lundi 6 août 2018

De l'organisation hiérarchique à l'organisation communicante

Dans l’organisation hiérarchique chaque personne n’a en principe à connaître que son supérieur et ses subordonnés immédiats, toute autre communication étant proscrite.

L'un des processus de gestion d'une entreprise connaissait des incidents répétés. Le directeur responsable, que je nommerai M. Dupont, ne comprenait pas ce qui se passait. Lors d'une réunion à la DSI un informaticien « de base », que je nommerai M. Durand, m'explique ce qui se passe avec une parfaite clarté. Je lui dis « il faudrait que vous en parliez avec M. Dupont », et j'ai la surprise de le voir blêmir.

Le lendemain je rencontre le DG qui me dit, d'un air sévère et contrarié : « j'interdis à M. Dupont de parler à M. Durand » : j'avais sans le savoir violé le principe de l'organisation hiérarchique.

Les métiers ne communiquent alors que par leur sommet, à l’occasion de réunions où les responsables se rencontrent : l’entreprise est « organisée en silos ». Chaque silo est de surcroît divisé en étages étanches car un directeur ne doit pas communiquer directement avec un agent opérationnel de sa direction, et moins encore avec un agent d’une autre direction : cela court-circuiterait la chaîne des responsabilités.

L’organisation hiérarchique rassemble ainsi malencontreusement deux dimensions de la légitimité : le pouvoir de décision, le droit de communiquer.

1) La fonction de commandement concentre dans une personne physique, le directeur, la légitimité des décisions dites « stratégiques » et le droit de signer les contrats qui engagent la « personne morale » qu’il dirige : cette fonction est nécessaire dans l’économie numérique comme elle l’a été dans l’économie antérieure.

La réflexion de ce stratège embrasse toutes les dimensions de l’entité qu’il dirige : elle est périscopique. Il écoute des experts dont la réflexion, plus étroite, l’informe sur l’état des techniques, du marché, de la réglementation, etc.

À chacun son rôle : l’expert informe, le stratège décide.

2) Interdire la communication hors de la relation hiérarchique directe a pu procurer simplicité et efficacité au fonctionnement quotidien lorsque la situation était stable, sans innovations et sans surprises : une fois définies les responsabilités et les procédures du travail, l’attention pouvait en effet se focaliser sur l’exécution des tâches.

Dans l’économie numérique les innovations abondent et les surprises sont fréquentes : les « chefs de projet » qui conçoivent de nouveaux produits découvrent chemin faisant des obstacles et possibilités imprévisibles ; les agents de la première ligne rencontrent la diversité des besoins des clients, ainsi que des incidents dans l’utilisation des produits ; des recherches font apparaître de nouveaux procédés, l’état de l’art évolue, etc.

samedi 4 août 2018

Un peu de lecture pendant les vacances

Avez-vous lu Saint-Simon ? Je parle de Louis de Rouvroy, duc de Saint-Simon (1675-1755), et non de Claude-Henri de Rouvroy, comte de Saint-Simon (1760-1825) auquel nous devons le « saint-simonisme ».

Le duc de Saint-Simon a laissé des Mémoires qui occupent huit volumes dans la collection de La Pléiade. S’y ajoute un neuvième volume contenant d’autres écrits. J’ai longtemps reniflé cette forteresse, lisant de petits bouts, rebuté par certains passages, attiré par d’autres. Finalement j’ai tout lu puis tout relu en y prenant du plaisir.

Cette lecture inflige à l’honnête homme d’aujourd’hui un dépaysement qui le déroute. Pour pouvoir supporter ce dépaysement il faut avoir compris à qui l’on a affaire.

La France est alors une monarchie héréditaire selon la règle de la « primogéniture des mâles », qui évite au pays des guerres de succession et s’applique aussi à la transmission des dignités nobiliaires (avec des exceptions car il existe des « duchés femelles »). Saint-Simon est duc et pair, la plus haute dignité après les princes du sang.

Ces dignités sont purement protocolaires : elles déterminent qui participe à certaines cérémonies, et dans quel rang, qui doit franchir le premier une porte, qui est présent au coucher du Roi, etc. Ces vétilles font l’objet d’une attention d’autant plus minutieuse que des réalités palpables leur sont attachées : des gouvernements de provinces, des commandements dans l’armée du Roi, des pensions, des mariages prestigieux ou, à défaut, rémunérateurs.

Saint-Simon classe donc les personnes selon deux échelles différentes : l’une est celle des rangs selon laquelle une personne est « quelque chose » ou « rien », l’autre est celle des qualités individuelles.

Il se peut qu’un duc soit un imbécile, un voleur, un lâche : il n’en occupera pas moins son rang protocolaire, tout en étant méprisé en tant qu’individu. Un « homme de rien » peut posséder les vertus que Saint-Simon respecte : la droiture, l’honnêteté, la générosité, le courage militaire, etc. : il n’aura aucune place dans le protocole, mais si ses vertus sont reconnues par le Roi il pourra avoir d’importantes responsabilités.

La société contemporaine connaît d’autres aristocraties – celles de la richesse, du diplôme, de la notoriété médiatique, de la fonction politique, etc. – et moyennant une transposition nous pouvons donc reconnaître des choses familières dans les situations que Saint-Simon décrit et en tirer des leçons utiles.

Le style de Saint-Simon est un autre obstacle à la lecture. Il écrit à la diable, sans se relire, sans prétendre être un écrivain, son vocabulaire est parfois archaïque, il bouscule la syntaxe. Mais une fois que l’on s’y est habitué son écriture a un charme fou : elle est dense, rapide, allusive, mordante et souvent féroce. Saint-Simon est un observateur passionné, tout œil, tout oreille : il transcrit la vie de la Cour où des ambitions s’affrontent, où se jouent des tours pendables, où l’on « pense mourir de rire » pour une plaisanterie, où l’on se suicide de désespoir.

Le Roi, majestueux avec naturel, est un homme très sensible : il rit et pleure souvent. Saint-Simon nous le montre dans sa grandeur et dans ses petitesses.

On trouve aisément les textes de Saint-Simon en faisant une recherche sur le site rouvroy.medusis.com, commode pour le copier-coller. Certains sont comme de petits romans, d’autres sont des portraits tellement vivants que l’on croit voir la personne sortir de la page.

J’entame aujourd’hui la publication d’une petite série. J’espère que cela donnera envie de faire un tour chez Saint-Simon à ceux de mes lecteurs qui n’y sont jamais allés. Lorsque ma relecture progressera (j’en suis au volume 2) je publierai d’autres extraits.

Vauban et Puységur

Madame Panache et la reine du Danemark

Un tour du chevalier de Coislin

Watteville : une vie d’aventures

Silly : ambitions et catastrophe

Rose et Duras : le Roi rit

Portrait de la princesse des Ursins

Watteville : une vie d'aventures

Ce texte fait partie de la série "Un peu de lecture pendant les vacances"

Extrait des Mémoires de Saint-Simon, vol. 2, p. 153-156.

(La vie de Jean de Watteville (1613-1702) fait penser à l'Histoire de ma vie de Casanova : cette époque ignorait la sensiblerie des romantiques comme la political correctness d'aujourd'hui.)

Les Watteville sont des gens de qualité de Franche-Comté. Un de leurs cadets se fit chartreux de bonne heure, et après sa profession fut ordonné prêtre. Il avait beaucoup d'esprit, mais un esprit libre, impétueux, qui s'impatienta bientôt du joug qu'il avait pris. Incapable de demeurer plus longtemps soumis à de si gênantes observances, il songea à s'en affranchir. Il trouva moyen d'avoir des habits séculiers, de l'argent, des pistolets, et un cheval à peu de distance. Tout cela peut-être n'avait pu se pratiquer sans donner quelque soupçon. Son prieur en eut, et avec un passe-partout va ouvrir sa cellule, et le trouve en habit séculier sur une échelle, qui allait sauter les murs. Voilà le prieur à crier ; l'autre, sans s'émouvoir, le tue d'un coup de pistolet, et se sauve. À deux ou trois journées de là, il s'arrête pour dîner à un méchant cabaret seul dans la campagne, parce qu'il évitait tant qu'il pouvait de s'arrêter dans des lieux habités, met pied à terre, demande ce qu'il y a au logis. L'hôte lui répond : « Un gigot et un chapon. — Bon, répond mon défroqué, mettez-les à la broche. » L'hôte veut lui remontrer que c'est trop des deux pour lui seul, et qu'il n'a que cela pour tout chez lui. Le moine se fâche et dit qu'en payant c'est bien le moins d'avoir ce qu'on veut, et qu'il a assez bon appétit pour tout manger. L'hôte n'ose répliquer et embroche. Comme ce rôti s'en allait cuit, arrive un autre homme à cheval, seul aussi, pour dîner dans ce cabaret. Il en demande, il trouve qu'il n'y a quoi que ce soit que ce qu'il voit prêt à être tiré de la broche. Il demande combien ils sont là-dessus, et se trouve bien étonné que ce soit pour un seul homme. Il propose en payant d'en manger sa part, et est encore plus surpris de la réponse de l'hôte, qui l'assure qu'il en doute à l'air de celui qui a commandé le dîner. Là-dessus le voyageur monte, parle civilement à Watteville, et le prie de trouver bon que, puisqu'il n'y a rien dans le logis que ce qu'il a retenu, il puisse, en payant, dîner avec lui. Watteville n'y veut pas consentir ; dispute ; elle s'échauffe ; bref, le moine en use comme avec son prieur, et tue son homme d'un coup de pistolet. Il descend après tranquillement, et au milieu de l'effroi de l'hôte et de l'hôtellerie, se fait servir le gigot et le chapon, les mange l'un et l'autre jusqu'aux os, paye, remonte à cheval et tire pays.

Silly : ambitions et catastrophe

Ce texte fait partie de la série "Un peu de lecture pendant les vacances"

Extrait des Mémoires de Saint-Simon, vol. 2, p. 485-490.

