mardi 28 août 2018

volle.com a vingt ans !

volle.com a été créé le 28 août 1998. J'explique pourquoi dans Les origines de volle.com.

J'ai pour le composer utilisé FrontPage, outil commode mais qui ne permettait pas aux lecteurs de déposer des commentaires. Je l'ai donc fait migrer sur blogspot le 14 mars 2009.

La page http://www.volle.com/nouveau.htm contient une liste chronologique de mes textes, munie de liens qui permettent de les atteindre. On y trouve mes ouvrages, ainsi que mes cours à l'ENSPTT, à l'Ecole des Mines, à l'Université libre de Bruxelles, etc.

La liste des articles de http://www.volle.com qui ont eu le plus de lecteurs montre la diversité des thèmes que j'ai abordés :

lundi 6 août 2018

De l'organisation hiérarchique à l'organisation communicante

Dans l’organisation hiérarchique chaque personne n’a en principe à connaître que son supérieur et ses subordonnés immédiats, toute autre communication étant proscrite.

L'un des processus de gestion d'une entreprise connaissait des incidents répétés. Le directeur responsable, que je nommerai M. Dupont, ne comprenait pas ce qui se passait. Lors d'une réunion à la DSI un informaticien « de base », que je nommerai M. Durand, m'explique ce qui se passe avec une parfaite clarté. Je lui dis « il faudrait que vous en parliez avec M. Dupont », et j'ai la surprise de le voir blêmir.

Le lendemain je rencontre le DG qui me dit, d'un air sévère et contrarié : « j'interdis à M. Dupont de parler à M. Durand » : j'avais sans le savoir violé le principe de l'organisation hiérarchique.

Les métiers ne communiquent alors que par leur sommet, à l’occasion de réunions où les responsables se rencontrent : l’entreprise est « organisée en silos ». Chaque silo est de surcroît divisé en étages étanches car un directeur ne doit pas communiquer directement avec un agent opérationnel de sa direction, et moins encore avec un agent d’une autre direction : cela court-circuiterait la chaîne des responsabilités.

L’organisation hiérarchique rassemble ainsi malencontreusement deux dimensions de la légitimité : le pouvoir de décision, le droit de communiquer.

1) La fonction de commandement concentre dans une personne physique, le directeur, la légitimité des décisions dites « stratégiques » et le droit de signer les contrats qui engagent la « personne morale » qu’il dirige : cette fonction est nécessaire dans l’économie numérique comme elle l’a été dans l’économie antérieure.

La réflexion de ce stratège embrasse toutes les dimensions de l’entité qu’il dirige : elle est périscopique. Il écoute des experts dont la réflexion, plus étroite, l’informe sur l’état des techniques, du marché, de la réglementation, etc.

À chacun son rôle : l’expert informe, le stratège décide.

2) Interdire la communication hors de la relation hiérarchique directe a pu procurer simplicité et efficacité au fonctionnement quotidien lorsque la situation était stable, sans innovations et sans surprises : une fois définies les responsabilités et les procédures du travail, l’attention pouvait en effet se focaliser sur l’exécution des tâches.

Dans l’économie numérique les innovations abondent et les surprises sont fréquentes : les « chefs de projet » qui conçoivent de nouveaux produits découvrent chemin faisant des obstacles et possibilités imprévisibles ; les agents de la première ligne rencontrent la diversité des besoins des clients, ainsi que des incidents dans l’utilisation des produits ; des recherches font apparaître de nouveaux procédés, l’état de l’art évolue, etc.

samedi 4 août 2018

Un peu de lecture pendant les vacances

Avez-vous lu Saint-Simon ? Je parle de Louis de Rouvroy, duc de Saint-Simon (1675-1755), et non de Claude-Henri de Rouvroy, comte de Saint-Simon (1760-1825) auquel nous devons le « saint-simonisme ».

Le duc de Saint-Simon a laissé des Mémoires qui occupent huit volumes dans la collection de La Pléiade. S’y ajoute un neuvième volume contenant d’autres écrits. J’ai longtemps reniflé cette forteresse, lisant de petits bouts, rebuté par certains passages, attiré par d’autres. Finalement j’ai tout lu puis tout relu en y prenant du plaisir.

