samedi 3 août 2013

Michel Serres, Petite poucette, Le Pommier 2012

Michel Serres regarde, avec la sympathie émue du grand-père, une « petite poucette » jouer en virtuose avec le clavier de son téléphone « intelligent ». C'est un grand-père à la page : toutes les nouveautés lui sourient, les apports du Web l'enthousiasment.

Il se met ainsi dans une position inexpugnable. Qui en effet peut oser dire aujourd’hui que les enfants ne possèdent pas la sagesse innée ? que grand-père devrait réfléchir à deux fois plutôt que s'extasier, car il convient de faire un tri parmi des nouveautés dont certaines sont dangereuses ?

N'y a-t-il pas d'ailleurs quelque chose de puéril dans cet émerveillement sénile ? Alors qu'il faut un long apprentissage pour savoir jouer du violon, chacun peut produire une musique agréable avec sa chaîne Hi-Fi : mais le violoniste débutant est plus authentique, dans son effort vers la musicalité, que quelqu'un qui tourne un bouton. Je crains que la « petite poussette » qui impressionne tant son grand-père ne nous invite à rester au stade du presse-bouton.

*     *

Michel Serres a l'art de trouver les images qui se gravent dans la mémoire : « petite poucette » en est une, la tête coupée de saint Denis en est une autre.

Nous avons, dit-il, déposé dans l'ordinateur nos « savoir, mémoire, imagination, raison déductive, finesse et géométrie ». Le savoir est « sur la Toile, disponible, objectivé » : ne reste sur nos épaules que « l'intuition novatrice et vivace ». « L'ego se retire de tout cela, vole dans le vide, dans sa nullité blanche et candide ». « Les nouvelles technologies obligent à sortir du format spatial impliqué par le livre et la page, la pédagogie est appelée à changer ».

Si Michel Serres croit le livre obsolète, pourquoi diable en a-t-il publié un ? C'est parce qu'il cultive cette élégance qui consiste à se placer en dehors et au dessus de ce que l'on fait : ainsi il est professeur, mais il juge excellent que les étudiants bavardent et s'agitent au lieu d'écouter le prof. C'est aussi pour se placer en dehors et au dessus de sa discipline que ce philosophe a écrit « le moteur de recherche peut remplacer l'abstraction, nous n'avons pas un besoin obligatoire de concept ».

Il n'a donc rien lu sur ce dont il parle ! Il aurait vu, par exemple dans Structure and Interpretation of Computer Programs d'Abelson et Sussman, la place que l'abstraction et les concepts occupent dans l'informatisation.

Une fois répudiées les techniques de la pensée, il ne reste plus qu'à se laisser porter par des associations d'idées : mots et images s'enchaînent alors, selon les homonymies et les synonymies, sans que l'on puisse distinguer entre le réel, le possible et l'imaginaire. Michel Serres n'a vraisemblablement jamais écrit de programme informatique mais cela ne l'empêche pas de parler du « code » en laissant le mot naviguer d'un sens à l'autre : identifiant, typage d'un attribut, classification, code source, code exécutable etc.

Il va jusqu'à assimiler l'être humain à son ADN et proclame « j'existe, donc je suis un code » (p. 77). C'est se condamner à rater l'alliage du cerveau humain et de l'automate programmable, la rencontre entre une volonté insérée dans le réel humain et social, la logique de la programmation et la physique de l'ordinateur ; c'est s'interdire de formuler les questions de savoir-faire et de savoir-vivre que leur dialectique fait émerger.

Revenons à « petite poucette ». Elle utilise l'ordinateur, certes. Admettons que son savoir réside dans la Toile : il faut encore qu'elle sache lire, c'est-à-dire non seulement déchiffrer mais comprendre ce qui est écrit. Il faut donc qu'elle ait reçu la structure qui permet d'interpréter une information, qu'elle ait acquis les réflexes que procure l'instruction, le discernement qu'arme l'enseignement...

