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dimanche 14 janvier 2024

Frédéric Lefebvre-Naré, Les data en 120 points et 0 prérequis, Amazon KDP, août 2023.

Frédéric Lefebvre-Naré a acquis une expérience professionnelle de la gestion et du traitement des données. Il l’a approfondie par la réflexion et transmise par l’enseignement : ce livre en est le résultat.

C’est un monument sans rival : il accomplit, en 120 pages, un tour d’horizon complet du monde des données. Chaque page contient un texte d’une remarquable sobriété, une illustration, un ou deux exemples. Ces pages ont pour titre (échantillon tiré au hasard) « la moitié de l’informatique ne relève pas de la programmation », « lutter intelligemment contre la fausse alerte intelligente », « la différence entre les données structurées et non structurées, c’est le moment où l’on structure », « beauté et finesse des variables quantitatives », etc.

Ce livre sera utile aux étudiants mais aussi aux experts dont il rafraîchira et complétera les connaissances, et enfin à tous ceux dont la curiosité est éveillée par le bruit médiatique qui entoure les données, « or noir du XXIe siècle ». Comme l’indique le titre sa lecture ne demande aucun prérequis, du moins en principe. Ceux qui se sont déjà frottés aux problèmes que pose le codage, le traitement et l’interprétation des données verront cependant plus vite que les autres de quoi il retourne.

La « data science », dit l’auteur, c’est « la création de connaissances à partir de data », autrement dit l’interprétation des données. Mais pour pouvoir les interpréter il faut les connaître : « la data science sans science des données, c’est l’agriculture sans botanique ». Or elles sont terriblement diverses…

La métaphore de la botanique invite à formuler des diagnostics. En effet les données ne sont pas toutes utilement nutritives : - certaines sont malsaines : les données que fournit la comptabilité sont de faux amis car elles souffrent d’un biais dû à l’écart entre concepts comptables et concepts économiques ; - d’autres sont un poison : les indicateurs de la comptabilité analytique éveillent des rivalités et suscitent des conflits qui brisent la cohésion de l’entreprise.

Les données sont quantitatives, qualitatives ou ordinales ; ponctuelles ou périodiques ; pertinentes ou inadéquates ; exactes ou biaisées, etc. Leur définition comporte deux étapes : celle de la « population » dont on considère les « individus », celle des attributs observés sur chaque individu. Certains « individus » ont un « cycle de vie » car ils se transforment tout en restant les mêmes : pensez aux étapes par lesquelles passe une commande sur leboncoin ou, simplement, à vous-même…

Le flux des données opérationnelles doit être traité pour alimenter l’entrepôt de données qui, seul, se prête à une exploitation. Cela suppose de redresser les données biaisées, interpréter les extrêmes, corriger les aberrantes, estimer les manquantes, accepter des approximations (une traduction de données hebdomadaires en données mensuelles ne peut pas être parfaite), enfin extraire des tendances : des méthodes et des outils informatiques existent mais il faut savoir les utiliser avec discernement.

Il est aisé, pour un esprit logique, d’apprendre à se servir de SQL, XML, Json, etc. car il y retrouve sa démarche familière. Par contre, un esprit sans logique sera tenté de se comporter comme le « singe dactylographe » dont parlait Jean-Paul Benzécri et qui, tapant au hasard les commandes des algorithmes, en obtient des « résultats » dépourvus de sens.

Chaque catégorie de données se prête en effet à certains calculs, mais non à n’importe lequel. Additionner des températures n’a pas de sens, mais c’est une étape pour calculer leur moyenne ; la somme de deux dates n’a pas de sens, mais leur différence mesure un délai ; l’intelligence artificielle s’appuie sur une analyse des corrélations, mais nombre d’entre elles sont fallacieuses.

Pour illustrer ce dernier point voici deux affirmations également vraies (p. 46) : « quelqu’un qui boit de l’alcool risque 1,5 fois plus un cancer du poumon », « boire de l’alcool ne change pas le risque de cancer du poumon ». Si vous n’avez pas déjà deviné la réponse à ce paradoxe, vous la trouverez à la fin de cet article.

Frédéric Lefebvre-Naré dit ce qu’il faut faire, et comment il faut le faire. Il évoque rarement les mauvaises pratiques, or il faut connaître ces pathologies pour pouvoir les diagnostiquer et les traiter. Chaque entreprise est une institution humaine et la nature humaine n’est pas spontanément logique. Ainsi chaque direction, chaque usine définira et nommera les données à sa façon (« c’est comme ça qu’on dit chez nous ») et si l’on peut à la rigueur traduire des synonymes, avec les homonymes on risque de ne plus savoir de quoi on parle.

Si l’on a pris l’habitude de ressaisir le taux de TVA lors de chaque facturation, ou de le coder « en dur » dans chaque programme, il faudra si ce taux change diffuser sa nouvelle valeur ou modifier les programmes : pendant un délai certains calculs seront faux. Les « données de référence » que sont le taux de TVA ou les tables de codage doivent être stockées en un lieu unique et diffusées instantanément dans l’entreprise.

Les actions qui contribuent à un processus de production forment comme un ballet autour de données dont la qualité et la cohérence contribuent à la qualité du produit et à l’efficacité de la production. L’envers de cette phrase, c’est que si la qualité et la cohérence des données font défaut le processus sera coûteux, les produits de mauvaise qualité, les clients mécontents, la part de marché compromise…

Les tableaux de bord sont placés au sommet du système d’information comme le coq au sommet du clocher d’un village : donnant aux dirigeants une vue synthétique de la situation et des activités de l’entreprise, ils font rayonner l’information que contiennent ses données. Comme ils sont le résultat final de leur distillation, les examiner permet de poser un diagnostic sur l’entreprise.

Que voit-on alors ? Certains tableaux de bord sont réussis : judicieusement sélectifs, illustrés par des graphiques clairs dont un commentaire permet d’interpréter la tendance et les accidents. Mais on rencontre aussi nombre de tableaux de nombres illisibles produits à grand renfort de moyennes mobiles et de cumuls, de « R/P » (comparaison réalisé sur prévu) et de « m/(m-12) » (comparaison au mois de l’année précédente), et portant éventuellement jusque devant un comité de direction perplexe la trace d’une incohérence des concepts.

Outiller les processus, produire les tableaux de bord, suppose de maîtriser l’art et les techniques du traitement des données, de leur interprétation, de leur présentation : c’est la compétence des « data scientists », que les entreprises appellent pour extraire et exploiter le savoir enfoui dans les données.

Mais ils rencontrent inévitablement l’illogisme des habitudes et de la sociologie des pouvoirs, le particularisme jaloux des directions et des corporations. Il ne leur suffira pas d’être « bons en maths » pour se tirer d’affaire…

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Réponse au paradoxe ci-dessus : la consommation d’alcool est corrélée à la consommation de tabac qui, elle, accroît le risque du cancer du poumon.

samedi 30 décembre 2023

Robert Mazur, The Infiltrator, Little Brown, 2009.