Cette lecture inflige à l’honnête homme d’aujourd’hui un dépaysement qui le déroute. Pour pouvoir supporter ce dépaysement il faut avoir compris à qui l’on a affaire.

La France est alors une monarchie héréditaire selon la règle de la « primogéniture des mâles », qui évite au pays des guerres de succession et s’applique aussi à la transmission des dignités nobiliaires (avec des exceptions car il existe des « duchés femelles »). Saint-Simon est duc et pair, la plus haute dignité après les princes du sang.

Ces dignités sont purement protocolaires : elles déterminent qui participe à certaines cérémonies, et dans quel rang, qui doit franchir le premier une porte, qui est présent au coucher du Roi, etc. Ces vétilles font l’objet d’une attention d’autant plus minutieuse que des réalités palpables leur sont attachées : des gouvernements de provinces, des commandements dans l’armée du Roi, des pensions, des mariages prestigieux ou, à défaut, rémunérateurs.

Saint-Simon classe donc les personnes selon deux échelles différentes : l’une est celle des rangs selon laquelle une personne est « quelque chose » ou « rien », l’autre est celle des qualités individuelles.

Il se peut qu’un duc soit un imbécile, un voleur, un lâche : il n’en occupera pas moins son rang protocolaire, tout en étant méprisé en tant qu’individu. Un « homme de rien » peut posséder les vertus que Saint-Simon respecte : la droiture, l’honnêteté, la générosité, le courage militaire, etc. : il n’aura aucune place dans le protocole, mais si ses vertus sont reconnues par le Roi il pourra avoir d’importantes responsabilités.

La société contemporaine connaît d’autres aristocraties – celles de la richesse, du diplôme, de la notoriété médiatique, de la fonction politique, etc. – et moyennant une transposition nous pouvons donc reconnaître des choses familières dans les situations que Saint-Simon décrit et en tirer des leçons utiles.

Le style de Saint-Simon est un autre obstacle à la lecture. Il écrit à la diable, sans se relire, sans prétendre être un écrivain, son vocabulaire est parfois archaïque, il bouscule la syntaxe. Mais une fois que l’on s’y est habitué son écriture a un charme fou : elle est dense, rapide, allusive, mordante et souvent féroce. Saint-Simon est un observateur passionné, tout œil, tout oreille : il transcrit la vie de la Cour où des ambitions s’affrontent, où se jouent des tours pendables, où l’on « pense mourir de rire » pour une plaisanterie, où l’on se suicide de désespoir.

Le Roi, majestueux avec naturel, est un homme très sensible : il rit et pleure souvent. Saint-Simon nous le montre dans sa grandeur et dans ses petitesses.

On trouve aisément les textes de Saint-Simon en faisant une recherche sur le site rouvroy.medusis.com, commode pour le copier-coller. Certains sont comme de petits romans, d’autres sont des portraits tellement vivants que l’on croit voir la personne sortir de la page.

J’entame aujourd’hui la publication d’une petite série. J’espère que cela donnera envie de faire un tour chez Saint-Simon à ceux de mes lecteurs qui n’y sont jamais allés. Lorsque ma relecture progressera (j’en suis au volume 2) je publierai d’autres extraits.

Vauban et Puységur

Madame Panache et la reine du Danemark

Un tour du chevalier de Coislin

Watteville : une vie d’aventures

Silly : ambitions et catastrophe

Rose et Duras : le Roi rit

Portrait de la princesse des Ursins

Watteville : une vie d'aventures

Ce texte fait partie de la série "Un peu de lecture pendant les vacances"

Extrait des Mémoires de Saint-Simon, vol. 2, p. 153-156.

(La vie de Jean de Watteville (1613-1702) fait penser à l'Histoire de ma vie de Casanova : cette époque ignorait la sensiblerie des romantiques comme la political correctness d'aujourd'hui.)

