dimanche 28 juin 2020

La France bientôt condamnée au silence ?

Nicholas Carr a prétendu que « IT doesn’t matter1 » : il a prédit que l’informatique deviendrait un produit banal qui s’achète sur étagère, une « commodité » sans importance : « companies will fulfill their IT requirements simply by purchasing fee-based “Web services” from third parties ».

La puissance qu’ont acquise les GAFAM suffit pour le contredire, à tel point que l'on peut même prédire que les entreprises qui n’auront pas su s’informatiser raisonnablement finiront par disparaître. Plus généralement, les pays qui n’auront pas su s’informatiser n’auront plus aucune influence dans les affaires du monde.

Les techniques fondamentales pour l'économie sont en effet aujourd’hui celles de la microélectronique, du logiciel et de l’Internet : la mécanique, la chimie, l’agriculture et l’énergie, qui ont été les techniques fondamentales jusque dans les années 1970, évoluent désormais en s’informatisant2.

Rappelons-nous ce qui s’est passé au XIXe siècle. En quelques décennies la Grande-Bretagne est devenue la puissance dominante parce qu’elle avait su la première maîtriser la mécanique et la chimie : les armes qu’elles permettaient de concevoir lui ont permis, lors des guerres de l’opium, de vaincre facilement la Chine qui avait été jusqu’alors la première puissance mondiale.

La nation qui maîtrisera le mieux les techniques de l’informatique et saura les utiliser efficacement dominera le monde. C’est l’ambition de la Chine, c’est pourquoi elle investit massivement dans ces techniques comme dans l’art de leur utilisation : toutes ses grandes entreprises ont misé sur l’informatique3.

Aucun projet de crypto-monnaie souveraine, par exemple, ne pourra réussir sans la maîtrise des techniques les plus avancées (processeurs multi-cœurs, programmation parallèle, etc.) et sans l’intelligence de leur mise en œuvre.

*     *

En France la classe sociale qui dirige la politique et les grandes entreprises, ayant été formée à l’expertise dans l’art de la communication, méprise ce qu’elle juge « technique4 » et ignore l’informatique : elle parle ainsi abondamment du « numérique », mot-valise vide de sens, et se laisse fasciner par les chimères qu’évoque l’expression « intelligence artificielle ». L’inexactitude de son vocabulaire révèle son refus de percevoir, de comprendre la situation historique à laquelle notre pays est confronté.

Il ne pourra cependant conserver à la longue un droit à la parole dans le concert des nations que s’il prend conscience de la transformation que l’informatisation a apportée à la définition des produits et des compétences, à l’ingénierie de la production, à la forme de la concurrence et du travail humain, et s’il fait le nécessaire pour en maîtriser les techniques fondamentales car c’est une condition nécessaire de l’habileté de leur utilisation.

À défaut d’être un informaticien tout dirigeant doit donc acquérir une intuition exacte de l’informatique et une culture de l’informatisation (c’est pour tenter de les lui procurer que j’ai publié De l’informatique). Sinon la France sera colonisée par les nations qui, ayant pris de l’avance dans les techniques de l’informatique, auront su s’informatiser efficacement.

Le monde deviendra alors plus pauvre et plus terne car la France ne pourra plus y faire rayonner les valeurs de notre République.
____
1 Nicholas G. Carr, « IT doesn’t matter », Harvard Business Review, mai 2003.
2 Bertrand Gille, Histoire des techniques, Gallimard, 1978.
3 Pascal Ordonneau, Crypto-Yuan, La route de la soie, 2020.
4 « La technique, moi, je n'en ai rien à foutre » (Michel Bon, président de France Télécom, lors d'une conférence à Dauphine).

lundi 8 juin 2020

Le pays des enfants gâtés

Les enfants les plus gâtés ne sont pas les plus heureux, et ils ne sont pas les plus aimables car ils n’éprouvent aucune reconnaissance envers ceux qui les gâtent.

Nous autres Français sommes des enfants gâtés et grognons.

Nos frais médicaux sont largement remboursés par la sécurité sociale. Nous percevons des indemnités lorsque nous sommes au chômage. Nos retraites sont confortables. L’éducation nationale est gratuite.

Mais nous croyons que cela nous est dû et jugeons légitime d’en abuser à l’occasion, tout en pestant contre « les charges » qui sont la contrepartie des assurances sociales.

Nous sommes à l’aise mais nous aimons nous croire pauvres, insulte envers les pays vraiment pauvres. Il se trouve, certes, des pauvres parmi nous mais ils sont très discrets : seuls les enfants gâtés grognent.

C’est que nous sommes des bourgeois qui haïssent la bourgeoisie : cette duplicité a contaminé notre littérature, notre culture, notre philosophie et jusqu'à la vie de tous les jours, car haïr ce que l'on est n'est pas sans conséquences.

Nous détestons les institutions, les entreprises, dont l'organisation contrarie notre individualisme. Notre exaspération se manifeste au Café du commerce : « il faut tout foutre en l’air », disons-nous alors – mais nous ne tolérerions pas que l’électricité soit coupée, que les trains cessent de rouler, que les aliments ne soient plus distribués.

Nous revêtons notre révolutionnarisme de nobles intentions qui sont autant de prétextes : « écologie », « social ». Mais pour que le social puisse redistribuer une richesse il faut qu’elle ait été d’abord produite, pour que l’écologie puisse s’épanouir il faut en avoir les moyens. Cette richesse, ces moyens, sont produits par les entreprises et par les personnes dont elles organisent le travail.

Si nous vivons si bien en France, c’est parce que les Français ne sont pas tous des enfants gâtés : il se trouve aussi parmi eux des entrepreneurs, des animateurs qui savent donner un sens à une action collective, soumettre son organisation à une mission.

Mais les entrepreneurs, les animateurs sont aussi discrets que les pauvres : seuls les enfants gâtés se font entendre dans les médias et dans la rue.

La vraie nature de la crise

Quelle sera la durée de la crise que provoque le coronavirus ?

Christian Saint-Étienne a publié son pronostic sur Twitter :

« Avec PIB = 100 en 2019, PIB 2020 = 91, PIB 2021 = 95, PIB 2022 = 99 au mieux. Dette 2019 = 98 % du PIB, dette 2020 = 116 % du PIB, dette 2021 = 117 ou 118 % du PIB. Chômage catégorie A = 5 millions fin 2020. »

Il faudrait donc selon lui attendre 2022 pour que le PIB retrouve à peu près le niveau de 2019 et cela se ferait au prix d’une très forte augmentation de la dette de l’État.

Je trouve ce pronostic pessimiste (je m’en explique ci-dessous) et l’ai dit sur Twitter, mais d’autres personnes ont estimé au contraire que Saint-Étienne était trop optimiste.

« Trois ans pour revenir au régime antérieur ? », a ainsi écrit @HugoMe. « En 2008 ça a mis huit ans. »

Un dialogue s’est amorcé :

@michelvolle – « Une crise sanitaire n’est pas une crise économique, dont l’origine se trouve dans l’économie elle-même. »

@HugoMe – « Je ne comprends pas cette remarque. L’économie est durement touchée, des entreprises font faillite, des secteurs sont totalement ralentis. On ne sait même pas si ça va pas recommencer l’année prochaine. »

@michelvolle – « La crise est accidentelle, son ressort est extérieur à l’économie. On guérit plus vite d’une fracture que d’un cancer. »

@HugoMe – « On va dire aux chômeurs qu’ils sont pas vraiment au chômage. Que c’est une erreur. »

@michelvolle – « Une fracture, ça peut faire très mal. Mais il ne faut pas se tromper sur le diagnostic. »

*     *

La crise de 2008 était l’expression d’un mal qui rongeait l’économie : le risque excessif que portaient les prêts « subprimes », masqué par des produits financiers frauduleux que personne ne savait évaluer, avait contaminé tout le système financier. L’économie s’est alors effondrée comme le fait la santé d’une personne dont un cancer généralisé détruit le corps.

L’épidémie du coronavirus est par contre analogue à un accident dont on sort avec une fracture invalidante. Une fracture peut révéler des points faibles de notre vie : celui qui a besoin d’aide voit parfois s’éloigner des personnes qu’il avait cru amicales. De même, le coronavirus révèle des points faibles de notre société, de notre économie.

Mais il faut faire la différence entre une maladie intime, interne à l’économie qu’elle ronge, et les effets d’un choc extérieur. Le diagnostic n’étant pas le même, la prescription doit être différente.

*     *

Voici le scénario qui me semble le plus vraisemblable : une fois l’épidémie maîtrisée, la reprise surprendra les pessimistes mais elle sera inégale : le tourisme sera sans doute durablement déprimé ainsi que les activités qui en dépendent (luxe, hôtellerie, restauration).

Ce scénario peut être cependant contredit par les faits car notre économie est vulnérable aux errements de l’opinion : alors que nous aurions besoin d’une orientation constructive, des forces non négligeables se rassemblent pour se livrer un travail de démolition.

Une minorité remuante de la population, prenant l’écologie ou le social pour prétexte, s’est laissé séduire par l’esthétique du chaos, l’hostilité envers les institutions et les entreprises, le désir de « décroissance », l'opposition irréfléchie à tout « pouvoir » quel qu’il soit, et la plupart de nos « intellectuels » médiatiques lui emboîtent le pas.

C’est cela, le cancer dont souffre notre société, et il est beaucoup plus dangereux que le coronavirus.

samedi 30 mai 2020

Dans quel pays vivons-nous ?

Lors de leur intervention télévisée du 28 mai Edouard Philippe et Olivier Véran ont utilisé à plusieurs reprises le mot cluster pour désigner les foyers épidémiques.

L’anglais « cluster » se traduit par bouquet, grappe, amas, groupe, rassemblement, etc. : il évoque donc un lieu où se trouvent plusieurs personnes contaminées tandis que « foyer » évoque un feu, un incendie qui risque de se propager. Les connotations de ces deux mots ne sont donc pas les mêmes mais ils pointent vers un même fait, une même réalité.

Le président de la République, ayant pris à tort ou à raison l'écologie pour priorité, a parlé d'un "green deal".

Ces hommes politiques ont donc choisi de se conformer à la mode qui veut que l’on parle anglais (ou plutôt américain).

Que peut signifier alors l'expression « réindustrialiser la France » ? Celui qui abandonne sa langue maternelle ne peut plus penser avec tout son corps, avec sa chair insérée dans la situation historique du monde réel : ne sachant plus où il habite, il sera dupe des suggestions d'un monde imaginaire.

