mercredi 8 mai 2019

L'imprévisible / The Unforeseen

Jean-François Dars et Anne Papillault publient, pour montrer comment pensent et à quoi rêvent les chercheurs tous âges, sexes et disciplines confondus, des "Histoires courtes" qui sont autant de romans-photos de la recherche.

Ils ont consacré à ma recherche la vidéo intitulée "L'imprévisible" (04min 01sec). Vous pourrez la voir en cliquant sur le lien, et découvrir à cette occasion le coin des Cévennes dans lequel je vis avec ma famille.


Voici le texte de mon exposé :

Le pilote automatique d’un avion de ligne maintient celui-ci dans la position très instable qui permet d’économiser le carburant, qui est un poste essentiel de dépense pour une compagnie aérienne : pour y parvenir, il ingère les données que fournissent des capteurs et il tripote continuellement les ailerons. Cette manœuvre serait pour un pilote humain aussi difficile que de maintenir une assiette en équilibre sur la pointe d’une épingle, c’est-à-dire qu’elle serait en fait impossible. La programmation de l’automate a donc introduit dans la Nature une possibilité nouvelle.

Voici un autre exemple : si l’on automatise une centrale nucléaire en programmant la réponse à tous les incidents prévisibles, il se produira quand même des incidents imprévisibles car la Nature est plus complexe que ce que l’on peut prévoir. On estime qu’un tel incident se produira en moyenne une fois tous les trois ans. Durant ce délai, les opérateurs de la salle de contrôle n’auraient rien à faire et au bout de trois ans ils auraient perdu toute capacité d’initiative. La bonne solution consiste donc à sous-automatiser délibérément la centrale de telle sorte que ces opérateurs aient de temps en temps quelque chose à faire : ainsi ils seront capables d’agir lorsque se produira un incident que personne n’aurait pu prévoir.

Une conclusion s’impose donc : comme tout ce qui est répétitif est prévisible, les tâches répétitives physiques ou mentales ont vocation à être automatisées et le travail humain va se concentrer dans ce qui, n’étant pas prévisible, demande du discernement et de l’initiative, c’est-à-dire dans la conception des nouveaux produits et la relation de service avec les clients. La main-d’œuvre sera ainsi remplacée par un cerveau d’œuvre et il est facile de se représenter ce que cela implique pour l’emploi, pour les compétences et pour l’organisation des entreprises.

L’intelligence que le programme confère à l’automate, c’est la mise en conserve d’une « intelligence à effet différé », celle du programmeur, et non une prétendue « intelligence artificielle ». La puissance des processeurs, la rapidité d’accès des mémoires et le débit des réseaux procurent une rapidité extrême à cette « intelligence » mais un automate ne peut rien faire d’autre que ce que son programmeur a anticipé : il ne peut ni répondre à des imprévus, ni interpréter toutes les situations que la complexité sans limites de la Nature physique, sociale et humaine peut présenter. Il faut donc qu’il soit associé dans l’action à l’« intelligence à effet immédiat » que les êtres humains ont héritée de leurs ancêtres chasseurs-cueilleurs.

L’alliage du cuivre et de l’étain a introduit un être nouveau dans le monde de la Nature : cela a fait émerger l’âge du bronze. L’alliage du fer et du carbone a fait émerger l’âge de l’acier. Le couple que forment le cerveau humain et l’ordinateur présente lui aussi des propriétés qui diffèrent de celles de ses composants : il fait lui aussi émerger une anthropologie spécifique avec toutes ses dimensions, économique, psychologique, sociologique, culturelle, etc. C’est pourquoi il est utile de se représenter ce que pourrait être une société informatisée, ou, comme on dit, numérique, qui serait par hypothèse parvenue à l’efficacité en ce qui concerne le bien-être de la population. Ce modèle pose à l’horizon de la pensée et de l’action un repère qui permet de s’orienter afin de marcher droit, comme disait Descartes, au lieu de tourner indéfiniment en rond dans la forêt de la crise.

mardi 7 mai 2019

Lire les mathématiques

Je n’ai pas en mathématiques le talent de ceux de mes camarades (Pierre Faurre, Francis Gaspalou, François Lépingle, Jean Bergougnoux, etc.) pour qui elles semblent naturelles et évidentes. Quand je lis des maths mon cerveau renâcle et réclame des explications : pourquoi l’auteur a-t-il choisi ces hypothèses-là, pourquoi sa démonstration suit-elle tel itinéraire, pourquoi ces notations-là et non pas d’autres, etc.

La lecture du livre d’un mathématicien (Grundzüge der Mengenlehre de Hausdorff, Disquisitiones Arithmeticae de Gauss) n’est pas la même que celle d’un roman. Il faut lire très lentement, sans quoi je ne comprends et ne retiens rien. Puis je dois surmonter des contrariétés car ce qui a été naturel pour l’auteur ne l’est pas nécessairement pour moi.

Voici un exemple. Au tout début de ses Disquisitiones Gauss définit ainsi la congruence : « If a number a divides the difference of the numbers b et c, b et c are said to be congruent relative to a ». Ainsi pour Gaus b ≡ c (mod a) s’il existe un entier k tel que b – c = ka.

J’avais pris l’habitude d’écrire cette condition ainsi : b = c + ka. C’est équivalent, direz-vous. Oui bien sûr, mais ces deux notations orientent chacune vers une piste différente. « b = c + ka » invite à considérer la liste des nombres congrus à c modulo a, qui s’obtient en donnant à k toutes les valeurs entières, tandis que « b – c = ka » invite à vérifier s’il existe une valeur de k telle que l’on puisse dire que b est congru à c modulo a.

Nuance négligeable, direz-vous encore. Certes, mais si Gauss a choisi de s’exprimer ainsi dès la première ligne de son traité c’est qu’il a une intention qu’il importe d’admettre, de s’assimiler pour pouvoir comprendre la suite.