English version

Robert Mazur était dans les années 80 un agent des douanes américaines. Il a infiltré les cartels de la drogue et les banques qui les aident à blanchir leurs profits : les informations qu’il a recueillies ont ainsi amorcé les démarches qui conduiront en 1991 à la liquidation de la BCCI.

Sous le nom de Bob Musella il a tendu aux cartels le pot de miel d'un service de blanchiment efficace. Il est arrivé ainsi à s’attirer la confiance de criminels qui sont venus en foule lorsqu’il les a invités en 1988 à son « mariage », mariage factice qui fut l’occasion de nombreuses arrestations.

Le travail d’un agent infiltré est des plus périlleux. Pour faire croire aux mafieux qu’il est l’un des leurs, il doit se fabriquer une fausse identité, une fausse richesse, de fausses activités criminelles. À tout instant il risque d’être démasqué et tué.

Le livre décrit son aventure et apporte deux leçons que je crois utile de commenter.

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La première est d’ordre psychologique.

Bob Musella a eu avec les mafieux des conversations lors desquelles ils lui ont confié leurs soucis. Il il a été invité chez eux et a fait la connaissance de leur famille. Cette relation, devenue très personnelle, est aussi parfois devenue amicale.

Il lui fallait donc vivre deux vies différentes : celle d’un agent infiltré qui enregistre toutes les conversations avec ses cibles, se faufilant parmi elles pour accumuler les indices et les preuves dont il nourrit ses rapports ; et celle d’un être humain en relation avec d’autres humains qui lui font confiance.

Son travail conduisait cependant à l’arrestation des criminels, la saisie de leurs biens, la dislocation de leur famille. Lorsqu’il s’agissait de ceux qu’il avait fini par apprécier malgré tout il souffrait, il pleurait et pendant quelque temps il ne savait plus où il en était, payant ainsi la duplicité de sa double vie.

Seuls ceux qui n’ont qu’une expérience limitée peuvent croire qu’il est possible pour un espion d’accomplir sa mission en gardant une froide distance affective avec chacune des personnes, ses cibles, qu’il côtoie familièrement et trahit.

*      *

La deuxième leçon est d’ordre sociologique.

Robert Mazur voulait remonter le plus haut possible dans la hiérarchie du crime, démasquer son organisation et, finalement, donner aux douanes les moyens de la détruire. Cette action était certes fondamentalement fidèle à la mission des douanes, mais non aux règles et comportements qui s’étaient inscrits dans leur organisation.

Dans les douanes il fallait saisir beaucoup de kilos de drogue pour pouvoir grimper l’échelle de la carrière. Ceux qui avaient cette ambition simple, mais jugée suffisante, jalousaient, méprisaient et haïssaient de tout leur cœur l’homme qui s’était faufilé dans les cartels au risque de sa vie, et dans lequel ils ne voyaient qu'un intriguant. Ils craignaient aussi que ses investigations ne révèlent des complicités dans les rangs de la douane ou, pire encore, chez des dirigeants politiques.

Pour sa hiérarchie, Mazur allait beaucoup trop loin.

Comment résister d'ailleurs, lorsque ses rapports avaient annoncé un prochain arrivage de drogue, à la tentation d’acquérir gloire et avancement en faisant une grosse saisie, quitte à mettre la vie de l’infiltré en danger car lui seul avait pu donner cette information ? Il n’est pas impossible aussi que certains de ses supérieurs hiérarchiques aient obscurément souhaité d’être ainsi débarrassés de lui.

L’expérience peut confronter chacun à une situation de ce genre. Souvent l’organisation d’une institution, d'une entreprise, s’appuie sur une définition appauvrie de sa mission : le formalisme de la hiérarchie et des procédures suffit, croit-on alors, à garantir la qualité des décisions et l’efficacité de l’action.

Celui qui par contre adhère à la mission et veut la servir de façon authentique osera, s’il le faut, s’affranchir de ce formalisme superficiel. Il s’attirera comme Mazur quelques sympathies mais prendra le risque d’être considéré par ses chefs comme quelqu’un qui « fait des histoires », s'attirant ainsi la haine qui se manifestera par des invectives, des bâtons dans les roues, des mesquineries budgétaires ou pire encore.

samedi 13 août 2022

Dan McCrum, Money Men, Penguin Random House, 2022

Dan McCrum a consacré à sa lutte contre Wirecard un livre touffu et un peu difficile à lire. Il s’en dégage cependant une histoire : je vais tenter d’en expliquer le mécanisme, du moins ce que j’en ai compris, puis d’en tirer quelques leçons.

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Wirecard était une entreprise allemande qui offrait des services sécurisés de paiement en ligne, ce qui implique de savoir traiter les données que l’on échange avec les clients, les banques, les systèmes de cartes de crédit ou de paiement, enfin avec les commerçants qui offrent leurs produits sur l’Internet.

Wirecard a commencé, de façon modeste, par outiller la pornographie payante. Le développement envahissant de la pornographie gratuite a mis un terme à ce commerce, donc à cette activité de Wirecard.

Elle s’est alors repliée sur le jeu en ligne (casinos, poker, etc.) mais le développement explosif de celui-ci, sa commodité pour blanchir les revenus des activités criminelles et les effets dévastateurs de l’addiction au jeu ont conduit les États à le réguler et le limiter : le flux de cette deuxième activité a donc lui aussi tari.

L’expérience acquise dans le paiement en ligne a cependant permis à Wirecard de proposer ses services à des activités commerciales moins controversées, se campant ainsi en rivale européenne de PayPal.

Mais le ver était sans doute dans le fruit : les premières activités de Wirecard l’ayant fait flirter avec les milieux de la délinquance, elle n’était pas immunisée contre les tentations.

L’une d’entre elles était de « créer de la valeur pour l’actionnaire » en faisant croître démesurément le cours de l’action et, pour cela, en faisant croître la taille de l’entreprise. Wirecard a donc étendu son activité en achetant des entreprises de paiement en ligne partout dans le monde et notamment en Asie, elle a aussi utilisé quelques astuces sur lesquelles nous reviendrons.

Le chiffre d’affaires a crû fortement, le profit aussi ainsi que le cours de l’action. Wirecard est devenue une grande réussite allemande dans la high tech, comparable à SAP. L’opinion, les analystes financiers, les journalistes, les régulateurs, les commissaires aux comptes, tous étaient admiratifs. Wirecard était la chérie de la bourse : consécration, elle est entrée dans le DAX, l’équivalent allemand du CAC 40.

Sa capitalisation boursière a atteint 24 milliards d'euros, le double de celle de la Deutsche Bank : Wirecard a envisagé d’acheter cette dernière, ce qui l’aurait placée parmi les institutions emblématiques de l’Allemagne.

*     *

Certains doutaient cependant de la réalité de cette réussite. Des lanceurs d’alerte émettaient des signaux inquiétants. Les comptes étaient-ils fidèles ? Ernst & Young, le commissaire aux comptes, avait-il convenablement vérifié tout ce que Wirecard lui annonçait ? L’activité des entreprises que Wirecard avait achetées était-elle réelle et, avec elle, le chiffre d’affaires et le profit annoncés ?

