lundi 30 juin 2014

Sortir de l'impasse stratégique

Pour ceux qui cherchent une orientation stratégique la lecture d'iconomie sera beaucoup plus utile que celle du rapport intitulé « Quelle France dans dix ans ? » que vient de publier le Commissariat général à la stratégie et à la prospective.

La stratégie consiste à repérer, dans la complexité des phénomènes, celui sur lequel peut s'appuyer un levier efficace et qui sera donc essentiel pour orienter l'action. Or ce rapport est une revue des faits économiques et sociaux dont aucune mise en relief ne permet de dégager un tel levier.

Cela résulte de la méthode utilisée. La consultation soi-disant démocratique, mais en fait paresseuse, d'un grand nombre de personnes et d'institutions a conduit à accumuler avis et suggestions. Certains sont sans doute judicieux mais leur accumulation empêche de dégager une orientation stratégique.

Aujourd'hui l'orientation stratégique est pourtant parfaitement claire. Expliquons nous.

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Toute économie a trois racines : les ressources naturelles, la fonction de production, la fonction d'utilité. Une révolution industrielle procure une nouvelle ressource naturelle et transforme la fonction de production : cela provoque dans l'économie une transformation radicale dont le théâtre est l'entreprise et qui se prolonge dans toutes les dimensions de l'anthropologie.

Or une révolution industrielle s'est produite aux alentours de 1975 avec l'informatisation, que le CGSP nomme « numérique ». Son rapport y fait certes allusion en passant, mais sans accorder à ce fait plus d'importance qu'aux autres :
« L’appropriation du numérique par les entreprises, y compris les plus traditionnelles, va modifier leur organisation, leur management, leur rapport à l’innovation, leur réactivité, leur capacité à travailler en réseau, à collaborer entre elles, à intégrer de nouvelles formes de travail » (p. 141).
« Pour accompagner les mutations induites par le développement du numérique, qu’il s’agisse de la recomposition des chaînes de valeur ou des modes de travail, les entreprises doivent repenser leurs modèles économiques et leur organisation. De même, la puissance publique, au niveau national et européen, doit anticiper les transformations induites par le développement du numérique afin de préparer les nécessaires modifications des normes, du droit et de la fiscalité qui permettront aux économies d’en tirer le meilleur parti » (p. 142).
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Il aurait fallu développer ce qui est dit dans ces quelques lignes. Si en effet l'informatisation transforme le système productif, si elle change la nature des produits, la façon de produire et de commercialiser et aussi, progressivement, les besoins des consommateurs, c'est là que se situe l'enjeu stratégique, c'est là que l'on pourra poser le levier de l'action, c'est sur ce phénomène qu'il convient de focaliser l'attention de ceux qui dirigent le pays et les entreprises, et non sur la foule d'autres choses que le rapport contient.

Il aurait fallu évoquer les conséquences de ce phénomène : la qualité du système d'information des entreprises devient une priorité, elles sont conduites à s'équiper en robots pour automatiser les tâches répétitives. Une autre conséquence devrait intéresser les économistes : le coût marginal de production devenant négligeable la plupart des secteurs obéissent au régime de la concurrence monopolistique (cf. iconomie, p. 112), lequel encourage fortement l'innovation.

Mais les mots « automatisation », « robot » et « système d'information » ne figurent pas dans le rapport du CGSP, ni bien sûr l'expression « concurrence monopolistique ». Il ne fait par ailleurs aucune allusion à une autre conséquence cruciale de l'informatisation : la quasi-totalité du coût de production étant dépensée lors de la phase initiale d'investissement, l'économie devient l'« économie du risque maximum ». Cela suscite des comportements violents et une montée de la prédation qui risque d'entraîner un retour au régime politique de la féodalité (cf. Prédation et prédateurs).

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Tout cela, le CGSP devrait pourtant le savoir : de premiers éléments étaient déjà exposés dans le rapport d'un groupe de travail du commissariat général au Plan dans les années 1990, je l'ai répété lors d'une conférence donnée le 12 décembre 2012 dans ses locaux et Olivier Passet, qui est membre de l'Institut de l'iconomie, l'a dit lui aussi lorsque qu'il a été consulté.

Mais le CGSP était prisonnier de la méthode prétendument démocratique de consultation qui aboutit à la mise à plat de toutes les suggestions, aucun relief ne signalant celles qui importent à la stratégie.

Il est aussi, plus profondément encore, prisonnier de la macroéconomie qui, enfermant son raisonnement dans des agrégats, l'empêche de voir l'importance de ce qui se passe à l'intérieur des entreprises.

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Voici bientôt vingt ans que je publie des livres, des articles, des rapports et fais des exposés : c'est comme si je pissais dans un violoncelle, selon la forte expression d'un de mes profs de maths. Mes collègues économistes ne voient dans l'informatisation qu'une affaire technique et donc, croient-ils, subalterne. Ils ne sont d'ailleurs pas loin de penser que le « numérique », comme ils disent, se résume à l'usage des iPhones et autres iPads.

Comme bien d'autres milieux professionnels, le leur est le théâtre d'une compétition pour la notoriété. Il serait périlleux pour leur carrière de s'écarter des idées reçues et d'écouter d'autres spécialités comme celles des entrepreneurs, organisateurs, informaticiens, et aussi celles des magistrats et des policiers qui sont les témoins de la prédation. Cela les ferait sortir du ronron médiatique qui rabâche :
« deux contraintes dominent aujourd’hui l’horizon : l’une, environnementale, a trait notamment à nos émissions de gaz à effet de serre ; l’autre, financière, tient au niveau de notre dette publique » (p. 74).
C'est l'informatisation qui donne la clé de la crise contemporaine : il s'agit d'une crise de transition car les entreprises, les institutions tardent à s'adapter au nouveau système technique. En témoignent l'état lamentable de la plupart des systèmes d'information, le refus de déléguer une légitimité aux opérateurs qui ont été chargés d'une responsabilité, les errements des grandes entreprises.

Certes quelques économistes voient cette situation telle qu'elle est mais la majorité de la profession, confite en mondanités, se garde de les écouter. Qu'ils ne se laissent pas décourager ! il ne faut jamais se laisser impressionner par ce que dit une majorité.

De Gaulle a rencontré la même surdité lorsqu'il recommandait de former des divisions blindées, et en mai 1940 un grand diplomate qui avait appris à connaître les nazis fut stupéfait par l'indifférence des parisiens :
« Jamais la ville n'avait été plus belle ni plus calme. Le temps était constamment admirable... Tout le monde était dans la rue. [Des réfugiés belges] étaient assis sur des bancs, exténués, les vêtements souillés, les bras ballants, les yeux vacants. Devant eux passait sous les arbres la foule prospère du dimanche, monsieur avantageux, madame étalant ses renards inutiles et bébé ennuyé traînant la jambe... Rue Soufflot, les cafés regorgeaient. Des gens assis à la terrasse, les femmes en robes claires, les hommes le chapeau sur la nuque, ayant mis bas la veste, dégustaient des chopes de bière.... Ce peuple qui avait ignoré le tragique de la guerre s'apprêtait à passer, sans transition aucune, de la quiétude à la panique » (Jean Chauvel, Commentaire, vol. 1, p. 107-109).
Notre peuple ignore le tragique de la transition iconomique, qui entraîne le chômage de masse et l'épidémie de stress. Il passera sans transition de la quiétude à la panique le jour où des prédateurs auront pris le contrôle du pays.

Il faut donc tout faire pour que cette transition soit aussi courte que possible et pour maîtriser les risques que comporte l'informatisation. Pour sortir de l'impasse stratégique, lisez donc iconomie !

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