« Comprendre », il est vrai, peut s’entendre à plusieurs niveaux de profondeur. Un premier niveau consiste à vérifier que ce qu’a écrit l’auteur est exact : alors la notation b – c = ka ne pose aucun problème, et la lecture des démonstrations est rapide car on connaît assez de mathématiques pour s’assurer, sans entrer dans le détail du raisonnement, de l’exactitude d’un théorème.

Mais je veux comprendre à fond, comprendre non seulement que ce que dit Gauss est vrai, mais aussi pourquoi il le dit de la façon dont il le dit. Je ne suis pas sûr, d’ailleurs, de posséder assez de mathématiques pour juger évident chacun de ses théorèmes : il faut donc que je me familiarise dès le début avec le style de ses démonstrations et, pour cela, que je les étudie en prenant bien mon temps.

J’ai d’ailleurs un obstacle à surmonter. Le cours d’arithmétique en seconde (ou en première, je ne sais plus) a été ma seule rencontre avec la théorie des nombres, qui ne figure ni dans le programme de Taupe ni dans celui de l’École polytechnique. J’ai compris alors que la congruence était l’une de ses clés, une autre étant les nombres premiers. Mais comment une chose aussi simple que la congruence peut-elle se révéler féconde ?

La fin du premier chapitre de Gauss m’a apporté une réponse : la congruence permet de démontrer les règles de divisibilité par 3, 9 et 11, démonstration que j’avais jusqu’alors vainement cherchée. Pour que Gauss se lance dans la théorie des nombres il a fallu qu’il anticipe cette fécondité : qu’est-ce qui a éveillé son intuition ?

*     *

La lecture attentive, lente, répétée, de l’œuvre d’un mathématicien créateur (Newton, Lagrange, Poincaré, Riemann, etc.) est un voyage en compagnie d’un grand esprit, chacun ayant son style propre. À la réflexion, la différence avec la lecture des œuvres littéraires me semble moins grande que je ne l’ai dit plus haut : quand je relis La Fontaine, Pouchkine, Tolstoï, Proust, Colette, etc. j’y trouve des choses nouvelles et m’arrête longuement sur certains paragraphes...

La différence réside dans la première lecture. Celle d’un bon texte littéraire semble facile mais ne révèle qu’une toute petite partie de sa richesse. Celle d’un texte mathématique est par contre des plus pénibles : mon cerveau, réticent, refuse d’abord hypothèses et notations, se demande à quoi tout cela peut servir, à quoi l’auteur a pu penser, quelles étaient ses intentions, qu’est-ce qui a guidé son intuition, etc.

J’éprouve d’ailleurs la même difficulté lorsque je relis après quelques mois mes propres travaux mathématiques, qui semblaient pourtant évidents pendant que j’écrivais.

Comme j’admire, comme j’envie ceux de mes camarades qui possèdent un talent naturel pour les maths et pour qui tout cela ne présente aucune difficulté !

lundi 29 avril 2019

Entrave à la circulation

La loi sanctionne l’entrave à la circulation (article L412-1 du code de la route) :

« Le fait, en vue d'entraver ou de gêner la circulation, de placer ou de tenter de placer, sur une voie ouverte à la circulation publique, un objet faisant obstacle au passage des véhicules ou d'employer, ou de tenter d'employer un moyen quelconque pour y mettre obstacle, est puni de deux ans d'emprisonnement et de 4 500 euros d'amende.

« Toute personne coupable de l'une des infractions prévues au présent article encourt également la peine complémentaire de suspension, pour une durée de trois ans au plus, du permis de conduire, cette suspension pouvant être limitée à la conduite en dehors de l'activité professionnelle.

« Lorsqu'un délit prévu au présent article est commis à l'aide d'un véhicule, l'immobilisation et la mise en fourrière peuvent être prescrites dans les conditions prévues aux articles L. 325-1 à L. 325-3.

« Les délits prévus au présent article donnent lieu de plein droit à la réduction de la moitié du nombre maximal de points du permis de conduire. »

*     *

Les gilets jaunes qui se sont attroupés aux ronds-points ont manifestement commis le délit d’entrave à la circulation. Ils n’ont pas été sanctionnés, tout comme ne l’ont jamais été les chauffeurs de poids lourds ou de taxis qui organisent une « opération escargot », car la jurisprudence admet que la liberté de circuler soit limitée lorsque s’exerce la liberté de manifester.

Les autorités hésitent d’ailleurs à intervenir, même quand la manifestation n’est pas déclarée, car elles craignent de provoquer une radicalisation du mouvement. L’opinion a la même complaisance : nombreux sont ceux qui se rangent du côté des « manifestants » en pensant à leurs propres revendications.

Nous autres Français avons hérité de la noblesse de l’ancien régime un individualisme frondeur. Nous rêvons volontiers d’un monde sans institutions, sans organisations, dans lequel notre Moi chéri pourrait « jouir sans entraves », comme on disait en Mai 68.

Il en est résulté des divagations intellectuelles dont L’insurrection qui vient est l’exemple type. Elles sont aussi incohérentes que les revendications des gilets jaunes.

*     *

Bloquer la circulation a des conséquences. La plus visible, ce sont les accidents mortels (onze à ce jour sur les ronds points) mais il y en a d’autres : des infirmiers et médecins ne peuvent pas soigner les malades, des familles ne peuvent pas conduire les enfants à l’école, des entreprises, commerces et chantiers sont à mis à l’arrêt.

Lorsque l’entrave est organisée de façon systématique, jour après jour et sur l’ensemble du territoire, l’ampleur du délit est telle que la complaisance devient lâcheté.

Il a fallu que les gilets jaunes profanent l’arc de triomphe de l’Étoile, se comportent en pillards et en incendiaires, enfin qu’ils crient « suicidez vous ! » à des policiers, pour que l’opinion s’éloigne décidément d’eux. Ceux qui les approuvent encore attribueront sans doute ces excès à des provocateurs : quand on aime un enfant gâté, on lui trouve toujours des excuses…

Il faut pourtant savoir reconnaître la figure du Mal lorsqu’elle se dessine dans les comportements. L’interprétation psychosociologique n’y suffit pas.