Ces signaux ont attiré en 2014 l’attention de Dan McCrum, journaliste au Financial Times. Pour tirer l’affaire au clair il a rassemblé des témoignages, épluché des documents, réuni une équipe, et il est allé sur place pour constater l’activité des entreprises que Wirecard avait achetées ainsi que celle de leurs clients.

samedi 6 novembre 2021

Le travail de l’écriture

La communication entre des humains transporte, d’une personne à une autre, des idées, images, intuitions, convictions, etc. Orale ou écrite, elle rencontre une même difficulté : alors que l’objet auquel pense le locuteur se présente à lui en entier comme le fait l’architecture d’une maison, il doit pour en communiquer l’image la faire passer par le fil d’un énoncé qui s’inscrit dans le temps avec un début, un développement et une fin.

Cette exigence est plus forte pour la communication écrite à qui font défaut l’éloquence du geste, les intonations de la voix, la chaleur d’une présence, et qui doit compenser cela par un surcroît de clarté, d’exactitude, d’élégance.

Chaque essayiste, chaque penseur rencontre donc cette question : pour communiquer une vision qui lui semble aussi évidente que celle d’un diamant ayant plusieurs facettes, par laquelle commencer, dans quel ordre les présenter, pour que l’interlocuteur puisse accéder à cette vision comme si elle était sienne ?

L’art de l’écrivain peut heureusement faire confiance à l’art du lecteur, dont l’intuition enrichit le texte en comblant ses lacunes. Il n’est donc pas nécessaire de tout lui dire, un exposé complet fatiguerait son attention : l’écriture la plus efficace sera celle qui suggère plus qu’elle ne dit.

Certains écrivains maîtrisent leur art à tel point que leurs phrases sont comme des flèches qui, vibrant en se fichant au cœur de la cible, procurent au lecteur une impulsion puissante : que l'on pense aux Provinciales.

D’autres, dont la langue est aussi fluide que le cours d’un ruisseau transparent, lui font parcourir sans que cela paraisse une architecture savante : je pense aux Liaisons dangereuses ou encore aux romans de Marcel Aymé.

D’autres encore, moins artistes mais plus puissants peut-être, font vivre au lecteur des situations qui irradient une énergie : ainsi chez Stendhal (par exemple lorsque Mme Grandet avoue son amour à Lucien Leuwen, ou pendant l'exquise relation de Fabrice del Dongo avec Clelia Conti), ainsi aussi dans un tout autre registre chez Balzac.

Certaines écritures sont tellement limpides qu’elles semblent couler de source : c’est le sommet de l’art, rarement atteint si ce n'est par La Fontaine. Un lecteur inattentif ne le remarquera pas car on ne remarque pas ce qui semble tout naturel.

Les amateurs de lecture ne se contentent pas d’interpréter un texte, ils veulent aussi savoir comment l’auteur s’y est pris. Ainsi leur lecture est double : tout en suivant le texte, ils cherchent les clés de sa construction.

La même « lecture double » peut être pratiquée lors de l’écoute de la musique, lors de la contemplation d’un tableau, etc. En écoutant par exemple les Lieder de Schubert, on découvre la profondeur généreuse à laquelle a pu accéder un être humain.

samedi 2 janvier 2021

Jean Chauvel, Commentaire, Fayard 1972

Jean Chauvel est un diplomate qui a traversé certains des épisodes les plus marquants de notre histoire. Il était en poste à Vienne au moment de l’Anschluss ; à Paris, puis Bordeaux, lors de la catastrophe de mai-juin 40 ; à Vichy jusqu’en 42, qu’il a quittée après l’invasion de la zone libre par les Allemands car, pensait-il, une administration française ne pouvait plus être qu’une fiction.

Il organise alors à Paris un administration des Affaires étrangères bis, puis rallie Alger où de Gaulle le nomme secrétaire général du ministère, poste qu’il occupera après la Libération. Il sera ensuite chargé de diverses ambassades.

Il observe, chez les individus, le ressort moral qui sous-tend les intentions et les actions. Certains, dit-il, sont myopes, le regard collé sur la situation présente ; d’autres sont obnubilés par une perspective qui leur cache les particularités du moment. Certains enfin sautent d’instinct sur toutes les opportunités, quelles qu’elles soient, qui promettent immédiatement avancement et carrière.

Les doctrinaires de Vichy, ignorant que l’on n’est vraiment vaincu que si l'on intériorise la défaite, pensaient que la bataille perdue en mai 40 était une défaite totale, irrémédiable. La seule politique raisonnable, pensaient-ils, était de faire aux côtés de l’Allemagne la guerre à l’Angleterre afin de ravir à l’Italie le rang de meilleur allié des nazis – mais ces derniers ont préféré dominer la France plutôt que de lui accorder un statut qui leur aurait imposé quelques obligations.

Chauvel admire la lucidité stratégique de de Gaulle mais lui reproche son indifférence méprisante envers les êtres humains. Il lui reproche aussi de supposer toujours que l’intendance suivra, une fois indiquées les grandes lignes de l’action : or pour qu’une intendance puisse surmonter dans la foulée les mille difficultés que comporte l’exécution, il faut avoir échauffé et mobilisé les intelligences et les cœurs et il ne suffit pas, même si c’est nécessaire, d’évoquer de hautes exigences.

jeudi 24 décembre 2020

La musique de l’âme

Les Lieder de Schubert forment un monde par leur diversité, chaque Lied est un monde par sa profondeur – mais il faut que les interprètes sachent la sonder.

C’est le cas de Ian Bostridge quand il est soutenu par le piano de Julius Drake. Son interprétation vigoureuse, « cockney », embrasse la partition et se l’approprie pour lui donner la puissance expressive qui manque aux interprètes trop respectueux. C’est le cas aussi de Georg Nigl, accompagné au pianoforte par Olga Pashchenko. Leur style moins démonstratif, plus insinuant, enserre votre cœur comme avec une main délicate.

Ces Lieder évoquent, avec pudeur et sans aucune sensiblerie, ce que nos courtes vies offrent de plus émouvant : le chant des enfants, la démarche d’une jeune femme, le murmure d’un petit ruisseau (Bächlein), la sérénité du ciel étoilé, la tendresse des amours malheureuses, l’amertume de la maladie…

Il m’a fallu des dizaines d’années pour comprendre Schubert. Il ne demande pas les prouesses du virtuose mais exige de faire chanter l’instrument. Cela me confrontait à une énigme qui s’est enfin levée lorsque j’ai exploré la collection de ses danses : valses, allemandes, polonaises, marches, etc. La plupart occupent deux lignes dans la partition : un thème sur la première, une réponse sur la deuxième, et on joue l’un et l’autre plusieurs fois en les alternant à volonté. Elles se déchiffrent facilement.

Ces danses sont faites pour savourer le plaisir d’être ensemble en famille et avec des amis. On comprend que l’on a affaire à un homme généreux, très sensible et d’une créativité aussi inépuisable que le flux d’un fleuve.