Ce matin sur France Culture une dame qui parlait du riz gluant de Thaïlande s’est senti obligée de dire « sticky rice »... sur « France Culture » !

*     *

Beaucoup de personnes se comportent comme si elles pensaient que la France n’a plus de raison d’être, que la langue française est appelée à disparaître et qu’il faut se « mettre à l’anglais » parce que c’est la langue des affaires comme le dit Ernest-Antoine Seillère, la langue de la finance comme le dit la BNP, la langue de la science comme le dit l’École polytechnique.

Je ne sais que penser de ces personnes qui jettent à la poubelle une langue qui est depuis des siècles un instrument des plus précieux pour la littérature, la philosophie et la science.

Ont-elles honte d’être françaises ? Pensent-elles que nous devons devenir mentalement des Américains, nous conformer en tout à l’American way of life ? Estiment-elles que notre République n’a plus rien à apporter au monde, à la civilisation ?

Si c’est le cas les étrangers leur en feront le reproche car ils ont besoin, eux, d’une France dont le concert des nations puisse entendre la voix.

Trahir notre langue, ce n'est pas seulement dégrader notre pensée et notre action : c’est affadir et appauvrir le monde.

jeudi 21 mai 2020

Pourquoi il ne faut pas restaurer l’ISF

Comme j’estime que l’ISF n’est pas un bon impôt (je m’en explique ci-dessous), j’ai commenté le tweet suivant :
@philippechopin : « Bruno Le Maire rejette l'idée d'un retour de l'ISF pour faire face à la crise ».
@michelvolle : « Oui, car l’impôt doit porter sur le revenu et non sur le patrimoine, qui ne doit être taxé (de façon très progressive) qu’à l’occasion d’un héritage ».

J’ai reçu en réponse plusieurs notifications :
@CitoyenSoucieux : « Comment faire pour égaliser les patrimoines dans ce cas ? »
@g_allegre : « C'est une nouvelle règle ? L'impôt ne doit pas toucher le patrimoine ? Pourtant un patrimoine élevé augmente la capacité contributive et certains hauts patrimoines peuvent contourner l'impôt sur le revenu en ne déclarant aucun revenu... »
@BasileM_L : « Mais alors pour vous le patrimoine ce n'est pas du travail cristallisé ? Qu'est-ce / qui est-ce qui a produit ce patrimoine (ou capital) ? »
@Lude_F : « Et vous justifiez ça comment ? Parce que moi je peux vous argumenter en titane que ça n'aurait aucun sens ni économique ni moral. »

Voici la suite du dialogue :
@michelvolle : « C’est une modeste opinion... »
@g_allegre : « Pour éclairer cette opinion : https://ofce.sciences-po.fr/pdf/revue/12-1 »
@michelvolle : « J’ai lu. Je commenterai sur mon blog. »
@BasileM_L : « J'ai hâte ! N'hésitez pas à le poster ici. »

Je développe ici ma réponse.

samedi 16 mai 2020

L’informatique comme science et la cybernétique comme idéologie ?

(Article écrit avec Pierre Musso et destiné au numéro 10 de la revue Etudes digitales)

Dans les années 1935-50, à la veille, pendant et au sortir de la deuxième Guerre mondiale sont nées à la fois l’informatique (Turing/von Neumann) qui crée un nouveau « système technique » au sens de Bertrand Gille1, et une vision du monde associée, à savoir la cybernétique (Norbert Wiener). Comme l’a bien montré Jean-Pierre Dupuy, le point de départ commun à l’informatique et à la cybernétique avait été la révolution de la logique des années 1930-36 avec l’arithmétisation de la logique de Kurt Gödel et l’émergence de la notion abstraite de machine qu’Alan Turing proposa de formaliser en défendant que toute fonction calculable mathématiquement l’est aussi par une calculatrice arithmétique (« machine de Turing »). Ainsi, résume Jean-Pierre Dupuy, « machine artificielle ou matérielle, d’un côté, logique comme machine, de l’autre, sont liées par un rapport d’identité2 ». De leur origine conceptuelle commune, cybernétique et informatique partagent certains concepts : l’information, la communication, la rétroaction, les algorithmes, la programmation, etc. et Turing comme von Neumann ont participé aux fameuses conférences de la fondation Macy (de 1942 à 1953) d’où est issue la cybernétique.

Nous sommes les héritiers de ces deux mutations majeures : d’une part, celle de l’informatisation qui est un nouveau système technique toujours en développement notamment par sa fusion avec les télécommunications, et d’autre part, celle de l’idéologie3 cybernétique qui à l’origine fut une utopie chez Wiener avant de devenir un cadre de pensée.

En amont de ces deux disciplines et de la révolution de la logique des années 30, il y a une même vision du monde occidental qui traite - depuis qu’Aristote introduisit un modèle technologique pour expliquer le vivant - des rapports de l’homme et de la machine. Le rêve d’une « machine intelligente » ou autonome et le mythe d’un mode de fonctionnement similaire chez le vivant et la machine hantent la pensée occidentale depuis l’Antiquité. Avec la seconde guerre mondiale s’est opérée la cristallisation foudroyante de ces utopies dans le couple informatique/cybernétique.

Si aujourd’hui l’informatique et la cybernétique sont dissociées, et même perçues par certains comme des phénomènes du passé, en fait elles demeurent très actives mais sous des formes différentes : la première sous la forme de l’informatisation de la société et de l’économie, qualifiées de « numériques », et la seconde considérée comme paradigme de la pensée rationnelle et calculatrice.

Le philosophe et historien des sciences Georges Canguilhem a proposé pour analyser l’histoire de la biologie, quelques concepts que nous reprenons pour éclairer l’articulation de l’informatique et de la cybernétique. Il distingue « l’idéologie scientifique » qui a une histoire et une fin car elle va être « investie par une discipline qui fait la preuve opérativement, de la validité de ses normes de scientificité » de « l’idéologie de scientifiques, c’est-à-dire que les savants engendrent par les discours qu’ils tiennent (….) sur la place qu’elle occupe dans la culture4 ». On peut ainsi distinguer trois notions : d’abord, « l’idéologie scientifique » qui est une protoscience ou une pensée préscientifique, ensuite, la rupture épistémologique que marque la naissance d’une science informatique et enfin, « l’idéologie de scientifiques », en l’occurrence la cybernétique, qui vient se greffer sur la science informatique en gestation pour produire un paradigme post-scientifique. Tout se passe comme si « l’idéologie scientifique » se dissociait en deux « branches » : d’un coté son versant scientifique, ici l’informatique, et de l’autre, son versant philosophico-idéologique, ici la cybernétique. Par la suite, au-delà des années 1965, ces deux blocs issus de la même racine dérivent tels des « icebergs » en suivant deux trajectoires séparées : l’une dynamique, l’informatique devient informatisation généralisée et l’autre ossifiée, la cybernétique se fige en un « modèle » ou un paradigme.

Nous nous proposons d’examiner d’abord, la vision du monde longuement élaborée en Europe qui se cristallise dans les années 1935-50, dans l’informatique et la cybernétique aux États-Unis, soit une « idéologie scientifique » (1), ensuite de distinguer la rationalité informatique (2) de l’idéologie cybernétique (3) ; enfin, nous verrons leur devenir, avec d’un côté l’informatisation généralisée constituant le système technique contemporain et de l’autre, la formation d’un paradigme culturel, soit une « idéologie de scientifiques » (4).

mercredi 13 mai 2020

L'élite et la masse

Rien n’est plus certain que ceci : nous sommes tous des êtres humains et sous ce rapport nous sommes identiques et égaux car nous partageons le même destin, le même voyage qui nous transporte de la naissance à la mort à travers la diversité des âges de la vie, et sommes a priori dotés du même potentiel, celui de l’humanité.

Mais rien n’est aussi plus certain que ceci : nous sommes tous extrêmement différents et inégaux sous le rapport du savoir et de la compétence pratique, inégaux par la maîtrise de la pensée, du langage, par la dextérité de nos gestes et mouvements.

Constater ces inégalités, ce n’est pas nier l’égalité fondamentale des êtres humains : c’est reconnaître la diversité de notre espèce, l’éventail des potentialités offertes à chacun et que chacun réalise plus ou moins profondément.

Nier ces inégalités, c’est couper la racine de l’effort individuel : pourquoi se soucier de maîtriser sa langue si l’on estime que toutes les façons de parler se valent ? Pourquoi se donner la peine d’apprendre une science si l’on estime que l’ignorant en sait autant que le maître ?

Il n’est pas vrai que l’inculte, l’ignorant, le paresseux, soient au même niveau que celui qui a fait effort sur soi-même pour affiner son discernement, interpréter les situations, orienter son action : il existe entre les personnes un relief qu’il faut savoir percevoir.

Quand on est sensible à ce relief on voit certaines personnes se détacher nettement sur la toile de fond moyenne car elles donnent l’exemple d’une humanité accomplie : dans les entreprises, dans la société, ces personnes sont des animateurs (voir « Le secret des animateurs »).

Il s’en trouve dans toutes les institutions, dans toutes les entreprises, et elles ne pourraient pas fonctionner sans eux. Il s’en trouve aussi dans toutes les professions : j’ai connu des animateurs parmi mes professeurs, patrons et collègues, et autour de mon village je vois briller d’un vif éclat le caractère d’un maire, d’un menuisier, d’un électricien, d’un maraîcher, d’une épicière, d’un boulanger, d’une secrétaire de mairie, etc.

Beaucoup de gens semblent cependant ne pas sentir ce relief. J’ai suivi les cours d’allemand de l’excellent M. Guinaudeau qui, chaque année, prenait à bras le corps une classe de seconde pour lui enseigner ce qu’elle était censée avoir appris les années précédentes, et qu’elle ignorait évidemment, mais mes camarades semblaient ne voir en lui qu’un prof autoritaire comme les autres, ni plus ni moins.

De même, notre excellente épicière connaît ses produits, ses clients, ses fournisseurs et sait indiquer discrètement à chacun ce qui lui convient : les gens sont assidus dans son magasin, ils s’y sentent bien, mais cela leur paraît tout naturel et ils ne voient en elle qu’une épicière comme les autres et qui veut « gagner de l'argent », ni plus ni moins.

