal vocal, le modèle en couches, les règles d'ingénierie et la hiérarchie des commutateurs du réseau général, l'architecture de Transpac, le protocole Ethernet sur les réseaux locaux d'établissement, etc. Il faudra que je fasse un cours sur les techniques télécoms à l'ENSPTT pour assimiler enfin leur vocabulaire, leurs principes et leur méthode. Je suis étonné quand je vois un inspecteur des finances accepter de prendre la présidence du gigantesque automate qu'est le réseau télécom sans éprouver apparemment la moindre inquiétude...

*     *

Les gens des télécoms croyaient, ou affectaient de croire, qu'un économiste est un avocat payé pour faire des calculs complaisants à l'appui des projets qu'on lui demande de défendre. Ce n'était pas ainsi que je concevais mon métier et d'ailleurs du Castel ne m'a jamais demandé rien d'autre qu'un travail honnête.

Je respectais pour ma part beaucoup le sérieux professionnel des télécommunicants. Ils se partageaient entre deux spécialités : les « transmetteurs », qui sont des physiciens, et les « commutants » qui sont des logiciens, et ils adoraient littéralement leur métier historique, la téléphonie filaire. Cela me changeait agréablement de l'INSEE où la statistique – qui occupe l'essentiel des effectifs – était alors moins considérée que la comptabilité nationale, les modèles économétriques et la théorie économique.

mercredi 2 avril 2014

Agir pour l'iconomie : quelle stratégie adopter ?

(Exposé au colloque organisé par le CIGREF, Xerfi et l'institut de l'iconomie le 14 mars 2014)



Dans une entreprise, dans une institution, dans un pays, la fonction du stratège est d'indiquer une orientation, de poser à l'horizon du futur un repère qui oriente les volontés et les actions.

Aucune prospective, aucune stratégie ne pouvaient être pertinentes au XIXe siècle si elles ignoraient la mécanique et la chimie. Aucune ne peut l'être aujourd'hui si elle ignore l'informatisation. Dans le monde que celle-ci fait émerger, l'iconomie est un repère.

Les machines mécaniques ont percé les montagnes pour le chemin de fer, ont été les auxiliaires de la main d'oeuvre sur les chaînes de fabrication et des jambes pour les transports, ont industrialisé l'agriculture avec la chimie des engrais. L'informatisation transforme elle aussi la nature à laquelle sont confrontées les actions et les intentions car elle met en œuvre une ressource naturelle inépuisable : le cerveau humain. Ceux qui ignorent cela ne peuvent rien comprendre au monde dans lequel nous vivons aujourd'hui.

Jeremy Rifkin a donc tort lorsqu'il dit que la « troisième révolution industrielle » est celle de la transition énergétique, car celle-ci ne peut se concevoir qu'en tenant compte de la transition iconomique.

Après une révolution industrielle la macroéconomie est inopérante parce que les facteurs de crise résident dans la microéconomie, dans l'intimité des organisations et des processus : c'est là qu'il faut aller les dénicher.

L'informatisation a en effet des conséquences dans l'économie des entreprises, la psychologie des personnes, la sociologie des pouvoirs, la philosophie des techniques de la pensée et jusqu'aux valeurs qui orientent le destin des personnes, celui des institutions et celui des nations.

Si la technique apporte un Big Bang qui a transformé la nature, les conséquences de ce Big Bang outrepassent donc la sphère de la technique. Les blocages que l'informatisation rencontre s'expliquent par la crainte que ces conséquences suscitent.

Le ministère du pléonasme, de la répétition et de plusieurs fois la même chose

Il ne suffit apparemment pas aujourd'hui d'être ministre des affaires étrangères : il faut être "ministre des affaires étrangères et du développement international". Je ne vois pas ce que le "développement international" ajoute aux affaires étrangères (développement de quoi, d'ailleurs ? de la "présence française dans le monde", du "rayonnement de la France", de l'internationalisation, de l'internationalisme, de l'international ?)

L'épidémie de pléonasmes n'a pas touché ce seul ministère. Il a fallu ajouter à l'écologie le développement durable et l'énergie car nous aurions pu croire qu'elle les ignorait. La grandeur de l'éducation nationale exigeait qu'on lui ajoutât, comme si cela n'allait pas de soi, l'enseignement supérieur et la recherche. Le titre prestigieux de ministre des finances a été plombé, lui, par la triste symbolique qui accompagne les comptes publics.

Le ministère de l'économie est aussi celui du redressement productif : mais comment s'occuper de l'économie sans devoir redresser la production, qui en a tant besoin ? Et pour faire bonne mesure, on lui a ajouté le numérique.

Quand on dit "ministère de l'agriculture", on sait que cela recouvre l'agro-alimentaire et la forêt. Mais il a fallu le dire explicitement, car comme nous sommes ignares nous risquons de l'ignorer.

Un sommet est atteint par le ministère du travail, de l'emploi et du dialogue social : trois façons de dire une seule et même chose.

Quelques ministères empilent un catalogue disparate : ministère des droits de la femme, de la ville, de la jeunesse et des sports ; ministère de la décentralisation, de la réforme de l'Etat et de la fonction publique ; ministère du logement et de l'égalité des territoires ; ministère de la culture et de la communication.

Saluons cependant quelques dénominations d'une élégante sobriété : garde des sceaux, ministre de la justice ; ministre des affaires sociales ; ministre de la défense ; ministre de l'intérieur ; ministre des outre-mer.

A la complexité des dénominations correspond, on peut le craindre, une pensée qui fuit la clarté et la simplicité. Ce n'est pas bon signe.

On croit donner plus d'autorité aux ministres en empilant des badges sur leurs épaules mais on obtient le résultat inverse car les dénominations historiques portent, dans leur sobriété, un symbole plus puissant que ces accumulations.

De même, l'avez-vous remarqué ? la féminisation des dénominations professionnelles a un effet contraire à celui qu'elle visait : dire qu'une femme est professeure, écrivaine, etc., c'est suggérer qu'elle est autre chose qu'un professeur ou qu'un écrivain et donc qu'elle leur est peut-être inférieure.

La dégradation du vocabulaire fait des victimes parfois imprévues.