vendredi 31 décembre 2010

Révolution informatique et déséquilibres économiques

(Article destiné au numéro 47 de la revue Questions internationales publiée par la Documentation française, janvier 2011).

Résumé

La géopolitique des XIXe et XXe siècles a pour le meilleur et pour le pire été dominée par les nations industrialisées. Depuis le milieu des années 1970, l'émergence du système technique informatisé transforme les économies, les échanges et les rapports entre nations. Les pays émergents s'industrialisent grâce au bas niveau des salaires puis se positionnent sur les techniques de pointe.

L'économie mondiale est déséquilibrée : les pays riches peinent à s'adapter, la croissance des pays émergents met leurs structures sociales sous tension, des prédateurs tirent parti de l'informatique et des réseaux.

Les cartes se redistribuent : au XXIe siècle, la plupart des pays riches d'aujourd'hui céderont la place à d'autres sur le podium de la géopolitique.


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L’année 1975 marque le début d’un changement des relations économiques internationales qui est aujourd'hui patent. L’évolution qui a conduit à l'émergence de puissances économiques nouvelles – Chine, Inde, Brésil, lesquelles contrastent avec la somnolence, sinon la décadence, de celles qui ont dominé aux XIXe et XXe siècles [1] – et à la migration de la production industrielle vers ces puissances nouvelles est marquée par deux césures. L’une sépare le système technique contemporain informatisé du système mécanisé antérieur tandis que l’autre sépare les pays riches des pays pauvres.

mercredi 15 décembre 2010

WikiLeaks et l'informatique

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WikiLeaks provoque deux réactions diamétralement opposées : pour les uns, c'est une entreprise criminelle qui met la démocratie en danger. Pour d'autres, on ne trouve rien de neuf dans les documents que WikiLeaks publie. Mais si ces opinons sont toutes deux négatives, elles se contredisent évidemment : comment WikiLeaks pourrait-il mettre la démocratie en danger s'il ne publie rien de neuf ? Les personnes qui font les deux critiques à la fois sont comiques.

Ses adversaires ne font pas dans la demi-mesure. Sarah Palin juge Julian Assange aussi dangereux qu'Oussama Ben Laden. Rush Limbaugh estime que « si les hommes étaient encore des hommes, Assange aurait reçu une balle dans la tête ». Joe Lieberman dit que les journalistes du New York Times, qui publient des commentaires sur les dépêches publiées par WikiLeaks, sont de mauvais citoyens. Newt Gingrich pense qu'Assange se livre à une attaque militaire contre les États-Unis.

Pour Nicolas Sarkozy, WikiLeaks représente « le dernier degré d'irresponsabilité », Eric Besson estime qu'il « met en danger les relations diplomatiques », François Fillon l'accuse de « vol et recel de vol »...

Pour tirer cela au clair je suis allé sur http://wikileaks.liberation.fr/cablegate.html et j'ai passé quelques heures à lire les dépêches que les ambassades américaines envoient au département d'État.

WikiLeaks en détient 251 287 qu'il publie progressivement depuis le 28 novembre 2010. Le 20 décembre, 1 788 dépêches ont été publiées.

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J'ai trouvé dans cette lecture de quoi contredire les deux opinions citées ci-dessus : ces dépêches contiennent des choses à la fois intéressantes et nouvelles et leur publication, loin de nuire au prestige de la diplomatie des États-Unis, devrait plutôt l'accroître.

lundi 13 décembre 2010

Charles Platt, Make: Electronics, O'Reilly, 2009

Lorsque j'étais en Taupe, les travaux pratiques d'électricité ne comportaient pas d'application à l'électronique : je connaissais les équations par cœur mais je n'ai jamais manipulé les composants – et je sais bien qu'il existe, entre les équations et les manipulations, l'immense écart du savoir-faire.

À l'école Polytechnique des camarades avaient créé un club d'électronique mais je sentais que pour y adhérer il fallait déjà « s'y connaître », car un débutant maladroit ne pouvait qu'agacer les autres et s'attirer des rebuffades.

Je suis donc resté loin de l'électronique et cela m'a toujours contrarié : nous vivons entourés de machines électroniques (postes de radio, téléviseurs, ordinateurs etc.) et il me semble barbare de vivre parmi des choses que je ne sais pas manipuler.

Comme j'ai envié les chercheurs qui, au CNET, concevaient des circuits capables de réaliser des prouesses, et pour qui les phénomènes qui se produisent dans les composants étaient familiers !

Grâce à Charles Platt, je peux enfin mettre la main sur ces composants (résistances, potentiomètres, condensateurs, transistors, diodes, relais électromagnétiques, puces et microcontrôleurs), manipuler le fer à souder, le multimètre et l'oscilloscope, construire enfin et peut-être finalement concevoir des circuits qui fassent automatiquement des choses étonnantes. Je me régale à l'idée de former à l'électronique ceux de mes petits-enfants que cela intéressera, de leur ouvrir cette porte qui m'est restée si longtemps fermée.

vendredi 10 décembre 2010

François Rachline, La loi intérieure, Hermann, 2010

François Rachline, qui est athée, nous invite à accompagner sa méditation sur la Bible hébraïque.

La clé de sa pensée se trouve, me semble-t-il, à la p. 69 : « Est-il possible d'atteindre ce noyau insécable, cette source mystérieuse qui siège en nous, qui nous échappe dès que nous croyons l'appréhender, qui recule à mesure que l'on s'avance vers elle, qui ne loge en aucun lieu précis et que cependant l'être humain ressent intimement, qui est partout en lui et nulle part à la fois ? »

Sa méditation illustre cette orientation qu'il s'agisse d'Ève, de Moïse, des dix commandements ou du tétragramme YHWH par lequel Israël désigne le Dieu qu'il a légué aux chrétiens et aux musulmans.

Ce Dieu, disent ces trois religions, réside au delà de l'horizon illimité de notre connaissance mais aussi au plus profond de l'intimité de notre personne.

samedi 4 décembre 2010

Les collectivités à l'heure du numérique

(Conférence du 17 novembre 2010 au Centre national de la fonction publique territoriale (CNFPT) dans les locaux de l'Université Pierre et Marie Curie)

Que signifie « à l'heure du numérique » ?

L'usage s'est installé : on dit « numérique » pour désigner le système technique qui s'appuie sur la synergie de la microélectronique, du logiciel et du réseau. Puisque « numérique » il y a, va pour numérique !

Cependant il se peut que ce terme masque l'essentiel du phénomène. Que désigne-t-il en effet ? Le fait que les documents et les programmes sont soumis à un codage qui les transcrit en une suite de 0 et de 1 afin que le processeur puisse opérer. Le mot « numérique » désigne ce codage universel des textes et programmes, sons, images fixes ou animées.

Mais pour qu'il puisse représenter ce qui se passe dans ce système technique il faut lui conférer une extension qui outrepasse son étymologie, car au dessus du codage numérique et de l'architecture de la plate-forme informatique et des réseaux s'empilent toutes les couches de l'anthropologie.

Lorsque l'on informatise une institution (entreprise ou service public), il est notoire que les obstacles sociologiques, les « questions de pouvoir » occupent 90 % du temps des consultants. Par ailleurs le choix des êtres que le système d'information représente et des attributs qu'il observe, ainsi que la modélisation des processus, supposent une pratique de l'abstraction qu'il faut bien qualifier de philosophique. Comme personne ne renonce volontiers aux procédés de pensée auxquels il s'est habitué, les obstacles philosophiques sont plus redoutables encore que les obstacles sociologiques.

Ajoutons que comme la numérisation modifie les possibilités offertes à l'action et les risques que celle-ci rencontre, elle transforme les conditions de la production et a donc des effets économiques. Cela invite à mettre à jour les priorités et les valeurs qui orientent l'action car avant de pouvoir décider comment faire, il faut savoir ce que l'on a l'intention de faire.

vendredi 3 décembre 2010

Les effets de l’informatisation sur la crise économique et financière

Contribution à la Conférence de l’Applied Econometric Association, Ankara, 4 octobre 2010

(English version)

Le système technique contemporain


Pour comprendre les effets de l’informatisation il est utile de se référer à la théorie des systèmes techniques. Un « système technique » se met en place lorsque un petit nombre de techniques entrent en synergie, leur alliage dégageant une efficacité jusqu’alors inconnue. Ce fut le cas avec l’industrialisation, qui s’est appuyée à partir du XVIIIe siècle sur la synergie entre la mécanique et la chimie auxquelles se sont ajoutés à la fin du XIXe siècle l’électricité et le pétrole.

L’informatisation, elle, s’appuie sur la synergie entre la microélectronique et le logiciel, auxquels s’est ajouté à partir de 1975 le réseau : elle a ainsi fait émerger le système technique contemporain (STC). L’informatique, jusqu’alors essentiellement consacrée au calcul, est devenue – avec le traitement de texte, le tableur, le grapheur, puis la messagerie et le fichier partagé, enfin l’Internet et le Web – l’instrument universel qui apportait l’assistance de l’automate au travail personnel et à la communication entre les personnes.

L’industrialisation, d’origine technique, a eu des conséquences anthropologiques et géopolitiques : elle a élargi le régime du salariat et fait naître l’entreprise moderne, suscité la naissance de la classe ouvrière et de la guerre des classes, entraîné une urbanisation rapide et l’exode rural, accéléré l’évolution technique et le recours à la recherche scientifique, suscité le déploiement du système éducatif et du système sanitaire, encouragé l’impérialisme et le colonialisme, provoqué enfin des guerres auxquelles l’industrie procurait des armes dévastatrices.

C’est la qualité, la puissance de leur industrie qui a classé les nations entre elles : celles qui ne s’étaient pas industrialisées ayant été bientôt dominées, voire colonisées par les nations industrielles.

Quelles sont aujourd’hui les conséquences du STC ?

L’ensemble des ordinateurs interconnectés constitue un automate programmable ubiquitaire (APU), apte à réaliser tout ce qu’il est possible de programmer et libéré, grâce au réseau, des contraintes qu’impose la distance géographique. Alors que l’industrialisation s’appuyait sur l’alliage entre la main et la machine, et soumettait la « main d’œuvre » à une discipline stricte, l’informatisation fait apparaître l’alliage entre le cerveau et l’automate et mobilise les compétences du « cerveau d’œuvre ».