Les animateurs sont une élite, la seule véritable élite, mais elle est discrète. Ils « créent une bonne ambiance », on a plaisir à travailler ou converser avec eux car tout semble alors simple, clair et naturel. J’ai tenté, dans « Le rationnel et le raisonnable », d’élucider leur façon de voir et de penser.

mardi 12 mai 2020

Publication des archives de volle.com

J'ai entrepris de mettre en forme avec LaTeX l'ensemble des documents qui ont été publiés de 1998 à 2009 sur volle.com, puis à partir de 2009 sur michelvolle.blogspot.com.

Cette publication a pour but de placer mon travail entre les mains des lecteurs (et de le soumettre à leur critique) sous une forme plus commode et plus durable que celle d'un site Web.

J'ai systématiquement publié tous mes travaux sur ces deux sites pendant une vingtaine d'années, à la seule exception de mes ouvrages et de quelques rapports destinés à des clients. Certains de ces textes répondent à une situation qui a évolué par la suite (c'est par exemple le cas de ceux qui concernent les télécoms) et témoignent ainsi d'un moment de l'histoire. D'autres me semblent avoir conservé une pertinence à travers le temps.

Les documents sont présentés dans l'ordre chronologique de leur publication, de sorte que le texte sautille d'un thème à l'autre : économie, informatisation, histoire, sociologie, philosophie, politique, etc.

Je me suis souvent répété, les mêmes thèmes revenant sous une forme et avec un vocabulaire qui ont évolué. On pourra penser que la répétition est ici trop poussée, mais une telle compilation n'est pas faite pour être lue à la file, mais plutôt en picorant selon la fantaisie du lecteur.

Chaque volume comporte un index thématique qui propose un classement selon ces diverses rubriques.

Il faudra une vingtaine de volumes pour tout publier. Lorsque j'y aurai introduit des index et bibliographies ces volumes seront publiés sur Amazon et ainsi disponibles sur papier.

On peut télécharger les versions actuelles au format .pdf. Celles qui sont disponibles sont les suivantes :

jeudi 7 mai 2020

L'erreur à ne pas commettre

La presse, toujours à l'affût des ragots, répète aujourd'hui qu'il existe un conflit entre l’Élysée et Matignon, que les jours du Premier ministre sont comptés, qu'Emmanuel Macron souhaite se débarrasser de lui, etc.

Il est difficile de savoir ce qui est vrai ou non dans ces ragots.

Ils sont bien sûr alimentés par la rivalité traditionnelle, et peut-être inévitable, entre les équipes des deux cabinets.

Ceux de Matignon sont fiers de préparer les décisions du gouvernement, les arbitrages entre les ministères (qui rêvent de "mesures" nouvelles, mais coûteuses) et le budget (systématiquement opposé à tout ce qui coûte).

Ceux de l’Élysée sont fiers d'être près du chef de l’État, dont le prestige rayonne jusqu'à leurs personnes, et de contribuer à sa réflexion, aux orientations qu'il indique à la nation. Mais ils aimeraient bien, aussi, pouvoir participer aux décisions du gouvernement... et là ils rencontrent l'hostilité des gens de Matignon.

La rivalité entre les équipes a tôt fait de remonter jusqu'au Président et au Premier ministre car les gens se plaignent, se disent incompris, méprisés, maltraités, décrivent par le menu les avanies qu'ils estiment avoir subies. "Matignon nous bloque, ils sont stupides", dit-on à l’Élysée ; "L’Élysée veut se mêler de tout, il nous piétine", dit-on à Matignon.

Ce conflit est de toutes les époques et, je le répète, il est peut-être inévitable. Il faut que le Président et le Premier ministre sachent, chacun de son côté, le gérer en pansant les amours-propres et en apaisant les conflits.

Mais le pire est possible s'ils se laissent influencer par leurs équipes, se laissent contaminer par leurs jalousies. C'est là une pente d'autant plus tentante que les missions du Président et du Premier ministre se chevauchent. Le Président préside, c'est certain ; mais d'une certaine façon, il gouverne aussi.

Certes, d'après la constitution le Premier ministre "dirige l'action du Gouvernement qui détermine et conduit la politique de la nation", tandis que le Président de la République "veille au respect de la Constitution et assure, par son arbitrage, le fonctionnement régulier des pouvoirs publics ainsi que la continuité de l'État" : en principe donc, l'un gouverne tandis que l'autre oriente et arbitre.

Mais quelle est, en cas d'urgence, la différence entre orienter et gouverner ? Comment se partage le pouvoir de nomination, qui seul permet de tenir la bride aux réseaux d'influence ? Comment se partage aussi le droit à la parole, à la présence médiatique ? Et puis, disons-le très simplement, quel est en définitive celui des deux qui domine l'autre, qui "commande" ?

Le tandem formé par Édouard Philippe et Emmanuel Macron rassemble deux personnes aux talents complémentaires et qui ont su, jusqu'à présent, agir loyalement l'une envers l'autre - art difficile, qui suppose de supporter des froissures d'amour-propre dans les moments où l'autre semble avoir le dessus.

Il n'est pas sûr qu'Emmanuel Macron puisse trouver un Premier ministre plus travailleur, plus habile, plus loyal - et de toutes façons la victoire de l'équipe de l’Élysée ne durera qu'un temps, car les mêmes tensions renaîtront bien vite avec les nouveaux conseillers de Matignon. Alors pourquoi changer de Premier ministre ? C'est une erreur à ne pas commettre.

lundi 13 avril 2020

Le professeur Raoult et la chloroquine

Je ne suis pas compétent pour savoir si l'hydroxychloroquine est efficace ou non pour combattre le coronavirus. Je sais par contre qu'en cas d'épidémie une population sera toujours tentée de croire celui qui lui propose un médicament miracle : l'emballement autour du protocole du professeur Raoult est une manifestation de ce phénomène.

Je ne connais pas le professeur Raoult et n’ai aucune opinion sur sa personne – peut-on d’ailleurs vraiment avoir une opinion sur une personne ?

On doit, par contre, avoir une opinion sur les comportements ne serait-ce que pour savoir lesquels on peut avoir soi-même et lesquels il faut refuser. Adopter par exemple le rôle du gourou entouré d’admirateurs, est-ce un comportement que l’on puisse s’autoriser ? N’est-il pas préférable d’agir et parler en personne libre parmi des personnes libres ?

On peut encore avoir une opinion sur la cohérence de ce que dit quelqu’un, car une pensée incohérente s’annule elle-même.

Le professeur Raoult s'inspire du philosophe Paul Feyerabend qui, voulant critiquer l’académisme et le conformisme qu’il juge trop fréquents chez les scientifiques, a outrepassé cette critique légitime pour adopter une position de principe « contre la méthode ».

Sa critique de la méthode consiste cependant à proposer... une méthode, l’« anarchisme épistémologique ». La philosophie de Feyerabend se nie ainsi elle-même, comme le font ceux qui affirment qu’« il est absolument vrai que tout est relatif », ou encore comme le font les anarchistes qui, hostiles par principe aux organisations, tentent toujours et inévitablement de s’organiser.

Une des conséquences de la philosophie de Fayerabend, c’est qu'une intuition peut être aussi « vraie » que le constat expérimental d'un fait. Dire cela, c’est faire jouer la pensée à la roulette car l'exactitude d'une intuition n’est qu’une probabilité, éventuellement très faible.

Je crains bien que ce ne soit le cas du protocole du Professeur Raoult. Attendons les conclusions d'une expérimentation rigoureuse et méthodique : nous saurons alors si nous avons, avec lui, gagné à la roulette.

Monnaie et souveraineté

Certains responsables voient une menace pour la « souveraineté » dans la Libra, projet de monnaie électronique de Facebook : chaque monnaie, disent-ils, est l’expression de la souveraineté d’un État, et d’ailleurs seuls les États peuvent être les garants de la fonction fiduciaire de la monnaie. Pour Bruno Le Maire, « nous ne pouvons pas accepter qu’une entreprise privée se dote des instruments de souveraineté d’un État ».

Le débat semble clos depuis que Mark Zuckerberg a fait allégeance aux États-Unis. Le lien entre monnaie et souveraineté semble pourtant contredit par la réalité empirique comme par la réalité historique et la théorie économique : l’informatisation de la monnaie révélera-t-elle cette contradiction ?

Réalité empirique

Si la première qualité d’une monnaie est d’inspirer confiance, la garantie d’un État n’a jamais suffi pour empêcher une crise monétaire : pour ne citer que deux exemples l’Allemagne en 1923 et l’Argentine à la fin des années 1980 ont connu des épisodes d’inflation extrême.

L’Euro, qui est resté stable depuis sa création, n’est pas une monnaie souveraine. On dit bien sûr que les États ont délégué leur souveraineté monétaire à l’Europe, mais est-il logiquement possible de « déléguer » une souveraineté ? Une telle délégation, qui fait des « souverains » des pays qui ont adhéré à l’Euro les membres élus d’une assemblée qui délibérera sur les initiatives de la BCE, réduit la « souveraineté » des États à une fonction de type parlementaire, assujettie aux décisions d’une bureaucratie dont on peut seulement souhaiter qu’elle soit compétente.

Quel est d’ailleurs le périmètre des institutions qui émanent du souverain (la « couronne », disent les Britanniques)  ? Il comprend à coup sûr la défense, la justice et la diplomatie. Certains pays leur ajoutent l'enseignement, la santé publique, la politique sociale, la culture et même la religion : ce périmètre est plus ou moins étendu selon les nations.

L'expérience des crises monétaires invite à ne pas considérer la monnaie comme un « instrument de la souveraineté de l’État », mais comme un outil dont la commodité fonde l'usage général qui, lui-même, inspire la confiance : si l'on a confiance en la monnaie, ce n'est pas parce qu'elle bénéficie de la garantie d'un État (garantie contredite par les épisodes d'hyperinflation), mais parce que sa commodité fait qu'elle est acceptée par chacun en contrepartie des biens et des services dont elle facilite l'échange.

Réalité historique

vendredi 10 avril 2020

Secouer la paresse des économistes

J’ai démontré dans les années 1990, avec toute la rigueur souhaitable, que l’économie actuelle est pour l’essentiel soumise à la loi du rendement d’échelle croissant et que ses marchés obéissent au régime de la concurrence monopolistique1.

Je n’étais ni le seul, ni le premier à percevoir ce phénomène : Paul Krugman, Brian Arthur, Elhanan Helpman, Mike Spence, Paul Romer, Steven Salop, Robert Solow, d’autres encore ont parlé avant moi des rendements croissants et de la concurrence monopolistique. J’ai donc pu me recommander de leur autorité et placer mon propos sous une ombrelle de citations américaines.