Les Watteville sont des gens de qualité de Franche-Comté. Un de leurs cadets se fit chartreux de bonne heure, et après sa profession fut ordonné prêtre. Il avait beaucoup d'esprit, mais un esprit libre, impétueux, qui s'impatienta bientôt du joug qu'il avait pris. Incapable de demeurer plus longtemps soumis à de si gênantes observances, il songea à s'en affranchir. Il trouva moyen d'avoir des habits séculiers, de l'argent, des pistolets, et un cheval à peu de distance. Tout cela peut-être n'avait pu se pratiquer sans donner quelque soupçon. Son prieur en eut, et avec un passe-partout va ouvrir sa cellule, et le trouve en habit séculier sur une échelle, qui allait sauter les murs. Voilà le prieur à crier ; l'autre, sans s'émouvoir, le tue d'un coup de pistolet, et se sauve. À deux ou trois journées de là, il s'arrête pour dîner à un méchant cabaret seul dans la campagne, parce qu'il évitait tant qu'il pouvait de s'arrêter dans des lieux habités, met pied à terre, demande ce qu'il y a au logis. L'hôte lui répond : « Un gigot et un chapon. — Bon, répond mon défroqué, mettez-les à la broche. » L'hôte veut lui remontrer que c'est trop des deux pour lui seul, et qu'il n'a que cela pour tout chez lui. Le moine se fâche et dit qu'en payant c'est bien le moins d'avoir ce qu'on veut, et qu'il a assez bon appétit pour tout manger. L'hôte n'ose répliquer et embroche. Comme ce rôti s'en allait cuit, arrive un autre homme à cheval, seul aussi, pour dîner dans ce cabaret. Il en demande, il trouve qu'il n'y a quoi que ce soit que ce qu'il voit prêt à être tiré de la broche. Il demande combien ils sont là-dessus, et se trouve bien étonné que ce soit pour un seul homme. Il propose en payant d'en manger sa part, et est encore plus surpris de la réponse de l'hôte, qui l'assure qu'il en doute à l'air de celui qui a commandé le dîner. Là-dessus le voyageur monte, parle civilement à Watteville, et le prie de trouver bon que, puisqu'il n'y a rien dans le logis que ce qu'il a retenu, il puisse, en payant, dîner avec lui. Watteville n'y veut pas consentir ; dispute ; elle s'échauffe ; bref, le moine en use comme avec son prieur, et tue son homme d'un coup de pistolet. Il descend après tranquillement, et au milieu de l'effroi de l'hôte et de l'hôtellerie, se fait servir le gigot et le chapon, les mange l'un et l'autre jusqu'aux os, paye, remonte à cheval et tire pays.

Silly : ambitions et catastrophe

Ce texte fait partie de la série "Un peu de lecture pendant les vacances"

Extrait des Mémoires de Saint-Simon, vol. 2, p. 485-490.

Silly, du nom de Vipart, était un gentilhomme de Normandie des plus minces qu'il y eût entre Lisieux et Séez, et en biens et en naissance. C'était un grand garçon, parfaitement bien fait, avec un visage agréable et mâle, infiniment d'esprit, et l'esprit extrêmement orné ; une grande valeur et de grandes parties pour la guerre ; naturellement éloquent avec force et agrément ; d'ailleurs d'une conversation très aimable ; une ambition effrénée, avec un dépouillement entier de tout ce qui la pouvait contraindre, ce qui faisait un homme extrêmement dangereux, mais fort adroit à le cacher, appliqué au dernier point à s'instruire, et ajustant tous ses commerces, et jusqu'à ses plaisirs, à ses vues de fortune. Il joignait les grâces à un air de simplicité qui ne put se soutenir bien longtemps, et qui, à mesure qu'il crût en espérance et en moyens, se tourna en audace. Il se lia tant qu'il put avec ce qu'il y avait de plus estimé dans les armées, et avec la plus brillante compagnie de la cour. Son esprit, son savoir qui n'avait rien de pédant, sa valeur, ses manières plurent à M. le duc d'Orléans. Il s'insinua dans ses parties, mais avec mesure, de peur du Roi, et assez pour plaire au prince, qui lui donna son régiment d'infanterie. Un hasard le fit brigadier longtemps avant son rang, et conséquemment lieutenant général de fort bonne heure.