Pascal a écrit « quand on voit le style naturel, on est tout étonné et ravi, car on s’attendait de voir un auteur et on trouve un homme ». Qu’il s’agisse d’écriture, de peinture, de musique, un créateur profond nous invite à partager l’universalité de la nature humaine.

Point de ces chichis à la mode, de ces contorsions de virtuose qui font se pâmer les salons, de ces cris de rage qui tiennent lieu de musique dans les boîtes de nuit ! Mais une droiture énergique qui parle à chacun de ce qu’il a de plus intime comme le font, dans d’autres domaines, les tableaux de Chardin et de Paul Klee ou les fables de La Fontaine.

jeudi 10 décembre 2020

Benjamin Cuq, Carlos Ghosn, autopsie d’un désastre, First, 2020

Ce livre écrit à la diable est un dossier à charge. J’aurais préféré qu’il fût mieux écrit et qu'il fût à décharge autant qu’à charge, comme tout dossier d’instruction devrait l’être. Mais enfin la charge est lourde et s’il lui manque le contrepoids d’une décharge, les éléments qu’elle apporte sont probants.

Carlos Ghosn y apparaît comme un homme animé par le désir de soigner une blessure intime, causée peut-être par les mésaventures judiciaires de son père. Il dit être fier de ne pas être du sérail mais cette affirmation trop répétée révèle un regret et, sans doute, un complexe d’infériorité.

Bien qu’il soit polytechnicien et passé par l’École des mines Ghosn n’appartient pas en effet au Corps des mines qui, par tradition, accueille les mieux classés des polytechniciens et forme au sein de l’appareil de l’État une toute petite élite : il n’est qu’ingénieur civil des mines, ce qui veut simplement dire qu’après l’X il a suivi les cours de l’École des mines pour acquérir une spécialité et un diplôme de plus.

Ceux, nombreux, qui ignorent cette nuance et croient, comme le fait Cuq (p . 137), que Ghosn appartient à cette petite élite, lui attribuent d’office l’intelligence supérieure que ses membres sont censés posséder. La foi dans l’estampille que procure un bon classement scolaire fait chez nous des ravages... et en l’occurrence elle est déplacée.

Ghosn, dit Cuq, n’aime que lui-même et sa famille, prolongement de sa personne. Il n’aime ni l’entreprise Renault ni la France et il déteste notre État. Ce qui l’intéresse, c’est s’affirmer, dominer, et pour cela il s’appuie sur la logique sommaire du « cost killer ». Elle lui a réussi au Japon : Nissan avait besoin d’une cure d’amaigrissement, il la lui a administrée avec une brutalité qui aurait été impossible pour un Japonais. Mais cette logique ne suffit pas à tout.

mercredi 18 novembre 2020

Fortune et mort de La Vauguyon

Ce texte extrait des Mémoires de Saint-Simon fait partie de la série "Un peu de lecture pendant les vacances"

Le dimanche 29 novembre [1693], le roi sortant du salut apprit, par le baron de Beauvais, que La Vauguyon s'était tué le matin de deux coups de pistolet dans son lit, qu'il se donna dans la gorge, après s'être défait de ses gens sous prétexte de les envoyer à la messe. Il faut dire un mot de ces deux hommes: La Vauguyon était un des plus petits et des plus pauvres gentilshommes de France. Son nom était Bétoulat, et il porta le nom de Fromenteau. C'était un homme parfaitement bien fait, mais plus que brun et d'une figure espagnole. Il avait de la grâce, une voix charmante, qu'il savait très bien accompagner du luth et de la guitare, avec cela le langage des femmes, de l'esprit et insinuant.

Avec ces talents et d'autres plus cachés mais utiles à la galanterie, il se fourra chez Mme de Beauvais, première femme de chambre de la reine mère et dans sa plus intime confidence, et à qui tout le monde faisait d'autant plus la cour qu'elle ne s'était pas mise moins bien avec le roi, dont elle passait pour avoir eu le pucelage. Je l'ai encore vue vieille, chassieuse et borgnesse, à la toilette de Mme la dauphine de Bavière où toute la cour lui faisait merveilles, parce que de temps en temps elle venait à Versailles, où elle causait toujours avec le roi en particulier, qui avait conservé beaucoup de considération pour elle. Son fils, qui s'était fait appeler le baron de Beauvais, avait la capitainerie des plaines d'autour de Paris. Il avait été élevé, au subalterne près, avec le roi; il avait été de ses ballets et de ses parties, et galant, hardi, bien fait, soutenu par sa mère et par un goût personnel du roi, il avait tenu son coin, mêlé avec l'élite de la cour, et depuis traité du roi toute sa vie avec une distinction qui le faisait craindre et rechercher. Il était fin courtisan et gâté, mais ami à rompre des glaces auprès du roi avec succès, et ennemi de même; d'ailleurs honnête homme et toutefois respectueux avec les seigneurs. Je l'ai vu encore donner les modes.

lundi 16 novembre 2020

Un tour de Lauzun

Ce texte extrait des Mémoires de Saint-Simon fait partie de la série "Un peu de lecture pendant les vacances"

Il arriva [lors de la revue des troupes à Compiègne en 1698] une plaisante aventure au comte de Tessé. Il était colonel général des dragons. M. de Lauzun lui demanda deux jours auparavant, avec cet air de bonté, de douceur et de simplicité qu'il prenait presque toujours, s'il avait songé à ce qu'il lui fallait pour saluer le roi à la tête des dragons, et là-dessus, entrèrent en récit du cheval, de l'habit et de l'équipage. Après les louanges, « mais le chapeau, lui dit bonnement Lauzun, je ne vous en entends point parler? — Mais non, répondit l'autre, je compte d'avoir un bonnet. — Un bonnet! reprit Lauzun, mais y pensez-vous! un bonnet! cela est bon pour tous les autres, mais le colonel général avoir un bonnet! monsieur le comte, vous n'y pensez pas. — Comment donc? lui dit Tessé, qu'aurais-je donc? » Lauzun le fit douter, et se fit prier longtemps, et lui faisant accroire qu'il savait mieux qu'il ne disait; enfin, vaincu par ses prières, il lui dit qu'il ne lui voulait pas laisser commettre une si lourde faute, que cette charge ayant été créée pour lui, il en savait bien toutes les distinctions dont une des principales était, lorsque le roi voyait les dragons, d'avoir un chapeau gris. Tessé surpris avoue son ignorance, et, dans l'effroi de la sottise où il serait tombé sans cet avis si à propos, se répand en actions de grâces, et s'en va vite chez lui dépêcher un de ses gens à Paris pour lui rapporter un chapeau gris. Le duc de Lauzun avait bien pris garde à tirer adroitement Tessé à part pour lui donner cette instruction, et qu'elle ne fût entendue de personne; il se doutait bien que Tessé dans la honte de son ignorance ne s'en vanterait à personne, et lui aussi se garda bien d'en parler.

mardi 28 juillet 2020

Melanie Mitchell, Artificial Intelligence: A Guide for Thinking Humans, Farrar, Straus and Giroux, 2019

J'ai lu ce livre avec plaisir. L'auteur est compétente, modeste, lucide, elle a de l'humour, les exemples qu'elle décrit sont une mine d'informations.