La théorie de la concurrence monopolistique n’est d’ailleurs pas récente : elle date de 1933 avec les travaux de Joan Robinson et Edward Chamberlin et fait partie du bagage de tout économiste bien formé.

Il existe cependant un écart entre ces travaux respectables, mais purement théoriques, et le fait de démontrer que désormais l’économie obéit pratiquement et concrètement à ce régime.

*     *

Certains économistes exigent que toute démonstration s’appuie sur des statistiques et de l’économétrie. Mais autant ces disciplines sont nécessaires pour trancher des questions auxquelles ni l’évidence, ni le raisonnement ne peuvent suffire, ici l’évidence est criante et le raisonnement tout simple.

Le fait est en effet que le coût marginal d’un logiciel est pratiquement nul : une fois écrit, on peut le reproduire des millions de fois, sans coût supplémentaire significatif, par téléchargement ou impression de disques. Le fait est aussi que le coût marginal d’un composant microélectronique, processeur ou mémoire, est lui aussi pratiquement nul. Le fait est enfin que le transport d’un octet ou d’un document supplémentaire ne coûte pratiquement rien sur l’Internet : il sera seulement bloqué si le réseau est saturé.

Aucune personne de bon sens ne peut nier ces faits qui sont aussi solidement établis que possible : les trois techniques fondamentales de l’économie contemporaine sont donc à rendement d’échelle croissant, et cette propriété s’étend aux autres secteurs à proportion de leur informatisation.

C’est pour la science économique une catastrophe au sens de René Thom2 : les bases de la théorie de l’équilibre général étant ruinées, des lois économiques jugées certaines deviennent obsolètes, des réflexes professionnels auparavant judicieux ne peuvent plus avoir leurs effets habituels.

Cette catastrophe a été anticipée par John Hicks, toujours finement exact :

« It is, I believe, only possible to save anything from (…) the wreckage of the greater part of the general equilibrium theory if we can assume that the markets confronting most of the firms (…) do not differ greatly from perfectly competitive markets (…) and if we can suppose that the percentages by which prices exceed marginal costs are neither very large nor very variable » (John Hicks, Value and Capital, Oxford University Press, 1939, p. 84).

*     *

Pour bâtir le modèle qui répondait à cette situation nouvelle il fallait la simplifier pour n’en retenir que l’essentiel. C’est ce que j’ai fait en postulant que le coût marginal est nul et que le coût de production se réduit au coût fixe (sunk cost), éventuellement très élevé, d’un investissement initial.

Dans une telle situation la concurrence parfaite est impossible ainsi que la tarification au coût marginal qui est un de ses corollaires. Le régime du marché sera donc soit le monopole, soit la concurrence monopolistique, et si le monopole peut subsister un temps sur un marché la diversification qualitative du produit y introduira bientôt la concurrence monopolistique.

De ce point de départ résulte une cascade de conséquences concernant les produits, l’ingénierie, l’emploi, les compétences, l’organisation, la stratégie, etc. Elles dessinent le monde hypothétique que j’ai exploré avec quelques autres et que nous avons nommé « iconomie ». Je l’ai décrit dans des livres3, articles et émissions sur Xerfi Canal, me répétant au point d’avoir parfois l’impression pénible de radoter.

Comme tout modèle économique celui de l’iconomie est schématique. Cela ne l’empêche pas de fournir des indications éclairantes à la stratégie des entreprises et à la politique : l’orientation qu’elles indiquent se révèle d’ailleurs familière aux entrepreneurs que nous rencontrons car à défaut de théorie ils ont une intuition exacte de la situation présente.

Mais qu’en est-il de nos confrères économistes ?

mercredi 8 avril 2020

La crise et comment en sortir

Pour comprendre la crise actuelle, il faut d’abord voir que ce n’est pas une crise économique.

L’origine d’une crise économique se trouve dans l’économie : une ressource naturelle fait défaut (crise pétrolière), le potentiel du système technique est épuisé (crise systémique), la spéculation a détruit la crédibilité des créances (crise financière), la confiance dans la monnaie s’est dissipée (crise monétaire), etc. Souvent une crise économique comporte plusieurs de ces dimensions.

On peut juger l’économie actuelle fragile sous certains de ces aspects mais le fait est que ce n’est pas eux qui ont déclenché cette crise. L’origine de la crise présente ne réside ni dans les ressources naturelles, ni dans le système technique, ni dans les créances, ni dans la monnaie.

L’origine de la crise présente est sanitaire.

*     *

Elle a cependant des conséquences économiques. L’INSEE estime que 35 % du système productif sont à l’arrêt1, ce taux variant d’ailleurs fortement d’un secteur à l’autre (certaines activités sont à l’arrêt complet, d’autres travaillent au contraire à plein rendement). Il reste que l’économie fonctionne à 65 % de ses capacités : ce n’est pas nul, contrairement à ce que l’on entend parfois dire, mais le choc est sévère.

Comme toute crise, celle-ci a eu un début et elle finira lorsque sa cause aura disparu : elle durera le temps de l’épidémie, c’est-à-dire encore quelques semaines. Il ne faut pas avoir la vue courte : la situation actuelle n’est pas faite pour durer. Il faut résister à la tentation de la myopie.

La crise aiguë aura cependant laissé des traces. La logistique des flux qui ont été bloqués et les processus de production interrompus devront redémarrer. Cela demandera un certain délai.

Cependant les ressources sont toujours là. Avec tout le respect qui est dû aux personnes qui ont perdu des proches, on peut dire que la démographie n’aura pas été atteinte de façon significative : les compétences seront pratiquement intactes, les organisations ne sont pas compromises.

*     *

La plus grave des conséquences de la crise sanitaire sera la dégradation de la trésorerie des entreprises. Les ménages auront relativement peu souffert grâce aux mesures de soutien aux revenus (chômage partiel, indemnités, etc.). Par contre les entreprises qui ont été contraintes de ralentir ou cesser leur activité (mécanique, BTP, transport aérien et chemin de fer, restauration, tourisme, etc.) auront dû couvrir leurs dépenses récurrentes sans pouvoir faire de recettes.

Nous risquons donc une épidémie de faillites d’entreprises par ailleurs saines, mais incapables de supporter un tel choc.

Il ne faudra pas jouer à la « destruction - création » schumpeterienne. On peut lorsque l’économie est dans son régime normal croire aux vertus brutales de la sélection naturelle, qui supprime des entreprises inefficaces, mais l’épidémie est une situation exceptionnelle et les entreprises qui se trouvent aujourd’hui en danger ne sont pas nécessairement des entreprises inefficaces.

mercredi 18 mars 2020

Le rationnel et le raisonnable

Cette série développe le contenu du texte Pensée rationnelle et pensée raisonnable, que certains lecteurs ont jugé trop elliptique.

*     *

Notre pensée fournit à l’action les concepts et hypothèses, autrement dit les théories, qui lui permettent de répondre à diverses situations. Les « petits mondes » qu’elle crée ainsi découpent autant de zones de clarté rationnelle dans la complexité du réel. L’immensité obscure du monde réel entoure cependant ces « petits mondes » et il arrive qu’elle se manifeste.

La « pensée raisonnable » est celle qui, tout en tirant parti de la pensée rationnelle, est consciente de la complexité du monde réel et vigilante en regard des phénomènes qu’il comporte ainsi que de la dynamique qui transforme les situations.

Une personne dont la pensée est raisonnable diffère, par sa psychologie et par son action, de celles dont l’intellect s’enferme dans le « petit monde » rationnel d’une spécialité professionnelle, d’une institution ou d’une époque.

Seule la pensée raisonnable peut répondre au changement de situation qui a lieu, comme c’est le cas aujourd’hui, lorsqu’une révolution industrielle transforme la relation entre l’action et le monde réel.

Fonction pratique de notre pensée


Notre pensée confrontée au monde réel

Les « théories » familières de notre vie courante

Nos apprentissages

Réponse à une objection

Les étapes de notre pensée

Nos « petits mondes »

Nos « petits mondes » et le monde réel

Pensée rationnelle et pensée raisonnable


La situation présente


Une révolution dans le monde de la pensée


La situation présente (suite)

Fonction pratique de notre pensée

(Ce texte fait partie de la série "Le rationnel et le raisonnable".)

Il nous est impossible de penser entièrement et complètement l’objet réel le plus modeste, notre tasse de café par exemple, car elle est en fait d’une complexité sans limite : les atomes qui composent ses molécules nous sont imperceptibles ainsi que leurs électrons ; son histoire est énigmatique car nous ignorons où, comment et par qui elle a été fabriquée, par quel circuit elle a été commercialisée, quand et par qui elle a été achetée ; son futur est imprévisible car nous ne pouvons pas savoir quand et par qui elle sera cassée, puis jetée, ni où iront ses restes, etc.

Ces connaissances, direz-vous, nous sont inutiles. C’est vrai : il suffit de savoir se servir de la tasse pour boire un café. Mais dire qu’une connaissance est inutile, c’est soumettre la connaissance au critère de l’utilité. Utilité en regard de quoi ? En regard de ce que l’on a à faire, c’est-à-dire d’une action que l’on a l’intention de réaliser en réponse à la situation dans laquelle on se trouve.

La connaissance, la pensée, sont donc soumises aux exigences de l’action, aux contraintes d’une situation : nous ignorons délibérément ce qu’il nous est inutile de connaître. Nous sélectionnons, parmi les attributs innombrables d’un objet réel, ceux seuls dont la connaissance nous est utile, et faisons abstraction des autres.


Nota Bene : la langue courante et familière associe au mot « abstraction » des connotations sérieuses, académiques, « scientifiques » : l’abstraction serait le fait des Savants, Philosophes et Intellectuels que l’on soupçonne d’être éloignés de la vie quotidienne et dépourvus de l’esprit pratique. Or l’exemple de la tasse de café montre que l’abstraction se trouve au cœur de notre activité quotidienne et qu’elle a un caractère pratique puisque la « pratique », c’est l’action elle-même.

Les choses que désignent les mots « pensée », « abstraction », « concept », « théorie » et « hypothèse » ne doivent pas être jugées « grandes, hautes, élevées, sublimes », mais « basses, communes, familières1 » : comme elles sont présentes dans nos activités les plus quotidiennes (conduire une voiture, faire la cuisine, avoir une conversation, etc.), c’est en considérant ces activités que l’on comprend leur nature, et cela permet d’élucider leur rôle dans les institutions, les sciences et la société.