Silly, du nom de Vipart, était un gentilhomme de Normandie des plus minces qu'il y eût entre Lisieux et Séez, et en biens et en naissance. C'était un grand garçon, parfaitement bien fait, avec un visage agréable et mâle, infiniment d'esprit, et l'esprit extrêmement orné ; une grande valeur et de grandes parties pour la guerre ; naturellement éloquent avec force et agrément ; d'ailleurs d'une conversation très aimable ; une ambition effrénée, avec un dépouillement entier de tout ce qui la pouvait contraindre, ce qui faisait un homme extrêmement dangereux, mais fort adroit à le cacher, appliqué au dernier point à s'instruire, et ajustant tous ses commerces, et jusqu'à ses plaisirs, à ses vues de fortune. Il joignait les grâces à un air de simplicité qui ne put se soutenir bien longtemps, et qui, à mesure qu'il crût en espérance et en moyens, se tourna en audace. Il se lia tant qu'il put avec ce qu'il y avait de plus estimé dans les armées, et avec la plus brillante compagnie de la cour. Son esprit, son savoir qui n'avait rien de pédant, sa valeur, ses manières plurent à M. le duc d'Orléans. Il s'insinua dans ses parties, mais avec mesure, de peur du Roi, et assez pour plaire au prince, qui lui donna son régiment d'infanterie. Un hasard le fit brigadier longtemps avant son rang, et conséquemment lieutenant général de fort bonne heure.

Puységur et Vauban

Ce texte fait partie de la série "Un peu de lecture pendant les vacances"

Saint-Simon savait reconnaître lorsqu'il les rencontrait la grandeur, la générosité et la bonté, qualités rares alors comme aujourd’hui : en témoigne ce qu'il a écrit sur Puységur (vol. 2, p. 397) et sur Vauban (vol. 2, p. 299).

Puységur

C'était un simple gentilhomme de Soissonnais, mais de très bonne et ancienne noblesse, du père duquel il y a d'excellents Mémoires imprimés, et qui était pour aller fort loin à la guerre et même dans les affaires. Celui-ci avait percé le régiment du Roi infanterie jusqu'à en devenir lieutenant-colonel ; le Roi, qui distinguait ce régiment sur toutes ses autres troupes, et qui s'en mêlait immédiatement comme un colonel particulier, avait connu Puységur par là. Il avait été l'âme de tout ce que M. de Luxembourg avait fait de beau en ses dernières campagnes en Flandre, où il était maréchal des logis de l'armée, dont il était le chef et le maître pour tous les détails de marches, de campements, de fourrages, de vivres, et très ordinairement de plans. M. de Luxembourg se reposait de tout sur lui avec une confiance entière, à laquelle Puységur répondit toujours avec une capacité supérieure, une activité et une vigilance surprenante, et une modestie et une simplicité qui ne se démentit jamais dans aucun temps de sa vie ni dans aucun emploi. Elle ne l'empêcha pourtant, par aucune considération que ce pût être, de dire la vérité tout haut, et au Roi qui l'estimait fort et qui l'entretenait souvent tête à tête, et quelquefois chez Mme de Maintenon, et il sut très bien résister au maréchal de Villeroy et à M. de Vendôme, malgré toute leur faveur, et montrer qu'il avait raison. Le Roi lui fit quitter sa lieutenance colonelle pour s'en servir plus utilement et plus en grand. À la fin il est devenu maréchal de France avec l'applaudissement public, malgré le ministre qui le fit, et qui, après une longue résistance, n'osa se commettre au cri public et au déshonneur qu'il aurait fait au bâton, s'il ne le lui avait pas donné, et par le bâton il le fit après chevalier de l'ordre avec les mêmes délais et la même répugnance. À la valeur, aux talents et à l'application dans toutes les parties militaires, Puységur joignit toujours une grande netteté de mains, une grande équité à rendre justice par ses témoignages, un cœur et un esprit citoyen qui le conduisit toujours uniquement et très souvent au mépris et au danger de sa fortune avec une fermeté dans les occasions qui la demandèrent souvent qui ne faiblit jamais, et qui jamais aussi ne le fit sortir de sa place. 

(Nota Bene : Pour comprendre Saint-Simon il faut le traduire dans notre langue. « Netteté des mains » veut dire que Puységur n'est, contrairement à la plupart des généraux, ni un voleur ni un pillard  ; « équité à rendre justice par ses témoignages » veut dire qu'il ne s'attribuait pas les mérites ni la gloire qui appartenaient à d'autres  ; « citoyen » doit s'entendre au sens étymologique : « celui qui agit pour le bien de la Cité », pour ce que nous nommerions aujourd'hui « le bien commun ».)

Vauban

Vauban s'appelait Leprêtre, petit gentilhomme de Bourgogne tout au plus, mais peut-être le plus honnête homme et le plus vertueux de son siècle, et avec la plus grande réputation du plus savant homme dans l'art des sièges et de la fortification, le plus simple, le plus vrai et le plus modeste. C'était un homme de médiocre taille, assez trapu, qui, avait fort l'air de guerre, mais en même temps un extérieur rustre et grossier pour ne pas dire brutal et féroce. Il n'était rien moins. Jamais homme plus doux, plus compatissant, plus obligeant, mais respectueux, sans nulle politesse, et le plus avare ménager de la vie des hommes, avec une valeur qui prenait tout sur soi et donnait tout aux autres. Il est inconcevable qu'avec tant de droiture et de franchise, incapable de se prêter à rien de faux ni de mauvais, il ait pu gagner au point qu'il fit l'amitié et la confiance de Louvois et du Roi.

Ce prince s'était ouvert à lui un an auparavant de la volonté qu'il avait de le faire maréchal de France. Vauban l'avait supplié de faire réflexion que cette dignité n'était point faite pour un homme de son état, qui ne pouvait jamais commander ses armées, et qui les jetterait dans l'embarras si, faisant un siège, le général se trouvait moins ancien maréchal de France que lui. Un refus si généreux, appuyé de raisons que la seule vertu fournissait, augmenta encore le désir du Roi de la couronner.

Vauban avait fait cinquante-trois sièges en chef, dont une vingtaine en présence du Roi, qui crut se faire maréchal de France soi-même, et honorer ses propres lauriers en donnant le bâton à Vauban. Il le reçut avec la même modestie qu'il avait marqué de désintéressement. Tout applaudit à ce comble d'honneur, où aucun autre de ce genre n'était parvenu avant lui et n'est arrivé depuis.

Un tour du chevalier de Coislin

Ce texte fait partie de la série "Un peu de lecture pendant les vacances"

Extrait des Mémoires de Saint-Simon, vol. 1, p. 596.

(Dans ce petit texte Saint-Simon cède au penchant pour la scatologie qui était courant à son époque)

Le duc de Coislin était un très petit homme sans mine, mais l'honneur, la vertu, la probité même et la valeur même, qui, avec de l'esprit, était un répertoire exact et fidèle avec lequel il y avait infiniment et très curieusement à apprendre, d'une politesse si excessive qu'elle désolait, mais qui laissait place entière à la dignité. On ne tarirait point sur ses civilités outrées (...).

Son frère, le chevalier de Coislin, rustre, cynique et chagrin, tout opposé à lui, se vengea bien un jour de l'ennui de ses compliments. Les trois frères, avec un quatrième de leurs amis, étaient à un voyage du Roi. À chaque logis les compliments ne finissaient point, et le chevalier s'en désespérait. Il se trouva à une couchée une hôtesse de bel air et jolie, chez qui ils furent marqués. La maison bien meublée, et la chambre d'une grande propreté. Grands compliments en arrivant, plus encore en partant. M. de Coislin alla voir son hôtesse dans la chambre où elle s'était mise. Ils crurent qu'ils ne partiraient point. Enfin les voilà en carrosse et le chevalier de Coislin beaucoup moins impatient qu'à son ordinaire. Ses frères crurent que la gentillesse de l'hôtesse et l'agrément du gîte lui avaient pour cette fois adouci les mœurs. À trois lieues de là et qu'il pleuvait bien fort, voilà tout à coup le chevalier de Coislin qui se met à respirer au large et à rire. La compagnie, qui n'était pas accoutumée à sa belle humeur, demande à qui il en a  ; lui à rire encore plus fort. À la fin il déclare à son frère qu'au désespoir de tous ses compliments à tous les gîtes, et poussé à bout par ceux du dernier, il s'était donné la satisfaction de se bien venger, et que, pendant qu'il était chez leur hôtesse, il s'en était allé dans la chambre où son frère avait couché et y avait tout au beau milieu poussé une magnifique selle, qui l'avait d'autant plus soulagé qu'on ne pouvait douter dans la maison qu'elle ne fût de celui qui avait occupé cette chambre. Voilà le duc de Coislin outré de colère, les autres morts de rire. Mais le duc furieux, après avoir dit tout ce que le désespoir peut inspirer, crie au cocher d'arrêter, et au valet de chambre d'approcher, veut monter son cheval et retourner à l'hôtesse se laver du forfait ou accuser et déceler le coupable. Ils virent longtemps l'heure qu'ils ne pourraient l'empêcher, et il en fut plusieurs jours tout à fait mal avec son frère.

Portrait de la princesse des Ursins

Ce texte fait partie de la série "Un peu de lecture pendant les vacances"

Extrait des Mémoires de Saint-Simon, vol. 2, p. 52-53.