Contrairement aux essayistes qui cèdent à la mode du « hype » ou qui, au contraire, considèrent l’IA à travers les lunettes que fournit une philosophie hors de saison, elle sait de quoi elle parle parce qu'elle en a acquis en tant que chercheur une expérience pratique et professionnelle.

Les épisodes historiques de l’IA sont décrits de façon précise avec leurs avancées et leurs limites : systèmes experts, machines à vecteurs de support, réseaux neuronaux. Certaines réussites sont impressionnantes (victoires contre les champions du monde aux échecs et au jeu de Go, reconnaissance d’images), mais l’IA qui sait jouer aux échecs ne sait rien faire d’autre : elle est étroitement limitée et il en est de même pour toutes les autres applications.

*     *

J’ai, comme Melanie Mitchell mais sans avoir son expérience, de fortes convictions concernant l'IA. La lire m'a incité à m'interroger sur ma propre expérience.

Mes convictions viennent de la pratique de la statistique. J'ai conçu, réalisé, exploité des enquêtes puis publié leurs résultats. J'ai pratiqué l'analyse des données et étudié à fond l'état de l'art de ses techniques dans les années 60-80.

Dans l'un et l'autre cas, j'ai rencontré des limites et tenté de les comprendre : comment et dans quel but est définie la grille conceptuelle d’une observation statistique ? Comment interpréter les résultats d'une analyse des données ?

La première question m'a conduit vers l'histoire, la deuxième vers la science économique. Cela m'a préparé aux systèmes d'information que j'ai rencontrés dans les années 90.

*     *

Les questions que soulève Melanie Mitchell concernent en fait l'informatique dont l'IA n'est qu'une application parmi d'autres. La question fondamentale est celle que George Forsythe a posée en 1969 : « “What can be automated?” is one of the most inspiring philosophical and practical questions of contemporary civilization ».

mercredi 30 octobre 2019

Pierre-Yves Gomez, L'esprit malin du capitalisme, Desclée de Brouwer, 2019

Je viens de terminer la lecture de "L'esprit malin du capitalisme". Cette lecture est un plaisir : ce livre est bien écrit et il m'a appris des choses utiles.

Pierre-Yves Gomez décrit l'origine, le mécanisme et les conséquences de la financiarisation des entreprises, ainsi que la façon dont la spéculation s'est emparée des esprits. Je connaissais comme tout le monde la prédation qu'exercent les fonds de pension sur le système productif mais j'ignorais son origine (la loi ERISA du 2 septembre 1974 aux États-Unis). L'acquisition d'une telle connaissance justifierait à elle seule l'achat du livre !

Le milieu de la décennie 1970 est une charnière dans l'histoire : c'est le début de l'informatisation des entreprises, du passage d'un système technique à l'autre, du triomphe de la doctrine néolibérale et de la concentration du pouvoir financier. La concomitance de ces événements et la cohérence qui les relie (elle n'a assurément été ourdie par aucune volonté consciente) témoignent de la puissance des mécanismes impensés de la sociologie des institutions.

Pierre-Yves Gomez décrit dans son chapitre 4 la "technologie spéculative", l'emballement des anticipations qui spéculent sur un Avenir disruptif. Cet emballement n'est pas propre à notre époque : il s'est également produit après chacune des révolutions industrielles (à la charnière des XVIIIe et XIXe siècles, puis des XIXe et XXe siècles). Il est compréhensible que des possibilités effectivement nouvelles enflamment les imaginations et suscitent des comportements semblables à ceux des joueurs dans un casino.

Pierre-Yves Gomez a raison de critiquer les illusions à propos de la "disruption", mais si ces illusions sont critiquables il faut aussi reconnaître la part de réalité que ce mot recouvre : il se produit bien en effet des "disruptions" dans la production, le commerce, le transport et jusque dans le monde de la pensée...

Il évoque aussi, trop brièvement pour mon goût et seulement dans l'épilogue, la résistance que le sérieux professionnel, le goût du travail bien fait, le souci de la qualité du produit et de la satisfaction du client peuvent opposer à la pression de la financiarisation et des reportings : il ne me semble pas avoir suffisamment creusé la dialectique des dimensions physique et financière de l'entreprise, la dynamique conflictuelle qui en résulte, les possibilités et les dangers qu'elle déploie et qui procurent aujourd'hui, peut-être, son théâtre à un nouvel épisode de la sociologie des institutions.

Cette réserve n'enlève cependant rien à l'intérêt de son livre et à la profondeur philosophique de ses analyses (cf. son chapitre 15).

vendredi 27 septembre 2019

Edward Snowden, Mémoires vives, Seuil, 2019

Nombreuses sont les personnes qui, trouvant facile l'utilisation de leurs ordinateur, tablette et téléphone "intelligent", croient que l'informatique est quelque chose de tout simple et même d'un peu bête. C'est que les informaticiens ont tout fait pour présenter aux utilisateurs des interfaces commodes et cacher une complexité qui ne se manifestera que lors des pannes et incidents.



La lecture du livre de Snowden offre un voyage dans le monde de l'informatique et ce sera pour certains une révélation : le lecteur attentif est en effet convié à traverser son architecture, depuis les câblages et soudures jusqu'aux processeurs, langages, protocoles, réseaux, chiffrements, etc., le tout présenté dans l'ordre où Snowden l'a rencontré et donc de façon naturelle, claire et très intelligente.

*     *

Edward Snowden, alors âgé de 29 ans, a quitté la NSA en 2013 en emportant de quoi prouver qu'elle se livrait à la surveillance de masse1 qui expose l'intimité de chaque personne à la curiosité indiscrète des États et donc, éventuellement, à des pressions et chantages.

Il avait découvert l'informatique alors qu'il n'était qu'un enfant, l'Internet des années 1990 lui avait offert un terrain de jeu, de liberté et d'expertise.

Comme beaucoup d'autres Américains, il voulut servir son pays après l'attentat du 11 septembre 2001. Une blessure mit fin à son engagement dans l'armée. Ses talents d'informaticien le rendirent ensuite utile à la CIA et à la NSA. Étant administrateur système, il eut accès à des informations que leur confidentialité réservait à des personnes d'un grade très supérieur au sien.

Il découvrit alors que l'informatique et l'Internet, dans lesquels il avait vu des instruments de la liberté, avaient été mis au service du viol méthodique, systématique, de la constitution qu'il avait fait serment de défendre. Il a estimé que son devoir était de rendre aux citoyens et à leurs élus un contrôle sur un État devenu criminel, et il a mis son intelligence et son expertise au service de cette entreprise difficile dont il décrit en détail les épisodes.

Son livre est rédigé sans prétention littéraire, dans une langue simple et étonnamment efficace car le lecteur partage la tournure d'esprit, le point de vue et les émotions de l'auteur.
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1 Pour un service de renseignement, céder à la tentation de la la surveillance de masse est une erreur professionnelle (voir L'imbécillité de l'intelligence).

samedi 4 août 2018

Un peu de lecture pendant les vacances

Avez-vous lu Saint-Simon ? Je parle de Louis de Rouvroy, duc de Saint-Simon (1675-1755), et non de Claude-Henri de Rouvroy, comte de Saint-Simon (1760-1825) auquel nous devons le « saint-simonisme ».

