dimanche 10 novembre 2013

Vocabulaire de l'âge de l'iconomie

« L'art de raisonner se réduit à une langue bien faite »
(Lavoisier, Traité élémentaire de chimie, 1789).

La troisième révolution industrielle, celle de l'informatisation, a transformé la nature : nous vivons sur une autre planète que celle qui existait avant 1975. Pour s'orienter sur cette planète il faut une carte et des repères. Or les cartes familières dont nous disposons – concepts, raisonnements, priorités – datent pour l'essentiel du monde d'avant et les repères qu'offre le vocabulaire sont souvent fallacieux.

Il ne convient pas de dire que l'usage a force de loi car il se peut qu'il soit erroné : la qualité du vocabulaire, comme celle d'un bâtiment, ne peut se maintenir que si l'on intervient pour corriger les défauts que cause l'évolution naturelle des choses. Ceux qui voudraient que l'usage s'imposât ne tiennent pas assez compte des images que les connotations éveillent, de l'orientation qu'elles imposent à l'intuition, des portes qu'elles ouvrent ou ferment à la compréhension.

Le mot « industrie » en donne un exemple. Son sens originel, qui est « habileté à faire quelque chose » (Littré), perdure dans l'adjectif « industrieux ». Mais au début du XIXe siècle « industrie » s'est trouvé associé à la mécanique et à la chimie, qui étaient alors les techniques les plus efficaces : il porte aujourd'hui encore les connotations d'engrenage, de cheminée d'usine et de tour de distillation qui se sont alors collées à lui.

Quand on dit qu'il faut « réindustrialiser la France », à quelle « industrie » pense-t-on donc : à celle qu'évoquent les connotations ci-dessus ou à celle, fidèle au sens originel du mot, qui désigne l'ingéniosité dans l'action productive ? Les priorités seront différentes selon que l'on pense à l'une ou à l'autre et il en résulte que ceux qui prononcent la même phrase ne seront plus d'accord quand il faut agir.

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Que faut-il dire : « numérique », « digital » ou « informatique » ? Comme il s'agit de parler français, nous écarterons d'emblée « digital » qui signifie « numérique » en anglais.

Faut-il donc dire « informatique » ou « numérique » ? « Numérique » est à la mode, « informatique » est jugé ringard, mais faut-il laisser la mode décider du vocabulaire ? Ces mots ne sont pas interchangeables car même s'ils désignent la même chose ils portent chacun un arbre de connotations dont les racines plongent dans l'étymologie.

Quelles sont donc les connotations de « numérique », d'« informatique » ? Quel est le ressort que leur confère l'étymologie ? Quel est enfin celui de ces deux mots qui possède le potentiel le plus fécond ?

Numérique

« Numérique » est né par opposition à « analogique » : les calculateurs analogiques, qui modélisaient un phénomène en utilisant des données physiques continues, ont été pour une raison d'efficacité supplantés par des calculateurs numériques qui s'appuient sur une représentation discontinue. Pour la même raison, le numérique a remplacé l'argentique dans la photographie, il s'est imposé pour le codage du signal vocal en téléphonie, etc.

Pour ceux qui connaissent l'ordinateur « numérique » évoque en outre le codage en 0 et 1 et les calculs en binaire (pour l'essentiel des additions) qu'un processeur exécute. Ce codage s'applique de façon universelle aux textes, sons, images fixes ou animées, plans et dessins à trois dimensions etc., tous ces documents étant soumis à des programmes informatiques qui aident à les produire, les lire et les modifier.

L'usage utilise abondamment l'adjectif « numérique » : « électronique numérique », « entreprise numérique », « commerce numérique », « photographie numérique », « son numérique », « technologies numériques », « cinéma numérique », « aménagement numérique du territoire », « culture numérique », « convergence numérique », « natifs du numérique », etc.

Considérons cependant ses connotations : « numérique » évoque les nombres, le calcul, les mathématiques, ce qui refroidit ceux qui ont toujours été étanches aux maths. Il n'est pas certain d'ailleurs que des connotations qui focalisent l'intuition sur le codage en 0 et 1 puissent convenir pour évoquer l'empilage physique des langages de programmation, compilateurs, processeurs et réseaux, les interfaces qui en permettent l'usage, enfin ces usages eux-mêmes avec toutes leurs dimensions anthropologiques.

Cela nous incite à considérer le potentiel de son rival, « informatique ».