Puységur et Vauban

Ce texte fait partie de la série "Un peu de lecture pendant les vacances"

Saint-Simon savait reconnaître lorsqu'il les rencontrait la grandeur, la générosité et la bonté, qualités rares alors comme aujourd’hui : en témoigne ce qu'il a écrit sur Puységur (vol. 2, p. 397) et sur Vauban (vol. 2, p. 299).

Puységur

C'était un simple gentilhomme de Soissonnais, mais de très bonne et ancienne noblesse, du père duquel il y a d'excellents Mémoires imprimés, et qui était pour aller fort loin à la guerre et même dans les affaires. Celui-ci avait percé le régiment du Roi infanterie jusqu'à en devenir lieutenant-colonel ; le Roi, qui distinguait ce régiment sur toutes ses autres troupes, et qui s'en mêlait immédiatement comme un colonel particulier, avait connu Puységur par là. Il avait été l'âme de tout ce que M. de Luxembourg avait fait de beau en ses dernières campagnes en Flandre, où il était maréchal des logis de l'armée, dont il était le chef et le maître pour tous les détails de marches, de campements, de fourrages, de vivres, et très ordinairement de plans. M. de Luxembourg se reposait de tout sur lui avec une confiance entière, à laquelle Puységur répondit toujours avec une capacité supérieure, une activité et une vigilance surprenante, et une modestie et une simplicité qui ne se démentit jamais dans aucun temps de sa vie ni dans aucun emploi. Elle ne l'empêcha pourtant, par aucune considération que ce pût être, de dire la vérité tout haut, et au Roi qui l'estimait fort et qui l'entretenait souvent tête à tête, et quelquefois chez Mme de Maintenon, et il sut très bien résister au maréchal de Villeroy et à M. de Vendôme, malgré toute leur faveur, et montrer qu'il avait raison. Le Roi lui fit quitter sa lieutenance colonelle pour s'en servir plus utilement et plus en grand. À la fin il est devenu maréchal de France avec l'applaudissement public, malgré le ministre qui le fit, et qui, après une longue résistance, n'osa se commettre au cri public et au déshonneur qu'il aurait fait au bâton, s'il ne le lui avait pas donné, et par le bâton il le fit après chevalier de l'ordre avec les mêmes délais et la même répugnance. À la valeur, aux talents et à l'application dans toutes les parties militaires, Puységur joignit toujours une grande netteté de mains, une grande équité à rendre justice par ses témoignages, un cœur et un esprit citoyen qui le conduisit toujours uniquement et très souvent au mépris et au danger de sa fortune avec une fermeté dans les occasions qui la demandèrent souvent qui ne faiblit jamais, et qui jamais aussi ne le fit sortir de sa place. 

(Nota Bene : Pour comprendre Saint-Simon il faut le traduire dans notre langue. « Netteté des mains » veut dire que Puységur n'est, contrairement à la plupart des généraux, ni un voleur ni un pillard  ; « équité à rendre justice par ses témoignages » veut dire qu'il ne s'attribuait pas les mérites ni la gloire qui appartenaient à d'autres  ; « citoyen » doit s'entendre au sens étymologique : « celui qui agit pour le bien de la Cité », pour ce que nous nommerions aujourd'hui « le bien commun ».)

Vauban

Vauban s'appelait Leprêtre, petit gentilhomme de Bourgogne tout au plus, mais peut-être le plus honnête homme et le plus vertueux de son siècle, et avec la plus grande réputation du plus savant homme dans l'art des sièges et de la fortification, le plus simple, le plus vrai et le plus modeste. C'était un homme de médiocre taille, assez trapu, qui, avait fort l'air de guerre, mais en même temps un extérieur rustre et grossier pour ne pas dire brutal et féroce. Il n'était rien moins. Jamais homme plus doux, plus compatissant, plus obligeant, mais respectueux, sans nulle politesse, et le plus avare ménager de la vie des hommes, avec une valeur qui prenait tout sur soi et donnait tout aux autres. Il est inconcevable qu'avec tant de droiture et de franchise, incapable de se prêter à rien de faux ni de mauvais, il ait pu gagner au point qu'il fit l'amitié et la confiance de Louvois et du Roi.

