vendredi 30 novembre 2018

Pourquoi tant de haine envers Emmanuel Macron ?

Comment s’expliquer la haine dont Emmanuel Macron est l’objet ? Je vois deux raisons.

D’abord, une réaction somme toute normale des dignitaires et élus des partis de droite et de gauche, qui estiment que Macron et la République en marche leur ont volé leur place légitime, et aussi la réaction des électeurs de ces partis, désormais privés des repères habituels que leur fournissait l'éventail gauche-droite.

Ce qui reste de ces organisations va naturellement manifester une malveillance vigilante envers le chef de l’État : tout ce qu’il dit, tout ce qu’il fait, sera dénigré quoiqu’il puisse dire ou faire. C’est de bonne guerre mais le spectacle de cette réaction quasiment mécanique est lassant.

Elle ne suffit pas cependant pas pour expliquer que les « gilets jaunes » crient « Macron, démission ! ». Il y a donc autre chose.

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Je parle beaucoup avec des personnes qui sympathisent avec ces gilets jaunes ou même vont peut-être, de temps à autre, bloquer un rond-point, et je crois les comprendre (comprendre n’est pas la même chose qu’approuver).

L’élection présidentielle a frustré leur attente : il leur aurait fallu un président « à la Trump », quelqu’un qui pense et parle comme eux et non comme on pense et parle quand on a reçu une éducation poussée, quelqu’un aussi sans doute qui sache satisfaire un obscur besoin d’autoritarisme.

Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon auraient pu, chacun avec son style propre, répondre à cette attente car l’un comme l’autre est, tout comme Trump, indifférent à la réalité des faits comme aux résultats et démarches de la science. Certes Mélenchon est cultivé mais il sait s’y prendre pour séduire. Le Pen, elle, n’a pas besoin de se forcer pour ressembler à Trump.

L’un ou l’autre présiderait aujourd’hui notre pays si Macron n’avait pas été candidat : la France aurait ainsi suivi le mouvement général qui a propulsé Trump aux États-Unis, Conte et Salvini en Italie, Orbán en Hongrie, Kurz en Autriche, demain peut-être Corbyn au Royaume-Uni.

Les personnes qui voudraient un dirigeant « à la Trump » ne sont pas des « pauvres », quoiqu’en disent les compatissants-condescendants qui regardent le « peuple » de haut : elles appartiennent à la classe moyenne. Leur protestation n’est donc pas tant celle d’une misère matérielle que celle d’un désarroi, misère mentale, intime et d'autant plus cruelle. Nos gilets jaunes sont des paumés : cela se manifeste clairement dans le désordre de leurs revendications.

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Ici on peut comprendre, excuser et peut-être même approuver, car le désarroi est une réaction normale devant un monde que l’on ne comprend plus, devant des changements rapides et déroutants qui exigeraient une réflexion pour laquelle on ne dispose ni du temps, ni des ressources intellectuelles nécessaires. Or la mondialisation a provoqué des délocalisations brutales, l’automatisation a changé le contenu des emplois, un comportement de prédateur s’est banalisé et répandu.

Ces phénomènes ont une racine commune, l’informatisation qui a provoqué la mondialisation, transformé les produits, la façon de produire, les organisations (et avec elles la sociologie des pouvoirs), le contenu du travail (et avec lui la psychologie des personnes), et jusqu'à notre vie quotidienne avec les réseaux sociaux et les smartphones. Elle soumet en outre la société à une dynamique car elle change de contenu d’une décennie à l’autre. Oui, le désarroi s’explique !

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Pour en sortir il faudrait prendre le phénomène par sa racine : connaître son origine, sa nature, sa dynamique, son déploiement, ses conséquences, maîtriser enfin celles de ces dernières qui sont contraires à la vie en société.

Malheureusement la majorité de ceux qui ont les plus hautes responsabilités – politiques, dirigeants, penseurs – se détourne de cette tâche. Ils méprisent l’informatique, jugée technique, comme l’informatisation, jugée ringarde, et se laissent séduire par les chimères qu’éveillent dans leur imagination des expressions à la mode comme « numérique », « intelligence artificielle », « réseaux de neurones », « apprentissage profond », etc. Il sont comme ces généraux qui, au début de la guerre de 14-18, refusaient les avions et l'artillerie lourde, ignoraient les mitrailleuses et croyaient aux vertus exclusives de l'attaque.