C'était une femme plutôt grande que petite, brune avec des yeux bleus qui disaient sans cesse tout ce qui lui plaisait, avec une taille parfaite, une belle gorge, et un visage qui, sans beauté, était charmant ; l'air extrêmement noble, quelque chose de majestueux en tout son maintien, et des grâces si naturelles et si continuelles en tout, jusque dans les choses les plus petites et les plus indifférentes, que je n'ai jamais vu personne en approcher, soit dans le corps, soit dans l'esprit, dont elle avait infiniment et de toutes les sortes ; flatteuse, caressante, insinuante, mesurée, voulant plaire pour plaire, et avec des charmes dont il n'était pas possible de se défendre, quand elle voulait gagner et séduire ; avec cela un air qui avec de la grandeur attirait au lieu d'effaroucher, une conversation délicieuse, intarissable et d'ailleurs fort amusante par tout ce qu'elle avait vu et connu de pays et de personnes, une voix et un parler extrêmement agréables, avec un air de douceur ; elle avait aussi beaucoup lu, et elle était personne à beaucoup de réflexion. Un grand choix des meilleures compagnies, un grand usage de les tenir, et même une cour, une grande politesse, mais avec une grande distinction, et surtout une grande attention à ne s'avancer qu'avec dignité et discrétion. D'ailleurs la personne du monde la plus propre à l'intrigue, et qui y avait passé sa vie à Rome par son goût ; beaucoup d'ambition, mais de ces ambitions vastes, fort au-dessus de son sexe, et de l'ambition ordinaire des hommes, et un désir pareil d'être et de gouverner.

Rose et Duras : le Roi rit

Ce texte fait partie de la série "Un peu de lecture pendant les vacances"

Extrait des Mémoires de Saint-Simon, vol. 1, p. 806.

(Ce petit récit contient des exemples du vocabulaire énergique et succinct de Saint-Simon : une voiture « déconfite », un cavalier qui « se brouille » avec son cheval, « hasarder un lardon » sur quelqu'un...)

M. de Rose n'a jamais pardonné à M. de Duras un trait qui en effet fut une cruauté. C'était à un voyage de la cour ; la voiture de Rose avait été, je ne sais comment, déconfite. D'impatience, il avait pris un cheval. Il n'était pas bon cavalier ; lui et le cheval se brouillèrent, et le cheval s'en défit dans un bourbier. Passa M. de Duras à qui Rose cria à l'aide de dessous son cheval au milieu du bourbier. M. de Duras, dont le carrosse allait doucement dans cette fange, mit la tête à la portière, et pour tout secours se mit à rire et à crier que c'était là un cheval bien délicieux, de se rouler ainsi sur les roses ; et continua son chemin et le laissa là. Vint après le duc de Coislin, qui fut plus charitable, et qui le ramassa ; mais si furieux et si hors de soi de colère, que la carrossée fut quelque temps sans pouvoir apprendre à qui il en avait. Mais le pis fut à la couchée. M. de Duras, qui ne craignait personne, et qui avait le bec aussi bon que Rose, en avait fait le conte au Roi et à toute la cour, qui en rit fort. Cela outra Rose à un point qu'il n'a depuis jamais approché de M. de Duras, et n'en a parlé qu'en furie, et quand quelquefois il hasardait devant le Roi quelque lardon sur lui, le Roi se mettait à rire, et lui parlait du bourbier.

Madame Panache et la reine du Danemark

Ce texte fait partie de la série "Un peu de lecture pendant les vacances"

Extrait des Mémoires de Saint-Simon, vol. 1, p. 364

Lors de la révocation de l'édit de Nantes, le comte de Roye et sa femme se retirèrent en Danemark, où, comme il était lieutenant général en France, il fut fait grand maréchal et commanda toutes les troupes. C'était en 1683, et en 1686 il fut fait chevalier de l'Éléphant. Il était là très grandement établi, et lui et la comtesse de Roye sur un grand pied de considération. Ces rois du Nord mangent ordinairement avec du monde, et le comte et la comtesse de Roye avaient très souvent l'honneur d'être retenus à leur table avec leur fille, Mlle de Roye. Il arriva à un dîner que la comtesse de Roye, frappée de l'étrange figure de la reine de Danemark, se tourna à sa fille, et lui demanda si elle ne trouvait pas que la reine ressemblait à Mme Panache comme deux gouttes d'eau. Quoiqu'elle l'eût dit en français, il arriva qu'elle n'avait pas parlé assez bas, et que la reine, qui l'entendit, lui demanda ce que c'était que cette Mme Panache.

samedi 28 juillet 2018

volle.com a vingt ans !

volle.com a été créé le 28 août 1998. J'explique pourquoi dans Les origines de volle.com.

J'ai pour le composer utilisé FrontPage, outil commode mais qui ne permettait pas aux lecteurs de déposer des commentaires. Je l'ai donc fait migrer sur blogspot le 14 mars 2009.

La page http://www.volle.com/nouveau.htm contient une liste chronologique de mes textes, munie de liens qui permettent de les atteindre. On y trouve mes ouvrages, ainsi que mes cours à l'ENSPTT, à l'Ecole des Mines, à l'Université libre de Bruxelles, etc.

La liste des articles de http://www.volle.com qui ont eu le plus de lecteurs montre la diversité des thèmes que j'ai abordés :

Les origines de volle.com

J’ai été aux premières loges pour voir se dérouler le phénomène de l’informatisation. À l’INSEE dans les années 1960-1970 la production statistique était informatisée, la qualité des codages était déterminante et l’analyse des données amorçait ce que l’on nommera plus tard l’« intelligence artificielle ». J’ai vu émerger au CNET dans les années 1980 la mise en réseau des ordinateurs et ses conséquences.

J’ai créé des entreprises de conseil dans les années 1990. J’ai vu alors de grandes entreprises s’informatiser à reculons : la plupart des dirigeants méprisaient l’informatique, les silos de l’organisation hiérarchique s’opposaient à la cohérence des données comme à la cohésion des processus.

C’est encore le cas aujourd’hui. En témoignent l’échec de Louvois aux Armées, de SIRHEN à l’éducation nationale, de l’Opérateur national de paie au Budget. On connaît ces catastrophes-là parce que la Cour des Comptes publie ce qui se passe dans les institutions publiques ; d’autres catastrophes se produisent dans les entreprises privées mais elles préfèrent ne pas en parler.

dimanche 1 juillet 2018

Élucider la sémantique de l’entreprise

(Exposé devant le collège des architectes du système d’information, BNP, 28 juin 2018)

La sémantique fournit à l’entreprise à la fois son socle conceptuel et son langage : elle définit les mots avec lesquels les agents désignent les êtres avec lesquelles l’entreprise est en relation, et qui sont l’objet de leurs conversations : l’ingénierie du système d’information s’appuie sur une ingénierie sémantique.

Il arrive que celle-ci soit de mauvaise qualité, que les données soient incohérentes, lacunaires, voire fallacieuses : or le meilleur des algorithmes ne peut rien fournir qui soit meilleur que les données qui l’alimentent car « garbage in, garbage out ».

Les choix fondamentaux

Dans l’immensité du monde qui l’entoure, et aussi dans la complexité de son monde interne, l’entreprise choisit quelques « populations » qu’elle va observer.

Nous empruntons ici le langage de la démographie. Un mathématicien dirait que l’entreprise choisit des « ensembles » composés d’« éléments », il vaut mieux dire « populations » composées d’« individus » car cela oriente l’intuition vers quelque chose de vivant : des « éléments » sont statiques tandis que des « individus » vivent et évoluent.


Quelles sont les « populations » que l’entreprise observe ? Ses clients, ses agents, ses équipements, ses établissements, les entités de son organisation, les logiciels, les méthodes, ses produits, ses concurrents, les factures, les rubriques de la comptabilité, etc. Ces populations sont donc de nature très diverse.

L’entreprise va aussi choisir les attributs qu’elle observe sur chacun des individus qui composent une population. Un individu possède a priori une infinité d’attributs (que l’on pense à un être humain : son poids, sa taille, le nombre de ses cheveux, la couleur de ses yeux, etc.) : l’entreprise ne va en retenir que quelques-uns, nous verrons comment elle les choisit.

Valeurs de la transition numérique

Je viens de publier sur Amazon un livre intitulé Valeurs de la transition numérique : civilisation de la troisième révolution industrielle.

Voici le contenu du premier chapitre :

« Il est courant d'entendre des discours inquiets sur "la perte des valeurs", la "crise des valeurs", la "perte de repères". Cette crise axiologique fait partie d'une crise systémique globale (...) : crise écologique, alimentaire, politique, sociale, financière, économique, et enfin crise des valeurs (...) Mais qu'est-ce qu'une valeur ? Qu'est-ce qui la différencie d'une norme sociale ? Toute valeur est-elle avant tout morale ? Sur quoi l'existence des valeurs est-elle fondée ? (...) Si certains principes ressortent et nous permettent de guider notre agir d'êtres humains contemporains, quels sont-il, vers où vont-ils ? » (Adélaïde de Lastic, « Une approche philosophique du sens des valeurs », 2012).

Crise des valeurs

La crise est systémique et globale, nous dit-on. Mais où est sa cause ? dans la finance ? Il faudrait savoir pourquoi la Banque s'est mise à commettre des folies comme dans l'affaire des subprimes1. Dans les entreprises ? Elle s'y manifeste, c'est certain, mais cela ne nous indique pas sa cause. Dans les comportements ? Sans doute, mais qu'est-ce qui les a déréglés ? Dans un cycle qui ferait revenir périodiquement une crise ? Il faudrait encore trouver le ressort de cette fatalité.

La cause immédiate d'une crise réside toujours dans les comportements : si les réponses de l'État, des entreprises et des consommateurs étaient judicieuses face aux possibilités et aux risques que présentent les ressources naturelles et l'état de l'art des techniques, il n'y aurait ni crise, ni désarroi car chacun saurait ce qu'il doit faire. Mais une cause immédiate n'est que le dernier rouage d'un entrelacs de causes2.

Le sol s'est semble-t-il dérobé sous nos pieds. Nous avons perdu nos repères familiers, nous avons été transplantés avec nos institutions sur un continent où ni la géographie, ni la faune, ni la flore ne ressemblent à rien de connu. Les ressources naturelles ne sont plus les mêmes, l'état de l'art a changé, toutes les dimensions de l'anthropologie ont reçu une impulsion qui les a mises en mouvement : technique, économie, psychologie des personnes, sociologie des institutions, procédés de la pensée, valeurs enfin.