L’être humain organisé (EHO) forme ainsi avec l’APU un alliage original : il en résulte une organisation spécifique de l’entreprise ainsi que de ses relations avec ses clients, fournisseurs et partenaires. Cet alliage a fait émerger un continent nouveau et l’on peut nommer « informatisation » l’ensemble des phénomènes que suscite cette émergence.

Elle présente à l’action des possibilités nouvelles accompagnées naturellement de risques nouveaux. Dans l’entreprise, le déploiement des « systèmes d’information » a des effets économiques, mais aussi sociologiques (structures de légitimité et de pouvoir), philosophiques (méthodes et techniques de la pensée), métaphysiques enfin (« valeurs » qui confèrent son sens à l’action productive).

mercredi 24 novembre 2010

Imbécillités médicales

J'ai pendant des années été sujet à des douleurs abdominales très pénibles. Les médecins diagnostiquaient une colite d'origine psychologique : « vous appartenez à l'élite intellectuelle, me disaient-ils, alors vous êtes stressé ». Et de me prescrire des médicaments pour le stress.

« Elite intellectuelle », tu parles ! Un jour j'ai eu plus mal que d'habitude et, en outre, de la fièvre. Au service des urgences de l'hôpital Cochin, l'interne a diagnostiqué une appendicite : j'ai été opéré et depuis je n'ai plus jamais eu mal au ventre.

La psychologie et la psychanalyse, étant à la mode (la psychiatrie l'est beaucoup moins), fournissent à des paresseux une explication passe-partout.

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Ce souvenir m'est revenu en mémoire lorsqu'un ami m'a décrit ses ennuis. Il devait porter des lunettes pour lire et pour conduire mais au bout d'une dizaine de minutes il avait mal au fond des yeux. La douleur allant croissant, il voyait venir avec appréhension le jour où il ne pourrait plus lire ni conduire.

jeudi 11 novembre 2010

Numérisation ou informatisation ?

Le Syntec informatique (syndicat professionnel des industries de l'informatique) vient de changer de nom : il s'appellera désormais « Syntec numérique » (voir Syntec informatique est mort, vive Syntec numérique !). C'est que les mots « informatique » et « informatisation » souffrent de connotations étroitement techniques et sont jugés aujourd'hui ringards tandis que « numérique » et « numérisation » sont à la mode...

Il est vain de lutter contre un usage que la langue impose : il faut savoir parler la langue des indigènes ! Puisqu'ils préfèrent « numérique », va pour numérique : si lors d'un dîner en ville vous dites « je suis informaticien », les visages se détournent. Si vous dites « je travaille dans le numérique », on vous écoutera et on fera au moins semblant de comprendre ce que vous dites.

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Cela n'empêche pas d'éprouver quelque inquiétude et quelques regrets, car si l'on prend les mots par l'étymologie « numérisation » est bien plus faible qu'« informatisation ». Numériser, c'est coder un programme ou un document selon une suite de 0 et de 1, opération technique que réalise, dans les couches les moins visibles de l'ordinateur, une cascade de programmes de traduction.

mardi 9 novembre 2010

Pierre Mounier-Kuhn, "L'informatique en France", PUPS, 2010

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C'est le premier volume d'un travail monumental que Pierre Mounier-Kuhn consacre à l'histoire de l'informatique en France. Il traite de la recherche et l'enseignement supérieur ; le second volume traitera du comportement des constructeurs, le troisième du rôle de l'État.

Il faudra sans doute que Mounier-Kuhn consacre un quatrième volume à l'informatisation des institutions, à ce qui s'est passé du côté de l'utilisation, à ses exigences et ses relations avec les scientifiques, les fournisseurs et l'État.

Comme toute recherche en histoire, celle-ci est contrainte par la disponibilité des archives : elle s'arrête donc vers 1975. Or c'est à cette date que débute l'informatisation des institutions ainsi que celle de la société : la notion de système d'information émerge au début des années 70 et dès lors les exigences de la sémantique des données passent avant celles du calcul, qu'elles conditionnent en vertu du principe garbage in, garbage out.

Il s'agit de l'informatique en France, mais Mounier-Kuhn montre bien que notre pays, retardé par les circonstances de l'occupation allemande, n'a pas pu être un pionnier dans ce domaine. L'informatique a pris sa source aux États-Unis (et aussi en Grande-Bretagne), et les idées que nous autres Français avons pu avoir sur les compilateurs, systèmes d'exploitation, bases de données, réseaux etc. étaient de seconde main, réserve dûment faite pour quelques exceptions individuelles.

dimanche 7 novembre 2010

L'échelle du pouvoir

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Le « pouvoir », but suprême, objet de fantasme ! Avoir du pouvoir, c’est dominer les autres, dominer le monde, être en mesure de donner soi-même un sens à sa vie au lieu de subir un sens imposé...

À l’état pur, le pouvoir est l’exercice d'une légitimité qui confère son autorité à l’homme au pouvoir et fait se courber devant lui les têtes des subordonnés : ils accepteront ses décisions, ils obéiront à ses ordres.

Cependant le pouvoir recouvre plusieurs niveaux correspondant à des fonctions diverses : distinguer les pouvoirs de nomination, de gestion et d’orientation permet de poser un diagnostic lorsque l’on examine la façon d’agir d’un homme au pouvoir.

Pouvoir de nomination

Une première forme de pouvoir réside dans la délégation de parcelles de légitimité. Celui qui peut nommer des responsables, distribuer les rôles et les places, est un seigneur auquel des féaux doivent prêter serment.

mercredi 27 octobre 2010

Edouard Tétreau, 20 000 milliards de dollars, Grasset, 2010

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Cet essai se lit vite et il est agréable à lire : les situations sont évoquées de façon si vivante qu'on a l'impression d'y être présent.

Après avoir lu l'introduction on s'attend à une construction en trois parties : 1) tout ce qui va mal au Etats-Unis, 2) pourquoi ils vont rebondir malgré tout, 3) comment les autres pays vont payer ce rebond. Mais le développement ne répond pas exactement à ce plan : la partie 2, "le rebond", se réduit à une évocation de la transfusion de population et de vitalité provenant du Mexique. Tétreau ne répond pas à une question pourtant évidente : si les États-Unis d'origine anglo-saxonne et protestante sont entrés en décadence au point que leur vitalité et leur démographie dépendent d'une immigration latino-indienne et catholique, que devient leur identité ?

Il est vrai que les Américains ne se soucient pas d'identité : "ce qui compte, ce n'est pas ce que vous êtes mais ce que vous faites", répètent ceux que Tétreau rencontre - et par "ce que vous faites", il faut entendre l'action immédiate : "ne réfléchissez pas, just do it", lui dit-on encore.

La primauté donnée à l'action est à double tranchant. L'art de l'ingénierie, le no nonsense pratique est le point fort des États-Unis, mais l'action irréfléchie peut se dégrader en activisme, en agitation stérile - et on peut se demander si les États-Unis, devenus obèses à tous les sens du mot, n'ont pas perdu aujourd'hui l'énergie dont leur courte histoire apporte de nombreux témoignages.

Les passages qu'il consacre à la religion sont éclairants : le Dieu auquel les Américains rendent un culte dans leurs nombreuses églises est une Providence qui offre à chacun la perspective de la richesse. Dans cette théologie-là, on ne trouve pas trace du discours de Jésus sur les riches.

jeudi 14 octobre 2010

volle.com en anglais

Je vais traduire volle.com en anglais afin d'élargir son audience. J'ai à cette fin ouvert un nouveau blog, volle.com in English, http://volle-en.blogspot.com/.

Désormais les nouveaux textes contiendront un lien vers leur traduction (et réciproquement).

Par ailleurs je traduirai progressivement tout ce que volle.com a publié depuis 1998, y compris ceux de mes ouvrages que j'ai mis à disposition. Cela me prendra un peu de temps !

Bienvenue aux lecteurs anglophones. S'ils trouvent des erreurs dans mes traductions (il y en aura certainement), je les corrigerai volontiers.

samedi 9 octobre 2010

Pourquoi l'économie est une science

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« L'économie n'est pas une science », m'a dit l'autre jour un de mes amis, expert reconnu en informatique et systèmes d'information. L'image qu'il se fait de l'économie, c'est sans doute celle qu'en donnent ces « économistes » que l'on voit dans les médias et qui, en vrais sophistes capables de démontrer tout et son contraire, expriment avec assurance une conviction versatile. Mais cette image est superficielle.

« Si tu lisais Adam Smith, lui ai-je répondu, ou Alfred Marshall, ou Léon Walras, ou John Hicks, ou tout près de nous Ivar Ekeland et quelques autres, tu verrais qu'il existe une science économique. J'avoue cependant que j'ai mis du temps à m'en convaincre... »

En effet les cours d'économie que j'ai subis à l'ENSAE en 1963-65 étaient tellement dogmatiques qu'ils ne pouvaient convaincre que de bons élèves à la mémoire docile alors que ma propre mémoire, rétive comme un cheval ombrageux, n'accepte de retenir que ce que j'ai compris à fond. C'est Ekeland qui m'a ouvert la porte de la théorie économique avec un article dans La Recherche en 1976, alors que je butais sur les limites de l'interprétation de la statistique.

Lorsqu'en 1983 j'ai mis en place la mission d'études économiques du CNET les ingénieurs et chercheurs avec lesquels je travaillais avaient les mêmes préventions que mon ami : « l'économie, disaient-ils, c'est une science molle ». Ils croyaient que l'économiste est un avocat sans scrupules que les dirigeants chargent de « démontrer » la rentabilité des projets qu'ils ont déjà choisis.

samedi 25 septembre 2010

Institut Montaigne, 15 propositions pour l'emploi des jeunes et des seniors, 2010

Ce rapport de l'institut Montaigne prend un recul utile par rapport au débat actuel sur l'âge de la retraite : le situant dans un contexte plus large, il nous permet de mieux l'interpréter.
Le système français de formation, d'emploi et de retraite s'appuie sur des décisions prises en 1945 pour fonder la retraite par répartition. La vie de l'individu est découpée en trois périodes successives : formation, travail, repos. Ce système pouvait fonctionner lorsque les jeunes, pour une large part, commençaient à travailler à 14 ans et que la durée de la retraite était en moyenne de trois ans.