Le duc de Saint-Simon a laissé des Mémoires qui occupent huit volumes dans la collection de La Pléiade. S’y ajoute un neuvième volume contenant d’autres écrits. J’ai longtemps reniflé cette forteresse, lisant de petits bouts, rebuté par certains passages, attiré par d’autres. Finalement j’ai tout lu puis tout relu en y prenant du plaisir.

Cette lecture inflige à l’honnête homme d’aujourd’hui un dépaysement qui le déroute. Pour pouvoir supporter ce dépaysement il faut avoir compris à qui l’on a affaire.

La France est alors une monarchie héréditaire selon la règle de la « primogéniture des mâles », qui évite au pays des guerres de succession et s’applique aussi à la transmission des dignités nobiliaires (avec des exceptions car il existe des « duchés femelles »). Saint-Simon est duc et pair, la plus haute dignité après les princes du sang.

Ces dignités sont purement protocolaires : elles déterminent qui participe à certaines cérémonies, et dans quel rang, qui doit franchir le premier une porte, qui est présent au coucher du Roi, etc. Ces vétilles font l’objet d’une attention d’autant plus minutieuse que des réalités palpables leur sont attachées : des gouvernements de provinces, des commandements dans l’armée du Roi, des pensions, des mariages prestigieux ou, à défaut, rémunérateurs.

Saint-Simon classe donc les personnes selon deux échelles différentes : l’une est celle des rangs selon laquelle une personne est « quelque chose » ou « rien », l’autre est celle des qualités individuelles.

Il se peut qu’un duc soit un imbécile, un voleur, un lâche : il n’en occupera pas moins son rang protocolaire, tout en étant méprisé en tant qu’individu. Un « homme de rien » peut posséder les vertus que Saint-Simon respecte : la droiture, l’honnêteté, la générosité, le courage militaire, etc. : il n’aura aucune place dans le protocole, mais si ses vertus sont reconnues par le Roi il pourra avoir d’importantes responsabilités.

La société contemporaine connaît d’autres aristocraties – celles de la richesse, du diplôme, de la notoriété médiatique, de la fonction politique, etc. – et moyennant une transposition nous pouvons donc reconnaître des choses familières dans les situations que Saint-Simon décrit et en tirer des leçons utiles.

Le style de Saint-Simon est un autre obstacle à la lecture. Il écrit à la diable, sans se relire, sans prétendre être un écrivain, son vocabulaire est parfois archaïque, il bouscule la syntaxe. Mais une fois que l’on s’y est habitué son écriture a un charme fou : elle est dense, rapide, allusive, mordante et souvent féroce. Saint-Simon est un observateur passionné, tout œil, tout oreille : il transcrit la vie de la Cour où des ambitions s’affrontent, où se jouent des tours pendables, où l’on « pense mourir de rire » pour une plaisanterie, où l’on se suicide de désespoir.

Le Roi, majestueux avec naturel, est un homme très sensible : il rit et pleure souvent. Saint-Simon nous le montre dans sa grandeur et dans ses petitesses.

On trouve aisément les textes de Saint-Simon en faisant une recherche sur le site rouvroy.medusis.com, commode pour le copier-coller. Certains sont comme de petits romans, d’autres sont des portraits tellement vivants que l’on croit voir la personne sortir de la page.

J’entame aujourd’hui la publication d’une petite série. J’espère que cela donnera envie de faire un tour chez Saint-Simon à ceux de mes lecteurs qui n’y sont jamais allés. Lorsque ma relecture progressera (j’en suis au volume 2) je publierai d’autres extraits.

Vauban et Puységur

Madame Panache et la reine du Danemark

Un tour du chevalier de Coislin

Watteville : une vie d’aventures

Silly : ambitions et catastrophe

Rose et Duras : le Roi rit

Portrait de la princesse des Ursins

Une malice de Caumartin

Un tour de Lauzun

Fortune et mort de La Vauguyon

Watteville : une vie d'aventures

Ce texte fait partie de la série "Un peu de lecture pendant les vacances"

Extrait des Mémoires de Saint-Simon, vol. 2, p. 153-156.

(La vie de Jean de Watteville (1613-1702) fait penser à l'Histoire de ma vie de Casanova : cette époque ignorait la sensiblerie des romantiques comme la political correctness d'aujourd'hui.)

Les Watteville sont des gens de qualité de Franche-Comté. Un de leurs cadets se fit chartreux de bonne heure, et après sa profession fut ordonné prêtre. Il avait beaucoup d'esprit, mais un esprit libre, impétueux, qui s'impatienta bientôt du joug qu'il avait pris. Incapable de demeurer plus longtemps soumis à de si gênantes observances, il songea à s'en affranchir. Il trouva moyen d'avoir des habits séculiers, de l'argent, des pistolets, et un cheval à peu de distance. Tout cela peut-être n'avait pu se pratiquer sans donner quelque soupçon. Son prieur en eut, et avec un passe-partout va ouvrir sa cellule, et le trouve en habit séculier sur une échelle, qui allait sauter les murs. Voilà le prieur à crier ; l'autre, sans s'émouvoir, le tue d'un coup de pistolet, et se sauve. À deux ou trois journées de là, il s'arrête pour dîner à un méchant cabaret seul dans la campagne, parce qu'il évitait tant qu'il pouvait de s'arrêter dans des lieux habités, met pied à terre, demande ce qu'il y a au logis. L'hôte lui répond : « Un gigot et un chapon. — Bon, répond mon défroqué, mettez-les à la broche. » L'hôte veut lui remontrer que c'est trop des deux pour lui seul, et qu'il n'a que cela pour tout chez lui. Le moine se fâche et dit qu'en payant c'est bien le moins d'avoir ce qu'on veut, et qu'il a assez bon appétit pour tout manger. L'hôte n'ose répliquer et embroche. Comme ce rôti s'en allait cuit, arrive un autre homme à cheval, seul aussi, pour dîner dans ce cabaret. Il en demande, il trouve qu'il n'y a quoi que ce soit que ce qu'il voit prêt à être tiré de la broche. Il demande combien ils sont là-dessus, et se trouve bien étonné que ce soit pour un seul homme. Il propose en payant d'en manger sa part, et est encore plus surpris de la réponse de l'hôte, qui l'assure qu'il en doute à l'air de celui qui a commandé le dîner. Là-dessus le voyageur monte, parle civilement à Watteville, et le prie de trouver bon que, puisqu'il n'y a rien dans le logis que ce qu'il a retenu, il puisse, en payant, dîner avec lui. Watteville n'y veut pas consentir ; dispute ; elle s'échauffe ; bref, le moine en use comme avec son prieur, et tue son homme d'un coup de pistolet. Il descend après tranquillement, et au milieu de l'effroi de l'hôte et de l'hôtellerie, se fait servir le gigot et le chapon, les mange l'un et l'autre jusqu'aux os, paye, remonte à cheval et tire pays.