Valeur et prix : un diagnostic

Sur un marché, des choses (biens, services, assemblages de biens et de services) sont échangées contre de la monnaie.

Pour que l’échange puisse avoir lieu il faut que l’acheteur et le vendeur soient dans des positions différentes : le vendeur préfère se séparer d’une chose qu’il possède pour recevoir de la monnaie en échange, l’acheteur préfère se séparer de sa monnaie pour acquérir une chose qu’il ne possédait ou n’utilisait pas. Le vendeur a « besoin de liquidité », l’acheteur « besoin de la chose », et la transaction satisfait simultanément ces deux besoins.

Chacun des deux acteurs a cependant un « prix de réservation » : celui du vendeur est un minimum au dessous duquel il refuserait de se séparer de la chose, celui de l’acheteur est un maximum. La transaction ne peut avoir lieu qu’à un prix situé entre ces deux prix de réservation. Ce prix est censé exprimer la valeur subjective de la chose, telle que ces deux acteurs l’évaluent.

Si les vendeurs et acheteurs sont nombreux, un « marché » se forme sur lequel s’expriment une « offre » et une « demande » résultant chacune de la distribution statistique des prix de réservation dans leurs deux populations.

La science économique a tenté de conférer l’objectivité à la valeur en l’assimilant au « prix de marché » qui résulte de la rencontre d’une offre et d’une demande. Ce concept a mis du temps à émerger et sa portée a des limites.

mercredi 10 avril 2019

Pensée, action, carrière

Trois façons d’être, trois styles, se manifestent dans les personnes à l’état pur ou, comme les couleurs, se combinent en une diversité de nuances. Nous les distinguerons selon ce qui accapare l’attention : l’action, la pensée, la carrière. Nous considérons d’abord ces styles dans leur forme pure, puis nous évoquerons la complexité des nuances qui se rencontrent dans la vie.

La carrière

L’attention de nombre de personnes se focalise sur la sociologie des pouvoirs, des légitimités, du prestige, du droit à la parole, du commandement. Cela dessine trois personnages : le soumis accepte cette sociologie et obéit à des ordres, le révolté la refuse et combat « le pouvoir », le but du carriériste est de grimper l’échelle hiérarchique.

Certains passent alternativement de la soumission à la révolte : on peut interpréter le phénomène des Gilets Jaunes comme une révolte des soumis, catalysée par les réseaux sociaux.

Dans certaines institutions le souci de la carrière semble exclusif de toute autre préoccupation : personne n’y songe à prendre le risque de « compromettre sa carrière ».

Pierre Musso est un philosophe passé par l’ENA. Deux poussins sortant de cette école, et dont les plumes commençaient à percer le duvet, demandèrent un entretien afin de lui poser la question qui les tourmentait : « comment faire carrière ? ».

Musso, amusé, leur conseilla d’adhérer simultanément à un parti de droite et à un syndicat de gauche ou, au choix, à un parti de gauche et à un syndicat de droite. « Ainsi, leur dit-il, vous serez parés à toute éventualité ».

Un éclair d’intelligence brilla dans l’œil des poussins : ils avaient pris la plaisanterie au sérieux. « Ils ont eu raison, me dit Musso par la suite, car quelques années plus tard ils ont été tous deux directeurs d’une administration centrale ».

Pour faire carrière il faut adhérer à un réseau qui vous soutiendra et dont la puissance supposée intimidera ceux qui pourraient nuire à votre avancement. Combiner deux réseaux, comme Musso l’a suggéré, c’est se rendre inexpugnable.

Il est opportun de se lier à un puissant par un serment d’allégeance, quitte à en changer à l’occasion. Il faudra aussi posséder un conformisme rassurant et du flair pour sentir les opportunités. Mieux vaut enfin ne pas être trop compétent, car la compétence nuit à la souplesse, mais il faut éviter de sembler stupide.

Si vous respectez ces conditions, et si votre attention se concentre sur l’échelle qu’il s’agit de grimper, les galons puis les étoiles tomberont sur vos épaules. Mais serez-vous un véritable stratège une fois parvenu au grade de général ? « Il n’est pas raisonnable de croire que quelqu’un qui s’est pendant vingt-cinq ans conformé aux attentes de l’institution puisse devenir soudain un stratège à l’approche de la cinquantaine1 ».

vendredi 22 mars 2019

Qu’est-ce qu’un « Bourgeois » ?

Comme le montre une photographie de l’AFP les Gilets Jaunes ont tagué sur la façade de Cartier un calembour qui fait sourire. Mais que leur ont donc fait les « bourgeois » pour être attaqués de la sorte ?


Cela remonte à loin. L'« esprit bourgeois » est jugé mesquin et vulgaire. Notre grande littérature le vitupère : il s’incarne chez Flaubert dans le pharmacien Homais, l'officier de santé Bovary, les étranges Bouvart et Pécuchet, qui tous sont des imbéciles. Chez Stendhal Julien Sorel, Fabrice del Dongo et Lucien Leuwen, toujours prêts à se battre en duel, adhèrent aux valeurs de l'aristocratie tandis que le docteur Du Poirier, bourgeois, est un personnage odieux. Chez Proust la bourgeoisie s'incarne dans le ridicule du couple Verdurin et le snobisme de l'ingénieur Legrandin. Balzac se pâmait d'admiration devant les duchesses.

Dans l'ensemble, et malgré des exceptions auxquelles nous reviendrons, la littérature exprime la nostalgie des valeurs aristocratiques et le mépris, ou l’ignorance, des valeurs bourgeoises. L'« artiste » qu'incarnent Théophile Gauthier, Flaubert et Baudelaire, se croit supérieur à sa position sociale qu'il méprise parce que bourgeoise, tout en sacrifiant bourgeoisement à « l’art pour l’art » qu’il croit aristocratique.