Ce prince s'était ouvert à lui un an auparavant de la volonté qu'il avait de le faire maréchal de France. Vauban l'avait supplié de faire réflexion que cette dignité n'était point faite pour un homme de son état, qui ne pouvait jamais commander ses armées, et qui les jetterait dans l'embarras si, faisant un siège, le général se trouvait moins ancien maréchal de France que lui. Un refus si généreux, appuyé de raisons que la seule vertu fournissait, augmenta encore le désir du Roi de la couronner.

Vauban avait fait cinquante-trois sièges en chef, dont une vingtaine en présence du Roi, qui crut se faire maréchal de France soi-même, et honorer ses propres lauriers en donnant le bâton à Vauban. Il le reçut avec la même modestie qu'il avait marqué de désintéressement. Tout applaudit à ce comble d'honneur, où aucun autre de ce genre n'était parvenu avant lui et n'est arrivé depuis.

Un tour du chevalier de Coislin

Ce texte fait partie de la série "Un peu de lecture pendant les vacances"

Extrait des Mémoires de Saint-Simon, vol. 1, p. 596.

(Dans ce petit texte Saint-Simon cède au penchant pour la scatologie qui était courant à son époque)

Le duc de Coislin était un très petit homme sans mine, mais l'honneur, la vertu, la probité même et la valeur même, qui, avec de l'esprit, était un répertoire exact et fidèle avec lequel il y avait infiniment et très curieusement à apprendre, d'une politesse si excessive qu'elle désolait, mais qui laissait place entière à la dignité. On ne tarirait point sur ses civilités outrées (...).

Son frère, le chevalier de Coislin, rustre, cynique et chagrin, tout opposé à lui, se vengea bien un jour de l'ennui de ses compliments. Les trois frères, avec un quatrième de leurs amis, étaient à un voyage du Roi. À chaque logis les compliments ne finissaient point, et le chevalier s'en désespérait. Il se trouva à une couchée une hôtesse de bel air et jolie, chez qui ils furent marqués. La maison bien meublée, et la chambre d'une grande propreté. Grands compliments en arrivant, plus encore en partant. M. de Coislin alla voir son hôtesse dans la chambre où elle s'était mise. Ils crurent qu'ils ne partiraient point. Enfin les voilà en carrosse et le chevalier de Coislin beaucoup moins impatient qu'à son ordinaire. Ses frères crurent que la gentillesse de l'hôtesse et l'agrément du gîte lui avaient pour cette fois adouci les mœurs. À trois lieues de là et qu'il pleuvait bien fort, voilà tout à coup le chevalier de Coislin qui se met à respirer au large et à rire. La compagnie, qui n'était pas accoutumée à sa belle humeur, demande à qui il en a  ; lui à rire encore plus fort. À la fin il déclare à son frère qu'au désespoir de tous ses compliments à tous les gîtes, et poussé à bout par ceux du dernier, il s'était donné la satisfaction de se bien venger, et que, pendant qu'il était chez leur hôtesse, il s'en était allé dans la chambre où son frère avait couché et y avait tout au beau milieu poussé une magnifique selle, qui l'avait d'autant plus soulagé qu'on ne pouvait douter dans la maison qu'elle ne fût de celui qui avait occupé cette chambre. Voilà le duc de Coislin outré de colère, les autres morts de rire. Mais le duc furieux, après avoir dit tout ce que le désespoir peut inspirer, crie au cocher d'arrêter, et au valet de chambre d'approcher, veut monter son cheval et retourner à l'hôtesse se laver du forfait ou accuser et déceler le coupable. Ils virent longtemps l'heure qu'ils ne pourraient l'empêcher, et il en fut plusieurs jours tout à fait mal avec son frère.

Portrait de la princesse des Ursins

Ce texte fait partie de la série "Un peu de lecture pendant les vacances"

Extrait des Mémoires de Saint-Simon, vol. 2, p. 52-53.