Il n'en est plus de même aujourd'hui : les études sont plus longues, la durée moyenne de la retraite est de 19 ans, le travail productif est réalisé par la classe d'âge de 25 à 54 ans qui comprend 41 % seulement de la population et les projections démographiques sont inquiétantes.

Mais le modèle qui sépare la vie de l'individu en trois phases séparées perdure avec ses corollaires : cloison étanche entre les études et le monde du travail et donc difficulté de la première insertion pour les jeunes, hausse du salaire à l'ancienneté (qui contribue à rendre les seniors "non rentables"), statuts rigides qui protègent ceux qui en bénéficient mais excluent les autres (cadres, CDI etc.).

vendredi 24 septembre 2010

Les économistes atterrés

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Le manifeste des économistes atterrés (http://economistes-atterres.blogspot.com/) est judicieux et intéressant. Je l'ai signé.

Le nœud de leur raisonnement est le suivant : alors que sur le marché des produits destinés à la consommation et à l'investissement les prix convergent vers leur niveau d'équilibre par le jeu de l'offre et de la demande, sur le marché des biens patrimoniaux (produits financiers, bâtiments, stocks de matières premières), par contre, les prix divergent.

Sur ce dernier marché, en effet, le constat d'une hausse de prix nourrit l'anticipation d'une hausse future (« ça monte, donc ça va continuer à monter »). L'espoir d'une plus-value suscite une hausse de la demande qui fait encore monter le prix, jusqu'au moment où l'anticipation se retourne (« ça a trop monté, ça ne va pas pouvoir continuer »). Alors le prix s'effondre, traverse le niveau d'équilibre sans s'y arrêter et baisse jusqu'à un nouveau retournement de l'anticipation (« ça a trop baissé, ça ne va pas pouvoir continuer ainsi »).

Le prix des biens patrimoniaux subit ainsi de larges oscillations tandis que pour les produits destinés à la consommation ou à l'investissement, au contraire, une hausse du prix de l'offre provoque (sauf peut-être pour les produits de luxe) une baisse de la demande qui la tempère.

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Il était donc follement périlleux de lâcher les rênes du marché financier et de confier de facto aux institutions financières (banques, assurances, fonds de pension, sociétés d'investissement, agences de notation etc.) la direction de l'économie. C'est pourtant ce qui a été fait, de façon persévérante, depuis plusieurs décennies.

lundi 13 septembre 2010

Prédation et prédateurs (suite)

Suite à la publication de Prédation et prédateurs, Xerfi m'avait aimablement invité à faire une conférence le 22 avril 2009 (voir la vidéo). J'ai décrit alors sommairement le mécanisme du blanchiment, procédé crucial pour les prédateurs et auquel l'informatique procure une efficacité décisive.

Un banquier qui assistait à la conférence, et dont le nom importe peu ici, me reprocha de n'y rien entendre : « le patron d'une banque, affirma-t-il, n'a aucune envie de se trouver embarqué dans une affaire de blanchiment ». Il ignorait apparemment qu'un professionnel peut se trouver parfois contraint, pour garder son emploi, de faire des choses qu'il n'a aucune envie de faire...

L'article de Robert Mazur (« Follow the Dirty Money », The New York Times, 12 septembre 2010) apporte des informations précises qui résultent d'une expérience professionnelle peu contestable : lorsqu'il était agent du FBI, Mazur a infiltré l'organisation du blanchiment et participé à de ces négociations qui ne laissent pas de trace écrite et que les enquêteurs ont tant de mal à reconstituer.

Les preuves qu'il a rassemblées on conduit en 1991 à la fermeture de la BCCI, septième banque privée du monde, et permis de comprendre comment Manuel Noriega avait caché la fortune que lui procuraient les cartels colombiens de la drogue.

Il faut lire son témoignage : j'en traduis et condense ci-dessous l'essentiel (on peut lire l'article d'origine en cliquant ici).

samedi 11 septembre 2010

La nature et nous

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On peut voir la nature selon au moins deux points de vue différents :
- soit on pense qu'elle constitue l'ordre physique du monde, ordre qui obéit à des lois immuables et qui est extérieur à la connaissance et l'action humaines ;
- soit on pense qu'elle est « l'état des choses », c'est-à-dire tout ce qui se présente devant nos intentions et nos désirs comme obstacle ou comme outil : alors elle est transformée par l'extension de nos connaissances ainsi que par notre action.

Le premier point de vue considère la seule nature physique, avec sa complexité qui est un défi pour la connaissance : il nous est impossible d'atteindre la connaissance absolue, complète, de cette nature car notre savoir ne découpe qu'une sphère finie dans un espace illimité. La nature physique est, dans l'absolu, aussi inconnaissable que ne l'est Dieu pour le judaïsme.

Le deuxième point de vue ajoute à la nature physique la sphère de nos savoirs, savoir-faire et artefacts, sphère dont l'extension progressive transforme les obstacles et outils que la nature nous présente. L'art de la navigation transforme l'océan, le tracé d'une route transforme le désert, la construction d'une maison transforme le terrain, nos déchets polluent le sol, l'eau et l'atmosphère.

Ce point de vue étend la notion de nature en englobant, outre la nature physique, la nature humaine et la nature sociale : c'est en ce sens-là que Durkheim disait « il faut considérer les faits sociaux comme des choses ».

lundi 6 septembre 2010

Avant et après 1968

Nous vivions, avant 1968, dans un monde qui appartient à l'histoire tant il diffère du monde actuel et nous devons faire effort pour nous le remémorer. C'était un monde mensonger et 1968, loin de nous faire accéder à la vérité de la condition humaine, nous a fait passer d'un mensonge à l'autre.
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Avant 1968, la classe moyenne donnait pour idéal à ses enfants d'être « quelqu'un de bien » et les « gens bien » se reconnaissaient à certains traits qu'il fallait donc acquérir.

Tout d'abord, ils étaient visiblement « à l'aise » : il habitaient une belle maison, possédaient une belle voiture, s'habillaient bien, avaient au moins une femme de ménage, parfois une bonne et même une cuisinière. Puis ils parlaient bien, ayant acquis une « bonne éducation » qui se remarquait aussi dans leur maintien et leur tenue à table.

Nous autres enfants de la classe moyenne étions tenus à distance des enfants de familles ouvrières ou paysannes : « ne joue pas avec eux, ils ne sont pas de notre monde », nous disait-on, « ils ne sont pas fréquentables ».

lundi 30 août 2010

Eloge de l'autodidacte

Le mot « autodidacte » est le plus souvent péjoratif. S'étant formé lui-même et sans passer par les écoles, l'autodidacte, pense-t-on, n'a pas pu acquérir les méthodes qui confèrent sa rigueur à la pensée. Il va donc s'enticher de conceptions loufoques dont il fera des idées fixes...
Mais c'est oublier que ceux qui ont suivi une filière que sanctionne un diplôme ont parfois eux aussi des défauts : conformisme, manque de courage intellectuel et d'imagination... et il leur arrive d'avoir des idées fixes.

La recherche, appliquant l'activité de la pensée à des domaines auparavant inconnus du monde de la nature, est toujours le fait d'un autodidacte puisqu'elle doit inventer, au moins pour partie, les méthodes nécessaires et se créer le vocabulaire qui permette d'arpenter un terrain nouveau.

Le mépris envers l'autodidacte révèle donc une échelle qui de valeurs qui, au rebours de la démarche de recherche, exige un tampon administratif et respecte exclusivement le caractère officiel des programmes scolaires.

mercredi 25 août 2010

Révolution et réaction

Bien plus que les révolutions anglaise et américaine, la révolution française fut la Révolution, bouleversement radical d'un ordre social et d'une civilisation : tandis que la révolution anglaise du XVIIe siècle avait amorcé le passage vers la monarchie constitutionnelle et la représentation parlementaire et que la révolution américaine avait émancipé des colons, notre révolution fit pleinement émerger la société rationnelle, égalitaire et libérale qu'avaient préparée les Lumières.

Une telle émergence ne pouvait pas aller sans ambiguïtés ni oppositions. C'est pourquoi, comme l'a montré Zeev Sternhell, la France a été simultanément, et de façon dialectique, la patrie de la révolution et celle de la réaction : à l'origine des mouvements fascistes et nazis on trouve la pensée de réactionnaires français et francophones talentueux, Joseph de Maistre (1753-1821), Arthur de Gobineau (1816-1882), Maurice Barrès (1862-1923), Charles Maurras (1868-1952) etc.

L'opposition entre révolution et réaction se concrétise par deux autres oppositions qui se rejoignent : entre tradition et raison d'une part, entre l'ordre social hiérarchique et l'élitisme pour tous d'autre part.

vendredi 20 août 2010

Hommage aux Roms

Puisque le gouvernement est assez bête ou assez odieux pour entreprendre de chasser les Tziganes venus chez nous je recopie ici, pour remercier ces nomades de ce qu'ils nous apportent, un extrait du livre de Lesley Blanch Voyage au coeur de l'esprit (p. 105 et suivantes).
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Selon moi, les Tziganes étaient un ramassis de sauvages basanés, dansant féroces autour d'un feu de camp, lacérant leurs guitares, allongés sur des peaux d'ours, tout à la fois intrépides, chastes et nobles dans leurs amours, comme dans l'Aleko de Pouchkine, fièrement attachés à leurs lois tribales. S'il s'agissait de la sous-espèce domestique, ils auraient pour cadre, quoique également basanés et sauvages, un restaurant rouge et or, rempli de miroirs et de chandeliers. Or voici que l'avant-scène de ce cadre scintillant était peuplée de personnages encore plus sauvages. Là, des hussards buvaient dans les chaussons de satin des belles ballerines. Des hommes mystérieusement masqués, portant toujours leurs lourdes pelisses, doublées de zibeline, demandaient du champagne, toujours plus de champagne, lançant des billets en l'air et, rendus fous par la musique, obligeaient leurs maîtresses à danser nues sur les tables tandis que les Tziganes, devenus tout aussi fous, se brisaient guitares et archets sur la tête avant de se précipiter dans la tempête de neige, laissant aux débauchés le soin de se défier en duel ou de se faire sauter la cervelle. Tout cela aux accents des Deux guitares.