C'est qu'il est facile d'adhérer aux valeurs de l’aristocratie : l'honneur de la famille et du nom, que l'on défendra l'épée à la main ; le courage qui s'exprime à la guerre et lors des duels ; le goût du luxe et, parfois, de l'élégance et de la beauté, tout cela est « noble » et peut séduire l'imagination d'un adolescent comme celle d'un adolescent prolongé.

Les valeurs de la bourgeoisie sont plus complexes car le bourgeois s'efforce d'anticiper les conséquences futures de son action, de ses investissements : il est calculateur, prudent, méthodique. Il lui arrive de se spécialiser dans une science, une technique, un métier, et il sera alors plus difficile encore de comprendre ce qui se passe dans sa tête.

mardi 19 mars 2019

Qu’est-ce que le « capitalisme » ?

Le capital

Peu de mots sont aussi confus, aussi chargés de connotations que « capital ».

La confusion commence dans la comptabilité où ce mot désigne deux choses différentes : les « fonds propres », addition de l’apport des actionnaires et du profit accumulé, qui se trouve au passif du bilan ; le « capital fixe », estimation de la valeur des machines et des bâtiments, qui se trouve à l’actif.

Les économistes distinguent pour leur part deux facteurs de production : le capital et le travail, respectivement représentés par les lettres K et L dans la fonction de production q = f(K, L) où q est la quantité produite en un an, K le volume du capital fixe, L le volume du travail annuel.

En fait ce que les économistes nomment « capital » est le stock de travail qui a été nécessaire pour élaborer les machines et les outils, construire les bâtiments, et aussi (bien que la comptabilité ne mesure pas cela) pour organiser l’entreprise. Ce qu’ils nomment « travail », c’est le flux du travail nécessaire pour produire en utilisant le capital.

Ce « capital » est un « travail à effet différé », mis en conserve en vue d’une utilisation ultérieure, tandis que les économistes réservent le mot « travail » au seul « travail à effet immédiat » nécessaire au fonctionnement de l’entreprise. Stock et flux, effet différé et effet immédiat : ces deux formes du travail contribuent à la production.

Une économie est d’autant plus « capitalistique » que l’importance relative du capital dans la fonction de production, mesurée par le rapport K/L, est plus élevé. L’économie soviétique, qui avait accumulé un important stock de capital fixe, était aussi capitalistique que les économies « libérales » de l’Occident. Peut-on dire qu’elle était aussi capitaliste qu’elles ?

Non, car il faut se tourner vers l’autre sens du mot capital, celui qui désigne les fonds propres. Ce « capital »-là est non physique, comme l’est le capital fixe, mais financier. Sa valeur est en principe, mais en principe seulement, celle de l’actif net, valeur de ce que l’entreprise possède (son « actif ») diminuée de ses dettes.

vendredi 15 mars 2019

Télécoms et transport aérien : analogie et différences

(Cet entretien avec Philippe Picard et Jean-Paul Maury a été publié dans le n° 24 des Cahiers d'histoire des télécommunications et de l'informatique, printemps 2019)

L'entretien a porté sur l'analogie entre le transport aérien et les télécommunications : les plates-formes de correspondance (hubs) sont pour le transport aérien l’équivalent de ce que sont les commutateurs pour les télécommunications, et en outre les deux types de réseau sont soumis à la contrainte du dimensionnement.

Michel Volle a été pendant les années 1996, 97 et 98 conseiller de Christian Blanc, président d’Air France. Les rapports entre la DSI et les divers métiers de la compagnie lui semblant déséquilibrés, il a mis en place une mission pour organiser des compétences informatiques au sein des maîtrises d'ouvrage.

Différences entre les télécommunications et le transport aérien

Les télécoms sont pour l'essentiel un automate qu’il faut concevoir, construire puis entretenir. Le transport aérien est très différent car l'exploitation exige un personnel nombreux aux compétences diverses : personnel navigant commercial (hotesses, stewards) et technique (commandant de bord, copilote, mécanicien), techniciens pour la maintenance, agents qui assurent la relation avec les passagers dans les escales, spécialistes du « yield management », etc.

La corporation des pilotes, étant en position de force en raison de son monopole sur la compétence qu'elle possède, se bat en permanence pour obtenir des salaires toujours plus élevés : Christian Blanc, président de la compagnie, percevait une rémunération plus faible que celle des 800 commandants de bord les mieux payés. Le conflit entre les pilotes et la compagnie est une maladie du transport aérien : elle a par exemple poussé Eastern Air Lines à la faillite en 1991.

Il en résulte des relations complexes entre les diverses spécialités. Les pilotes sont à la fois admirés, enviés et détestés car leur grève peut mettre la compagnie à genoux. Le climat social est parfois violent : une grève du personnel au sol peut bloquer une escale, il est arrivé que des ouvriers de la maintenance utilisent lors d'une grève des frondes pour lancer des boulons.

Le climat n'est évidemment pas le même dans les télécommunications. Philippe Picard se souvient certes de la conversation lors de laquelle Philippe Bodin, alors membre du cabinet de Louis Mexandeau1, lui a dit que « les ingénieurs allaient morfler », mais cela ne s'est pas produit en fait. Il se rappelle aussi la démarche des agents de Transpac, intervenus auprès de Jean-Jacques Damlamian pour solliciter une réintégration dans l'administration : Jacques Dondoux a su enterrer cette revendication.

Les partenariats dans le monde du transport aérien

samedi 9 février 2019

Derrière les « gilets jaunes », un désarroi général

Le mouvement des « gilets jaunes » est la manifestation d’un désarroi dans la couche la moins instruite de la population. Ce même désarroi se retrouve, sous d’autres formes, dans la couche intellectuelle dont l’action consiste à écrire et parler, ainsi que dans la couche des dirigeants de l’économie et de la politique.