Je comprends bien que Michel Serres a en fait une cible : l'enseignement dogmatique, et donc non scientifique, qu'il a subi, que j'ai subi, qui a encore cours dans nos lycées et universités. Ce qu'il veut viser, ce n'est sans doute pas la pratique de l'abstraction, la construction de concepts pertinents qui rende compte d'une situation concrète : c'est plutôt l'abstraction figée en tradition, le concept indifférent à la situation sur laquelle on le plaque.

Mais il rate cette cible car sa désinvolture élégante, son enthousiasme péremptoire ne peuvent pas nous fournir les instruments conceptuels dont nous avons besoin et qui doivent être aussi propres, aussi exacts que des outils de chirurgien.

Il est vrai bien sûr que « le changement touche l'ensemble de nos institutions », que « la pédagogie doit changer » : alors que nos institutions ont été construites pour la société qui s'appuyait sur la mécanique, la nôtre s'appuie sur l'informatique. Comme en politique celui qui évoque la nécessité d'un « changement » ramasse ici tous les suffrages, mais cette unanimité disparaîtra dès que l'on précise la nature du changement nécessaire.

Opposer aux institutions les individus supposés détenir « autant de sagesse, de science, d'information, de capacité de décision » que ces « dinosaures », cela flatte la vanité de chacun mais c'est oublier que l'action historique, étant nécessairement collective, passe et passera toujours par des institutions. Reformuler leur mission, redéfinir leur organisation, suppose de remonter jusqu'aux valeurs que la société entend promouvoir et, au plan pratique, d'analyser les réalisations exemplaires, de diagnostiquer les pathologies.

Il faut bien sûr souhaiter que « la lucidité discerne ce qui meurt de l'ancien monde et ce qui émerge du nouveau ». Mais dans ce qui émerge il faut encore savoir évaluer et choisir car tout comme la nature, qu'il transforme, le nouveau est par lui-même indifférent au Bien et au Mal. La puissance qu'apporte l'informatique a déjà affolé la Banque, et voici la crise financière ; elle a déjà désorienté la politique, et voilà le néo-libéralisme...

*     *

Je sais bien ce que l'on va me reprocher : j'ai mal lu Michel Serres, je n'ai pas su percevoir la profondeur de sa pensée etc. Dire qu'un philosophe a écrit du charabia, c'est mal vu.

Mais je peux retourner le reproche aux lecteurs qui croient avoir compris quelque chose en le lisant. Comment se fait-il donc que tant de gens soient séduits par un propos emphatique et vague, alors que nous avons tant besoin de discernement, de clarté, de précision ?

On dirait que les lecteurs aiment aujourd’hui à flotter en se laissant bercer par le ron-ron d'un discours convenu, interrompu ça et là par un geyser de métaphores qui éveillent des associations d'idées. Les livres à succès comme Petite poucette ou The Third Industrial Revolution de Jeremy Rifkin sont l'équivalent, pour la réflexion, de ce qu'est Da Vinci Code pour la littérature.

Les ouvrages sérieux, ceux qui éclairent vraiment notre situation, ne manquent pourtant pas - Histoire des techniques, de Bertrand Gille, Du mode d'existence des objets techniques de Gilbert Simondon - mais ils ne sont lus que dans de tout petits cercles, et la plupart de ceux qui se publient ne restent qu'un instant sur les étagères des libraires avant d'aller au pilon.

Le lecteur est coupable et ce lecteur, c'est nous tous. Il ne faut pas s'étonner si nos dirigeants, nos politiques, ne comprennent rien à la troisième révolution industrielle et prennent des décisions qui nous égarent : leur culture n'étant pas différente de la nôtre, ils ne peuvent pas être plus sérieux que ceux qui les ont nommés ou élus.

S'ils trahissent leur mission c'est parce que nous autres, les citoyens, avons déserté en masse en renonçant à l'usage de notre cerveau, en zappant d'un œil distrait les propos superficiels qui flattent notre paresse.