La crise de la finance ne peut pas s'expliquer par la finance, ni celle de la sociologie par la sociologie, ni celle des valeurs par les valeurs : belles explications, en vérité, que celles qui font tourner l'engrenage des causes et des effets dans l'espace clos d'une seule des dimensions de l'anthropologie 

Élucider l'intelligence artificielle

L'Institut de l'iconomie vient de publier un ouvrage collectif intitulé Élucider l'intelligence artificielle.

Voici le texte de la préface :

Le rapport de mission de Cédric Villani1 commence par la phrase suivante : définir l'intelligence artificielle n'est pas chose facile. Nous estimons au contraire qu'il n'est pas difficile de définir l'IA, de concevoir ce qu'elle est et ce qu'elle n'est pas, puis d'en tirer les conséquences.

Les expressions « réseau neuronal », « apprentissage profond » et « intelligence artificielle » invitent l'imagination à se forger des êtres qui, comme le griffon ou la licorne, n'existent pas dans le monde réel : il faut faire un effort pour s'affranchir de la science-fiction et concevoir la réalité pratique de l'IA.

*     *

L'hypothèse d'une « intelligence de l'ordinateur » a été formulée par Alan Turing2. Elle est pratiquement aussi ancienne que l'informatique et en un sens large on peut dire que l'intelligence artificielle, c'est l'informatique.

Les programmeurs déposent en effet dans leurs algorithmes une « intelligence à effet différé » qui assistera l'« intelligence à effet immédiat » des êtres humains en exécutant inlassablement des tâches répétitives : un pilote automatique assiste les aviateurs, des robots s'activent dans les usines, des moteurs de recherche facilitent la gestion documentaire, etc.

L'expression « intelligence artificielle » a cependant pris depuis quelque temps un sens plus étroit pour désigner l'informatisation de l'analyse des données3 : ses applications actuelles sont l'analyse discriminante, la classification automatique et la régression.

Ces méthodes sont pratiquées depuis des décennies, mais leur performance a connu dans les dernières années un essor stimulé par la puissance des moyens de calcul, le volume des données devenues accessibles et les progrès des algorithmes.

En ce sens étroit on peut dire que l'intelligence artificielle, c'est l'informatique associée à la statistique.

*     *

Les membres de l'Institut de l'iconomie ont voulu contribuer à une élucidation de l'IA en rédigeant les essais que rassemble le présent ouvrage.

Certains de ces essais sont un peu techniques, d'autres sont des textes d'humeur ou d'humour : pour signaler ces derniers nous avons utilisé des caractères de couleur bleue.

Nous espérons que ce travail sera utile au lecteur de bonne foi et nous nous tenons prêts à répondre à ses éventuelles remarques et questions.
____
1 Cédric Villani, Donner un sens à l'intelligence artificielle, 2018.
2 Alan Turing, Computing machinery and intelligence, Mind, 1950.
3 Gérard Dreyfus et alii, Apprentissage statistique, Eyrolles, 2008.

samedi 26 mai 2018

Valeurs de la transition numérique

En cliquant sur https://www.amazon.fr/dp/1982964154/ vous verrez sur Amazon mon dernier livre. Il est intitulé Valeurs de la transition numérique et sous-titré "Civilisation de la troisième révolution industrielle".

Vous pourrez lire ses premières pages en le feuilletant.

Ce livre développe l'idée suivante : tandis que notre action exprime nos intentions, celles-ci expriment des valeurs. Nos valeurs étant le ressort ultime de notre action, il faut les élucider pour savoir comment agir dans un monde que le numérique transforme.

Mais qu'est-ce qu'une "valeur" ? Pour tirer cela au clair j'ai accumulé des exemples, ils nous invitent à évaluer nos valeurs.

Je vous souhaite une bonne lecture ! Je suis à l'écoute de vos commentaires.

vendredi 13 avril 2018

Intelligence artificielle = statistique + informatique

L’intelligence artificielle informatise le traitement statistique des données : il s’agit en effet, dans chacune de ses applications actuelles, d’analyse discriminante, de classification automatique ou de régression1.

Les données qui les alimentent proviennent d’un système d’information qui a lui-même pour origine une organisation :
  • si l’organisation est défectueuse (hiérarchique, bureaucratique, illogique, etc.), le système d’information ne peut pas être efficace ;
  • si le système d’information est mal conçu (données incohérentes, lacunaires, fallacieuses, etc.), l’intelligence artificielle ne pourra rien apporter d’utile.

Pour qu’une entreprise ou une institution puissent tirer parti de l’intelligence artificielle il faut donc que leur système d’information et leur organisation soient de bonne qualité. Si elles négligent cette condition l’intelligence artificielle ne sera pour elles que le proverbial emplâtre sur une jambe de bois.

Certains dirigeants de la politique et de l’économie prennent cependant la question à l’envers. Ils croient que l’intelligence artificielle, étant « intelligente », n’est conditionnée par rien d’autre qu’elle-même. Ils ignorent que les conditions de sa mise en œuvre, étant nécessaires, sont beaucoup plus « stratégiques » qu’elle ne peut l’être.

Parmi les dirigeants dont l’imagination est séduite par les chimères qu’éveille l’expression « intelligence artificielle », nombreux sont ceux qui n’ont d’ailleurs que mépris pour la statistique, l’informatique et les systèmes d’information qui, tous, leur semblent « ringards ».

Leurs décisions seront erronées, leurs stratégies iront à l’échec.
____
1 Voir par exemple l’excellent cours de Stéphane Mallat au Collège de France.

lundi 2 avril 2018

Droit de grève et sabotage

La grève est un recours pour les salariés lorsque la négociation ou l’arbitrage ont abouti à une impasse. La loi reconnaît le droit de grève.

Cela ne veut pas dire que toutes les grèves ni toutes les formes de grève soient légitimes. Dans le transport aérien les pilotes de ligne, qui sont les salariés les mieux payés, ont coutume de se mettre en grève pour obtenir une augmentation dès que la compagnie fait du profit : c’est une grève de privilégiés qui veulent encore plus de privilèges.

Elle peut aller jusqu’aux extrêmes de la violence, comme cela s’est passé chez Eastern Airlines : des grévistes ont mis le feu aux maisons des « jaunes » qui continuaient à piloter et le conflit a finalement provoqué la faillite de la compagnie.

Un salarié gréviste a le droit de ne pas venir travailler, mais non celui d’empêcher les « jaunes » de le faire, ni moins encore celui d’utiliser l’outil de travail pour manifester : c’est ce que font pourtant les routiers lorsqu'ils utilisent leur camion pour bloquer les routes. Les paysans et les taxis font de même avec leurs tracteurs et leurs voitures : ce ne sont pas des grévistes, mais des entrepreneurs qui désirent manifester leur mécontentement.

Ces manifestations, illégales mais généralement tolérées, cherchent à faire pression sur le « pouvoir » pour obtenir une hausse des prix ou une réglementation plus favorable. Lorsque l’on reproche à ces manifestants la gêne qu’ils occasionnent, ils répondent « c’est le seul moyen de nous faire entendre » : c’est peut-être vrai, mais ils traitent le reste de la population en ennemi.

La majorité de cette population supporte cependant avec patience les grèves bloquantes, voire même les approuve. Le gréviste attire sa sympathie malgré la gène qu’il provoque : le salarié qui tient au droit de grève le considère comme un camarade, l’entrepreneur tient au droit de manifester.

Cette complaisance n’est pas toujours justifiée. Les grèves, les manifestations, ne sont pas toutes l’expression d’une lutte pour la justice, d’une résistance des exploités contre les exploiteurs ou encore la seule issue offerte à un désespoir : certaines sont, comme les grèves des pilotes de ligne, l’expression d’un pur rapport de force.

La sympathie si répandue pour les grévistes a sans doute aussi pour ressort un individualisme qui revendique, contre tout ce qui est collectif et organisé, un droit à l’insurrection et au saccage. Certes, la loi ne reconnaît pas ce droit, mais une partie de l’opinion pare le saboteur des prestiges de la Résistance.

Encore faut-il savoir contre quoi l’on résiste. Résister à un ennemi qui occupe le territoire de la nation, c’est dangereux et héroïque. Résister aux institutions dont l’histoire a doté cette même nation, c’est se défouler sans courir un grand danger et, peut-être, prendre le risque de détruire quelque chose que l’on regrettera.

vendredi 30 mars 2018

Il faut considérer la situation présente

Chacun est habitué au monde qui l’entoure. La plupart de nos actions obéissent à des réflexes et nous réservons notre attention, notre réflexion, aux circonstances accidentelles ou exceptionnelles qui nous contraignent à sortir un instant de nos habitudes.

Mais voici que nous arrivons dans une ville inconnue d’un pays étranger. Nous chercherons pendant quelques jours des repères, jusqu’à ce que le nouvel environnement nous devienne assez familier pour que nous puissions y agir de façon réflexe.

Les choses se passent de la même façon, toutes proportions gardées, lorsqu’une société connaît une « révolution industrielle ». La société française de l’ancien régime, essentiellement agricole, obéissait à des traditions qui semblaient éternelles : et voici qu’arrive la mécanisation avec à sa suite les usines, l’urbanisation, la conquête du pouvoir politique par la bourgeoisie, etc.

La société industrielle s’appuyait sur la mécanique, la chimie et l’énergie : et voici qu’arrive le numérique qui, lui, s’appuie sur la microélectronique, le logiciel et l’Internet, avec à sa suite des nouveaux produits, de nouvelles formes du travail, de l’organisation, de la concurrence.

Des entreprises d’une nature inédite poussent comme des champignons et se hissent au premier rang, d’où elles chassent celles qui étaient naguère les plus puissantes. Il en est de même pour les nations dans l’arène de la géopolitique.