Un désarroi analogue s’est manifesté dans les époques qui ont suivi une révolution industrielle vers la fin du XVIIIe siècle et du XIXe siècle : le changement dans les techniques, le rapport avec la nature, la façon de produire, de s’organiser, de commercer, etc. déconcertait les individus. Il en est résulté à chaque fois une pulsion suicidaire collective qui a incité à des guerres dévastatrices.

Il en est de même aujourd’hui alors que se déploient les conséquences de la troisième révolution industrielle, celle de l’informatisation ou, si l’on préfère ce mot ambigu, du « numérique ». La ressource informatique, s’appuyant sur une puissance de calcul inédite et dotée d’ubiquité, permet en effet des actions qui auraient relevé auparavant de la magie, automatise les tâches répétitives et suscite la mondialisation.

La mission des institutions, des entreprises, en est bouleversée ainsi que leur organisation. Les compétences qu’exige l’action productive ne sont plus les mêmes, la demande réagit à une offre dans laquelle la part des services est devenue prépondérante.

Dans une telle situation il faudrait que les dirigeants aient une conscience exacte des nouvelles conditions pratiques de l’action productive. Par une réaction sans doute naturelle, mais malencontreuse, la couche dirigeante a reculé devant cette exigence et préféré adopter une solution de facilité. La couche intellectuelle, familière du monde des idées, a elle aussi refusé de considérer les transformations survenues dans le système productif.

Il existe bien sûr des exceptions. Il se trouve parmi les politiques quelques personnes qui ont pris l’exacte mesure de l’informatisation, ainsi que parmi les intellectuels et à la tête de certaines entreprises. Mais la mode à laquelle obéit le discours politique et managérial substitue des chimères à la réalité1, un bruit de fond médiatique étouffe la voix des personnes compétentes : c’est cette mode et ce bruit de fond que nous considérons ici.

mercredi 5 décembre 2018

Gilets jaunes : qui sont les plus grands coupables ?

Les grands coupables des exactions commises à Paris ne sont pas les gilets jaunes : ce sont ceux qui, disant les avoir « compris », ont attisé leur mouvement.

Les gilets jaunes, soudés par le copinage des ronds-points puis par l'excitation de la bagarre, forment une foule. Ce n'est pas insulter l'intelligence des individus que de dire avec Gabriel Tarde que la foule est un être instinctif et dangereux, un troupeau dans lequel des personnes normalement raisonnables perdent tout leur bon sens.

Les gilets jaunes ne sont d'ailleurs pas des manifestants, mais des émeutiers. Bloquer les routes est illégal, les comportements ont été dès le début violents et les slogans absurdes. On a vu par la suite que ce mouvement est incapable de formuler des revendications cohérentes comme de se donner des représentants capables de négocier.

L'émeute et comme un incendie : si on ne l'éteint pas vite elle devient dévastatrice. Lorsqu'un troupeau s'affole le berger et ses chiens doivent le maîtriser puis le calmer, mais l'exécutif a manqué de savoir-faire : il fallait répondre à la force de l'émeute par une force supérieure, intimidante et dissuasive. Mais on a voulu croire que les émeutiers étaient « le peuple », on a voulu les « comprendre » et pour cela les « écouter ».

Leur violence a séduit ces « intellectuels » dont l'activité consiste à parler et à écrire plus qu'à réfléchir : Finkielkraut, Onfray et Michéa, entre autres, « portent le gilet jaune ». Ils ne sont pas les seuls car la France est peuplée de bourgeois honteux de l'être et qui veulent gagner sur les deux tableaux, celui de la noblesse morale « de gauche » et de la compassion pour les « petits », celui plus secret du bien-être douillet « de droite » et de l'ambition.

Je connais plusieurs de ces fidèles de Marx et de Lacan qui habitent un bel appart' dans un bon quartier parisien et mettent leurs enfants à « H4 » afin qu'ils puissent s'y préparer à « faire » Polytechnique ou Normale Sup'. Assurément ces êtres d'élite ne supporteraient pas un quart d'heure de conversation avec un de ces gilets jaunes qu'ils « comprennent », et qui répondrait sans doute par un coup de poing à leur sympathie compatissante et condescendante.

Il y aurait beaucoup à dire sur l'esthétique de la violence « révolutionnaire », sur la philosophie à la fois individualiste et masochiste qui pousse beaucoup de Français à détester les institutions, à nier leur utilité, à se réjouir quand elles sont attaquées, quitte à se lamenter si elles cessent de fonctionner.

L'insurrection qui vient, petit livre malfaisant dont la langue pastiche le classicisme, a connu un succès d'édition révélateur et fourni par avance une « théorie » aux émeutiers : élégance suprême, ses auteurs anonymes conseillent de détruire les institutions tout en en tirant astucieusement parti.

Les crocodiles de la politique salivent devant la perspective de rejouer les élections mais le désordre, s'il n'est pas maîtrisé, aboutira naturellement à un régime autoritaire. On peut ne pas adhérer entièrement à la démarche d'Emmanuel Macron, on peut ne pas être ébloui par le savoir-faire politique des inspecteurs des finances, cela n'empêche pas de voir le danger et de soutenir en conséquence le président et le parlement que nous avons élus, ainsi que le gouvernement qu'ils se sont donnés.

Il ne faudrait pas que ce président, ce parlement et ce gouvernement finissent, honte suprême, par avoir été vaincus sans avoir combattu.

samedi 1 décembre 2018

L'intimité de la grande entreprise

Je viens de republier Le Parador, petit roman qui décrit la grande entreprise : https://www.amazon.fr/dp/1790366461 (la première édition n'était plus disponible).

La grande entreprise est le lieu où pourra émerger l'iconomie, mais ce fait est masqué par deux malédictions :
- la plupart des dirigeants méprisent sottement l'informatique (ils disent « c'est de la technique ») ;
- la plupart des penseurs se détournent de l'entreprise comme si c'était une chose malpropre.

D'où l'abondance des malentendus autour du « numérique », de l'intelligence « artificielle », etc.