Inévitablement, la boîte de nuit sans prétention où nous arrivâmes ne pouvait que me décevoir (...).

mercredi 18 août 2010

Daniel Yergin, The Prize, Free Press, 2008

L'histoire de l'industrie du pétrole débute avec la découverte des gisements de Pennsylvanie en 1853 : ce livre étonnant décrit les aventures des entrepreneurs, l'évolution des techniques, les enjeux géopolitiques enfin.

Le pétrole a d'abord servi à l'éclairage : les lampes à pétrole éclairaient beaucoup mieux que les lampes à huile que l'on utilisait auparavant. Pour les alimenter une industrie s'est créée : extraction, raffinage, pipe-line. Des tankers transportaient vers l'Europe le pétrole américain...

La lampe électrique inventée par Edison en 1879 a failli porter un coup mortel à l'industrie du pétrole, qui a été sauvée par l'arrivée du moteur à essence et de l'automobile : la demande d'essence a pris le relais de celle du pétrole lampant.

lundi 16 août 2010

Du recueil des besoins au cahier des charges

Je publie ci-dessous la préface qu'Yves Constantinidis m'a aimablement demandée pour un ouvrage publié par les éditions Eyrolles, Expression des besoins pour le système d'information : le guide du cahier des charges.
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D'après le Standish Group les projets informatiques connaissent un taux d'échec qui ne serait toléré dans aucun autre domaine de l'ingénierie : de ses enquêtes, on peut retenir qu'en gros 25 % des projets échouent, 50 % aboutissent avec un délai et un coût très supérieurs à la prévision, 25 % seulement sont convenablement réussis.

En cas d'échec, on entend souvent dire « c'est la faute de l'informatique » mais en fait il convient de dire que, par principe, c'est toujours la faute du métier que le produit informatique devait outiller (maîtrise d'ouvrage, MOA). Certes il arrive que le réalisateur du produit (maîtrise d'œuvre, MOE) soit défaillant, mais alors la MOA aurait dû prendre en temps utile des mesures pour redresser la situation.

Souvent, d'ailleurs, le seul tort de la MOE sera d'avoir accepté un contrat impossible car l'ingénierie des besoins a été défaillante et le projet était donc condamné dès le départ : la MOA s'est lancée dans le projet sans savoir ce qu'elle voulait faire, sans avoir exprimé ses priorités ni levé les ambiguïtés du vocabulaire, puis par la suite elle a été versatile etc.

vendredi 9 juillet 2010

Woerth, les retraites, Aubry

Je ne sais rien de plus que ce que disent les médias sur l'affaire Woerth-Bettencourt. Je ne connais ni Eric Woerth, ni Mme Bettencourt, je n'ai aucune sympathie pour ces deux personnes, mais ce qui se passe me semble inquiétant.

Médiapart, qui est en pointe dans cette affaire, est animé par le même Edwy Plenel qui, avec Jean-Marie Colombani, a détruit Le Monde dont il a fait une feuille à scandales, un outil de pouvoir si ce n'est de chantage.


Plenel aime à jouer les héros, les journalistes intrépides. Il dispense volontiers des leçons de déontologie alors que son « journalisme d'investigation » n'était qu'un ramassage de ragots (voir Bernard Poulet, Le pouvoir du Monde, La découverte, 2003 : ce livre est plus solide que celui de Péan et Cohen).

On peut compter sur Plenel pour faire monter le soufflé, rafler les abonnés qu'il attire, puis s'épargner la peine d'un démenti si le soufflé retombe et partir à la recherche d'une nouvelle « affaire » - jusqu'à ce que ses lecteurs finissent par comprendre son jeu et par se lasser.

jeudi 8 juillet 2010

L'ingénierie du système d'information

Cet article sur les systèmes d'information est destiné, ainsi que les développements indiqués par les liens ci-dessous, à l'encyclopédie « Techniques de l'ingénieur ».

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Quand, dans une société civilisée, une mission nécessaire ou opportune dépasse les capacités d'un individu, une entreprise [1] est créée pour organiser le travail de plusieurs personnes. Toute entreprise produit et utilise des mots et des nombres : les systèmes d'information sont donc aussi anciens que la civilisation.

L'expression « système d'information » (SI) n'est cependant apparue qu'à la fin des années 1960 [2] quand les entreprises se sont appuyées sur l'automate programmable que l'on nomme « ordinateur » pour stocker, traiter et utiliser des données.

Ingénierie sémantique

Ce texte appartient à la série L'ingénierie du système d'information.

Si l'on fait abstraction de la complexité de la plate-forme et de la diversité des « applications », un SI peut sembler très simple. Alimenté par des « données » que quelqu'un saisit, il les traite pour produire des « résultats », puis conserve données saisies et résultats afin qu'ils puissent être consultés : un utilisateur ne fait jamais que lire, écrire et lancer des traitements.

Une donnée, c'est le couple que forment une définition (ou concept) et une mesure, la mesure étant caractérisée par le type de la donnée ainsi que par la périodicité et le délai de ses mises à jour. La donnée se transforme en information lorsqu'elle est communiquée à un être humain capable de l'interpréter[4].

L'ingénierie des processus

Ce texte appartient à la série L'ingénierie du système d'information.

Quittons le domaine de la sémantique pour pénétrer celui de l'action. Cette transition est logique mais non chronologique : dans la conception d'un SI la définition du langage et l'organisation de l'action s'entrelacent : tandis que le langage conditionne l'action effective, sa pertinence s'évalue selon son adéquation à l'action voulue.

Le mot « processus », qui signifie « processus de production », désigne la succession des tâches qui concourent à l'élaboration d'un produit – qu'il s'agisse d'un bien, d'un service ou d'un assemblage de biens et de services [11]. Ce mot émerge à l'horizon des systèmes d'information au début des années 90 [12] : il s'agit de maîtriser l'action productive en s'appuyant sur l'articulation du travail humain avec l'informatique et le réseau.

Le contrôle

Ce texte appartient à la série L'ingénierie du système d'information.

Il ne suffit pas d'avoir un bon SI : il faut qu'il soit convenablement utilisé. Il faut donc former les utilisateurs lorsqu'on déploie une nouvelle composante du SI (lorsque les effectifs sont importants, la formation suppose une logistique complexe) puis leur fournir des outils de documentation d'auto-apprentissage.

Il faut encore, par la suite, observer la façon dont le SI est utilisé. Les indicateurs que fournissent les processus sont rassemblés dans les tableaux de bord quotidiens qui servent au manager opérationnel de chaque entité locale pour contrôler la qualité du travail et la bonne utilisation des ressources[18].

Il est utile d'observer ce qui se passe entre l'agent opérationnel et son poste de travail : des inspections sur le terrain permettent en effet de détecter des pratiques ingénieuses, et qu'il convient de généraliser, et aussi de mauvaises pratiques qu'il faudra redresser en introduisant des compléments et corrections dans la formation et la documentation[19].

La stratégie

Ce texte appartient à la série L'ingénierie du système d'information.

On parle d'« alignement stratégique du SI » comme si la stratégie préexistait au SI, mais leur relation est dialectique : si à une stratégie, orientation de l'action, correspond un SI qui permette effectivement cette action, les possibilités qu'offre le SI conditionnent en retour l'action et donc la stratégie elle-même. L'alignement doit donc être mutuel.

Stratégie et sémantique

La stratégie s'exprime en termes de gamme de produits, de segment de marché, de choix techniques – bref, de « positionnement ».Pour faire évoluer le positionnement ou, ce qui revient au même, pour énoncer des arbitrages et indiquer des priorités, le seul outil du stratège est sa parole, confortée par la légitimité de sa fonction.

La relation entre la stratégie et le SI transite donc par la sémantique. L'entreprise ne peut s'engager dans la production d'un nouveau produit, la commercialisation vers un nouveau marché, que si ce produit, ce marché, ont été désignés à son attention en les nommant, en les introduisant dans les nomenclatures. La stratégie travaille les fondations du SI par le truchement de l'administration des données.

Les méthodes

Ce texte appartient à la série L'ingénierie du système d'information.

Les méthodes[22] nécessaires au SI ont fait l'objet d'un travail de formalisation et normalisation auquel de nombreux experts ont contribué.

Leurs auteurs mettent tous en garde : elles ne sont qu'indicatives, il ne convient pas de les suivre à la lettre. Cependant des chefs de projet, des DSI, des entreprises souhaitent acquérir des « certifications » qui, pensent-elles, garantiront leur efficacité, les favoriseront dans la compétition et, éventuellement, leur procureront un alibi en cas d'échec. L'usage défensif des méthodes incite à un formalisme stérile : des contrats se substituent à la coopération et à l'animation, des documents inutiles s'accumulent, les procédures dévorent un temps précieux.

Pour accomplir l'une des tâches que réclame le SI (urbanisation, modélisation, conduite de projet etc.) le bon usage requiert de chercher d'abord une solution de bon sens et de définir en conséquence une première version de la démarche. Une fois ce travail effectué, il faut se tourner vers les méthodes pour s'assurer que l'on n'a rien négligé d'important, corriger la solution et modifier la démarche : les méthodes joueront alors le rôle utile d'un garde-fou.

Le SI et le système informatique

Ce texte appartient à la série L'ingénierie du système d'information.

Le SI organise la coopération de l'automate et du travail humain. La physique de l'automate réside tout entière dans le système informatique et s'exprime en termes de mémoires, processeurs, logiciels et réseaux.

La définition et la maîtrise du système informatique relève de techniques spécifiques, différentes de celles qui concernent le SI et que nous venons de décrire. La conception d'un SI ne peut cependant pas les ignorer et ses exigences doivent être formulées en des termes que l'informatique puisse prendre en considération.