Situation et circonstances

Qu’il s’agisse de notre vie personnelle ou de celle des sociétés, une situation historique détermine les possibilités et les dangers auxquels l’action doit répondre. La situation d’une nation est déterminée par la géographie et la fertilité de son territoire, par son patrimoine, par la taille de sa population active, enfin par les techniques que cette population maîtrise.

Des circonstances altèrent de façon passagère la stabilité de cette situation : une maladie change notre vie quotidienne, une guerre dérange la société. Une fois la crise passée l’une comme l’autre reprennent leur cours.

Il ne convient pas de dire que « tout change en permanence » car s’il est vrai que la situation est traversée par une évolution et, en outre, parfois bousculée par des circonstances, il est vrai aussi que l’action productive s’appuie sur un système technique1 et que celui-ci reste le même jusqu’à ce qu’une « révolution industrielle » lui en substitue un autre : alors la situation change et il faut trouver de nouveaux repères, construire de nouveaux réflexes.

C’est l’affaire de deux ou trois jours quand nous arrivons dans une nouvelle ville mais les choses sont plus compliquées après une « révolution industrielle ». Ce qui, dans une société, correspond aux habitudes et réflexes de la vie personnelle, ce sont des traditions, lois et institutions qui ne se laissent pas transformer en quelques jours.

C’est alors qu’intervient le théoricien dont Adam Smith fut l’éminent exemple : son intuition embrasse la situation nouvelle et constate l’inadéquation des traditions, lois et institutions héritées de la situation antérieure. Il s’efforce alors, pour penser la nouvelle situation, de s’émanciper de la tradition et dégager les principes qui, orientant les acteurs vers l’action judicieuse, les aideront à définir des lois et des institutions pertinentes.

Cette situation est cependant d’une extrême complexité car elle se manifeste dans toutes les dimensions de la vie en société : pour pouvoir la penser il faut donc la simplifier, bâtir un modèle à partir d’hypothèses qui la schématisent. Ce modèle sera fécond s’il retient les traits essentiels de la situation : une bonne caricature révèle le caractère d’une personne mieux que ne pourrait le faire une photographie.

mardi 13 mars 2018

La "raison d'être" des entreprises

Le rapport Sénard-Notat chargés "Entreprise et intérêt général" est intéressant et utile, car il convenait de rompre avec la représentation de l'entreprise comme société et avec le "modèle principal-agent", si cher à Jean Tirole, qui fait du dirigeant non un entrepreneur mais un polichinelle dont les actionnaires tirent les ficelles.

La "responsabilité sociale et environnementale" ne suffit cependant pas à rendre compte de la relation de l'entreprise avec le monde de la nature physique, sociale et humaine.

Il est salubre, pour définir l'entreprise, de partir non des exigences "sociales et environnementales" ou autres, mais de de ce que l'entreprise fait. Or le fait est que son action puise des ressources dans la nature (au sens large ci-dessus), élabore des produits et émet des déchets. L'entreprise assure ainsi l'interface entre la nature, dont elle use les ressources et que ses déchets dégradent, et les besoins des consommateurs ou utilisateurs de ses produits.

dimanche 11 mars 2018

L’économie numérique et la statistique

Intervention au colloque du Conseil national de l’information statistique (CNIS), 7 mars 2018

La plupart d’entre nous ont du numérique une expérience acquise à domicile en surfant sur le Web, en commandant des livres chez Amazon, en consultant Google, en utilisant la messagerie. Ceux d’entre nous qui sont des économistes tirent les leçons de cette expérience en considérant l’économie des plates-formes, les marchés bifaces, etc. Par ailleurs les médias nous invitent tous à l’enthousiasme ou à l’inquiétude à propos des robots et de l’intelligence artificielle.

Pour bien comprendre ce qui se passe, il faut cependant dépasser cette expérience individuelle et considérer les effets du numérique dans les institutions, dans les entreprises.

Le système productif a été en effet transformé en profondeur. La symbiose de l’intelligence humaine et de l’intelligence artificielle a fait naître un nouvel individu, le « cerveau d’œuvre » auquel son « ordinateur » présente à chaque instant les documents, espaces de saisie et commandes qui répondent à sa situation.

Le numérique exige par ailleurs une synergie des cerveaux d’œuvre en vue de l’efficacité collective de l’entreprise. Cette synergie ne peut être obtenue que si le langage de l’entreprise est cohérent et si les volontés des individus sont animées par des intentions convergentes.

jeudi 22 février 2018

Prédation et prédateurs

Jean-Philippe Denis a consacré sur Xerfi Canal deux émissions à Prédation et prédateurs (Economica, 2008). L'une est courte (2 min 22 s), l'autre l'est un peu moins (10 min 42 s).

Voici la vidéo "courte" :



Et voici la vidéo "longue" :




*     *

Pour compléter le propos, je republie ci-dessous la vidéo et le texte de l'exposé diffusé sur Xerfi Canal le 6 avril 2011.

mardi 13 février 2018

Écologie et iconomie

Ce texte est un complément à « Comprendre l’iconomie ».

Jean-Marc Béguin m’a dit que la transition énergétique n'apparaissait pas dans les modèles iconomiques. Il s’interroge sur ma « probable dispute » avec Jean-Marc Jancovici.

Voici ce que je lui ai répondu :

Jancovici est un de mes meilleurs amis. Je respecte son courage et suis membre de l'association X-Environnement qu'il anime.

Je ne suis cependant pas entièrement d’accord avec son raisonnement, qui s'appuie sur la corrélation entre le PIB et la consommation d'énergie, dans laquelle la part de l'énergie d'origine fossile est peu compressible. Jancovici en déduit que la décroissance s'impose pour limiter le réchauffement climatique.

Je lui dis :
  1. qu'il extrapole une corrélation constatée dans l'économie mécanisée, alors que l'économie s'est informatisée ;
  2. que la croissance en volume, caractéristique de l'économie mécanisée et mesurée par le PIB, fait place dans l'économie informatisée à une croissance en qualité avec la différenciation des produits qu'implique la concurrence monopolistique ;
  3. que l'économie informatisée exploite une ressource naturelle inépuisable, le cerveau humain, que l'économie mécanisée avait laissée en jachère ;
  4. qu'il en résulte une transformation du rapport avec la nature que les écologistes devraient considérer.
Jancovici répond en substance :
  1. que les ordinateurs consomment de l'énergie (c'est vrai mais cette réponse est trop courte : il faudrait un bilan des effets de l'informatisation sur l'énergie) ;
  2. que l'informatique est gourmande en terres rares et autres ressources minérales limitées (c'est vrai, mais il faudrait un raisonnement incluant les évolutions possibles de la technique et des produits).

dimanche 11 février 2018

Bienvenue aux Ukrainiens et aux Russes !

Les statistiques montrent que volle.com est de plus en plus souvent consulté depuis l'Ukraine et la Russie.

La semaine dernière les consultations de ces deux pays ont été plus nombreuses que celles venant de France, auparavant majoritaires.

volle.com souhaite amicalement la bienvenue à ces nouveaux lecteurs, et espère que ce qu'il publie pourra leur être utile.

lundi 5 février 2018

Ingénierie et iconomie

Ce texte conclut la série « Comprendre l’iconomie »

L’ingénierie de l’entreprise numérique conjugue donc une ingénierie proprement informatique, celle du « système d’information » et des automatismes, avec l’ingénierie physique qui s’applique aux matériaux que la production transforme1. Il faut leur ajouter une « ingénierie d’affaires » car pour limiter les risques la production est le fait de plusieurs entreprises partenaires.

L’interface avec le système d’information doit présenter à chaque agent, à chaque instant, les documents et logiciels qui lui permettent d’agir face à la situation où il se trouve soit en donnant un avis, soit en lançant une action : ainsi se concrétise dans l’action la symbiose du cerveau humain et de la ressource informatique. Le couple qu’ils forment tire parti de la puissance des processeurs et de la richesse de la mémoire informatique pour obtenir une performance auparavant impossible.

Le partage du travail entre l’être humain et l’automate doit être défini selon ce que chacun des deux sait faire mieux que l’autre : à l’automate le travail répétitif, qu’il exécute avec rapidité et fiabilité ; à l’être humain les tâches qui exigent du discernement devant des cas particuliers complexes, de l’initiative devant l’imprévu, du jugement, de l’empathie, etc.

L’ingénierie de la matière (conception et construction des avions, automobiles, navires, réseaux, logistique, etc.) est soumise aux contraintes du rapport avec la nature physique tout en étant pénétrée par l’informatique : logiciels de simulation pour la conception des produits, automatisation et informatique embarquée pour leur fonctionnement. La physique des choses s’entrelace ainsi, de façon intime, avec la logique de la programmation et la physique des processeurs, mémoires et réseaux informatiques.

Pour pouvoir concevoir de tels systèmes, l’ingénierie a recours à des « modèles en couches » qui articulent diverses logiques usant chacune d’un protocole qui lui est propre, et communiquant entre elles par des interfaces.

La synergie des cerveaux d’œuvre mobilise les couches de l’ingénierie du système d’information2 : ingénierie sémantique pour le partage des concepts, ingénierie du processus de production pour l’organisation de la succession des tâches, ingénierie du contrôle pour la supervision de la production, ingénierie stratégique pour la relation entre l’informatisation et les priorités de l’entreprise, ingénierie d’affaires pour la formation et l’interopérabilité des partenariats.

Outre les entreprises, l’ingénierie concerne les nations. La concurrence monopolistique s’exerce en effet aussi à leur niveau selon un jeu stratégique qui interdit la naïveté : dans la « guerre économique » en cours chaque nation doit savoir tirer parti de l’informatisation pour conforter la qualité de ses produits sur le marché mondial et équilibrer sa balance des paiements.