C'était une femme plutôt grande que petite, brune avec des yeux bleus qui disaient sans cesse tout ce qui lui plaisait, avec une taille parfaite, une belle gorge, et un visage qui, sans beauté, était charmant ; l'air extrêmement noble, quelque chose de majestueux en tout son maintien, et des grâces si naturelles et si continuelles en tout, jusque dans les choses les plus petites et les plus indifférentes, que je n'ai jamais vu personne en approcher, soit dans le corps, soit dans l'esprit, dont elle avait infiniment et de toutes les sortes ; flatteuse, caressante, insinuante, mesurée, voulant plaire pour plaire, et avec des charmes dont il n'était pas possible de se défendre, quand elle voulait gagner et séduire ; avec cela un air qui avec de la grandeur attirait au lieu d'effaroucher, une conversation délicieuse, intarissable et d'ailleurs fort amusante par tout ce qu'elle avait vu et connu de pays et de personnes, une voix et un parler extrêmement agréables, avec un air de douceur ; elle avait aussi beaucoup lu, et elle était personne à beaucoup de réflexion. Un grand choix des meilleures compagnies, un grand usage de les tenir, et même une cour, une grande politesse, mais avec une grande distinction, et surtout une grande attention à ne s'avancer qu'avec dignité et discrétion. D'ailleurs la personne du monde la plus propre à l'intrigue, et qui y avait passé sa vie à Rome par son goût ; beaucoup d'ambition, mais de ces ambitions vastes, fort au-dessus de son sexe, et de l'ambition ordinaire des hommes, et un désir pareil d'être et de gouverner.

Rose et Duras : le Roi rit

Ce texte fait partie de la série "Un peu de lecture pendant les vacances"

Extrait des Mémoires de Saint-Simon, vol. 1, p. 806.

(Ce petit récit contient des exemples du vocabulaire énergique et succinct de Saint-Simon : une voiture « déconfite », un cavalier qui « se brouille » avec son cheval, « hasarder un lardon » sur quelqu'un...)

M. de Rose n'a jamais pardonné à M. de Duras un trait qui en effet fut une cruauté. C'était à un voyage de la cour ; la voiture de Rose avait été, je ne sais comment, déconfite. D'impatience, il avait pris un cheval. Il n'était pas bon cavalier ; lui et le cheval se brouillèrent, et le cheval s'en défit dans un bourbier. Passa M. de Duras à qui Rose cria à l'aide de dessous son cheval au milieu du bourbier. M. de Duras, dont le carrosse allait doucement dans cette fange, mit la tête à la portière, et pour tout secours se mit à rire et à crier que c'était là un cheval bien délicieux, de se rouler ainsi sur les roses ; et continua son chemin et le laissa là. Vint après le duc de Coislin, qui fut plus charitable, et qui le ramassa ; mais si furieux et si hors de soi de colère, que la carrossée fut quelque temps sans pouvoir apprendre à qui il en avait. Mais le pis fut à la couchée. M. de Duras, qui ne craignait personne, et qui avait le bec aussi bon que Rose, en avait fait le conte au Roi et à toute la cour, qui en rit fort. Cela outra Rose à un point qu'il n'a depuis jamais approché de M. de Duras, et n'en a parlé qu'en furie, et quand quelquefois il hasardait devant le Roi quelque lardon sur lui, le Roi se mettait à rire, et lui parlait du bourbier.

Madame Panache et la reine du Danemark

Ce texte fait partie de la série "Un peu de lecture pendant les vacances"

Extrait des Mémoires de Saint-Simon, vol. 1, p. 364

Lors de la révocation de l'édit de Nantes, le comte de Roye et sa femme se retirèrent en Danemark, où, comme il était lieutenant général en France, il fut fait grand maréchal et commanda toutes les troupes. C'était en 1683, et en 1686 il fut fait chevalier de l'Éléphant. Il était là très grandement établi, et lui et la comtesse de Roye sur un grand pied de considération. Ces rois du Nord mangent ordinairement avec du monde, et le comte et la comtesse de Roye avaient très souvent l'honneur d'être retenus à leur table avec leur fille, Mlle de Roye. Il arriva à un dîner que la comtesse de Roye, frappée de l'étrange figure de la reine de Danemark, se tourna à sa fille, et lui demanda si elle ne trouvait pas que la reine ressemblait à Mme Panache comme deux gouttes d'eau. Quoiqu'elle l'eût dit en français, il arriva qu'elle n'avait pas parlé assez bas, et que la reine, qui l'entendit, lui demanda ce que c'était que cette Mme Panache.