Seuls ceux qui ont une expérience de la grande entreprise peuvent, s'ils s'appliquent, acquérir une intuition exacte de l'informatisation.

Le Parador tente de mettre cette intuition à la portée de tous ses lecteurs en les invitant à sentir dans leur propre psychologie l'effet de la vie dans la grande entreprise, et à éprouver la contrainte qu'y exerce la sociologie des réseaux d'influence.

J'invite les lecteurs de ce blog à lire et faire lire Le Parador !

vendredi 30 novembre 2018

Pourquoi tant de haine envers Emmanuel Macron ?

Comment s’expliquer la haine dont Emmanuel Macron est l’objet ? Je vois deux raisons.

D’abord, une réaction somme toute normale des dignitaires et élus des partis de droite et de gauche, qui estiment que Macron et la République en marche leur ont volé leur place légitime, et aussi la réaction des électeurs de ces partis, désormais privés des repères habituels que leur fournissait l'éventail gauche-droite.

Ce qui reste de ces organisations va naturellement manifester une malveillance vigilante envers le chef de l’État : tout ce qu’il dit, tout ce qu’il fait, sera dénigré quoiqu’il puisse dire ou faire. C’est de bonne guerre mais le spectacle de cette réaction quasiment mécanique est lassant.

Elle ne suffit pas cependant pas pour expliquer que les « gilets jaunes » crient « Macron, démission ! ». Il y a donc autre chose.

*     *

Je parle beaucoup avec des personnes qui sympathisent avec ces gilets jaunes ou même vont peut-être, de temps à autre, bloquer un rond-point, et je crois les comprendre (comprendre n’est pas la même chose qu’approuver).

L’élection présidentielle a frustré leur attente : il leur aurait fallu un président « à la Trump », quelqu’un qui pense et parle comme eux et non comme on pense et parle quand on a reçu une éducation poussée, quelqu’un aussi sans doute qui sache satisfaire un obscur besoin d’autoritarisme.

samedi 24 novembre 2018

Un canular philosophique

Le « canular » est dans le langage de l'Ecole Normale une mystification. Les normaliens s'y livrent avec délices en donnant libre cours à leur imagination.

Jean Mistler décrit dans Le Bout du Monde celui qui fut perpétré lors du concours de 1908. Je cite :

« Le second jour de l'oral, une note revêtue des cachets les plus authentiques et d'une signature de Lavisse, qui l'était moins, informa les candidats que M. Boutroux avait bien voulu accepter de les interroger sur l'histoire de la philosophie : cette épreuve facultative, ajoutait le papier, et qui était tombée depuis de longues années en désuétude, n'entrerait naturellement en ligne de compte que pour les notes supérieures à la moyenne. L'interrogation avait lieu salle E. Sept ou huit candidats s'y présentèrent, un Monsieur voûté, maigre, barbu, retranché derrière sa chaire, posait des questions avec une indulgence vraiment digne d'un grand esprit. Les réponses qu'il obtenait sur la caverne de Platon, sur le premier moteur d'Aristote, sur la statue de Condillac, l'enchantaient, et chaque candidat se voyait gagnant cinq ou six places au classement : bientôt, ils furent trente attendant leur tour. L'heure avançait :

« — Une dernière question pour ce matin, fit le maître, et très générale. Voyons, Monsieur, que pensez-vous de Kant ?

« Et le malheureux de déballer toute sa science sur le noumène, le phénomène, l'impératif catégorique, la loi morale dans le cœur de l'homme et le ciel étoilé...

« Boutroux hochait la tête : — Oui, je vois que vous connaissez bien le philosophe de Koenigsberg, mais votre avis personnel, comment le résumeriez-vous en une phrase, en un mot ?

« — En une phrase, ce n'est guère possible. Kant, la Critique de la raison pure, euh, Kant...

« — Je vais vous aider ; Kant était le roi des c... !

« La stupeur foudroyait le candidat, sidérait ses camarades, — mais M. Boutroux ne s'arrêtait pas :

« — Parfaitement, le roi des c... ! Et j'en dirai autant de ceux qui passent leur vie à faire de la philosophie, métier d'idiots, ainsi moi, j'ai soixante-quinze ans, je suis illustre — un rictus amer plissait son front — je suis de l'Académie française et je n'ai pas de quoi m'acheter un pantalon !

« Se levant alors de sa chaise, l'examinateur retroussait les pans de sa redingote et apparaissait nu jusqu'à la ceinture... »

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Ce canular a plus de profondeur qu'il y paraît à la première lecture. Les Grands Auteurs du programme — Platon, Aristote, Kant, etc. — sont enserrés dans un linceul amidonné qui ôte toute vie à leurs textes : on tue une pensée lorsqu'on la hisse sur un piédestal pour en faire une statue.

Dire « Kant était le roi des c... ! », c'est rendre le mouvement à la statue, la faire descendre du piédestal, restaurer enfin le droit d'une pensée redevenue vivante à la discussion et à la controverse.

samedi 27 octobre 2018

Une malice de Caumartin

Ce texte fait partie de la série "Un peu de lecture pendant les vacances"

Extrait des Mémoires de Saint-Simon, vol. 1, p. 569-570.

(J'aime beaucoup, dans cette anecdote, la façon dont Saint-Simon utilise le mot "bonté".)

Breteuil se fourroit fort chez M. de Pontchartrain, où Caumartin, son ami et son parent, l’avoit introduit. Il faisoit volontiers le capable quoique respectueux, et on se plaisoit à le tourmenter. Un jour, à dîner chez M. de Pontchartrain, où il y avoit toujours grand monde, il se mit à parler et à décider fort hasardeusement. Mme de Pontchartrain le disputa, et pour fin lui dit qu’avec tout son savoir elle parioit qu’il ne savoit pas qui avoit fait le Pater.

Voilà Breteuil à rire et à plaisanter, Mme de Pontchartrain à pousser sa pointe, et toujours à le défier et à le ramener au fait. Il se défendit toujours comme il put, et gagna ainsi la sortie de table.