Il ne suffit pas de s’émerveiller devant les start-ups, ni de suivre à répétition la mode qui enfle une bulle autour d’une technique, puis d’une autre.

Des infrastructures doivent être développées, des compétences doivent être formées, la créativité doit être encouragée et le savoir-faire protégé. L’innovation transformant sans cesse le monde, la politique économique ne peut pas se borner aux prescriptions du libre échange des produits et des capitaux3 : des positions devant être prises et maintenues dans les techniques fondamentales, l’État doit savoir défendre certaines entreprises comme si elles étaient autant de forteresses.
____
1 Jean-Pierre Meinadier, Le métier d’intégration de système, Hermès, 2002.
2 Michel Volle, « Système d’information», Encyclopédie des techniques de l’ingénieur, 2010.
3 Friedrich List, Das nationale System der politischen Ökonomie, 1841.

Management et iconomie

Ce texte fait partie de la série « Comprendre l’iconomie »

Il n’est pas possible d’organiser ni de gérer le cerveau comme dans l’économie mécanisée1. L’entreprise numérique délègue en effet des responsabilités au cerveau d’œuvre : aux concepteurs, qui font face à la nature physique ainsi qu’aux besoins qu’il s’agit d’anticiper ; aux personnes de la première ligne, qui produisent les services face aux clients.

L’entreprise numérique est un être psychosociologique car le cerveau humain ne peut être efficace que s’il se sait libre de penser, d’imaginer, de s’exprimer. L’entreprise doit donc déléguer à ses agents, contrairement aux principes de l’organisation hiérarchique, une légitimité (droit à la parole, droit à l’erreur) qui réponde aux responsabilités dont elle les charge.

Tandis que le cerveau d’œuvre travaille en symbiose avec la ressource informatique, qu’il perçoit à travers l’interface que lui offre le système d’information, l’efficacité de l’entreprise repose aussi sur la synergie des actions individuelles.

Avec la main d’œuvre, à qui l’entreprise de l’économie mécanisée ne demandait que d’exécuter les tâches prescrites par un encadrement, cette synergie a pu résulter d’une définition hiérarchique des tâches orientée vers l’efficacité, puis imposée par une discipline.

Avec le cerveau d’œuvre la hiérarchie n’a plus le monopole de la réflexion : la synergie des compétences, condition nécessaire de la cohérence des actions et de leur efficacité d’ensemble, s’obtient par l’adhésion collective à une orientation commune, à des valeurs partagée. Le partage des valeurs est conditionné par l’exemplarité des entrepreneurs et des animateurs, un « story telling » devant susciter l’adhésion2.

La symbiose qui forme le cerveau d’œuvre, ainsi que la synergie des cerveaux d’œuvre, sont conditionnées par une ingénierie qui sache articuler la technique informatique à toutes les autres techniques qu’exige l’action productive.

À suivre : « Ingénierie et iconomie ».
____
1 Jean-Philippe Denis, Introduction au Hip-Hop Management, Éditions EMS, 2014.
2 Chez Criteo et Talan le management a été remplacé par une négociation sur les objectifs et un coaching. Dans les DAO (Decentralized Autonomous Organization) le rôle de l’équipe se limite au design d’un projet en espérant qu’une communauté y adhérera : l’investissement porte sur l'ingénierie du projet, financière par l’émission de tokens et organisationnelle par les interfaces de collaboration.

L’iconomie est une économie patrimoniale

Ce texte fait partie de la série « Comprendre l’iconomie »

Quand tout le coût de production se concentre dans le coût fixe initial, l’essentiel du travail est consacré à la formation d’un capital fixe : comme le flux du « travail vivant » est négligeable, le capital (« travail mort » accumulé) est le seul facteur de production.

L’économie numérique est donc hyper-capitalistique : le travail est principalement consacré à l’accumulation d’un patrimoine de l’entreprise1. La compétence du cerveau d’œuvre elle-même est un patrimoine personnel que chaque agent accumule et entretient.

Le caractère hyper-capitalistique de l’économie a des conséquences. L’économie numérique est celle du risque maximum parce que l’essentiel du coût de production est dépensé avant que le produit ne soit mis sur le marché. D’autre part cette économie est exposée à un risque de prédation, car rien n’est plus rentable pour un prédateur que de s’emparer d’un patrimoine mal protégé. Ce risque est aggravé par les armes qu’offre l’informatique : sa puissance et sa discrétion facilitent l’abus de biens sociaux, la fraude fiscale, la corruption et le blanchiment.

En l’attente des recettes qu’apportera la vente de son produit l’entreprise doit financer le coût fixe : l’accès au crédit, aux fonds propres ou quasi-fonds propres est donc une nécessité vitale. Le cycle économique sera marqué, de façon plus forte encore qu’à d’autres époques, par la succession des épisodes d’endettement et de désendettement, couplée à la succession des générations2.

L’analyse de ce phénomène, associée à celle de la dynamique de l’informatisation, permet d’anticiper comme l’a fait Pierre Olivier Beffy l’évolution de l’économie numérique dans les prochaines décennies.

À suivre : « Management et iconomie ».
____
1 Pierre Olivier Beffy, Talkin’ ‘bout 20 generations, Exane Paribas, 2017.
2 William Strauss et Neil Howe, The Fourth Turning, Broadway Books, 1997.

La nature et l’iconomie

Ce texte fait partie de la série « Comprendre l’iconomie »

L’informatisation a fait entrer l’économie dans le système technique que Bertrand Gille a nommé « système technique contemporain1 ». Une évidence s’impose : la relation de l’entreprise avec la nature n’est plus ce qu’elle était avant l’informatisation. Si l’on nomme « nature » l’ensemble des ressources et obstacles que rencontre l’action, on peut dire que la nature a changé.

C’est là le fait fondamental sur lequel s’appuient notre analyse de l’économie numérique, puis le modèle de l’iconomie. Regardons ce qui se passe : chacun des agents d’une entreprise est assisté par un ordinateur, interface vers une ressource informatique mondiale composée de documents, logiciels, mémoires et processeurs, et dotée d’ubiquité grâce à l’Internet.

L’ubiquité de la ressource informatique a supprimé nombre des effets de la distance géographique : celle-ci n’existe pas sur l’Internet et ses effets sur le transport des biens ont été pratiquement annulés par la logistique des containers, elle-même informatisée.

La relation de l’entreprise avec la matière est par ailleurs transformée par l’automatisation des tâches répétitives : des robots s’activent dans les usines, le pilotage des avions est assisté par un pilote automatique, les tâches intellectuelles sont assistées par des moteurs de recherche et des « intelligences artificielles » (aides au diagnostic, traducteurs automatiques, assistants personnels, etc.) . Bénéficiant de la puissance des processeurs et des mémoires, cette automatisation permet des actions qui étaient impossibles avant l’informatisation.

Les tâches répétitives étant automatisées, la main d’œuvre qui occupait autrefois la part essentielle de l’emploi n’a plus de raison d’être : elle est remplacée par le cerveau d’œuvre car l’entreprise demande à l’agent qui travaille devant son ordinateur d’user de discernement et de faire preuve d’initiative. Le cerveau des agents, que la main d’œuvre avait laissée en jachère, est contrairement à l’énergie d’origine fossile une ressource naturelle inépuisable car renouvelée à chaque génération.

La conception des produits, l’ingénierie de leur production et, notamment, la conception et la programmation des automates, exigent une forte dépense : la fonction de coût des entreprises comporte donc un « coût fixe » élevé et par ailleurs le coût marginal est faible puisque la production est automatisée.

Outre la conception du produit le cerveau d’œuvre doit assumer les services que le produit comporte car chaque produit est un assemblage de biens et de services (conseil avant-vente, financement d’un prêt, formule tarifaire, information, maintenance, dépannage, replacement et recyclage en fin de durée de vie). Dans l’économie numérique l’essentiel de l’emploi se trouve donc d’une part dans la conception, d’autre part dans les services. Le coût de production des services est un coût de dimensionnement, autre type de coût fixe qui s’additionne au coût de conception.

Dès lors la fonction de production est à rendement d’échelle croissant : il n’est plus possible de vendre au coût marginal, car cela ne permettrait pas de rémunérer le coût fixe. Ce fait renverse une des hypothèses sur lesquelles s’appuie la théorie néo-classique de l’équilibre général2 : la physique de la production informatisée contraint à renoncer au modèle qui pouvait convenir à l’économie mécanisée, celui où l’équilibre général s’appuie sur le régime de la concurrence parfaite.

Comme le rendement d’échelle est croissant, on démontre que chaque secteur de l’économie numérique obéit soit au régime du monopole naturel, soit à celui de la concurrence monopolistique. La concurrence monopolistique s’établit dans les secteurs dont le produit est susceptible d’une différentiation qualitative, c’est-à-dire en fait dans la plupart des secteurs. Cette différenciation concerne les biens mais aussi et davantage les services que le produit comporte.

C'est un résultat fondamental. Il ne découle pas d’une préférence ni d’un choix idéologique, mais de la prise en compte de la réalité physique de la production.

Sous le régime de la concurrence monopolistique la stratégie de l’entreprise est de différencier son produit pour conquérir un monopole temporaire sur un segment des besoins mondiaux : cela provoque le flux d’innovation dont résulte une croissance qualitative et celle-ci n’a pas de limite car on ne peut pas assigner de limite aux besoins en termes de qualité3.

Nous avons tiré les conséquences physiques et pratiques de l’informatisation de l’action productive, nous en avons déduit quelques conséquences économiques, mais il faut aller plus loin.