Ceux qui s’efforcent de comprendre la situation présente et d’y trouver une orientation, comme nous le faisons à l’Institut de l’iconomie, sont une minorité dont les travaux n’intéressent pas grand monde : alors que les systèmes d'information concrétisent, parfois bien, souvent mal, l’informatisation des entreprises, peu de personnes s'appliquent à les examiner.

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L’informatisation laboure nos institutions et notre société, cela fait remonter à la surface des choses jusqu’alors cachées au regard : la nature essentiellement psychosociologique des entreprises, la violence potentielle de la prédation, etc. Elle introduit des possibilités et des dangers nouveaux, parmi lesquels il faut trouver des repères.

Il vaut certes mieux avoir un Emmanuel Macron pour président plutôt qu'un émule de Trump, mais j’ai moi aussi quelques reproches à lui faire. Ses décisions se moulent dans le cadre convenu de la macroéconomie : il s’agit de manipuler les taux des taxes et impôts, l’âge de la retraite, la répartition du budget et des subventions, etc. Mais ce cadre est obsolète car l’informatisation transforme les organisations, c'est-à-dire la structure des pouvoirs légitimes et la définition des procédures : elle réclame donc une politique qui, plutôt que de toucher de loin la réalité économique et sociale en actionnant quelques manettes, la pénètre pour opérer de façon chirurgicale.

Il faut pour cela posséder une intuition exacte du phénomène, puis savoir l’exprimer et la partager afin d’indiquer l’orientation qui sortira notre pays de cette crise, de ce désarroi, et lui permettra de trouver son rang parmi les nations.

Cela n'a rien d'impossible puisque certaines nations l’ont compris et agissent, en tout premier la Chine et les États-Unis ainsi que d’autres plus petites comme Israël, l’Estonie et Singapour. Pourquoi la France n’y parviendrait-elle pas ?

Quand donc consentirons-nous un effort pour comprendre notre situation ?

1 commentaire:

  1. Au premier tour de la présidentielle, E. Macron a fait 24%. Les trois candidats qui le suivaient ont tous fait aux alentours de 20%. Les électeurs étaient donc répartis en 4 blocs à peu près égaux, dont deux avec un programme aux antipodes de celui de Macron et regroupant en tout 40% des votants. Au second tour, M. Le Pen a regroupé un tiers des votants: contrairement à 2002, le F.N. a donc largement progressé entre les deux tours tant en nombre de voix qu'en pourcentage. Bref, E. Macron a été élu président d'une France fracturée et très divisée (ce qui n'est pas un constat nouveau d'ailleurs). Par ailleurs, l’élection a mis de côté les deux partis qui gouvernaient depuis 35 ans. Ils n’allaient évidemment pas faire le moindre cadeau au nouveau président, dans leur lutte pour ne pas disparaître. Dés le début le président marchait donc sur une corde raide.

    Depuis son élection E. Macron s’est mis à dos les maires; il a délaissé les organisations intermédiaires que sont les syndicats et qui font généralement office de tampon lors d’une crise; il s’est mis à dos la presse soit en manifestant ouvertement son mépris soit symboliquement en reléguant hors de l’Elysée le centre de presse; il a pris nombre de décisions sans tenir compte des avertissements lançés par ceux travaillant sur les sujets concernés depuis des années; et il a refusé de transformer En Marche en un parti structuré et capable de faire un relais dans l’opinion Pendant un an, E. Macron s’est ingénié à rétrecir l’épaisseur de la corde sur laquelle il marchait et à la hisser de plus en plus haut au dessus du sol: en cas de crise, il est d’une très grande fragilité et risque à chaque instant la chute, sans filet pour le recevoir.

    Certes, il y a sans doute aussi dans ce qui ce passe une forme de rejet du premier de la classe, mais là encore E. Macron porte une responsabilité non négligeable car il s’est souvent comporté en caricature de premier de la classe. On met en avant son intelligence, mais peut-on dire d’un homme politique à la tête d’un pays divisé qui fait autant d’erreurs d’appréciation qu’il est intelligent ?

    Il me semble très symptomatique que la crise (très profonde) éclate à propos d’un sujet directement lié à la transition écologique. Car pour moi, la racine profonde de cette crise, ce n’est pas l’informatisation mais l’absence de compréhension par les “gouvernants” actuels des défis écologiques auxquels nous faisons face, dont la crise climatique n’est malheureusement qu’une partie. Ils n’ont toujours pas compris que nous changions de monde.

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