Dire que la pensée est soumise aux exigences de l’action, c’est renverser l’ordre des choses qui nous a été inculqué par l’éducation et qui nous semble naturel : nous avons été formés à respecter la dignité éminente de la pensée, nous estimons qu’elle ne doit pas dépendre de ce qui est « subjectif » – nos désirs, nos intentions – et nous n’acceptons de la courber, avec la science expérimentale, que sous le joug du constat des faits.

L’exemple de la tasse de café montre cependant que l’objectivité au sens courant du mot, celle qui « reproduit exactement l’objet dans la pensée », est impossible car l’objet réel le plus modeste est d’une complexité illimitée. La connaissance est toujours en un sens subjective car elle est le fait d’un sujet porteur de valeurs, animé par des intentions, plongé dans une situation et cherchant des repères pour y agir. Cette subjectivité n’est cependant ni individuelle, ni capricieuse : elle est historique car elle est le fait de tous les individus qui rencontrent une même situation et adhèrent aux valeurs de la même civilisation. Prendre objectivement conscience de cette rencontre confère au mot « objectivité » un sens plus fécond que celui de l’usage courant.

Épisode suivant : Notre pensée confrontée au monde réel

______
1 Blaise Pascal, « De l'esprit géométrique et de l'art de persuader », in Oeuvres complètes, ed. Pléiade, Gallimard, Pléiade, 1954, p. 602

Notre pensée confrontée au monde réel

(Ce texte fait partie de la série "Le rationnel et le raisonnable".)

Épisode précédent : Fonction pratique de notre pensée

Puisqu’il est impossible de penser entièrement l’objet le plus modeste il sera a fortiori impossible de penser entièrement le monde réel, ensemble des objets réels : sa complexité, étant illimitée, le rend en toute rigueur impensable car il est impossible de le penser de façon entière et absolue.

Mais notre action et notre pensée peuvent et doivent faire abstraction de cette complexité pour trouver le moyen d’agir dans le monde réel. Elle le peuvent, comme le montre l’exemple de la tasse de café, et aussi elle le doivent, comme le montre celui de la conduite automobile : un conducteur doit voir la route, les obstacles, les autres véhicules, la signalisation, et il ne doit pas voir les détails du paysage, de l’architecture, de la physionomie des passants, car cela distrairait son attention et ferait de lui un danger public.

À la conduite automobile est donc associée une grille de perception qui sélectionne, parmi les images qui s’impriment sur la rétine du conducteur, celles seules qui sont utiles à la conduite. Lorsque nous nous sommes formés à conduire une automobile nous avons appris à voir le monde à travers cette grille et nous l’appliquons sans y penser dès que nous sommes au volant.

Nous sommes génétiquement les héritiers des chasseurs-cueilleurs qui devaient trouver de quoi se nourrir dans le monde qui les entourait, donc distinguer des autres les plantes comestibles et aussi ruser à la chasse pour s’emparer de leurs proies. Notre pensée a, comme la leur, pour fonction de nous fournir les moyens d’agir1 face à une situation qu’elle représente de façon schématique à travers une grille qui sélectionne, parmi les êtres du monde réel et parmi les attributs de ces êtres, ceux seuls qu’il est nécessaire d’observer, et fait abstraction des autres. Cette grille est « conceptuelle » car elle définit les concepts dont nous observons la valeur sur les êtres que nous considérons2.

Le mot « concept » fait comme « abstraction » partie du vocabulaire savant mais ce qu’il désigne est là encore présent dans notre vie quotidienne. Un concept, c’est une idée à laquelle sont associés une définition et aussi un mot qui le nommera : l’idée de cercle est celle d’un rond régulier, sa définition est lieu des points d’un plan équidistants d’un point donné et seule cette définition rend possible le raisonnement qui déduira la surface, le périmètre et autres propriétés du cercle.

À chaque attribut des êtres que nous observons est associé un concept qui le désigne sans ambiguïté mais tout être réel, tout objet particulier et concret, est doté d’une infinité d’attributs comme nous l’avons vu à propos de la tasse de café : son existence assure la synthèse d’une infinité de concepts parmi lesquels nous devons choisir ceux que nous observerons. Toute observation suppose un choix parmi des attributs innombrables.


Une personne a ainsi une infinité d’attributs : une date et un lieu de naissance, un nom propre, un âge, un poids, un sexe, une adresse postale, une adresse électronique, un numéro de téléphone, un compte bancaire ; ses yeux ont une couleur, ainsi que ses cheveux, ses études ont été sanctionnées par des diplômes, sa carrière l’a fait passer par des emplois. À chaque instant cette personne a aussi un nombre de cheveux, une température, une tension, un rythme cardiaque, etc.

Certains des attributs sont stables (nom propre, date de naissance), d’autres peuvent varier avec le temps (âge, poids, adresse, tension) ou être multiples (compte bancaire, numéro de téléphone). La liste peut s’allonger indéfiniment pour contenir le nom des écoles et lycées par lesquelles la personne est passée, celui de ses professeurs et camarades de classes, celui de ses parents et autres membres de sa famille ainsi que leurs attributs, des dates, etc.

Épisode suivant :  Les « théories » familières de notre vie courante
___
1 Charles Sanders Peirce, « La maxime du pragmatisme », Conférences à Harvard, 1903.
2 « To comprehend and cope with our environment we develop mental patterns or concepts of meaning (…) The activity is dialectic in nature generating both disorder and order that emerges as a changing and expanding universe of mental concepts matched to a changing and expand-ing universe of observed reality » John Boyd, « Destruction and Creation », US Army Command and General Staff College, 1976.

Les « théories » familières de notre vie courante

(Ce texte fait partie de la série "Le rationnel et le raisonnable".)

Épisode précédent :  Notre pensée confrontée au monde réel

À chacune de nos activités correspond une « grille conceptuelle » différente : lorsque nous conduisons notre voiture, faisons la cuisine, cultivons notre potager, lisons un livre, surfons sur l’Internet, etc., nous ne voyons et ne devons pas voir les mêmes choses. Chaque entreprise, chaque institution a sa propre grille conceptuelle, adaptée à ses actions et qui fournit une vision partagée à l’intellect des personnes qui y travaillent : la grille conceptuelle d’un hôpital n’est pas la même que celle d’un transporteur aérien, d’une banque, d’un institut de statistique, etc. Chaque spécialité professionnelle a elle aussi sa grille conceptuelle : celle d’un chirurgien n’est pas la même que celle d’un endocrinologue bien que tous deux soient des médecins, et leurs grilles diffèrent de celle d’un comptable.

Toute action, quelle qu’elle soit, vise par ailleurs à répondre à une situation en obtenant un effet dans le monde réel, qu’il s’agit donc de transformer fût-ce à toute petite échelle : cela implique une causalité. La grille conceptuelle, qui délimite et classe la perception du monde réel, doit donc être associée à des hypothèses causales : lorsqu’un conducteur appuie sur le frein ou l’accélérateur, lorsqu’il tourne le volant, il postule que ces actions auront les effets qu’il anticipe. D’autres hypothèses portent sur la structure du monde sur lequel on entend agir : l’axiome d’Euclide permet par exemple de raisonner sur l’espace dans lequel se déroule notre vie courante (mais il n'est vérifié ni sur la surface approximativement sphérique du globe terrestre, ni dans le Cosmos).

L’association d’une grille conceptuelle avec des hypothèses forme une théorie. Ce qui est « théorique », croit-on cependant, est le contraire de ce qui est « pratique » : nous pensons que la théorie est l’œuvre de Théoriciens qui explorent le monde des idées, comme le font les mathématiciens et les philosophes, ou le monde de la nature comme le font ceux qui font progresser la science expérimentale.

Pour bien comprendre ce qu’est la théorie pour ces chercheurs, il faut reconnaître qu’elle est présente dans notre action quotidienne et qu’elle lui procure son efficacité. Apprendre à faire quelque chose, c’est en effet assimiler la grille conceptuelle qui concentre la vision sur les êtres et attributs utiles à cette action, ainsi que les hypothèses concernant la situation et les causalités : c’est donc assimiler une théorie même si ce que l’on apprend n’est pas présenté sous une forme explicitement théorique.

La langue courante est celle de la conversation : elle suggère plus qu’elle ne dit grâce aux connotations qui entourent chaque mot et facilitent, au prix d’une imprécision, une compréhension « à demi mot ». La langue de l’action, qui est aussi la langue de la théorie, est par contre d’une précision sèche : elle dépouille chaque mot de son auréole de connotations pour ne plus désigner qu’une chose et une seule. Tandis que le mot « scalpel » évoque, dans la lange courante, une coupure dont l’image fait frissonner notre chair, il désigne pour le chirurgien un instrument dont la fonction est précise, et il en est de même de tous les mots de métier ou de pratique, « truelle », « algorithme », « pignon », « rasoir », etc.

Épisode suivant :  Nos apprentissages

Nos apprentissages

(Ce texte fait partie de la série "Le rationnel et le raisonnable".)


Épisode précédent :  Les « théories » familières de notre vie courante

Il est utile de se remémorer ce qui s’est passé lorsque nous avons appris à lire, écrire, calculer, utiliser un tableur, jouer d’un instrument de musique, conduire une voiture, etc. Les mots « grille conceptuelle » et « hypothèse » ne faisaient sans doute pas partie du vocabulaire du formateur qui nous a aidé lors de chacun de ces apprentissages, mais c’est pourtant bien cela qu’ils nous a inculqué et que nous avons incorporé, inscrit dans notre corps, à tel point que l’action est devenue un réflexe : la lecture, la conduite d’une voiture nous sont naturelles, instinctives, nous avons oublié l’époque où ne savions rien faire de tout cela, ainsi que l’épisode parfois pénible par lequel nous avons dû passer pour apprendre à le faire.

Il faut un effort sur nous-mêmes, sur la nature que l’éducation et la formation nous ont inculquée, pour reconnaître que nous n’avons pas toujours su faire ce que nous savons faire, et aussi que nous pouvons apprendre à faire des choses nouvelles. Cet effort, beaucoup de personnes le refusent : celles qui estiment en savoir assez après avoir passé des examens et réussi des concours scolaires ; celles qui croient être trop âgées pour pouvoir apprendre quoi que ce soit de nouveau ; celles enfin, très nombreuses, qui plutôt que de se confronter à l’existence du monde réel préfèrent s’enfermer dans le « petit monde » des vocabulaire, réflexes et habitudes d’une spécialité professionnelle, ou dans le « petit monde » plus étroit encore de l’organisation hiérarchique dans laquelle elles ambitionnent de « faire carrière ».