À suivre : « L’iconomie est une économie patrimoniale ».
____
1 Bertrand Gille, Histoire des techniques, Gallimard, coll. La Pléiade, 1978.
2 « On ne peut éviter le naufrage de la théorie de l'équilibre général qu'en supposant que pour la plupart des entreprises le régime du marché ne s'écarte pas beaucoup de la concurrence parfaite et que les prix ne s'écartent pas beaucoup du coût marginal de production en niveau comme en évolution » (John Hicks, Value and Capital, Oxford University Press, 1939, p. 84).
3 Nombreux sont cependant ceux qui voient encore dans la concurrence parfaite la recette unique de l’efficacité : dès qu’un nouveau produit est annoncé la commission européenne cherche à lui susciter des concurrents, ce qui décourage l’innovation (témoignage de Fabrice Tocco et Laurent Lafaye, cofondateurs de Dawex, lors de la réunion de l’institut de l’iconomie le 18 décembre 2017).

Comprendre l’iconomie (série)

Cette série a pour but de proposer une vue d’ensemble des réflexions de l’institut de l’iconomie sur l’iconomie.

Pour pouvoir comprendre l’économie numérique il faut adopter le point de vue selon lequel l’entreprise est, parmi les institutions, celle dont la mission est d’assurer l’interface entre la nature et la société : elle puise dans la nature des ressources que son action transforme en produits afin de procurer le bien-être matériel à la population.



Ce point de vue n’est pas celui des juristes, qui refusent de voir dans l’entreprise une institution, ni celui des capitalistes qui la considèrent comme une source de profit, ni celui des socialistes qui l’accusent d’exploiter la force de travail tout en lui demandant de créer des emplois. C’est plutôt celui des physiciens pour qui seules importent l’action et ses conséquences. Ce point de vue, très ample, permet de se libérer des idées acquises avant l’informatisation.

Je propose au lecteur de l’adopter, fût-ce à titre d’exercice et pour la durée de la lecture, et vais tenter de déployer sa fécondité.

*     *

L’iconomie est la représentation, ou modèle, d’une économie numérique qui serait par hypothèse parvenue à la pleine efficacité. Pour construire ce modèle il faut retenir ce qui caractérise l’économie numérique. En retour ce modèle indique les conditions nécessaires de l’efficacité, ce qui permet de porter un diagnostic sur l’économie actuelle.

Notre représentation comporte les quatre parties présentées ci-dessous. La partie centrale décrit la transformation de la nature qu’a provoquée l’informatisation. Les trois autres parties en déploient les conséquences dans le patrimoine, le management et l’ingénierie.


À suivre : « La nature et l’iconomie ».

Retour aux classiques

Ce texte conclut la série « Petite histoire de la théorie économique »

Pour comprendre ce qu’ont fait les classiques (et les néo-classiques) il faut se mettre à leur place. L’économie antérieure à la mécanisation étant essentiellement agricole, la richesse était proportionnelle à la surface du territoire fertile qu’un pays ou une personne contrôlaient. Une classe guerrière de propriétaires fonciers, la noblesse, dominait la société. Elle cultivait l’honneur, qui exige de risquer sa vie dans des combats, et recherchait la gloire qui revient au vainqueur.

La mécanisation lui substituera la bourgeoisie comme classe dominante. Instruit, calculateur, méthodique et audacieux avec prudence, le bourgeois voudra s’enrichir mais il devra pour y parvenir maîtriser les ingénieries technique, commerciale, financière, organisationnelle, etc. : son activité mentale ne se réduira donc pas à la seule « recherche du profit ».

La doctrine néo-libérale

Ce texte fait partie de la série « Petite histoire de la théorie économique »

Une théorie se dégrade en doctrine lorsque ses résultats, détachés des hypothèses dont ils résultent et de la situation à laquelle elles répondent, sont affirmés comme des vérités inconditionnelles : la doctrine soumet la relation entre la pensée et l’existant à l’affirmation de certaines valeurs ou à une orientation politique.

Le néo-libéralisme est une doctrine car il affirme la vérité inconditionnelle de certains résultats de la théorie néo-classique. Il a pour origine un livre de Friedrich Hayek publié en 1944, The Road to Serfdom. Hayek y soutient la thèse selon laquelle le socialisme serait la « route de la servitude », la concentration des décisions par une planification centralisée conduisant selon lui inéluctablement à la dictature.

Alors que la pensée d’Hayek était subtile, la doctrine néo-libérale s’est simplifiée dans l’esprit de ses partisans à tel point que l’on peut la condenser en trois prescriptions censées répondre à tout :
  • concurrence parfaite ;
  • libre-échange ;
  • création de valeur pour l’actionnaire.
Cette doctrine fait l'apologie de l'individualisme qu’elle oppose à la planification soviétique. Si l’expérience a montré que cette dernière était inefficace sauf pour de « grands projets », l’interprétation individualiste du libéralisme est fallacieuse car elle ignore le rôle des institutions et en particulier de l’État.

Le néo-libéralisme a été diffusé par un réseau de think-tanks sous l’impulsion énergique d’Antony Fisher. Il a influencé la pensée d’un économiste comme Milton Friedman et l’enseignement dispensé dans certaines universités, notamment celle de Chicago. Il a influencé enfin les politiques menées par Ronald Reagan (1981-1989) et Margaret Thatcher (1979-1990).

On le rencontre encore dans les travaux des économistes qui réduisent, comme le fait Jean Tirole, l’entrepreneur au dirigeant « agent des actionnaires ». L’arsenal théorique qu’ils ont développé autour de la relation principal-agent (information dissymétrique, incitations, aléa moral, effet d’aubaine, antisélection, etc.) éclaire des situations particulières mais non l’entreprise ni l’entrepreneur en tant que tels1.

Le triomphe politique de la doctrine néo-libérale à la fin des années 1970 a été contemporain de l’inflexion de la croissance de l’économie mécanisée, accélérée par les « chocs pétroliers », ainsi que des débuts de l’informatisation de la société. Comme chacun des changements du système technique celui-ci a provoqué dans le monde de la pensée un désordre dont le succès du néo-libéralisme est l’un des symptômes.

L’individualisme poussé à l’extrême fait exploser l’entreprise sous la double pression du pouvoir des actionnaires, aussi extérieur que celui d’un Gosplan, et du marché interne qui, s’instaurant entre des « salariés-entrepreneurs », brise la cohérence de l’organisation. Il efface par ailleurs, selon un contresens sur la « main invisible » qu’a évoquée Adam Smith, la distinction entre l’action destructrice des prédateurs et la mission productive de l’entreprise, qu'il réduit à la « production d’argent » alors que « l’argent » n’est pas un produit, mais une ressource.

La théorie classique avait modélisé l’économie mécanisée et le régime du marché qui succédaient à l’économie agricole et au régime de la prédation. Cette dernière revient en force à partir des années 1980, tirant parti de la commodité et de la discrétion que procure l’informatique2 et encouragée par le néo-libéralisme : les profits du crime organisé et de la corruption sont blanchis, la fraude fiscale devenue légale s’épanouit sous le nom d’« optimisation », des dirigeants obtiennent des rémunérations extravagantes.

En réaction à ces phénomènes s’érige une doctrine contestataire qui prêche la « décroissance », encourage les rébellions et, tout comme le néo-libéralisme, ignore les institutions ou même les déteste au point de vouloir les détruire3.

Il est plus facile de croire en une doctrine que de comprendre une théorie, en outre cela procure aux croyants, moyennant le sacrifice de leur intelligence, les avantages sociologiques que confère l’adhésion à une secte. La doctrine néo-libérale forme ainsi un fonds d’évidences partagées dans les bureaux de Bercy et de l’Union européenne, la doctrine contestataire nourrit un fonds d’évidences contraires : les deux doctrines s’affrontent en un conflit aussi bavard que stérile.

À suivre : « Retour aux classiques ».
____
1 Jean Tirole, Économie du bien commun.
2 Michel Volle, Prédation et prédateurs, Economica, 2008.
3 Le succès de l’ouvrage du Comité invisible, L’insurrection qui vient (La Fabrique, 2007), illustre cette orientation.

La théorie néo-classique

Ce texte fait partie de la série « Petite histoire de la théorie économique »

Les classiques ont assimilé la valeur d’un produit à son coût de production ou, de façon plus précise, à la quantité de travail nécessaire pour l’élaborer : Karl Marx a bâti sa théorie de la plus-value et de l’exploitation de la force de travail sur cette définition, tout en constatant la différence entre « valeur d’échange » et « valeur d’usage ».

Léon Walras a tranché la question1 : la valeur d’un produit se manifeste, sur le marché, sous la forme du prix qui permet d’égaler la quantité offerte à la quantité demandée. Sa théorie est nommée « théorie de la valeur » et aussi « théorie marginaliste » en raison de l’importance qu’elle accorde au coût marginal de la production, ou encore « théorie néo-classique » car elle enrichit la théorie classique de façon décisive. La situation qu’elle considère est toujours celle de l’économie mécanisée : elle pose sur la nature des produits, le processus de production et la nature de l’entreprise les mêmes hypothèses que les classiques.

La théorie néo-classique permet de passer de l’« équilibre partiel » d’un marché particulier à l’équilibre général, dans lequel les prix sont déterminés de façon à équilibrer tous les marchés simultanément.

On démontre alors, moyennant une hypothèse raisonnable sur la forme que peut avoir la fonction de coût d’une entreprise, qu’un « optimum de Pareto » est atteint et que l’économie atteint un maximum d’efficacité si chaque marché obéit au régime de la concurrence parfaite et si le commerce international obéit au libre-échange. La portée de ce résultat est cependant conditionnée par les hypothèses qui sont posées au point de départ à la démonstration.

L’efficacité du libre-échange avait été démontrée par Ricardo en supposant données et constantes les ressources et techniques dont dispose chaque nation. Friedrich List a complété le modèle de Ricardo en considérant l’évolution des techniques2 : si une nation a pris de l’avance comme l’a fait la Grande-Bretagne au XIXe siècle, les autres nations (List pensait à l’Allemagne) doivent protéger leur industrie pendant le délai nécessaire pour qu’elles puissent rattraper leur retard.