Caumartin, qui vit son embarras, le suit en rentrant dans la chambre, et avec bonté lui souffle « Moïse ». Le baron, qui ne savoit plus où il en étoit, se trouva bien fort, et au café remet le Pater sur le tapis, et triomphe. Mme de Pontchartrain alors n’eut plus de peine à le pousser à bout, et Breteuil, après beaucoup de reproches du doute qu’elle affectoit, et de la honte qu’il avoit d’être obligé à dire une chose si triviale, prononça magistralement que c’étoit Moïse qui avoit fait le Pater. L’éclat de rire fut universel. Le pauvre baron confondu ne trouvoit plus la porte pour sortir. Chacun lui dit son mot sur sa rare suffisance. Il en fut brouillé longtemps avec Caumartin, et ce Pater lui fut longtemps reproché.

samedi 20 octobre 2018

Transition numérique : quelles valeurs pour quelle civilisation ?

Voici la vidéo d'un entretien avec Jean-Philippe Denis consacré au livre Valeurs de la transition numérique.



On trouve ce livre sur Amazon. Si vous préférez lire à l'écran, vous pouvez aussi le télécharger gratuitement au format .pdf.

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La transition numérique provoque dans les esprits un désarroi qui incite à s'interroger : que voulons-nous faire, qui voulons-nous être ? Cela conduit à s'interroger sur les valeurs que nous entendons promouvoir.

La réflexion sur les valeurs est cependant souvent confuse, car elle est difficile et parfois polluée par l'homonymie entre "valeurs" et "valeur".

J'ai donc tenté d'esquisser (notamment dans les chapitres 6 et 7) une "théorie des valeurs" qui puisse répondre aux exigences de la situation présente.

Cette esquisse me semble pouvoir être féconde : elle propose une définition, décrit comment les valeurs se forment, présente et commente des exemples, indique comment on peut évaluer les valeurs, évoque leur rôle dans la vie en société. Ces éléments de théorie peuvent et doivent être discutés et critiqués.

J'aimerais donc beaucoup que des philosophes lisent cette esquisse, prennent le temps de la méditer et me disent ce qu'ils en auront pensé. Francis Jacq, d'abord prudemment réticent, y avait finalement adhéré au terme d'un long échange : cela m'a encouragé à la publier.

mercredi 17 octobre 2018

À propos de l’économie des plates-formes

(Intervention au séminaire du Centre Cournot le 8 octobre 2018)

On nomme « plates-formes » les entreprises de commerce électronique qui se sont créées sur le Web à partir de 1995. Elles s’appuient sur les ressources techniques qu’offre l’informatique et l’Internet, leurs algorithmes sont solidement fondés sur des propriétés mathématiques.

On peut considérer ce phénomène tel qu’il se présente à nous aujourd’hui, avec ses propriétés économiques (intermédiation, diversification, marchés bifaces, etc.) et avec les problèmes qu’il suscite (confidentialité des données personnelles, positions de monopole, accumulation de richesse et de pouvoir par certaines entreprises, etc.).

Nous proposons ici de considérer ce phénomène dans sa dynamique, manifestation particulière de la dynamique de l’informatisation : cela permet de le percevoir dans sa généralité et d’anticiper dans une certaine mesure sa prospective.

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Lorsque le réseau télécoms est dans les années 1970 devenu capable de transporter non plus seulement le signal vocal, mais des données, il était évident pour tout observateur attentif qu’il pourrait devenir une « place de marché » analogue sous certains rapports aux places des villages, lieux d’échange pour la conversation et la « passeggiàta » autant que pour le commerce, ou encore aux « bourses » des grandes villes, mais différent sous d’autres rapports : une « place de marché » d’un nouveau type.

Le commerce qui s’est construit autour du Minitel dans les années 1980, avec les catégories d’agents économiques qui ont émergé à cette occasion (opérateur du réseau, exploitant de serveurs, fournisseur de contenus), en a été une première illustration.

L’Internet et le Web ont dans les années 1990 offert au « commerce électronique » une plate-forme technique plus favorable encore1. Comme tout commerce, celui-ci offrait une « intermédiation » entre les entreprises qui produisent des biens et services et les consommateurs de ces produits. Les opérateurs de cette intermédiation étaient semblables en un sens à des magasins à grande surface où le consommateur est confronté à une grande diversité de produits parmi lesquels il peut trouver ceux dont il a besoin en se faisant éventuellement aider par des vendeurs. Mais ils se distinguaient de ces magasins par deux caractéristiques : l’ubiquité et l’informatisation.

lundi 24 septembre 2018

Apport de l'informatique à la philosophie

L'informatique est un terrain d’expérimentation philosophique  elle étend en effet la démarche expérimentale, conçue pour explorer le monde de la nature, à l'exploration du monde de la pensée lui-même.

A l’origine de nos systèmes d’information se trouvent trois abstractions :
  • choisir, parmi les êtres que le monde comporte, ceux qui seront identifiés dans la base de données : cela revient à faire abstraction des êtres qui ne seront pas identifiés ;
  • choisir, parmi les attributs que l’on peut observer sur un être que l'on a identifié, ceux que l'on retient pour le décrire dans la base de données : cela revient à faire abstraction des attributs qui ne seront pas observés ;
  • choisir, parmi les vues que l’on peut définir sur la base de données, celles qui seront proposées à tel segment d’utilisateurs : cela revient à faire abstraction des vues qui ne seront pas proposées.
Construire un système d’information requiert donc une pratique de l’abstraction qui met quotidiennement et familièrement en œuvre, et à l’épreuve, les catégories de la pensée. Cela requiert aussi de représenter, lorsque l’on modélise un cycle de vie, le fait qu’un être conserve son identité et reste donc le même tout en se transformant : complétant l’abstraction par des hypothèses sur la causalité, c’est là une pratique de la théorie. Les abstractions, les théories requises par le système d’information sont au service de l’action de l’entreprise sur la nature : ces pratiques ont donc elles-mêmes une fonction pratique.