Un effort de lucidité montre que notre nature a obéi à une dynamique, que nous avons changé en nous formant, que nous pouvons changer encore, que nous avons donc une histoire et qu’il en est de même de chacune de nos entreprises et de nos institutions.

Épisode suivant :  Réponse à une objection

Réponse à une objection

(Ce texte fait partie de la série "Le rationnel et le raisonnable".)

Épisode précédent :  Nos apprentissages

Nous suspendons ici le cours de cet exposé pour prendre le temps de répondre à une objection qui est peut-être venue à l’esprit du lecteur.

Notre culture nous a habitués à considérer la pensée comme une activité autonome qui n’obéit qu’à son propre dynamisme. Or nous venons de la considérer comme déterminée par l’action à laquelle elle doit fournir concepts et hypothèses. L’action elle-même répond à une situation et obéit à l’intention de transformer cette situation (les phénoménologues évoquent une « intentionnalité »).

Pour comprendre la pensée qu’expriment un texte, une théorie ou une œuvre d’art, il faudrait donc remonter à la situation à laquelle ils ont répondu, à l’intention qu’ils ont voulu accomplir, à l’action enfin par laquelle cette intention s’est concrétisée. Ce ne sera pas toujours possible car il arrive que les origines d’une œuvre soient entourées d’un voile de mystère : l’œuvre nous semble alors aussi complexe qu’un objet naturel. Une œuvre profonde exprime d’ailleurs toujours quelque chose de plus et d’autre que ce que son auteur a voulu dire et faire.

Il faut cependant, pour comprendre vraiment la pensée qu’exprime une œuvre, considérer l’action qu’elle a voulu outiller ainsi que la situation à laquelle cette action a voulu répondre. On peut aussi, par l’intuition, adhérer à sa profondeur en partageant l’intention qu’exprime cette réponse. C’est ainsi qu’il convient de lire les grands textes littéraires ou scientifiques : on ne peut vraiment comprendre ni Chateaubriand, Stendhal et Proust, ni Gauss, Galois et Einstein, si l’on ignore ce qu’ils ont eu l’intention de faire face à la situation historique qu’ils rencontraient.

Ni la situation, ni l’action ne sont de la pensée car elles appartiennent l’une et l’autre au monde réel que la pensée rencontre et transforme. L’intention est par contre intérieure à la personne, mais elle n’est qu’une orientation préalable à la formation effective de la pensée car il ne suffit pas, pour pouvoir agir, d’avoir l’intention de le faire.

Mais qu’exprime l’intention ? Pourquoi désirons-nous modifier la situation à laquelle nous sommes confrontés ?

C’est que nous voulons y exprimer, y inscrire nos valeurs. Chaque être humain porte des options métaphysiques – l’adjectif « métaphysique » est là pour indiquer que ces options ne sont soumises ni à la démonstration, ni à l’expérimentation – qui sont pour lui sacrées car il leur consacre sa vie et serait prêt, s’il le fallait, à la leur sacrifier.

Les valeurs du psychopathe sont perverses, celles du carriériste sont médiocres. Les valeurs ne sont donc pas nécessairement « bonnes » mais cela n’enlève rien à leur importance : le but de la vie de l’être humain, peut-on dire, est de graver dans le monde réel l’image de ses valeurs.

Nous voyons ainsi se dessiner une chaîne de conséquences : pensée↔action↔intention↔valeurs. Chacun des liens de cette chaîne est soumis à un critère de qualité : la pensée doit être pertinente en regard des exigences de l’action ; l’action doit être judicieuse en regard de l’intention ; l’intention doit être fidèle aux valeurs. Les erreurs sont fréquentes : il arrive que certains de nos concepts ne soient pas pertinents, que certaines de nos actions ne soient pas judicieuses, que certaines de nos intentions trahissent nos valeurs.

Comment évaluer les valeurs elles-mêmes ? Il faut d’abord qu’elles soient exemptes des incohérences que peuvent laisser les influences subies pendant l’éducation ; il faut ensuite, pour éviter les pièges de la perversité et de la médiocrité, qu’elles soient adéquates à la grandeur du destin humain.

Tout cela peut sembler étrange car l’axiologie, science des valeurs, est une discipline peu fréquentée. N’est-il cependant pas évident qu’il convient de rechercher la pertinence des concepts, la justesse de l’action, la fidélité des intentions, enfin la cohérence et la rectitude des valeurs ?

Nous ne pouvions rien faire de plus ici que déposer ces remarques : on peut si nécessaire trouver des précisions dans le livre que nous avons consacré aux valeurs1.

Épisode suivant : Les étapes de notre pensée
___
1 Michel Volle, Valeurs de la transition numérique, Institut de l’iconomie, 2018.

Les étapes de notre pensée

(Ce texte fait partie de la série "Le rationnel et le raisonnable".)

Épisode précédent : Réponse à une objection

Pour que l’on puisse habiter une maison, il faut qu’elle ait été conçue puis construite. Pour qu’on puisse lire un livre, il faut qu’il ait été conçu, écrit et publié. Pour qu’une entreprise puisse produire, il faut qu’elle ait investi. De même notre pensée comporte des étapes : elle se construit, elle est transmise, elle est mise en action.

L’étape constructive est celle pendant laquelle une théorie est bâtie pour répondre à une situation : des hypothèses reprennent les traits fondamentaux de la situation, une grille conceptuelle permettra de percevoir et de qualifier les êtres qui s’y manifestent.

C’est ce que fait, à l’échelle individuelle, une personne qui arrive dans un pays qu’elle ne connaissait pas : il lui faut quelques jours pour trouver ses repères et savoir comment se comporter. C’est ce que font aussi une entreprise confrontée à l’évolution de l’état de l’art des techniques, une nation confrontée à la transformation de l’échiquier géopolitique ou qui entend répondre à l’exigence scientifique, etc.

Une fois bâties, certaines théories sont transmises par l’éducation et la formation : des professeurs enseignent les mathématiques, les moniteurs des auto-écoles forment les futurs conducteurs, etc. Tandis que l’enseignement des mathématiques est explicitement théorique (même s’il évite les mots « concept » et « théorie », nomme « axiomes » ses hypothèses et n’évoque jamais, bien qu’elles soient inscrites dans l’histoire, ni l’action que les mathématiques ambitionnent de servir, ni la situation à laquelle elles répondent), la formation à une activité comme la conduite automobile ne passe pas par le formalisme de la théorie : il s’agit plutôt d’inculquer des réflexes et des habitudes par des exercices répétés et en court-circuitant les concepts et les hypothèses qui seront pourtant implicitement présents dans le cerveau du conducteur.

La troisième étape, active, est celle où l’action bénéficie de la puissance que l’assimilation de la théorie apporte au cerveau humain : justesse de la perception, rapidité des réflexes. Le stratège expérimenté possède le « coup d’œil » qui permet la décision judicieuse, le système nerveux du musicien virtuose coordonne les mouvements de son corps, etc. Le « naturel » de l’action de la personne éduquée et formée masque ainsi la nature théorique de la pensée sous-jacente, mais elle est cependant présente.

Tandis que l’étape constructive confronte la pensée au « monde réel », dont elle soumet la complexité à un effort d’abstraction pour dégager les concepts et hypothèses pertinents en regard de la situation, l’étape active se déroule dans le « petit monde » que définit une théorie, monde étroitement adapté à la situation que l’action considère : l’efficacité se paie par cette étroitesse qui lui est d’ailleurs nécessaire.

Tout cela se passe sans que l’on en soit conscient : penser et agir est aussi naturel pour nous que le fonctionnement de notre appareil digestif, dont on ne se soucie que si l’on est malade. C’est en étudiant l’appareil digestif que l’on peut découvrir ce qu’il est et ce qu’il fait, et de même c’est en étudiant notre pensée et notre action que nous pouvons découvrir ce qu’elles sont, ce qu’elles font, leurs relations, et nous prémunir ainsi contre leurs éventuelles pathologies.

Épisode suivant : Nos « petits mondes »

Nos « petits mondes »

(Ce texte fait partie de la série "Le rationnel et le raisonnable".)

Épisode précédent :  Les étapes de notre pensée

Chaque spécialité professionnelle, chaque institution, chaque entreprise se dote du « petit monde » qui lui fournit les concepts et hypothèses sur lesquels s’appuiera l’action : l’ingénierie sémantique du système d’information d’une entreprise1 explicite ce « petit monde » en définissant les données, dont la qualité s’évalue selon la pertinence du concept et l’exactitude de sa mesure (quantitative ou qualitative) sur les « individus » (produits, clients, équipements, agents, etc.) que l’entreprise a choisi d’observer.

Dans l’entreprise chaque spécialité cultive un « petit monde » : celui de la direction générale n’est pas le même que celui du « terrain », celui des informaticiens n’est pas le même que celui des agents de la production ni des commerciaux. La diversité de ces « petits mondes » renforce l’étanchéité des cloisons que les silos de l’organisation hiérarchique opposent à la coopération des métiers.

La complexité illimitée du monde réel évoque un plan infini dans lequel chaque « petit monde » découpe une surface semblable au cercle lumineux que projette un réverbère. Certains de ces cercles ne se touchent pas, d’autres se chevauchent en partie, et les personnes qui s’enferment dans leur petit monde risquent d’être semblables à l’homme qui, dans une fable fameuse, cherche ses clés sous le réverbère : « c’est par ici que vous les avez perdues ? », lui demande un passant. « Non, répond-il, mais au moins ici j’y vois clair ».

On constate souvent des défauts dans la sémantique des entreprises : leur « petit monde » faisant cohabiter les divers « petits mondes » des spécialités professionnelles, il en résulte des homonymes dangereux car quand le même mot désigne des choses différentes on ne sait plus de quoi on parle. Par ailleurs les données n’obéissent pas toujours aux critères de pertinence et d’exactitude et leurs défauts se répercutent (garbage in, garbage out) sur la qualité des analyses et « intelligences artificielles » qu’elles alimentent.

