mercredi 30 octobre 2019

Pierre-Yves Gomez, L'esprit malin du capitalisme, Desclée de Brouwer, 2019

Je viens de terminer la lecture de "L'esprit malin du capitalisme". Cette lecture est un plaisir : ce livre est bien écrit et il m'a appris des choses utiles.

Pierre-Yves Gomez décrit l'origine, le mécanisme et les conséquences de la financiarisation des entreprises, ainsi que la façon dont la spéculation s'est emparée des esprits. Je connaissais comme tout le monde la prédation qu'exercent les fonds de pension sur le système productif mais j'ignorais son origine (la loi ERISA du 2 septembre 1974 aux États-Unis). L'acquisition d'une telle connaissance justifierait à elle seule l'achat du livre !

Le milieu de la décennie 1970 est une charnière dans l'histoire : c'est le début de l'informatisation des entreprises, du passage d'un système technique à l'autre, du triomphe de la doctrine néolibérale et de la concentration du pouvoir financier. La concomitance de ces événements et la cohérence qui les relie (elle n'a assurément été ourdie par aucune volonté consciente) témoignent de la puissance des mécanismes impensés de la sociologie des institutions.

Pierre-Yves Gomez décrit dans son chapitre 4 la "technologie spéculative", l'emballement des anticipations qui spéculent sur un Avenir disruptif. Cet emballement n'est pas propre à notre époque : il s'est également produit après chacune des révolutions industrielles (à la charnière des XVIIIe et XIXe siècles, puis des XIXe et XXe siècles). Il est compréhensible que des possibilités effectivement nouvelles enflamment les imaginations et suscitent des comportements semblables à ceux des joueurs dans un casino.

Pierre-Yves Gomez a raison de critiquer les illusions à propos de la "disruption", mais si ces illusions sont critiquables il faut aussi reconnaître la part de réalité que ce mot recouvre : il se produit bien en effet des "disruptions" dans la production, le commerce, le transport et jusque dans le monde de la pensée...

Il évoque aussi, trop brièvement pour mon goût et seulement dans l'épilogue, la résistance que le sérieux professionnel, le goût du travail bien fait, le souci de la qualité du produit et de la satisfaction du client peuvent opposer à la pression de la financiarisation et des reportings : il ne me semble pas avoir suffisamment creusé la dialectique des dimensions physique et financière de l'entreprise, la dynamique conflictuelle qui en résulte, les possibilités et les dangers qu'elle déploie et qui procurent aujourd'hui, peut-être, son théâtre à un nouvel épisode de la sociologie des institutions.

Cette réserve n'enlève cependant rien à l'intérêt de son livre et à la profondeur philosophique de ses analyses (cf. son chapitre 15).

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