16 commentaires:

  1. Bravo Michel pour ce texte effectivement courageux car il est toujours difficile d'aller à l'encontre de la mode, de ses icônes et de la "pensée unique" qui s'insinue si facilement dans chaque facette de notre vie quotidienne. Que le "numérique" - souvent bien mal défini - fasse rêver, c'est un fait tant son développement a redessiné notre paysage économique. Dès lors on assimile manipulation des objets techniques de l'époque et compréhension des logiques économiques longues qui les soutiennent... Cette transformation s'inscrit dans le temps long et ne peut s'assimiler à ses symptômes, aussi voyants et d'ailleurs agréables puissent-ils être.

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  2. Ce sera le dernier article que je lirai sur ce blog et je ne le recommanderai plus. Comment peut-on dire que Michel Serres est une icône de la pensée unique ??? Comment peut-on employer des mots tels que "sénilité" ? Comment reprocher à Michel Serres de ne pas être clair et comment s'étonner qu'il puisse être fait appel à l'exagération voire à l'absurde pour secouer les pensées et faire bouger les murs ? Que la peinture serait ennuyeuse au pays de Mr Volle !

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    1. Je ne crois pas avoir écrit que MS était une "icône de la pensée unique", mais je savais bien que je risquais de contrarier ceux que son propos séduit.

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    2. On écrit M. Volle et pas Mr. Volle.

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  3. Oui, Michel Serres bêtifie.
    Et il se trompe de cible, en se laissant peut-être parfois porter par le ressentiment (ainsi, un passage d'une de ses interview télévisée, où il se souvient de moqueries adressées à son accent provincial à son entrée à l'école navale...au milieu des années 40).

    http://skhole.fr/petite-poucette-la-douteuse-fable-de-michel-serres

    Il n'est peut-être pas le seul :

    http://skhole.fr/de-la-d%C3%A9saffection-pour-les-%C3%A9tudes-scientifiques-par-pierre-arnoux

    "Les buts de la "rénovation pédagogique''

    La réforme du lycée entreprise au début des années 90 avait des buts précis.

    Le premier était de sauver la filière littéraire, alors en perte de vitesse; on décida donc de spécialiser plus cette filière, pour renforcer son identité. Le second était d'affirmer l'égalité des sciences (C'est une idée récurrente en France; des réformes du même nom ont eu lieu dans les années 20, avec des résultats comparables). L'objectif affiché était de casser la suprématie des mathématiques; à l'époque, la filière C attirait les meilleurs élèves, et sa composition sociale était plus favorisée que celle des autres sections. Le troisième était de démocratiser l'accès aux études supérieures."

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  4. Salut !
    J'ai été un peu étonné par la violence de tes propos : il y a du vrai dans ce que tu dis, mais cette violence inutile me semble traduire une certaine jalousie ;-)
    Amitiés
    Chiara

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    1. Je ne vois pas de quoi je pourrais être jaloux.

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    2. De sa notoriété

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    3. La mienne me suffit amplement.

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  5. J'ai beaucoup apprécié ce billet. Merci.

    Je dois avouer qu'il répond un peu aussi à l'exaspération que je ressens face aux adorateurs ignares et autres courtisans de passage (que ne cultive pas nécessairement Michel Serres, et dont il doit probablement s’accommoder à son grand dam).

    Pour ma part, bien dommage que Michel Volle ne puisse pas passer au moins aussi souvent dans les émissions de "grandes écoutes" que le très sympathique Michelle Serres : mes enfants pourraient apprendre un peu plus de choses utiles...

    Ceci dit, Michelle Serres est un formidable raconteur d'histoires que j'écoute avec plaisir :-)

    Et sans doute que le problème est la publicité dont a bénéficié son livre, un peu contradictoire avec son importance réelle.

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  6. Bravo Michel! J'ai eu Serre comme prof en fax et je l'ai tpijours trouvé bavard et superficiel, avec des propos qui n'engagent à rien et qui le mettent toujours du côté des gentils qu'on ne peut critique. Mais derrière c'st l'emphase et le vide!
    De plus , c'est truffé d'erreurs: il bâti tout un discours, par exemple, sur la fortune des Rotschil qui se serait bâtie lors de la bataille de Waterloo, ce qui est une fable, et de plus pour bâtir une théorie sur les systèmes d'information!!!