Silly : ambitions et catastrophe

Ce texte fait partie de la série "Un peu de lecture pendant les vacances"

Extrait des Mémoires de Saint-Simon, vol. 2, p. 485-490.

Silly, du nom de Vipart, était un gentilhomme de Normandie des plus minces qu'il y eût entre Lisieux et Séez, et en biens et en naissance. C'était un grand garçon, parfaitement bien fait, avec un visage agréable et mâle, infiniment d'esprit, et l'esprit extrêmement orné ; une grande valeur et de grandes parties pour la guerre ; naturellement éloquent avec force et agrément ; d'ailleurs d'une conversation très aimable ; une ambition effrénée, avec un dépouillement entier de tout ce qui la pouvait contraindre, ce qui faisait un homme extrêmement dangereux, mais fort adroit à le cacher, appliqué au dernier point à s'instruire, et ajustant tous ses commerces, et jusqu'à ses plaisirs, à ses vues de fortune. Il joignait les grâces à un air de simplicité qui ne put se soutenir bien longtemps, et qui, à mesure qu'il crût en espérance et en moyens, se tourna en audace. Il se lia tant qu'il put avec ce qu'il y avait de plus estimé dans les armées, et avec la plus brillante compagnie de la cour. Son esprit, son savoir qui n'avait rien de pédant, sa valeur, ses manières plurent à M. le duc d'Orléans. Il s'insinua dans ses parties, mais avec mesure, de peur du Roi, et assez pour plaire au prince, qui lui donna son régiment d'infanterie. Un hasard le fit brigadier longtemps avant son rang, et conséquemment lieutenant général de fort bonne heure.

Puységur et Vauban

Ce texte fait partie de la série "Un peu de lecture pendant les vacances"

Saint-Simon savait reconnaître lorsqu'il les rencontrait la grandeur, la générosité et la bonté, qualités rares alors comme aujourd’hui : en témoigne ce qu'il a écrit sur Puységur (vol. 2, p. 397) et sur Vauban (vol. 2, p. 299).

Puységur

C'était un simple gentilhomme de Soissonnais, mais de très bonne et ancienne noblesse, du père duquel il y a d'excellents Mémoires imprimés, et qui était pour aller fort loin à la guerre et même dans les affaires. Celui-ci avait percé le régiment du Roi infanterie jusqu'à en devenir lieutenant-colonel ; le Roi, qui distinguait ce régiment sur toutes ses autres troupes, et qui s'en mêlait immédiatement comme un colonel particulier, avait connu Puységur par là. Il avait été l'âme de tout ce que M. de Luxembourg avait fait de beau en ses dernières campagnes en Flandre, où il était maréchal des logis de l'armée, dont il était le chef et le maître pour tous les détails de marches, de campements, de fourrages, de vivres, et très ordinairement de plans. M. de Luxembourg se reposait de tout sur lui avec une confiance entière, à laquelle Puységur répondit toujours avec une capacité supérieure, une activité et une vigilance surprenante, et une modestie et une simplicité qui ne se démentit jamais dans aucun temps de sa vie ni dans aucun emploi. Elle ne l'empêcha pourtant, par aucune considération que ce pût être, de dire la vérité tout haut, et au Roi qui l'estimait fort et qui l'entretenait souvent tête à tête, et quelquefois chez Mme de Maintenon, et il sut très bien résister au maréchal de Villeroy et à M. de Vendôme, malgré toute leur faveur, et montrer qu'il avait raison. Le Roi lui fit quitter sa lieutenance colonelle pour s'en servir plus utilement et plus en grand. À la fin il est devenu maréchal de France avec l'applaudissement public, malgré le ministre qui le fit, et qui, après une longue résistance, n'osa se commettre au cri public et au déshonneur qu'il aurait fait au bâton, s'il ne le lui avait pas donné, et par le bâton il le fit après chevalier de l'ordre avec les mêmes délais et la même répugnance. À la valeur, aux talents et à l'application dans toutes les parties militaires, Puységur joignit toujours une grande netteté de mains, une grande équité à rendre justice par ses témoignages, un cœur et un esprit citoyen qui le conduisit toujours uniquement et très souvent au mépris et au danger de sa fortune avec une fermeté dans les occasions qui la demandèrent souvent qui ne faiblit jamais, et qui jamais aussi ne le fit sortir de sa place. 

(Nota Bene : Pour comprendre Saint-Simon il faut le traduire dans notre langue. « Netteté des mains » veut dire que Puységur n'est, contrairement à la plupart des généraux, ni un voleur ni un pillard  ; « équité à rendre justice par ses témoignages » veut dire qu'il ne s'attribuait pas les mérites ni la gloire qui appartenaient à d'autres  ; « citoyen » doit s'entendre au sens étymologique : « celui qui agit pour le bien de la Cité », pour ce que nous nommerions aujourd'hui « le bien commun ».)

Vauban

Vauban s'appelait Leprêtre, petit gentilhomme de Bourgogne tout au plus, mais peut-être le plus honnête homme et le plus vertueux de son siècle, et avec la plus grande réputation du plus savant homme dans l'art des sièges et de la fortification, le plus simple, le plus vrai et le plus modeste. C'était un homme de médiocre taille, assez trapu, qui, avait fort l'air de guerre, mais en même temps un extérieur rustre et grossier pour ne pas dire brutal et féroce. Il n'était rien moins. Jamais homme plus doux, plus compatissant, plus obligeant, mais respectueux, sans nulle politesse, et le plus avare ménager de la vie des hommes, avec une valeur qui prenait tout sur soi et donnait tout aux autres. Il est inconcevable qu'avec tant de droiture et de franchise, incapable de se prêter à rien de faux ni de mauvais, il ait pu gagner au point qu'il fit l'amitié et la confiance de Louvois et du Roi.

Ce prince s'était ouvert à lui un an auparavant de la volonté qu'il avait de le faire maréchal de France. Vauban l'avait supplié de faire réflexion que cette dignité n'était point faite pour un homme de son état, qui ne pouvait jamais commander ses armées, et qui les jetterait dans l'embarras si, faisant un siège, le général se trouvait moins ancien maréchal de France que lui. Un refus si généreux, appuyé de raisons que la seule vertu fournissait, augmenta encore le désir du Roi de la couronner.

Vauban avait fait cinquante-trois sièges en chef, dont une vingtaine en présence du Roi, qui crut se faire maréchal de France soi-même, et honorer ses propres lauriers en donnant le bâton à Vauban. Il le reçut avec la même modestie qu'il avait marqué de désintéressement. Tout applaudit à ce comble d'honneur, où aucun autre de ce genre n'était parvenu avant lui et n'est arrivé depuis.

Un tour du chevalier de Coislin

Ce texte fait partie de la série "Un peu de lecture pendant les vacances"

Extrait des Mémoires de Saint-Simon, vol. 1, p. 596.