La démonstration de l’efficacité de la concurrence parfaite s’appuie sur des hypothèses concernant la demande et la forme de la fonction de coût des entreprises :
  • le rendement d’échelle est croissant si le volume produit est faible et décroissant s’il est fort, de sorte qu’il existe une quantité pour laquelle le coût moyen est minimal ;
  • la demande étant très supérieure à cette quantité, l’offre ne peut l’équilibrer que si la création des entreprises est libre.

Ces hypothèses schématisent raisonnablement l’économie mécanisée, sauf quelques secteurs pour lesquels le rendement est croissant jusqu’à la quantité qui satisfait la demande. Ces secteurs obéissent au régime du monopole naturel, et il faut une régulation pour contraindre un monopole à contribuer à l’efficacité de l’économie.

Walras a démontré que les chemins de fer étaient un monopole naturel3. La théorie néo-classique n’est donc pas dogmatique : Walras était conscient de son caractère hypothétique. Il n’en sera pas de même pour tous ses successeurs.

À suivre : « La doctrine néo-libérale ».

____
1 Léon Walras, Théorie mathématique de la richesse sociale, 1883.
2 Friedrich List, Das nationale System der politischen Ökonomie, 1841.
3 Léon Walras, L’État et les chemins de fer, 1875.

Le libéralisme

Ce texte fait partie de la série « Petite histoire de la théorie économique »

La théorie classique va donc être libérale : la société industrielle a supprimé la rigidité des corporations et classes sociales de l’ancien régime, dont seuls quelques aventuriers avaient pu jusqu’alors s’affranchir à leurs risques et périls, et cela libère l’initiative des individus.

Dans l’usine cependant l’initiative appartient à l’entrepreneur, qui n’en délègue qu’une partie à ses collaborateurs immédiats. Les ouvriers, qui sont pourtant eux aussi des individus, doivent exécuter docilement les tâches qui leur sont prescrites : aucune initiative n’est attendue d’eux.

Le libéralisme est donc en fait une répartition de la légitimité (pouvoir de décision, droit à la parole et à l’écoute, droit à l’erreur) plus qu’une « libération de l’initiative individuelle ». Il s’oppose ainsi aux systèmes qui concentrent la légitimité dans une seule personne ou institution, dictature ou Gosplan. Il délimite en particulier les pouvoirs politiques : législatif, exécutif et judiciaire ne sont légitimes chacun que dans sa sphère propre.

La répartition de la légitimité est définie par la structure des institutions : chacune est dirigée par une personne qui est seule légitime pour exercer la fonction de commandement. Plus encore que les individus qui exercent temporairement cette fonction, les institutions (entreprises, pouvoirs politiques, services publics) sont donc les véritables acteurs du libéralisme.

La décentralisation des décisions qui en résulte permet à une société de répondre à la complexité du monde de la nature, dont les détails apparaissent d’autant mieux que la décision est prise au plus près des faits et du terrain : c’est là le point fort du libéralisme.

Ce n’est pas ainsi, certes, que l’on se le représente généralement. La plupart des penseurs répugnent à considérer « l’entre-deux, les institutions, entre l’individu et l’humanité1 ». Les complications de la structure institutionnelle leur sont étrangères, ainsi que la complexité psychosociologique de chaque institution et le conflit « absurde » (mais inévitable) entre sa mission et son organisation.

L’affirmation sommaire d’une « liberté individuelle » absolue se substitue alors, chez les plus dogmatiques des libéraux, à la conscience exacte de ce que sont les institutions et du rôle dévolu à chaque personne. Alors que l’entreprise est un îlot d’organisation plongé dans le marché, ceux qui invitent chaque salarié à « se comporter en entrepreneur » font exploser l’entreprise en y introduisant des relations marchandes : nous y reviendrons.

À suivre : « La théorie néo-classique ».

____
1 « Jean-Paul Sartre ne s'est jamais résigné à la vie sociale telle qu'il l'observait, telle qu'il la jugeait, indigne de l'idée qu'il se faisait de la destination humaine (...) Nous avions tous deux médité sur le choix que chacun fait de soi-même, une fois pour toutes, mais aussi avec la permanente liberté de se convertir. Il n'a jamais renoncé à l'espérance d'une sorte de conversion des hommes tous ensemble. Mais l'entre-deux, les institutions, entre l'individu et l'humanité, il ne l'a jamais pensé, intégré à son système » (Raymond Aron, Mémoires, Robert Laffont, 2010 p. 954).

Petite histoire de la théorie économique (série)

Je connais mon ignorance.
(Omar Khayyām)
Je présente dans cette série le résultat d’une méditation sur la théorie économique. Je ne prétends pas tout savoir, ni moins encore rivaliser avec les travaux des érudits : je soumets simplement mon point de vue à l’attention des lecteurs de bonne foi.

La théorie classique

La théorie économique est née en 1776 avec la publication de The Wealth of Nations par Adam Smith. Il y avait eu des réflexions économiques avant cette date, à commencer par celle d’Aristote, mais non une théorie. Le texte génial de Smith n’est que l’amorce d’une théorie, car il manque de cohérence, mais il contient en germe tout ce que d’autres mettront en forme par la suite.

La théorie proprement dite sera l’œuvre de David Ricardo, qui pose des hypothèses (ou « axiomes ») dont il tire les conséquences jusqu’au bout1. Comme toute théorie celle-ci est donc hypothétique : ses résultats ne seront pertinents pour l’action que dans les situations où ses axiomes sont vérifiés.

Smith et Ricardo sont les pères de la théorie dite classique. La situation à laquelle ils ont voulu répondre est celle créée par la mécanisation de la production, dont l’intuition de Smith a anticipé les conséquences.

Nous sommes en effet à la fin du XVIIIe siècle. La Grande-Bretagne amorce une transformation de son économie en s’appuyant sur la mécanisation et sur la « chimisation » qui l’accompagne. L’économie avait été jusqu’alors essentiellement agricole, la société étant dominée par une classe guerrière de propriétaires fonciers, la noblesse. Elle va devenir industrielle. L’agriculture ne sera pas supprimée : elle sera mécanisée (et « chimisée »).

L’équilibre économique du régime féodal s’était appuyé sur la prédation et la charité : tandis que la richesse se prenait à la pointe de l’épée, la crainte de l’enfer poussait à en redistribuer une part aux pauvres par le canal de l’Église.

La bourgeoisie s’était formée lentement au sein du régime féodal dans les « bourgs » (villes fortifiées). La mécanisation va lui permettre de s’emparer du pouvoir politique et de dominer la société industrielle. Elle va substituer à la prédation le marché où personne ne peut être contraint de vendre ou d’acheter. Elle va supprimer les péages et particularismes locaux qui s’opposaient à la liberté du commerce et à la diffusion des produits de l’industrie.

La théorie classique sera donc essentiellement une théorie de la production mécanisée et de l’échange marchand. Le ressort de l’entrepreneur est certes la recherche du profit, mais il faut qu’il possède les compétences nécessaires pour organiser la production et la commercialisation de ses produits.

Enfin la production et l’échange doivent être protégés contre la prédation2 : le vol ne pouvant pas être éradiqué, la prédation subsiste sans doute dans l’économie mécanisée mais elle n’est qu’une rémanence d’un passé révolu et la théorie peut négliger ce phénomène parasitaire.

À suivre : « Le libéralisme ».

____
1 David Ricardo, On the Principles of Political Economy and Taxation, 1817.
2 « Le commerce et les entreprises ne peuvent pas s’épanouir dans un État qui ne bénéficie pas d’une administration correcte de la justice, dans lequel les gens ne se sentent pas en sécurité dans la possession de leurs biens, dans lequel la loi ne soutient pas la confiance dans les contrats » (Adam Smith, An Inquiry into the Nature and Causes of the Wealth of Nations, Livre V, chapitre 3).

mardi 9 janvier 2018

L'Entreprise et l'Etat

Voici une vidéo enregistrée dans le cadre du séminaire « Métamorphoses des relations Etat/Entreprise » animé par Pierre Musso à l'Institut d'Etudes Avancées de Nantes :


Le texte écrit de ma contribution est intitulé « Anatomie de l'entreprise : pathologies et diagnostic ».

En cliquant sur le lien, vous pouvez voir d'autres vidéos enregistrées par des membres du séminaire.

dimanche 7 janvier 2018

Michael Wolff, Fire and Fury, Henry Holt and Co, 2018

Ce livre qui fait tant de bruit aux États-Unis, et que la Maison Blanche tente de faire interdire, a été mis en vente sur amazon.fr dès vendredi 5 janvier à 15 heures. On peut le télécharger immédiatement sur Kindle. Ceux qui commandent l’exemplaire sur papier devront attendre quelques jours.

Je l’ai dévoré. Ma femme, qui avait lu des commentaires dans la presse, m’a reproché de me complaire à la lecture des ragots. J’ai pu la contredire : ce livre est tout autre chose qu’une compilation de ragots.

Il décrit l’action de Donald Trump et de ses collaborateurs à la Maison Blanche, la diversité des orientations politiques et des caractères, le jeu des ambitions personnelles, enfin une vie quotidienne scandée par la succession des difficultés.

J’ai reconnu l’ambiance des cabinets ministériels et des équipes auprès des dirigeants, la compétition entre les collaborateurs pour s’attribuer un gain d’image en cas de succès ou se refiler le « chapeau » en cas d’échec. J’ai reconnu aussi le caractère des « hommes de pouvoir », êtres susceptibles, réactifs, dangereux et trop souvent puérils.

Wolff dit que Donald Trump n’a jamais eu l’intention de gagner l’élection présidentielle : il voulait seulement acquérir le surplus de célébrité que procure une campagne électorale et avait préparé ce qu’il dirait après avoir perdu : « It was stolen! ».

Mais il a gagné. Il le doit d’après Wolff à Steve Bannon, penseur extrême de l’extrême-droite américaine qui aurait donné à Trump les idées, phrases, mots et attitudes pour redresser une campagne mal engagée.