samedi 22 novembre 2014

Les institutions et nous


Nous sommes tous victimes d'une illusion d'optique quand nous regardons une institution (une entreprise, un ministère, un « système » comme le système éducatif ou le système de santé, l’État, etc.) : son existence nous semble si évidente, si massive, que nous ne pensons pas qu'elle a pu être créée, « instituée », qu'elle aurait pu ne pas exister, qu'il se peut qu'elle cesse un jour d'exister.

Tandis que la permanence, l'éternité que nous lui attribuons nient son histoire et sa fragilité, nous percevons moins les services qu'elle rend que les défauts qu'elle présente : l'arrogance prétentieuse des dirigeants, le carriérisme hypocrite des cadres, le formalisme de l'organisation.

Les institutions nous irritent d'autant plus que rien, dans notre formation, ne nous a préparés à comprendre ce qu'elles sont, à percevoir leur utilité. La scolarité, les examens et les concours nous ont formés à l'individualisme, ainsi d'ailleurs que la littérature : rares sont, parmi les écrivains et les cinéastes, ceux qui ont mis en scène la vie d'une institution, sa naissance, sa mort et les épisodes dramatiques de son existence.

Comme elles sont exclues de notre imaginaire, de la façon dont nous concevons notre destin, elles nous exaspèrent. Pour les comprendre, pour savoir à quoi elles servent, il faut être sorti de l'adolescence, avoir mûri, avoir aussi médité l'histoire : et on sait que dans notre société l'adolescence se prolonge, parfois, jusqu'à la fin de la vie.

Considérons l'histoire. Rien n'est plus « officiel », institutionnel, que le château de Versailles, qui ressemble à un tableau comptable avec son étalement horizontal et la verticalité de ses colonnes. Ceux qui détestent les institutions n'aiment pas cette architecture. Mais si on lit les Mémoires du cardinal de Retz, ou le Mazarin de Simone Bertière, si l'on se plonge donc dans l'histoire de la Fronde, on comprend à quoi sert l’État, on comprend pourquoi Louis XIV a voulu construire cette institution et l'illustrer, l'imposer aux imaginations par l'architecture de Versailles.

Représentons-nous ce que serait un monde sans institution, sans organisation, sans lois, où seuls auraient droit d'exister des individus, où il n'y aurait ni État, ni entreprise, ni monnaie, ni même un langage car le langage est une institution. Nous n'aurions plus à souffrir du caractère impersonnel des institutions, mais les relations entre personnes seraient réglées au mieux par le troc, sans doute plutôt par la bagarre ou même le meurtre.

Les nobliaux qui tentèrent de s'opposer à l'émergence de l’État lors de la Fronde se battaient en duel, se livraient de petites guerres de voisinage, se mettaient à l'occasion au service de l'ennemi pour affronter les armées du Roi comme l'ont fait le grand Condé et Turenne : ils n'avaient pas le sentiment de trahir puisque seule comptait leur lignée. La duchesse du Maine a en 1718 exprimé l'état d'esprit des grands seigneurs : « Quand on a une fois acquis, comme que ce fût, la qualité de prince du sang et l'habilité de succéder à la couronne, il faut bouleverser l'État et mettre tout en feu plutôt que de se les laisser arracher » (Saint-Simon, Mémoires, vol. VII p. 333}.

Il est en fait impossible pour une société de se bâtir sur l'individualisme pur, de se passer totalement de l'action collective qu'organisent les institutions : la tribu, la féodalité, sont encore des formes institutionnelles. La société féodale naît de la décomposition de la structure institutionnelle d'un État : la féodalité européenne est née de celle de l'empire carolingien.

Il se peut – c'est l'une des tendances de la société actuelle – qu'une féodalité naisse, sous une forme certes nouvelle, de la décomposition de l’État moderne. Notre imaginaire, nos valeurs, notre individualisme, notre culture médiatique semblent lui préparer le chemin. C'est pourquoi il importe tant, aujourd'hui, de comprendre ce que sont les institutions, leur rôle, leur utilité, pourquoi nous les jugeons tellement contrariantes, pourquoi nous les aimons si peu, et aussi le risque que nous prenons en envisageant de gaîté de cœur un monde où elles n'existeraient plus.

Il existe des pays dont les institutions ont été détruites par eux-mêmes ou par d'autres. Aimeriez-vous y vivre ?

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