À la volumétrie des données et aux exigences de performance (délai de traitement et d'affichage) répond le dimensionnement des ressources (taille des bases de données, puissance des moniteurs transactionnels et des processeurs, débit des réseaux). À la complexité des traitements répond l'architecture des systèmes d'exploitation, langages de programmation, composants logiciels et algorithmes.

Bulletin municipal de Sénéchas, juin 2010

Le nouveau Bulletin municipal de Sénéchas vient de sortir (pour en savoir plus sur Sénéchas, cliquer ici).

Vous pouvez le télécharger au format pdf (484 Ko) en cliquant sur le lien suivant : Bulletin municipal de Sénéchas, juin 2010.

Si notre commune éveille votre curiosité, voici des liens pour consulter les numéros précédents du Bulletin :

- Bulletin municipal de Sénéchas, mai 2009 ;

- Bulletin municipal de Sénéchas, août 2008.

lundi 5 juillet 2010

Le conflit entre la comptabilité et l'économie

La plupart des économistes ont été formés à l'école de la macroéconomie et leurs raisonnements s'appuient sur les données de la comptabilité nationale. Mais que valent-elles ?

Les pionniers de la compta nat ont voulu établir, à l'échelle d'un pays, des comptes analogues à ceux que la comptabilité tout court fournit à l'entreprise. Mais l'économiste doit se méfier des données comptables car elles obéissent à des conventions qui, incorporant des hypothèses implicites, risquent d'emprisonner son raisonnement.

J'ai vu cela dans les entreprises où j'ai travaillé et, par exemple, lorsque j'ai évalué la part des avions dans la fonction de coût d'Air France. Un modèle avait permis d'estimer le coût annuel de la flotte mais les données comptables indiquaient un coût beaucoup plus faible : dans la rubrique « coût des avions », la comptabilité n'avait classé que l'équivalent annuel du coût de leur achat. Or certains avions étaient loués et le coût de leur location était classé à la rubrique « travaux, fournitures et services extérieurs ».

mardi 8 juin 2010

Avis aux lecteurs de volle.com

1) Ce blog ne publie pas de commentaire anonyme : pour qu'un commentaire puisse être publié, il faut que l'auteur indique son nom ou à la rigueur un pseudonyme.

Je reçois parfois des questions dans un commentaire anonyme : ne connaissant pas l'adresse de l'expéditeur, je ne peux pas répondre.

2) Certains lecteurs disent qu'ils ne peuvent pas lire mes textes depuis leur poste de travail parce que leur entreprise bloque l'accès aux blogs.

Il faut qu'ils disent à l'administrateur responsable (pas toujours facile à identifier) que ce "blog" est consacré pour une large part aux systèmes d'information et que sa lecture leur est donc utile au plan professionnel. Il pourra régler le filtre en conséquence.

3) D'autres lecteurs disent qu'ils ne reçoivent pas, ou plus, les "nouvelles de volle.com". Il se peut que mes messages soient filtrés par leur entreprise, alors le remède est le même que ci-dessus.

Il se peut aussi qu'ils aient été victimes de la gestion de la liste de diffusion, que voici : lorsque je reçois un message ayant pour titre Undelivered Mail Returned to Sender ou un titre analogue, je supprime le destinataire dans la liste de diffusion.

Les abonnés qui souhaitent recevoir régulièrement les "nouvelles de volle.com" doivent donc me signaler leurs éventuels changements d'adresse et veiller à ce que leur boîte aux lettres ne soit jamais over quota, comme disent les automates dans leur jargon.

jeudi 3 juin 2010

L'étoile en zinc

« Vanité des vanités, tout est vanité. Quel profit l'homme retire-t-il de la peine qu'il se donne sous le soleil ? » (L'Ecclésiaste).

Je parlais voici quelques jours avec deux amis, père et fils. « Quel piège que la carrière ! leur disais-je. On s'efforce de grimper, d'accumuler les galons puis les étoiles. Cela demande beaucoup d'efforts : il faut se conformer à ce que la hiérarchie attend et même – et c'est là du conformisme au carré – savoir manifester une originalité de bon aloi.

« Cette préoccupation dévore la cervelle, dit Paul Yingling dans « A failure in Generalship » (Armed Forces Journal, mai 2007) : « it is unreasonable to expect that an officer who spends 25 years conforming to institutional expectations will emerge as an innovator in his late forties ».

« On peut certes rencontrer des généraux qui ont une intelligence vive mais ces exceptions ne contredisent pas la règle : dans la plupart des cas celui qui arrive aux étoiles n'est plus vraiment capable de penser. À défaut de capacité il aura, il est vrai, le plaisir de faire l'important, mais ce plaisir lui-même s'évapore le jour où il prend sa retraite car soudain il n'est plus personne...

mercredi 12 mai 2010

Symbolique et physique des réseaux

Dans son étude sur Saint-Simon, le philosophe Pierre Musso a montré l'importance qu'a eue la symbolique du réseau pour l'équipement du territoire et le développement économique de la France au XIXe siècle : elle a rassemblé, comme en un bouquet, des images et intuitions qui ont suscité des stratégies, donné son but à l'action de plusieurs générations d'ingénieurs et d'entrepreneurs, animé enfin des entreprises au sens le plus profond du terme qui est de leur donner une âme.

Le réseau a pour fonction d'unifier un territoire, qu'il enserre comme un filet (la « résille ») et qu'il piège comme les « rets » du chasseur, en supprimant la distance ou du moins en réduisant ses effets. Ainsi, et tandis que la téléphonie filaire procurait au signal vocal une ubiquité relative car conditionnée par la proximité d'un terminal, la téléphonie mobile lui confère une ubiquité absolue. Avec les « smartphones » elle s'étend aux réseaux informatiques qui rassemblent tous les ordinateurs en un seul automate : l'Internet condense le monde en un point, espace topographique de dimension zéro où se déploie une autre métrique, celle qui évalue la distance entre un lecteur et un document…

Les saint-simoniens pensaient, eux, aux routes, au télégraphe, aux canaux, aux chemins de fer, et aussi à la banque et à l'assurance : ils ont, avant l'heure, rêvé le canal de Suez et le tunnel sous la Manche. L'imaginaire du réseau s'est allié chez eux, très naturellement, à celui de la communication, de l'échange pacifique entre les êtres humains, et aussi au développement économique que facilite la baisse du coût et du délai du transport. Leur réseau devait fournir enfin à la Nation – et, plus largement, à l'humanité tout entière – une plate-forme, une infrastructure dont la disponibilité faciliterait ou susciterait l'émergence d'une activité productrice de bien-être.

mardi 11 mai 2010

François Grémy, On a encore oublié la santé !, Frison-Roche, 2004

Quels sont les principaux soucis des Français ? Quels sont les « systèmes » qui les préoccupent le plus ?

On peut répondre à coup sûr : le système de santé vient en premier, ex aequo avec le système éducatif. Dans une société que l'informatique transforme, l'informatisation du système de santé est une affaire de la plus grande importance. François Grémy en a été le pionnier.

Ce livre foisonnant pulvérise les idées reçues, décrit les défauts du système de santé français et propose une stratégie de santé publique. Il est écrit, dans un style allègre et sans concession, sous la forme d'une série d'entretiens - forme qui se paie ici, comme toujours, par quelques redites.

Les ingénieurs croient souvent, l'expérience le montre, que l'informatisation se résume au déploiement des ordinateurs, réseaux et logiciels : mais alors ils sont désarmés devant des obstacles qu'ils qualifient de « culturels », qu'ils nomment « résistance au changement », et qui freinent ou bloquent tant de leurs projets les mieux conçus. Quiconque s'intéresse à l'informatisation d'une institution doit donc considérer sa mission, ausculter son organisation (structure des pouvoirs légitimes, procédures et habitudes), et les placer toutes deux dans une perspective historique.

samedi 8 mai 2010

Le chemin vers l'abîme

Un jeu pervers conduit à un résultat prévisible : l’effondrement de l’Euro d’abord, puis l’éclatement de l’Union européenne suivi par la destruction de l’économie européenne et, finalement, la destruction de l’économie mondiale.

Ce jeu conjugue un indicateur fallacieux qui affole l’opinion, des salles de marché qui agissent de façon aussi mécanique qu’une foule, des dirigeants politiques qui ne voient pas d’autre issue que de jouer les « pères la rigueur ».

Ce texte est un complément à Prédation et prédateurs qu’il met à jour en lui ajoutant un nouveau chapitre. Je suis très pessimiste. Le suis-je trop ?

Vous pourrez en juger en lisant la série ci-dessous :

Un indicateur fallacieux

English version

Ce texte fait partie de la série Le chemin vers l'abîme.

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On dit « la dette de la Grèce » (ou « de l'Espagne », « de la France » etc.) alors que l'on parle de la dette de l'État grec, espagnol, français. Or l'endettement d'un État et celui d'un pays sont deux choses complètement différentes.

On évalue en outre le niveau d'endettement d'un État par le ratio « dette brute / PIB », choisi lors des accords de Maastricht. Ce ratio est une chimère, un monstre conceptuel car il compare un stock d'un acteur (le niveau de la dette brute d'un État) à un flux d'un autre acteur (la production annuelle d'un pays, mesurée par le PIB). Nous avions pourtant appris à l'école primaire que toute proportion doit porter sur des choses de nature comparable (« il ne faut pas diviser des poireaux par des navets », disaient nos instituteurs). On s'étonne de voir tant d'économistes disserter doctement sur cet indicateur alors qu'il ne peut qu'égarer leur jugement.

Les salles de marché en chasse

Ce texte fait partie de la série Le chemin vers l'abîme.

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La banque est une institution utile : sans elle, nous garderions chez nous nos liquidités pour le plus grand bonheur des cambrioleurs ; elle nous fournit des moyens de paiement commodes et sûrs ; à l'occasion, elle nous fait un prêt.

