samedi 19 juillet 2014

Christian Malis, Guerre et stratégie au XXIe siècle, Fayard, 2014

Le livre de Christian Malis passionnera ceux qui connaissent le métier des armes. Il fait le point sur les débats de doctrine sans rien céder au pédantisme de l'érudition universitaire, il énumère les contraintes stratégiques auxquelles la France est confrontée, il propose des réponses à la réflexion du lecteur.

Voici un exemple : la France dispose, grâce à ses possessions outre-mer, de droits sur un domaine maritime immense, ressource économique de première grandeur pour la pêche et l'exploitation des fonds marins. Ses droits existent de jure dans les traités internationaux mais ils peuvent être annulés de facto si l'accès à ce domaine lui est interdit par la force ou s'il fait l'objet d'intrusions qu'elle ne peut pas empêcher.

Une politique consciente des intérêts à long terme de la nation devrait donc la doter d'une force navale significative : nous ne le faisons pas.

Autre exemple : la puissance militaire, qui se concrétise par la présence d'hommes et de matériel sur le terrain, ne se sépare pas des ressources logistiques, d'une infrastructure technique et scientifique, de la réflexion qui définit la doctrine d'emploi des armes, le tout évolutif pour tenir compte de la nature des adversaires. Pour pouvoir déployer une force combattante efficace de quelques milliers d'hommes, il faut des dizaines de milliers d'autres dans le transport, la logistique, l'industrie et la recherche.

Aujourd'hui la France se refuse à cet effort. Alors même qu'elle demande à son armée d'accomplir sa mission sur des terrains difficiles, elle la soumet à une pression budgétaire qui provoque une pénurie d'effectifs, d'équipements et de munitions.

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Toute nation qui renonce à sa puissance sera dominée et opprimée par d'autres nations : c'est une loi de la nature. On peut la déplorer mais il n'est pas réaliste de la nier.

La puissance d'une nation s'exprime dans sa culture, son économie et ses forces armées. Or ces trois dimensions de la puissance sont aujourd'hui, en France, la cible d'une trahison dont l'origine se trouve dans notre histoire (La France, cette mal aimée).

Notre culture est trahie par ceux qui abandonnent notre langue pour l'anglais international. Ils tournent ainsi le dos au peuple, qui continue à parler français, comme au patrimoine littéraire, scientifique et philosophique qui s'est bâti dans cette langue et qui est la plus belle expression de ce peuple.

Chaque langue a son génie, nourri par l'histoire du peuple qui l'a créée, et celui qui renonce à sa propre langue perd ce ressort intime sans acquérir pour autant celui d'un autre peuple (cf. Le génie des langues). Sa pensée sera mutilée : si le pidgin international, insulte à la langue anglaise, permet à quelques cuistres de publier des articles inutiles dans des revues à comité de lecture, l'expérience montre qu'il ne favorise ni la finesse du discernement, ni la clarté du raisonnement.

(Voir Le langage des traîtres et L'X refuse de nous parler en français.)

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La puissance que l'économie apporte à un pays s'évalue selon le bien-être matériel de sa population et selon l'équilibre de sa balance des paiements.

Or notre économie est trahie par ceux qui, préférant ignorer le système technique contemporain, condamnent nos entreprises à l'inefficacité : dirigeants qui négligent la qualité du système d'information de leur entreprise, intellectuels et médias qui préfèrent masquer le phénomène de l'informatisation sous le concept fourre-tout du « numérique » (voir Marre de numérique et Numérique et informatisation).

Notre économie est trahie aussi par les inconséquents qui exècrent l'Entreprise tout en estimant avoir droit au bien-être que procurent ses produits et au statut social que confère un emploi : ils rêvent d'une « décroissance », elle les priverait des uns comme de l'autre.

Notre économie est trahie enfin par ceux qui croient que seul importe l'équilibre du budget de l’État, car la dette de l’État n'est pas la dette de la France (voir La véritable dette de la France) : celle-ci, creusée par le déficit de la balance des paiements, ne peut être comblée que par un redressement (c'est-à-dire aujourd'hui une informatisation intelligente) du système productif.

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La lutte contre le déficit budgétaire n'est pas conduite selon une vision prospective de ce redressement ni même en recherchant l'efficacité : la direction du budget conçoit sa mission autrement.

Elle exerce une pression mécanique, et aucunement sélective, sur toutes les dépenses de telle sorte qu'elles se réduisent dans les domaines qui résistent le moins : c'est intellectuellement et politiquement beaucoup plus facile que de lutter contre le gaspillage.

J'ai vu ce mécanisme jouer lors de réunions à Matignon dans les années 1980 et rien n'indique que cette administration ait changé depuis (voir Matignon gère).

Supposez qu'un ministère propose une dépense raisonnable, un investissement judicieux. La réponse du Budget s'exprimera automatiquement par des phrases standard : « (1) c'est trop cher, (2) c'est pas rentable, (3) ce serait un précédent, etc. ». Un ministère mou cédera à la pression, un ministère dur argumentera, Matignon arbitrera selon l'« effet d'image ».

Si réduire le déficit de l’État est un objectif louable, lui conférer la première priorité revient ainsi à attribuer un pouvoir écrasant à une machine inintelligente.

Elle a comprimé année après année le budget des armées, en l'occurrence victimes de leur discipline. Il a fallu que les quatre chefs d'état-major menacent enfin de démissionner collectivement pour que Matignon recule, craignant le scandale – mais rien n'est garanti pour les prochaines années car le Budget reste en embuscade : il ne sait pas se comporter autrement.

L'inintelligence est la forme la plus pernicieuse de la trahison.

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