Le « petit monde » d’une entreprise est donc parfois illogique. Cela ne l’empêche pas de s’imposer à l’intellect des agents, et son illogisme a alors des conséquences pratiques car violer la logique, c’est violer la nature elle-même : on ne peut pas affirmer impunément à la fois une chose et son contraire. La nature se vengera par l’échec des projets, le dépassement des budgets et des délais, l’abondance des pannes et des incidents, le malaise mental et le stress des agents, l’insatisfaction des clients, etc.

Une personne que l’entreprise vient de recruter assimilera son « petit monde » en écoutant ce que disent les autres, en regardant ce qu’ils font, en voyant leur comportement. Elle s’imprégnera ainsi de la « culture de l’entreprise », autre expression pour désigner son « petit monde ». Lorsque deux entreprises se lient par un rapport de partenariat, et plus encore lorsqu’elles sont soumises à une fusion ou une acquisition, leurs « petits mondes » se rencontrent en portant chacun son vocabulaire, ses habitudes, ses façons d’être et de se comporter : ils résistent, les fusions/acquisitions échouent souvent sur ce récif.

La vie quotidienne d’une personne, enfin, se déroule dans divers « petits mondes » correspondant chacun à l’une des situations qu’elle traverse : conduire une automobile, faire la cuisine, écrire une lettre, etc. Il n’est pas toujours facile, lorsque l’on passe d’une situation à une autre, de retrouver ses repères en passant d’un « petit monde » à l’autre : il arrive que l’on reste pendant un délai englué dans le « petit monde » qui répondait à la situation que l’on vient de quitter. L’informaticien qui a consacré sa journée à la programmation d’un algorithme aura du mal, le soir venu, à comprendre un texte littéraire ; l’automobiliste qui a longtemps conduit en ville se sent mal à l’aise pendant quelques minutes s’il doit emprunter une autoroute.

Épisode suivant :  Nos « petits mondes » et le monde réel
___
1 Michel Volle, « Le système d’information », Encyclopédie des techniques de l’ingénieur, 10 février 2011.

Nos « petits mondes » et le monde réel

(Ce texte fait partie de la série "Le rationnel et le raisonnable".)

Épisode précédent :  Nos « petits mondes »

L’action judicieuse et rapide du professionnel formé et expérimenté (chirurgien, pilote, ingénieur, etc.) résulte d’une assimilation, d’une incorporation de la théorie qui permet à ses réflexes de court-circuiter les étapes de la perception et du raisonnement. Cette action n’est pas celle du théoricien qui produit une théorie mais celle du praticien qui la met en œuvre. Certains praticiens atteignent, dans l’exercice de leur métier, un haut degré d’érudition et de virtuosité : ils en connaissent tous les détails, leur action est rapide et précise.

Cette efficacité professionnelle et pratique, si commode et si nécessaire qu’elle soit, s’accompagne de risques qui s’ajoutent aux obstacles que la diversité des « petits mondes » oppose à la coopération entre des entreprises ou entre les métiers d’une même entreprise.

C’est que le monde réel, dont l’abstraction de la théorie ne retient que les éléments nécessaires à l’action, existe cependant. Il est obscurément présent devant l’action tout en étant extérieur à la clarté du « petit monde » dans lequel elle est conçue, et sa présence se manifeste par des phénomènes imprévus ou imprévisibles. Pannes, incidents, accidents, comportements étranges, etc., confrontent à l’occasion les personnes à une situation autre que celle à laquelle leur « petit monde » répond.

L’action produit d’ailleurs dans le monde réel des effets que le « petit monde » ne permet ni de penser, ni d’anticiper entièrement. Elle peut avoir des conséquences imprévues, étrangères à l’intention, et comporte donc une part de risque. Le « sérieux professionnel » du praticien virtuose, son « sens du devoir », risquent de le rendre complice d’actes que son « petit monde » ne lui donne pas les moyens d’évaluer :
« L’homme de devoir finira par remplir son devoir envers le diable lui-même1 »
(Dietrich Bonhoeffer (1906-1945), Widerstand und Ergebung, Eberhard Bethge 1955, p. 13).
Enfin la situation historique (économique, technique, sociopolitique, etc.) obéit à une dynamique qui la soumet à une évolution : le « petit monde » en regard duquel étaient définies la mission et l’organisation des institutions peut n’être plus pertinent en regard d’une situation nouvelle comme celle, par exemple, qui émerge après une révolution industrielle : alors l’action, privée de concepts et d’hypothèses adéquats à la situation, ne pourra plus être judicieuse et l’erreur sera systématique.

Épisode suivant :  Pensée rationnelle et pensée raisonnable
___
1 « Der Mann der Pflicht wird schließlich auch noch dem Teufel gegenüber seine Pflicht erfüllen müssen. »

Pensée rationnelle et pensée raisonnable

(Ce texte fait partie de la série "Le rationnel et le raisonnable".)

Épisode précédent :  Nos « petits mondes » et le monde réel

Dans la dernière phrase de son dernier article Alan Turing a évoqué « the inadequacy of "reason" unsupported by common sense1 » : venant de l'inspirateur de l'intelligence artificielle, cette expression est d'une profondeur qu'il convient de sonder.

On peut qualifier de rationnelle la pensée dont les étapes se complètent et se distinguent l’une de l’autre comme le font construire une machine, apprendre à s’en servir et l’utiliser. Les « petits mondes » sur lesquels elle s’appuie sont simples en regard de la complexité illimitée du monde réel, et cette simplicité lui confère une clarté qui favorise l’efficacité de l’action.

Nous qualifierons par contraste de raisonnable la pensée de la personne qui, tout en tirant parti dans son action de la rationalité d’un « petit monde », reste consciente de l’existence et de la complexité du monde réel et donc de la possibilité de phénomènes que la pensée rationnelle ne conçoit pas, de l’écart qui peut se creuser entre la situation réelle hic et nunc et un « petit monde » qui répondait à une autre situation, enfin de la pluralité des « petits mondes » qui se rencontrent dans l’entreprise et dans la société.

Cette « pensée raisonnable » n’est rien d’autre que du bon sens. Nous aurions pu retenir cette dernière expression mais nous avons préféré « pensée raisonnable » parce qu’elle contraste utilement avec « pensée rationnelle ». L’usage entoure cependant l’adjectif « raisonnable », tout comme l’expression « bon sens », de connotations qu’il faut surmonter. Nous avons entendu un économiste célèbre dire « le bon sens est vulgaire » devant un auditoire admiratif : comme sa pensée plaque sur le monde réel la grille de lecture rationnelle héritée des Grands Auteurs de sa discipline, les personnes qui s’efforcent de penser raisonnablement la situation présente lui semblent médiocres.

Les théories qu’ont créées chacun de ces Grands Auteurs ont répondu chacune à la situation de leur époque mais une fois déposées dans des livres elles ont revêtu les prestiges intemporels du texte imprimé et autorisé. Cela leur a donné dans l’intellect des professeurs et des étudiants une existence qui se prolonge sans que l’on se soucie d’évaluer leur pertinence en pensant à la situation à laquelle elles ont répondu, puis en comparant cette situation à la situation présente.

La pensée raisonnable, étant du bon sens, est tout simplement naturelle et devrait être largement partagée mais il n’en est rien. L’expérience montre en effet que la plupart des personnes enferment comme le fait cet économiste leur pensée dans le « petit monde » qui leur a été inculqué par l’éducation et la formation, et ne perçoivent le monde réel qu’à travers ses abstractions. Leur « petit monde » peut se réduire à l’arrivisme de la carrière, très répandu et généralement considéré avec bienveillance, il se limite le plus souvent aux exigences d’une action professionnelle réduite à des réflexes éventuellement subtils.

Vivre et agir dans un « petit monde » professionnel est en effet à la fois commode et efficace. L’action dispose de la grille conceptuelle et des hypothèses, ou principes, qui lui procurent la rapidité d’un réflexe et l’efficacité pratique, tant du moins que la situation ne s’écarte pas de celle à quoi répond la théorie du « petit monde ». La personne qui s’enferme dans un « petit monde » est adaptée à l’exécution d’un travail répétitif éventuellement compliqué, mais sans surprises. Elle sera hostile aux changements de situation, aux innovations qui l’obligeraient à modifier son « petit monde ».

La situation présente

(Ce texte fait partie de la série "Le rationnel et le raisonnable".)

Épisode précédent :  Pensée rationnelle et pensée raisonnable

L’institution qu’est l’Entreprise, dont chaque entreprise (ainsi que chacune des institutions qui produisent un service) est une manifestation concrète, a pour mission d’assurer l’interface entre les besoins économiques d’une population et le monde réel, ou « nature », dans lequel elle puise ses ressources : elle élabore, au prix de la désutilité des déchets que provoque la production, des produits (biens et services) qui contribuent au bien-être matériel de la population et confortent le droit de la nation à la parole.

Les révolutions industrielles ont transformé les possibilités et les dangers auxquels l’action est confrontée. Elles ont ainsi changé la relation entre l’Entreprise et la nature à tel point que l’on peut dire qu’elles ont transformé la nature elle-même : ce fut le cas avec la mécanisation et la « chimisation » de l’action productive à partir de la fin du XVIIIe siècle, avec l’électrification et la motorisation à la fin du XIXe siècle, enfin avec l’informatisation à partir des années 1970.

Chacune de ces révolutions industrielles a renversé l’ordre social en exigeant de nouvelles compétences et de nouvelles formes d’organisation. Les « petits mondes » auxquels s’attachaient les habitudes, et qui portaient l’image du sérieux, se trouvaient soudain inadaptés : il en est à chaque fois résulté un désarroi général et une pulsion suicidaire1 qui poussera les peuples vers la guerre.

L’époque présente connaît elle aussi le désarroi2 : elle le théorise dans des textes d’un intellectualisme sentencieux3 et l’exprime par d’insistants appels à l’insurrection, par une épidémie de fake news, par un refus exaspéré de la raison rationnelle comme raisonnable, par une hostilité individualiste envers les entreprises et les institutions. L’écologie, science des relations entre l’action et la nature, abandonne sa mission pour se complaire dans la perspective morose de la décroissance.