Une grande banque emploie des dizaines ou centaines de milliers d'agents répartis dans le réseau des agences. Mais elle héberge aussi une petite unité de quelques dizaines ou centaines de personnes, logée dans un petit nombre de salles de marché et disposant d'importantes ressources informatiques. Dans ces salles de marché officient des traders assistés par une arrière-boutique (back office), encadrés par des managers et supervisés par des contrôleurs (voir « Lexique des salles de marché »). Dans la langue des médias, on dit « les marchés » pour désigner les salles de marché.

D'abord modestes, les salles de marché ont depuis 1975 pris une importance croissante : aujourd'hui, ces unités de quelques centaines de personnes « produisent » l'essentiel du profit de la banque. Le réseau des agences est la toile d'araignée qui piège des liquidités que la salle de marché avale pour les faire fructifier.

Tirer parti de la panique

Ce texte fait partie de la série Le chemin vers l'abîme.

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Les vagues de panique que suscite la contemplation du ratio « dette brute de l'État / PIB » sont du pain bénit pour les salles de marché : la crédibilité des États étant mise en doute, elles jouent à la baisse pour la faire plonger encore et encore.

Supposez qu'à tort ou à raison les créances sur un État paraissent fragiles, par exemple sur la base de cet indicateur chimérique qu'est le ratio « dette brute / PIB ». Les short sellers vont emprunter en masse ces créances et les vendre immédiatement. Le cours va baisser et cela procurera aux salles de marché un profit qu'amplifie le recours judicieux aux produits dérivés : ce sera autant de gagné pour leurs actionnaires, pour les hedge funds.

Mais la baisse du cours des créances entraînera une hausse du taux d'intérêt réclamé à cet État. Les créances paraîtront de plus en plus fragiles : une fois amorcée, la spirale peut aller jusqu'à l'effondrement, jusqu'à une faillite que, peut-être, rien ne justifiait.

C'est ce qui se passe actuellement avec la Grèce. Certes, elle est endettée ainsi que son État. Mais elle a un potentiel de croissance économique auquel contribue d'ailleurs la large part informelle de son économie (cette part qui, échappant par nature à l'État, devrait réjouir les néo-libéraux !).

L'économie informelle n'apparaissant pas plus dans les statistiques que dans les impôts qu'elle paie à l'État, le PIB de la Grèce est sous-estimé mais qui s'en soucie ? L'opinion des « marchés » ne considère que les indicateurs publiés et ne s'interroge pas sur leur pertinence.

Les « pères la rigueur »

Ce texte fait partie de la série Le chemin vers l'abîme.

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On peut faire une belle carrière politique en jouant les « pères la rigueur » : il suffit de hurler avec les loups et on y gagne une auréole de sérieux.

Les Allemands prétendent au monopole du sérieux : ils le cultivent d'ailleurs jusqu'à l'absurde. Leur premier marché est de loin l'Union européenne, leur premier client est la France. En retardant l'aide apportée par l'Europe à la Grèce, en fragilisant la crédibilité de l'Europe, Angela Merkel a gagné des électeurs et les félicitations de la presse anglo-saxonne (Economist, Financial Times, Wall Street Journal), mais à terme sa politique est suicidaire pour l'Allemagne. Wolfgang Schäuble, le ministre des finances, a été plus lucide : il ne faut donc pas mettre tous les Allemands dans le même sac.

Il se peut que les Américains ne soient pas innocents dans cette affaire. Le financement du déficit américain étant assuré par la consolidation de l'axe Dollar-Yuan, comment résister à la tentation lorsque se présente une occasion d'écarter l'Euro et de détruire l'Union européenne, cette rivale potentielle ? Les agences de notation américaines, si optimistes avant la crise des subprimes, alimentent cette fois la panique en dégradant la note qu'elles donnent aux États européens.

dimanche 2 mai 2010

Le corps informatisé

Depuis que nos téléphones mobiles sont devenus des ordinateurs notre corps est relié à l'automate programmable ubiquitaire (APU) que constitue l'ensemble mondial des ordinateurs en réseau : pour le meilleur et pour le pire, nos corps sont désormais informatisés.

Le pire :
- si nous n'y prenons pas garde, les données que nous communiquons à l'APU (messages, consultations du Web, transactions financières, géolocalisation etc.) peuvent être espionnées et utilisées de façon malveillante ;
- il nous faudra du temps pour acquérir les savoir-faire et savoir-vivre répondant à cette situation nouvelle, dans l'intervalle nous serons maladroits et impertinents.

Le meilleur :
- notre accès à l'information devient de plus en plus facile ;
- nous pourrons bénéficier de services inédits, par exemple en télémédecine.

Gary Wolf, dans "The Data-Driven Life" (The New York Times, 26 avril 2010), décrit certaines des possibilités ouvertes par le corps informatisé et, incidemment, certains des excès qu'elles peuvent occasionner.

samedi 1 mai 2010

Francis Caballero, Le droit de la drogue, Dalloz, 2000

Francis Caballero formule une proposition raisonnable : il faut mettre un terme à une prohibition qui favorise les trafics et la corruption ; l'addiction à une drogue étant par ailleurs une maladie, il faut en médicaliser la distribution.

J'ai parlé de cette idée à des amis policiers. "Oui, dirent-ils, c'est une bonne idée mais sa mise en pratique mettrait le feu à certains quartiers où le trafic de drogue est la seule activité économique". Nous sommes donc coincés, me suis-je dit avec tristesse. Le trafic est tellement entré dans les mœurs qu'on ne peut plus prendre le risque de supprimer la prohibition...

Mais quel est donc le but de la répression menée en ce moment dans quelques-uns de ces fameux "quartiers" (perquisitions, saisies de drogue et d'argent) ? "La drogue, disent nos vaillants politiques, c'est le mal à l'état pur et on ne fera jamais trop contre elle".

Il faudrait pourtant d'abord qu'ils cessent, ces politiques, de consommer cette cocaïne qui, tout en détruisant peu à peu leur cerveau, leur fournit l'énergie factice qui les aide à être rapides et agressifs ! J'ai reçu sur ce point des confidences qui ne laissent malheureusement pas de place au doute... On comprendra que je garde les noms propres pour moi.

mercredi 28 avril 2010

Sam Williams, Richard Stallman et la révolution du logiciel libre, Eyrolles, 2010

Lorsque j'ai assisté le 12 janvier 2010 à la conférence donnée par Richard Stallman à la librairie Eyrolles, plusieurs facettes du personnage m'ont fasciné.

Tout d'abord, et contrairement à l'habitude des Américains, il a prononcé cette conférence en français - indice de courtoisie envers son auditoire.

Puis son propos, d'une clarté et d'une rigueur rares, m'a permis de bien comprendre le personnage - du moins j'en ai eu l'impression.

(Nota Bene : Richard Stallman m'a envoyé le 1er mai un commentaire qui m'a permis de préciser le texte et de corriger certaines erreurs).

Avant de vous dire ce que j'en ai compris, quelques mots sur le logiciel libre dont le pivot est la licence GNU GPL (cette même licence que j'utilise pour les textes que publie volle.com).

En bref, le code source d'un logiciel libre est disponible et l'utilisateur peut librement le copier, le distribuer, le modifier et distribuer la version modifiée à condition que celle-ci soit également soumise à la licence GNU GPL. Stallman l'a créée pour réagir contre les logiciels dits "privateurs" dont le code source n'est pas disponible et qui sont comme des boîtes noires pour l'utilisateur.

(Commentaire de Richard Stallman : Vous avez bien donné la definition brève de logiciel libre, avec les 4 libertés, mais il faut noter que « être logiciel libre » et « être sous la GPL de GNU » ne sont pas équivalents. Pas tous les programmes libres portent la GPL de GNU, seulement 2/3 d'eux. Regardez http://www.gnu.org/licenses/license-list.html pour quelques dizaines de licences libres. Regardez aussi http://www.gnu.org/philosophy/categories.fr.html.)

jeudi 22 avril 2010

Les systèmes d'information à la recherche de la qualité

Voici une vidéo : "Les systèmes d'information à la recherche de la qualité : exemples et contre-exemples".

Il s'agit d'une conférence que j'ai été invité à donner à Corte, le 21 juillet 2009, dans le cadre de la cinquième école d'été méditerranéenne d'information en santé.

Cette conférence dure une heure et quarante quatre minutes, débat compris. Elle présente le système d'information selon un découpage en quatre couches (langage, action, pilotage, stratégie) et décrit, pour chacune d'entre elles, les bonnes et mauvaises pratiques ainsi que les pièges les plus courants.

Les transparents sont également disponibles en cliquant sur le lien.

lundi 19 avril 2010

France Telecom : une cassure symbolique

Toute entreprise est marquée par son histoire : Didier Toussaint a montré que Renault, par exemple, portait aujourd'hui encore la trace du style de Louis Renault, son fondateur mort en 1944. Les valeurs, habitudes et procédures étant transmises aux « nouveaux » par les « anciens », la structure symbolique d'une entreprise est étonnamment solide - mais comme toute structure elle peut se briser.

La crise qui se manifeste à France Telecom par des drames individuels, un malaise psychologique, un stress dont témoignent de nombreuses anecdotes, s'explique par une cassure symbolique.

Pour comprendre cela il faut revenir sur l'histoire de l'entreprise, sa culture, ses valeurs : cette histoire a en effet subi une torsion profonde qui a provoqué les dégâts apparus à la surface.


Pour représenter ce tremblement de terre nous allons comparer schématiquement la DGT (direction générale des télécommunications) et France Telecom selon un modèle en couches qui articule (1) les dirigeants (directeur général de la DGT devenu président de France Telecom, puis ensemble du comité exécutif), (2) l'encadrement, (3) les agents opérationnels.

La DGT (avant 1988)

Les dirigeants et les cadres de la DGT sont des polytechniciens du corps des ingénieurs des télécoms dont la formation militaire se résume par la phrase « une mission, cela s'apprend par cœur et s'exécute à la lettre ». Ils sont autoritaires, l'encadrement est discipliné, l'entreprise se manœuvre comme une armée : cela donne au dirigeant suprême une puissance qui perdurera chez France Telecom et éblouira Michel Bon.

lundi 5 avril 2010

François Jullien, Les transformations silencieuses, Grasset, 2009

English version

François Jullien présente ici, plus clairement encore que dans ses précédents ouvrages, la rencontre entre la pensée chinoise et la philosophie européenne. En les plaçant l'une face à l'autre il met en évidence ce dont chacune s'est détournée, ce qu'elle n'a pas voulu voir.