Le système d’information permet ainsi d’observer in vivo l’articulation entre la pensée et l’action. Il met en scène les démarches de l’abstraction et de la théorie, chaque fois dans un contexte économique, historique et sociologique particulier. Articulant enfin l'automate au travail de l'être humain, il invite à explorer leur complémentarité.

Je ne sais que penser de ceux qui méprisent un tel terrain d’expérimentation en disant « c’est de la technique ». Qu’ils prennent garde à ne pas faire comme ces théologiens qui, au XVIIe siècle, ont refusé de regarder dans la lunette que leur proposait Galilée : cela ne pouvait rien leur apprendre, disaient-ils, puisque tout est déjà dans Aristote et saint Thomas1. Si aujourd’hui un philosophe estime que l’informatique ne peut rien lui apprendre, est-ce parce qu’il croit que tout est déjà dans les auteurs du programme canonique, qu'il s'agisse de Platon ou de Kant, Hegel, Heidegger, Wittgenstein et autres Derrida ?

jeudi 20 septembre 2018

Les revues académiques sont-elles utiles ?

J'en débats sur Xerfi Canal avec Albert David, Professeur à l'Université Paris-Dauphine et rédacteur en chef de la revue Finance, Contrôle, Stratégie :



(voir aussi le texte du 16 avril 2017 : "Boycottons les revues à comité de lecture !").

samedi 8 septembre 2018

Stop au Macron-bashing

Il est facile de comprendre pourquoi les critiques envers Emmanuel Macron abondent. Il a éliminé la classe politique qui dirigeait jusqu'alors le pays : cela explique la haine dont il est l’objet, le fait que la dérisoire « affaire Benalla » ait été montée en épingle, la virulence des commentaires sur la démission de Nicolas Hulot ou sur les « hésitations » de Macron à propos du prélèvement à la source...

Tout ce qu’il fait, tout ce qu’il dit, même si ce sont des évidences comme lorsqu'il a parlé de notre tempérament de Gaulois, sera attaqué et interprété avec malveillance par ceux qu’il a vaincus à la loyale et qui tentent sournoisement de se venger en le ridiculisant, le déshonorant, le « tuant » dans l’esprit du public.

Participent à cette chasse à courre ceux des gens des médias qui ne conçoivent pas que l’on puisse agir sur des choses qui résistent : leur métier étant de communiquer, ils ne voient que de la « com’ » dans les paroles, les décisions, les actes.

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Avec les « hésitations » sur le prélèvement à la source, Macron me semble avoir fait une opération de saine gestion, chose dont la plupart des gens des médias n’ont aucune idée.

Il sait que toute opération informatique de grande taille connaît des incidents et peut même aboutir à une catastrophe : comment croire qu’après avoir raté Louvois aux Armées, SIRHEN à l’Éducation nationale, l’Opérateur national de paie au Budget, etc., on puisse réussir du premier coup le prélèvement à la source ?

Il sait aussi que les incidents seront exploités par ceux qui veulent se venger de son élection, qu’ils les travestiront en catastrophe pour lui en faire « porter le chapeau ».

Alors il a exprimé des doutes et demandé des garanties. Les « gens de Bercy », se disant offensés par ses doutes, se sont drapés dans leur dignité et lui ont donné ces garanties. Si des incidents se produisent (il s’en produira !), ce sont eux maintenant qui « porteront le chapeau » et ils le savent. L’effet des « hésitations » de Macron, c’est qu'ils « serrent les fesses » : ils doivent oublier leurs exquises rivalités entre personnes et entre services, être solidaires devant le danger, vérifier et revérifier enfin le système pour éviter la catastrophe et limiter les incidents.

Leur faire ainsi sentir à plein le poids de leur responsabilité, c’est de la pure et simple gestion classique : que n’a-t-on fait de même pour Louvois !

L'essentiel sur la Blockchain

La Blockchain a été inventée en octobre 2008 par une personne qui dit se nommer Satoshi Nakamoto mais dont la véritable identité est inconnue (ou par un groupe de personnes anonymes). Elle a été mise en service le 3 janvier 2009 conjointement avec le Bitcoin dont elle fournit la plate-forme.

Après des débuts modestes, le Bitcoin est devenu le support d’une spéculation qui a propulsé son cours vers un sommet avant de le laisser retomber1. Le « minage » des Bitcoins s’appuie sur une « preuve de travail » qui consomme autant d’électricité que l’Irlande, et pour les transactions le Bitcoin est moins commode et moins rapide que la carte bancaire2.

Incommodité et lenteur, consommation d’énergie et bulle spéculative sont autant de raisons pour douter de l’avenir du Bitcoin, mais sa plate-forme, la Blockchain, peut servir à beaucoup d’autres choses3.

La Blockchain est essentiellement un registre (« ledger ») crypté et décentralisé ou plus exactement répliqué sur un grand nombre d’ordinateurs, de telle sorte qu’il soit pratiquement impossible de le modifier. Cela confère une grande sécurité aux enregistrements qu’il contient.

Ces enregistrements sont groupés dans des « blocs », petits programmes informatiques reliés entre eux par une chaîne d’adressage : d’où le mot « blockchain ».

La solution offerte par la Blockchain est à considérer chaque fois que l’on a besoin d’un registre infalsifiable. Des applications sont en cours ou à l’étude pour le cadastre, les notaires, les équipements d’une entreprise, etc.

On pense aussi utiliser la Blockchain pour les jetons (« tokens ») distribués par des entreprises et auxquels des droits sont attachés (par exemple les « miles » des compagnies aériennes). Ces jetons porteurs de droits pourraient, bien plus que le Bitcoin et autres « cryptomonnaies », faire naître une nouvelle forme d’économie4.

Certains estiment enfin que la décentralisation de la Blockchain offre une alternative au pouvoir que l’architecture centralisée de l’Internet a procuré aux GAFA5.