Le ressort de la dernière révolution industrielle est généralement ignoré : les mots « informatique » et « informatisation », qui désignent exactement l’articulation de l’automate et de l’information4, sont jugés « ringards » : on leur préfère « numérique » ou « digital » auxquels ne peut s’attacher aucune définition précise. Le vocabulaire est d’ailleurs pollué par des faux amis : l’ordinateur est un calculateur, computer, il ne crée pas de l’ordre ; les données sont des observations sélectives, elles ne sont pas « données » par la nature ; les connotations qui entourent des expressions comme « intelligence artificielle », « réseau neuronal », « apprentissage machine » et « apprentissage profond » suscitent des chimères qui engagent l’intuition dans des impasses.

L’institut de l’iconomie a construit le « modèle » schématique qui, ramenant la situation présente à quelques concepts et principes essentiels, propose à l’action l’orientation qui permettrait de tirer parti des possibilités que l’informatisation apporte tout en maîtrisant les dangers qui les accompagnent. Nous en reprenons ici les éléments essentiels.

*     *

L’informatisation automatise les tâches répétitives, qu’elles soient physiques ou mentales. La main d’œuvre étant remplacée par des automates, seul reste aux êtres humains le travail non répétitif : conception des produits, ingénierie de la production, organisation de l’entreprise, relation avec les clients, fournisseurs et partenaires. L’emploi de la main d’œuvre fait place à celui du cerveau d’œuvre, être humain dont l’intelligence travaille en symbiose avec les ressources (données, documents, algorithmes, puissance des processeurs) que fournit l’informatique.

Une révolution dans le monde de la pensée

(Ce texte fait partie de la série "Le rationnel et le raisonnable".)

Épisode précédent : La situation présente

Les mathématiques explorent, sous la seule contrainte du principe de non-contradiction, le monde de la pensée, monde des concepts et de leurs relations. Cette exploration est un investissement en vue des exigences futures de l’action, à laquelle les mathématiques offriront des raisonnements prêts à l’emploi.

La certitude des mathématiques est apodictique, suspendue à des hypothèses : l’axiome d’Euclide convient pour représenter l’espace de la vie quotidienne mais non la surface du globe terrestre (le théorème de Pythagore n’est pas respecté sur une sphère).

Alors que les mathématiques, avec leurs démonstrations, développent ce qu’impliquent des axiomes et répondent à la question « qu’est-ce que c’est ?», l’informatique répond à la question « comment faire ? » et aux besoins de l’action dans une situation particulière. Elle apporte ainsi une révolution dans le domaine de la pensée :
« In mathematics we are usually concerned with declarative (what is) descriptions, whereas in computer science we are usually concerned with imperative (how to) descriptions »
(Harold Abelson et Gerald Jay Sussman, Structure and Interpretation of Computer Programs, MIT Press, 2001, p. 22).
Notre éducation nous a habitués à juger une discipline « scientifique » dans la mesure où elle est mathématisée. Mais comme un théorème n’est exact que dans les situations où les axiomes dont il découle sont respectés, le raisonnement doit d’abord s’assurer de la pertinence des hypothèses en regard de la situation et des exigences de l’action.

Les disciplines intellectuelles que sont l’histoire et l’économie sont confrontées à la complexité énigmatique du monde réel et à l’imprévisibilité du futur. Elles ne présentent pas la certitude apodictique des mathématiques, mais elles éclairent l’action et peuvent lui indiquer une orientation : ce sont des sciences de l’action.

Il faut savoir tirer parti des enseignements de l’histoire même si cette science n’est pas mathématisée. Il faut aussi savoir évaluer la pertinence des résultats mathématiques de la théorie économique en regard de la situation que l’on considère.

Épisode suivant :  La situation présente (suite)

La situation présente (suite)

(Ce texte fait partie de la série "Le rationnel et le raisonnable".)

Épisode précédent :  Une révolution dans le monde de la pensée

Les modèles économiques qui ont démontré l’optimalité du libre échange, de la concurrence parfaite et de la tarification au coût marginal sont contredits par les rendements d’échelle croissants, conséquence physique de l’automatisation1. Les marchés obéissent désormais au régime de la concurrence monopolistique, la place de chaque nation dans le concert géopolitique dépend de sa maîtrise des techniques fondamentales de la microélectronique, du logiciel et de l’Internet. L’entrepreneur avisé sait que son entreprise doit ambitionner une position de monopole sur un segment des besoins, et que ce monopole sera temporaire.

L’économie informatisée est l’économie du risque maximum car elle est ultra-capitalistique, la concurrence monopolistique est violente : l’entrepreneur doit être vigilant, à l’affût, et tirer parti comme un chasseur-cueilleur de toutes les ressources de la pensée raisonnable.


Lorsque le rendement d’échelle est croissant la concurrence ressemble à un casino2. Les joueurs s’appellent Gates, Gerstner, Grove, etc. Les tables de jeu s’appellent « Multimédia », « Web », « Paiement électronique », etc. Vous vous asseyez à une table et demandez : « Quelle est la mise ? » Le croupier répond : « Trois milliards de dollars. » « Qui sont les joueurs ? » « On le saura quand ils seront là. » « Quelles sont les règles du jeu ? » « Elles se définiront d’elles-mêmes durant la partie. » « Quelles sont mes chances de gagner ? » « Impossible à dire. »

Une telle partie n’est pas pour les timides ! Le succès ira au joueur capable d’extraire du brouillard technologique les nouvelles règles du jeu, et de leur donner un sens.


L’entreprise intelligemment informatisée délègue des responsabilités aux cerveaux d’œuvre, elle doit donc leur attribuer la légitimité qui correspond à ces responsabilités. Le droit à la parole, à la décision, n’est plus le privilège de la fonction de commandement : l’entreprise doit entendre le témoignage de ceux qu’elle met, sur le terrain, en relation directe avec le monde réel.

Condensons le raisonnement : dans la situation présente, l’acteur essentiel est l’Entreprise, c’est-à-dire les entreprises et aussi celles des institutions qui produisent des services, et le phénomène essentiel est l’informatisation. Or l’informatisation des entreprises se concrétise dans leur système d’information, qui reflète par ailleurs leur organisation (structure des pouvoirs de décision, procédures de l’action productive).

Un entrepreneur doit donc être attentif à la qualité du système d’information de son entreprise, un économiste doit considérer la qualité des systèmes d’information des entreprises.

*     *

Quittons cette esquisse pour revenir à la situation présente. Le phénomène de l’informatisation étant généralement mal compris les entreprises sont en transition entre l’ancien et le nouveau monde et la société est le théâtre d’un désarroi.

mardi 17 mars 2020

Dynamique et ressort de l'intelligence artificielle

(Cette série est ma contribution au colloque sur l'intelligence artificielle organisé au Maroc par le professeur Jaouad Dabounou.)

« These machines have no common sense; they do exactly as they are told, no more and no less. This fact is the hardest concept to grasp when one first tries to use a computer. »
(Donald E. Knuth, The Art of Computer Programming, Addison Wesley 1997, volume 1, p. v).

Comme toute discipline intellectuelle, comme toute technique, l’intelligence artificielle obéit à une dynamique : elle a une origine, elle a connu une évolution et dans sa situation présente est tendu un ressort qui la propulse vers son futur.

L’approche historique permet de poser les problèmes philosophiques et sociologiques que l’IA éveille inévitablement puisqu’elle s’est placée sur le terrain de la pensée et de ses rapports avec l’action.

Elle fait aussi apparaître des exigences éthiques dont la toute première est sans doute de tirer au clair la réalité de ce dont on parle.

Turing : informatique = intelligence

Les hivers des deux premières IA


De l'analyse des données à la troisième IA


Vers un troisième « hiver de l'IA » ?

Place de l'IA dans l'informatisation

Éthique de l’IA

Futur de l'IA

Turing : informatique = intelligence

(Cet épisode fait partie de la série "Dynamique et ressort de l'intelligence artificielle".)

L’origine de l’IA se trouve dans un article publié par Alan Turing en 19501, où il définit un test qui permettrait de dire qu’il n’existe pas de différence entre l’intelligence humaine et celle de l’ordinateur2.

Ce test qui s’appuie sur le « jeu de l’imitation » sera réussi, dit-il, si lors d’un exercice de cinq minutes l’interrogateur aura confondu l’ordinateur avec un être humain dans au moins 30 % des cas. On peut évidemment estimer, contrairement à Turing, qu'il serait hardi de déduire d'un tel test que l'ordinateur est « intelligent ».

Dans le même article Turing explique d'ailleurs ce qu’est un ordinateur :

« On peut expliquer l'idée qui se trouve derrière les ordinateurs en disant qu'ils sont conçus pour réaliser toutes les opérations qui pourraient être faites par un calculateur humain. Le calculateur humain est supposé suivre des règles fixes ; il n'a pas le droit de s'en écarter le moins du monde. Nous pouvons supposer que ces règles lui sont fournies dans un livre qui sera modifié chaque fois qu'on veut lui faire faire un nouveau travail. »

L’ordinateur est donc essentiellement un automate programmable, fait pour exécuter tout ce qui peut être programmé. Son « intelligence » est une « intelligence à effet différé » stockée dans ses programmes, tout comme un « travail à effet différé » (ou « travail mort ») est stocké dans le capital fixe d’une entreprise en l’attente du « travail à effet immédiat » (ou « travail vivant ») des agents opérationnels.

Si l’ordinateur reçoit de son environnement les signaux qui déclenchent le programme celui-ci sera exécuté, grâce à la puissance de son processeur, avec une vitesse dont un calculateur humain serait incapable : il peut sembler accomplir alors certaines des promesses de la magie.

L’extension ainsi apportée à l’action potentielle est cependant limitée car l’ordinateur ne peut qu’exécuter son programme : il ne possède pas le « bon sens » qui permet à un être humain d’interpréter un imprévu, de s’adapter à une situation nouvelle, etc.
« L'ordinateur et l'homme sont les deux opposés les plus intégraux qui existent. L'homme est lent, peu rigoureux et très intuitif. L'ordinateur est super rapide, très rigoureux et complètement con. »

(Gérard Berry, entretien avec Rue 89, 26 août 2016.)
Turing en était conscient. Dans son dernier article3 il a évoqué « the inadequacy of "reason" unsupported by common sense », expression dont nous devrons sonder la profondeur.
___
1 Alan Turing, « Computing machinery and intelligence », Mind, 1950.
2 Le mot « ordinateur » a été créé en 1955 par le linguiste Jacques Perret à la demande d’IBM qui voulait traduire « computer » en français en évitant « calculateur », jugé mauvais pour l’image de ses machines.
3 Alan Turing, « Solvable and Unsolvable Problems », Science News, 1954.