La philosophie est-elle l'expression de notre culture, du mode de pensée que structurent les langues indo-européennes (sujet – verbe – complément, déclinaisons et conjugaisons) ? Ou bien a-t-elle, à partir de la source grecque, structuré notre façon de penser ? Il est vain, sans doute, de chercher à distinguer la cause et l'effet : les deux phénomènes, s'entrelaçant, nous enferment dans un cercle familier.

Notre représentation du monde procède par concepts et définitions aux contours nets. Cela convient aux mathématiques, cela favorise la construction des sciences, mais cela interdit de penser notre vieillissement, les glissements de notre vie affective, toutes ces évolutions lentes qui se produisent pourtant et dont le terme nous saisit par surprise.

Ne sachant pas les penser nous ne savons pas non plus les préparer, les attendre ni en tirer parti. C'est pourquoi nous concevons l'action sur le mode héroïque : le monde n'étant pas ce qu'il devrait être, il nous faut le détruire pour le remplacer par un autre, pour substituer au mauvais concept un autre qui soit meilleur.

Le Chinois, héritier d'une culture sensible au rythme des saisons, sait que le monde évolue de lui-même. Il faut attendre que les plantes poussent et l'action, pour être efficace, doit répondre à la propension des choses : il serait stupide de planter en été, de récolter en hiver...

dimanche 4 avril 2010

Les systèmes d'information des services publics (suite)

La suite du cours à l'école des Mines se trouve à l'adresse :
http://www.volle.com/travaux/coursmines2.pdf

Outre la version révisée des quatre premiers chapitres, elle comporte deux chapitres nouveaux portant l'un sur l'informatisation, l'autre sur les systèmes d'information.

Ils fourniront la matière du cours dans la matinée du 13 avril. L'après-midi du 13 avril sera consacrée à l'informatisation du système éducatif. Cette étude de cas sera publiée après le cours.

mardi 30 mars 2010

Honte de la philosophie

Henri Atlan, biologiste et philosophe, a publié dans la rubrique "Débats" du Monde du 29 mars 2010 un article intitulé "La religion de la catastrophe". J'ai éprouvé durant sa lecture un malaise semblable à celui qu'avait causé celle de Claude Allègre, et ce malaise est tellement pénible que j'ai réfléchi un moment pour l'analyser.

Qu'est-ce qui me rend donc allergique aux écrits de ceux qui nient soit la réalité du réchauffement climatique, soit la responsabilité humaine, soit les deux ? Je ne suis pas un inconditionnel de l'écologie, je ne suis pas de ceux qui aimeraient que l'espèce humaine s'éteignît pour que soit restaurée la virginité de la nature, ni de ceux qui disent souhaiter la décroissance (voir "Une ressource naturelle inépuisable"). Je ne suis pas un spécialiste du climat et n'ai, dans cette affaire, aucun intérêt de carrière ni d'amour-propre.

Mais je sais lire et j'utilise, pour évaluer mes lectures, le petit bon sens que les années ont accumulé. Il me sert à détecter l'erreur, la fraude, le manque de sérieux, et aussi à repérer les textes de haute qualité. Le bon sens est un outil fragile, dira-t-on : peut-être, mais c'est le mien et j'y tiens beaucoup.

jeudi 11 mars 2010

Il faut que l'Internet devienne un pays

L'Internet a ouvert un nouvel espace qui ne relève pas de la géographie, ignore les frontières des États et prend une place croissante dans notre vie mentale et pratique (voir "Explorer l'espace logique").

Une économie spécifique s'y déploie avec de nouvelles formes de production, de propriété, d'échange, d'intermédiation. La cybercriminalité est elle aussi inventive : piraterie, espionnage, sabotage, escroquerie, vol d'identité, blanchiment d'argent etc. On évoque même de nouvelles formes de guerre.

Comme toute société, comme toute économie celle-ci a besoin de règles et, pour les faire respecter, d'un appareil judiciaire convenable. Mais les États sont divisés. Leurs législations sont diverses et presque toutes déficientes car ils ont été pris de court par l'émergence du nouvel espace. Les CNIL nationales négocient pour définir des règles communes mais l'inertie des habitudes se conjugue aux différences culturelles pour freiner ou bloquer.

Ne faudra-t-il pas en venir à considérer l'Internet comme un "pays" - un pays situé dans un espace qui n'est pas l'espace géographique ?

dimanche 7 mars 2010

Instruire et informer

Le langage courant, usé comme une vieille chaussure, ne favorise pas le discernement : "Instruire", "éduquer", "enseigner", "former" sont pour lui des synonymes interchangeables - si une nuance subsiste entre eux, elle est administrative et non linguistique.

C'est pourquoi il est utile de revenir à l'étymologie, voire même de remonter jusqu'au contenu philosophique des éléments qu'elle utilise.

Ainsi "instruire", c'est donner une structure. La structure d'un bâtiment, ce sont les murs porteurs et la charpente qui lui confèrent sa solidité ; une fois la structure en place il reste beaucoup à faire pour que le bâtiment soit utilisable : toiture, cloisons, menuiserie, réseaux, mobilier etc. De même la structure d'une personne, c'est ce qui lui confère sa solidité mais celle-ci ne suffit pas : il faut encore que la personne instruite soit formée.

Par "forme" le langage courant désigne l'apparence d'un objet (il sera grand, petit, rond, carré etc.) par opposition d'une part à la matière dont il est fait, d'autre part à la fonction qu'il sert. Pour comprendre ce que veut dire "former" quand on considère une personne il faut remonter au sens originel : la "forme", dans une philosophie qui s'inspire d'Aristote, c'est l'"essence" d'un être et celle-ci s'exprime par une définition. Selon cette acception la forme d'un cercle est non pas d'être rond, mais d'être dans un plan l'ensemble des points équidistants d'un point donné (ou de façon équivalente : la figure qui entoure la plus grande surface pour un périmètre donné, l'ensemble des points qui voient sous le même angle un même segment de droite etc.).

mercredi 3 mars 2010

L'axiome de Smith

La pensée d'Adam Smith s'appuie sur un axiome fondamental qu'il énonce dans le livre IV, chapitre 8 de La richesse des Nations et qui, comme d'autres passages cités ci-dessous, mérite de l'être en anglais puis en français :

« Consumption is the sole end and purpose of all production; and the interest of the producer ought to be attended only so far as it may be necessary for promoting that of the consumer. The maxim is so perfectly self-evident that it would be absurd to attempt to prove it. »

« La consommation est le seul but de la production et les intérêts du producteur ne doivent être respectés que dans la mesure où c'est nécessaire pour promouvoir ceux du consommateur. Cette maxime est tellement évidente qu'il serait absurde de tenter de la démontrer. »

Une « maxime tellement évidente qu'il serait absurde de tenter de la démontrer », c'est un axiome, proposition dont on postule la vérité pour en déduire une théorie – ici la science économique dont Smith est le génial créateur.

Il l'oriente ainsi tout entière vers l'intérêt du consommateur. Mais qui est donc celui qui doit veiller à promouvoir les intérêts du consommateur, à leur soumettre ceux du producteur ?

lundi 1 mars 2010

La prime à l'escroc

Claude Allègre a encore frappé : alors que Ma vérité sur la planète est toujours empilé sur les tables des libraires, voici L'imposture climatique.

J'ai lu avec intérêt les commentaires des lecteurs de l'article du Monde, "Le cent fautes de Claude Allègre" : ceux qui approuvent Allègre sont en minorité, mais ils sont tout de même nombreux.

*     *

L'art de l'escroquerie résidant tout entier dans la séduction, celui qui ne sait pas séduire est contraint de rester honnête. Le séducteur habile, par contre, sera vulnérable à la tentation.

L'escroquerie se pratique sur divers terrains : le terrain financier bien sûr, mais aussi les terrains affectif, professionnel, intellectuel. L'escroc intellectuel en impose par ses diplômes, ses titres universitaires, ses publications. Il séduit par son style, par une apparence d'originalité et de courage.

dimanche 28 février 2010

Un commentaire sur De l'Informatique


Le CNAM publie des fiches de lecture intéressantes.
J'ai eu le plaisir d'y découvrir l'analyse fouillée de De l'Informatique par MM. Gil Derudet et Yvon Pesqueux. J'ai mis en ligne ce document .doc : vous pouvez le télécharger en cliquant sur le lien ci-dessus.

Le lire m'a fait un drôle d'effet car j'ai eu l'impression de me voir dans un miroir et de ne pas m'y reconnaître. Ce n'est pas que l'analyse soit fausse -
au contraire, elle me semble pertinente : c'est moi qui ne sais pas voir.

Quand vous écrivez un livre, vous êtes enfermé dans une réflexion qui lutte avec les faits dont elle tente de rendre compte. Du coup vous êtes incapable de vous voir (ou de vous imaginer vu) de l'extérieur, et lorsque une image vous est renvoyée elle vous paraît étrangère.

MM. Derudet et Pesqueux semblent avoir apprécié De l'Informatique et cela me fait plaisir. Dans la partie "discussion et critiques" de leur texte ils relèvent mes redites somnifères : j'ai eu beau me lire et relire, je ne suis pas parvenu à les supprimer toutes. Ils notent aussi mon goût pour les belles courbes, que ce soit en mathématiques ou ailleurs.

jeudi 25 février 2010

Raymond Aron, Penser la guerre, Clausewitz, Gallimard, 1976


Tout le monde sait que Clausewitz est un auteur militaire. Mais il est aussi et surtout, à ma connaissance, le premier penseur qui se doit intéressé à l'articulation entre la pensée et l'action - le premier et peut-être le seul, car les penseurs s'intéressent plus à la pensée elle-même qu'à l'action dont la complexité les rebute.