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    1. Bonjour,

      Je trouve que débattre est enrichissant et qu'il faut effectivement du courage pour avancer ses idées... Michel Volle comme Serres sont dans le coeur d'un débat qui nous occupe et que nous n'épuiseront pas : où nous porte le nouveau monde que nous créons ?

      Les erreurs sont humaines et parfois apportent un éclairage inattendu et valorisant...

      Je crois que la relation à laquelle @Claude fait allusion est dans ce lien : http://www.mei-info.com/wp-content/uploads/revue12-13/MEI-12-13-10.pdf
      Michel Serres l'a probablement reprise... On raconte une histoire similaire sur le premier télégraphe reliant Cork à NY.

      Bien cordialement

      Jérôme Capirossi

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  7. Je me suis souvent interrogé sur la pertinence de l'émerveillement face à l'habileté de jeunes enfants devant un clavier de PC, tablette, console, smart phone, télécommande (je pense avoir fait le tour des "devices"!
    Ton commentaire Michel du livre de l'autre M me fournit l'occasion d'affiner mon avis et de vous le partager.

    Les jeunes enfants maitrisent l'utilisation d'un device qui n'est qu'un outil électronique multi-usage pour accéder à différentes sortes de contenus.
    Il est intéressant de s'interroger pourquoi la maitrise d'un outil émerveille aujourd'hui alors que dans l'histoire elle a longtemps traduit la simple habilité de l'ouvrier exécutant, devant lequel personne ne s'est jamais extasié !
    Je pense qu’elle s’explique par deux principales confusions :
    • Maîtrise de l’utilisation du device (l’interface homme-machine = IHM) et maîtrise de l’informatique (compétence d’informaticien)
    • Talent de créateur de contenu et habileté pour accéder à du contenu déjà produit et à l’agréger avec talent.
    Egalement par une moindre performance manifeste des adultes face à ces appareils ; petite remarque parentale perfide :
    Il n’est pas étonnant de développer une telle habileté à raison de 3 à 4 h d’entrainement… quotidien : imaginez le résultat avec un piano ou une raquette de tennis entre les mains de nos chères têtes bl ou br!!

    Les interfaces hommes –machines (IHM) ont considérablement évolué depuis 10 ans, et continueront à la faire ; l’habileté évoquée ci-dessus est nécessaire pour être à l’aise avec son temps, mais c’est un savoir éminemment périssable :
    J’invite petite poucette à le compléter de savoirs plus pérennes !

    Christophe Berthier






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  8. M Serres est décidement partout.
    http://www.edunao.com/
    Mais du coup vous y êtes aussi
    http://www.edunao.com/portfolio/introduction-aux-systemes-d-information/
    :-)

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  9. Michel Serres a toujours eu une attitude béate incompréhensible face à l'ordinateur.

    Voir:
    http://plexus-logos-calx.blogspot.fr/2013/04/a0381-louis-pasteur-contre-michel.html

    Et il a par ailleurs de nombreux inconditionnels. Voir par exemple:

    http://blog.educpros.fr/jean-charles-cailliez/2013/08/25/et-si-nos-deux-pouces-nous-invitaient-a-changer-le-monde/

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  10. Personnellement j'avais cessé de lire Michel Serres depuis ses élucubrations dans "Le Tiers-instruit" (1991) sur la figure du "soleil noir" au deuxième foyer des ellipses planétaires utilisée comme figure du "point obscur" de la connaissance (cf. p70).
    Je n'ai lu "Petite poucette" cette année que parce qu'il m'a été offert par une personne de ma famille voulant faire plaisir à l'ingénieur-chercheur en informatique que je suis.

    J'en n'ai été encore une fois que profondément agacé. Comment peut-on, avec tant de désinvolture, ne faire que surfer sur les phénomènes de société dus aux progrès scientifiques et techniques certes, mais aussi à la société elle-même (consumériste, libérale, dérégulatrice, etc..), sans analyse plus sérieuse qu'un simple regard amusé sur ses petits-enfants ? Sans doute cela est-il permis à un "immortel" écrivant vite au commun des mortels.

    Merci à Michel Volle d'avoir oser dire que le roi était nu.

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