(Dans ce petit texte Saint-Simon cède au penchant pour la scatologie qui était courant à son époque)

Le duc de Coislin était un très petit homme sans mine, mais l'honneur, la vertu, la probité même et la valeur même, qui, avec de l'esprit, était un répertoire exact et fidèle avec lequel il y avait infiniment et très curieusement à apprendre, d'une politesse si excessive qu'elle désolait, mais qui laissait place entière à la dignité. On ne tarirait point sur ses civilités outrées (...).

Son frère, le chevalier de Coislin, rustre, cynique et chagrin, tout opposé à lui, se vengea bien un jour de l'ennui de ses compliments. Les trois frères, avec un quatrième de leurs amis, étaient à un voyage du Roi. À chaque logis les compliments ne finissaient point, et le chevalier s'en désespérait. Il se trouva à une couchée une hôtesse de bel air et jolie, chez qui ils furent marqués. La maison bien meublée, et la chambre d'une grande propreté. Grands compliments en arrivant, plus encore en partant. M. de Coislin alla voir son hôtesse dans la chambre où elle s'était mise. Ils crurent qu'ils ne partiraient point. Enfin les voilà en carrosse et le chevalier de Coislin beaucoup moins impatient qu'à son ordinaire. Ses frères crurent que la gentillesse de l'hôtesse et l'agrément du gîte lui avaient pour cette fois adouci les mœurs. À trois lieues de là et qu'il pleuvait bien fort, voilà tout à coup le chevalier de Coislin qui se met à respirer au large et à rire. La compagnie, qui n'était pas accoutumée à sa belle humeur, demande à qui il en a  ; lui à rire encore plus fort. À la fin il déclare à son frère qu'au désespoir de tous ses compliments à tous les gîtes, et poussé à bout par ceux du dernier, il s'était donné la satisfaction de se bien venger, et que, pendant qu'il était chez leur hôtesse, il s'en était allé dans la chambre où son frère avait couché et y avait tout au beau milieu poussé une magnifique selle, qui l'avait d'autant plus soulagé qu'on ne pouvait douter dans la maison qu'elle ne fût de celui qui avait occupé cette chambre. Voilà le duc de Coislin outré de colère, les autres morts de rire. Mais le duc furieux, après avoir dit tout ce que le désespoir peut inspirer, crie au cocher d'arrêter, et au valet de chambre d'approcher, veut monter son cheval et retourner à l'hôtesse se laver du forfait ou accuser et déceler le coupable. Ils virent longtemps l'heure qu'ils ne pourraient l'empêcher, et il en fut plusieurs jours tout à fait mal avec son frère.

Portrait de la princesse des Ursins

Ce texte fait partie de la série "Un peu de lecture pendant les vacances"

Extrait des Mémoires de Saint-Simon, vol. 2, p. 52-53.

C'était une femme plutôt grande que petite, brune avec des yeux bleus qui disaient sans cesse tout ce qui lui plaisait, avec une taille parfaite, une belle gorge, et un visage qui, sans beauté, était charmant ; l'air extrêmement noble, quelque chose de majestueux en tout son maintien, et des grâces si naturelles et si continuelles en tout, jusque dans les choses les plus petites et les plus indifférentes, que je n'ai jamais vu personne en approcher, soit dans le corps, soit dans l'esprit, dont elle avait infiniment et de toutes les sortes ; flatteuse, caressante, insinuante, mesurée, voulant plaire pour plaire, et avec des charmes dont il n'était pas possible de se défendre, quand elle voulait gagner et séduire ; avec cela un air qui avec de la grandeur attirait au lieu d'effaroucher, une conversation délicieuse, intarissable et d'ailleurs fort amusante par tout ce qu'elle avait vu et connu de pays et de personnes, une voix et un parler extrêmement agréables, avec un air de douceur ; elle avait aussi beaucoup lu, et elle était personne à beaucoup de réflexion. Un grand choix des meilleures compagnies, un grand usage de les tenir, et même une cour, une grande politesse, mais avec une grande distinction, et surtout une grande attention à ne s'avancer qu'avec dignité et discrétion. D'ailleurs la personne du monde la plus propre à l'intrigue, et qui y avait passé sa vie à Rome par son goût ; beaucoup d'ambition, mais de ces ambitions vastes, fort au-dessus de son sexe, et de l'ambition ordinaire des hommes, et un désir pareil d'être et de gouverner.

Rose et Duras : le Roi rit

Ce texte fait partie de la série "Un peu de lecture pendant les vacances"

Extrait des Mémoires de Saint-Simon, vol. 1, p. 806.

(Ce petit récit contient des exemples du vocabulaire énergique et succinct de Saint-Simon : une voiture « déconfite », un cavalier qui « se brouille » avec son cheval, « hasarder un lardon » sur quelqu'un...)

M. de Rose n'a jamais pardonné à M. de Duras un trait qui en effet fut une cruauté. C'était à un voyage de la cour ; la voiture de Rose avait été, je ne sais comment, déconfite. D'impatience, il avait pris un cheval. Il n'était pas bon cavalier ; lui et le cheval se brouillèrent, et le cheval s'en défit dans un bourbier. Passa M. de Duras à qui Rose cria à l'aide de dessous son cheval au milieu du bourbier. M. de Duras, dont le carrosse allait doucement dans cette fange, mit la tête à la portière, et pour tout secours se mit à rire et à crier que c'était là un cheval bien délicieux, de se rouler ainsi sur les roses ; et continua son chemin et le laissa là. Vint après le duc de Coislin, qui fut plus charitable, et qui le ramassa ; mais si furieux et si hors de soi de colère, que la carrossée fut quelque temps sans pouvoir apprendre à qui il en avait. Mais le pis fut à la couchée. M. de Duras, qui ne craignait personne, et qui avait le bec aussi bon que Rose, en avait fait le conte au Roi et à toute la cour, qui en rit fort. Cela outra Rose à un point qu'il n'a depuis jamais approché de M. de Duras, et n'en a parlé qu'en furie, et quand quelquefois il hasardait devant le Roi quelque lardon sur lui, le Roi se mettait à rire, et lui parlait du bourbier.

Madame Panache et la reine du Danemark

Ce texte fait partie de la série "Un peu de lecture pendant les vacances"

Extrait des Mémoires de Saint-Simon, vol. 1, p. 364

Lors de la révocation de l'édit de Nantes, le comte de Roye et sa femme se retirèrent en Danemark, où, comme il était lieutenant général en France, il fut fait grand maréchal et commanda toutes les troupes. C'était en 1683, et en 1686 il fut fait chevalier de l'Éléphant. Il était là très grandement établi, et lui et la comtesse de Roye sur un grand pied de considération. Ces rois du Nord mangent ordinairement avec du monde, et le comte et la comtesse de Roye avaient très souvent l'honneur d'être retenus à leur table avec leur fille, Mlle de Roye. Il arriva à un dîner que la comtesse de Roye, frappée de l'étrange figure de la reine de Danemark, se tourna à sa fille, et lui demanda si elle ne trouvait pas que la reine ressemblait à Mme Panache comme deux gouttes d'eau. Quoiqu'elle l'eût dit en français, il arriva qu'elle n'avait pas parlé assez bas, et que la reine, qui l'entendit, lui demanda ce que c'était que cette Mme Panache.