Il est compréhensible que cette articulation ait attiré l'attention d'un militaire : c'est dans la guerre, en effet, que ses exigences se manifestent de la façon la plus impérative. Le stratège, le tacticien, doivent agir sous la pression de l'urgence, sans disposer de toutes les informations nécessaires, dans un contexte où l'enjeu est littéralement de vie ou de mort.

Dans de telles conditions leur action ne peut pas être purement rationnelle : elle relève de l'art plus que de la science. Le fait est cependant que certaines personnes, certains stratèges, savent agir avec justesse dans l'urgence et le brouillard du combat : on dit que ceux-là possèdent le « coup d'œil ».

Quelles sont donc les qualités du bon général, du bon stratège ? Il faut qu'il ait du sang-froid mais cela ne suffit pas : il faut aussi qu'il possède certains procédés de pensée qui permettent de se représenter la situation, d'anticiper les conséquences des diverses actions possibles, de choisir enfin la décision adéquate - et tout ceci dans l'instant, en interprétant ce qu'il voit et en devinant ce qu'il ne voit pas.

Cela demande sans doute un talent particulier mais le talent n'y suffirait pas : il faut encore et comme dans tous les arts que ce talent ait été fécondé par une formation qui ne peut porter de fruits que si celui qui la reçoit s'y intéresse passionnément et de toute sa volonté.

La pensée du stratège procède, comme toute autre pensée, par concept, modélisation, hypothèse et déduction. Mais contrairement à la pensée qui s'explicite dans des paroles, la sienne se condense dans une décision à laquelle seule il accorde de la valeur : elle lui semble évidente et il oublie instantanément le raisonnement qu'il a bâti pour la construire.

mercredi 17 février 2010

Les systèmes d'information des services publics

Voici le lien vers le texte écrit du cours de quatre heures que j'ai donné à l'aimable invitation de Pierre Musso, le 17 février, à l'école des Mines, devant les ingénieurs élèves des Mines et des Télécoms :

http://www.volle.com/travaux/coursmines.pdf

Le cours porte sur les systèmes d'information des services publics. Ce thème d'apparence anodine rassemble deux des questions les plus importantes de notre époque : que doit être le rôle de l'État dans l'économie, quel est le périmètre légitime du service public ? En quoi consiste cette informatisation qui transforme les institutions et jusqu'à la vie familiale ?

Je ne prétends pas être parvenu à un texte parfait et les remarques des lecteurs me seront utiles.

La rédaction préliminaire des quatre premiers chapitres concerne l'histoire vue dans ses très grandes lignes, les institutions (dont l'entreprise), le domaine légitime du service public et enfin les doctrines concernant celui-ci (totalitarisme, néo-libéralisme, saint-simonisme).

Lors du prochain cours, le 13 avril, je parlerai du phénomène de l'informatisation et de la dynamique des systèmes d'information. Puis je passerai à la deuxième partie du cours, qui est consacrée à des études de cas, en évoquant l'informatisation du système éducatif.

Lors du troisième et dernier cours, le 18 mai, je compte présenter d'autres études de cas dont voici la liste préliminaire : système de santé, système législatif, système judiciaire, régulation des télécoms.

Je tente ainsi de donner des outils à ces futurs dirigeants de l'économie française, afin que leur génération puisse corriger les erreurs qu'a commises la mienne et celles qui se commettent aujourd'hui.

jeudi 4 février 2010

La chute des grandes maisons

Dans un article récent, Dick Brass annonce la chute de la maison Microsoft ("Microsoft's Creative Destruction", The New York Times, 4 février 2010). Les phénomènes qu'il décrit me rappellent les épisodes amers qui annonçaient la chute de la maison France Telecom : mêmes causes, mêmes effets, même mécanisme...

Comment se fait-il, dit Brass, que ce ne soit pas Microsoft, la plus célèbre et la plus prospère des entreprises américaines dans les TIC, qui ait conçu l'iPad, le Kindle, Google, le BlackBerry et l'iPhone, l'iPod et iTunes, Facebook et Twitter ?

Ce n'est pas par manque de chercheurs et d'ingénieurs compétents : Microsoft possède, en interne, toutes les ressources qui auraient pu lui permettre de réaliser, bien avant les autres, les innovations ci-dessus. Des produits analogues ont d'ailleurs en fait été conçus et mis au point chez Microsoft, mais ils ont été rejetés par une organisation qui décourage l'innovation : les directions en place se sentent menacées lorsqu'une équipe propose un nouveau produit, alors elles font tout pour faire échouer le projet.

mardi 2 février 2010

Denis Robert et Laurent Astier, L'affaire des Affaires, Dargaud, 2009

L'affaire Clearstream dont les journaux nous parlent d'abondance, et qui révèle à qui l'ignorait le caractère vindicatif de notre président, n'est que la suite d'une autre affaire Clearstream autrement plus importante mais dont les journaux ont peu parlé - sans doute étaient-ils intimidés ?

C'est de cette affaire que nous parle Denis Robert, le courageux journaliste à qui nous devons Révélation$, La boîte noire, La domination du monde et quelques autres ouvrages.

Ici il s'agit d'une bande dessinée. C'est un merveilleux outil de communication. Voir (fort bien représentés) les visages des protagonistes, leurs mimiques, voir les façades des immeubles, cela aide à "réaliser" ce que dit l'auteur, à comprendre que c'est réel, à partager ses émotions - et elles sont vives.

Au passages, quelques portraits peu flatteurs : Juncker, premier ministre d'un paradis fiscal drapé dans sa vertu ; Trichet, qui ne veut rien entendre. Tout le monde prend Robert pour un fou...

dimanche 31 janvier 2010

La dissémination des valeurs

Le téléspectateur, vautré sur son canapé, avale les images comme une boisson sucrée. Mais ce qui s'infiltre ainsi en lui est insidieux. Le commentaire, répété, finit par se classer parmi les évidences.

Secouons-nous pour écouter : nous voyons alors clairement les valeurs que les médias s'efforcent d'injecter dans nos cervelles.

L'effondrement d'un immeuble à Liège (9 morts) est ainsi un "accident spectaculaire". Guy Debord avait raison de dire que nous formions la "société du spectacle" : la télévision offre la mort d'autrui en spectacle au spectateur vautré.

Mais il y a mieux, ou plutôt pire. France 24, sous la rubrique environnement, montre un bébé qui vient de naître à l'Hôtel Dieu de Paris. "Il n'a que six heures, dit le commentateur que je cite et résume de mémoire, et il est le plus grand danger pour la planète : nous serons 9 milliards en 2050 et la planète ne pourra pas nourrir tout le monde". La même émission décrit, quelques instants après, les efforts des Chinois pour préserver les cigognes noires et les tigres, deux espèces en voie de disparition.

mercredi 27 janvier 2010

Retour (pénible) sur notre histoire

Un entrefilet du Monde m'a fait sursauter : la préfecture de Police de Paris a cru devoir, sur la base d'une règlementation étrange, mettre en doute la nationalité d'Anne Sinclair (voir son témoignage).

Ainsi il est demandé à chacun de prouver qu'il est bien français : ceux qui pour une raison ou une autre (papiers perdus etc.) ne pourront pas apporter cette preuve seront-ils dépouillés d'une qualité qui leur avait toujours été reconnue ?

Cela rappelle le régime de Vichy, qui a déchu de nombreuses personnes de la nationalité française (entre autres : De Gaulle, Leclerc et Mendès-France...).

mercredi 20 janvier 2010

Connaître ou apprendre ?

Nous avons l'habitude de vivre sur un capital acquis. Dans notre jeunesse, nous "faisons des études". Si nous sommes de bons élèves, bien appliqués, bien studieux, nous arrivons à grimper jusqu'à l'entrée dans une grande école (je dis bien l'entrée, car une fois dedans il n'y a plus beaucoup d'efforts à faire pour avoir le diplôme) ou jusqu'à l'honorable titre de docteur en quelque chose.

On a été formé en passant par les meilleures filières, on a eu 18 alors que les autres avaient 12 : donc on est meilleur qu'eux pour la vie durant.

Mais un capital de connaissance s'use si l'on ne s'en sert pas. J'ai connu à l'INSEE de grands chefs qui n'auraient plus été capables de calculer un écart-type, j'ai rencontré beaucoup de dirigeants qui avaient oublié jusqu'aux premiers éléments de la physique et des maths. Cela n'a aucune importance, pensaient-ils : on n'a plus besoin de connaître ces choses-là quand on dirige les autres, ceux qui savent.

Les titres de noblesse péniblement acquis lors de la formation initiale - énarque, polytechnicien, centralien, sup-élec, agrégé etc. - sont, pense-t-on, accompagnés d'une grâce d'état. Pour le restant de la vie, on en sait assez.

mardi 5 janvier 2010

Lorraine Data, Le grand truquage, La découverte, 2009

La plupart des données qui peuvent intéresser le citoyen font l’objet d’une présentation fallacieuse : Lorraine Data, pseudonyme collectif choisi par des agents de l’INSEE, dénonce la manipulation des données relatives au pouvoir d’achat et à la pauvreté, à l’emploi et aux heures supplémentaires, à l’éducation, l’immigration et enfin la délinquance.

La qualité des statistiques, tout comme la qualité des archives, est un sûr indicateur de la maturité d'une nation. Une nation qui ne se soucie pas de s'observer elle-même ni d’observer sa propre histoire, et qui s'en remet donc à des mythes en guise de connaissance, ne peut pas en effet accéder à la maturité politique ni maîtriser son destin. Dans le concert diplomatique, elle s'exprimera de façon infantile et capricieuse : sa parole n'ayant aucune autorité, personne ne l'écoutera.

De ce point de vue la France n'est pas bien placée : la statistique est chez nous encore et encore « critiquée » par des crétins qui se parent d'une légitimité intellectuelle ou médiatique.

L'indice des prix ne veut rien dire, disent-ils par exemple, parce que c'est une moyenne. Mais une moyenne, cela ne dit pas rien ! Et si l'on s'intéresse non à la moyenne, mais à la dispersion, il faut utiliser d'autres indicateurs (quantiles etc.) que la statistique fournit également – mais ces paresseux, ces prétentieux ne se donnent pas la peine de les regarder.