Informatique

Philippe Dreyfus a inventé « informatique » en 1962 pour baptiser une société qu’il venait de créer, la SIA (« Société d’informatique appliquée »). Ce mot, qui n’avait pas été déposé, fut adopté en 1967 par l’Académie Française pour désigner la « science du traitement de l’information ».
Plusieurs pays l'ont importé : on dit « Informatik » en allemand, « informática » en  espagnol et en portugais, « informatica » en italien, « informatika » en russe. Les Américains préfèrent conserver « computer science1 » et les Japonais les ont imités. Les Chinois utilisent deux caractères qui signifient « cerveau électrique ».

« Informatique » réveille, dans les entreprises, le souvenir des « centres informatiques » climatisés où trônait un « mainframe » auquel seuls des opérateurs avaient accès. Cette informatique-là a greffé sur les entreprises une corporation nouvelle, celle des informaticiens, et cela a naturellement provoqué une réaction de rejet. Pour répondre a cette réaction la corporation s'est bâti une forteresse symbolique protégée par un jargon. Il en est résulté, entre les « informaticiens » et les « autres », une tension et une hostilité durables, renforcées par le mépris ostensible de certains dirigeants envers tout ce qui leur semble « technique ».

Nous pourrions illustrer et commenter longuement le discrédit dont souffre aujourd'hui le mot « informatique » mais mieux vaut passer à l'étymologie. Il apparaît alors que si l'on s'y efforce ses racines peuvent nourrir et, à la longue, redresser l'arbre des connotations.

« Informatique » accole deux racines : « information » et « automate ».

« Automate » convient pour représenter l'agrégat des ordinateurs en réseau et du logiciel, l'automate programmable ubiquitaire (APU) capable d'accomplir tout ce qui peut se programmer et accessible depuis n'importe quel endroit de la Terre.

Tandis qu'« information » s'est, pour l'ensemble de la population, banalisé dans des expressions comme « les informations de 20 heures », les scientifiques se sont souvent laissé impressionner par la « théorie de l'information » de Shannon. Or celle-ci ne considère, à l'instar de la Poste, que le nombre et le volume des messages que le réseau transporte : Shannon est allé jusqu'à dire « meaning doesn't matter », « la signification n'a aucune importance ».

L'étymologie porte cependant un sens plus profond : « informer », c'est donner une forme intérieure, c'est-à-dire procurer au cerveau humain une capacité d'action. Selon cette définition, la rencontre avec un document n'occasionne une information que si le cerveau est capable de l'interpréter : il faut pour cela qu'il ait reçu au préalable l'instruction qui procure une structure. Ainsi, dit Simondon, le phénomène de l'information réside moins dans les documents que dans l'aptitude du cerveau humain à les interpréter.

Si l'on entend « information » selon cette étymologie, « informatique » convient pour représenter l'alliage du cerveau humain et de l'APU. Cet alliage a fait apparaître dans la nature un être dont l'existence était jusqu'alors purement potentielle, et qui redouble l'existence du monde en le représentant par son image. Nous l'appellerons « iconomie » en accolant les racines ει̕κώς (image) et νομός (usage, loi). Tout comme l'alliage du cuivre et de l'étain a fait émerger l'âge du bronze, l'alliage du cerveau humain et de l'automate fait émerger l'âge de l'iconomie.

Mais l'usage est peu soucieux de profondeur. Comme il croit « informatique » ringard, il lui préfère d'autres mots pour désigner la même réalité : « numérique », dont nous avons vu les inconvénients, parfois aussi « Internet » ou « Web ».

Internet

L'ARPA, Advanced Projects Research Agency du ministère de la défense américain, a financé en 1969 le tout premier réseau d'ordinateurs. Pour le désigner on a dit « Arpanet », ou « Net » tout court à partir de 1972. « Internet » est apparu en 1973 pour nommer le « réseau des réseaux » qui interconnecte, grâce à des passerelles, plusieurs réseaux utilisant des protocoles de communication divers (satellite, radio, ligne téléphonique etc.).

On dit « the Internet » aux Etats-Unis et ceux qui comme George W. Bush disent « the Internets » au pluriel s'attirent des moquerie puisqu'il ne peut exister qu'un seul « réseau des réseaux ». En France certains disent « Internet » tout court, d'autres disent « l'internet » avec un i minuscule ou « l'Internet » avec une majuscule (je me suis rangé à ce dernier usage). On dit aussi « le Net ».

Selon le contexte, « l'Internet » est utilisé pour désigner (a) le réseau des réseaux, c'est le sens propre du mot ; (b) ce réseau, augmenté des ordinateurs qu'il relie (serveurs et « clients ») ; (c ) l'ensemble précédent, augmenté des applications qui l'utilisent : transfert de fichier, messagerie, édition et consultation de documents (« le Web » ou « la Toile »), jeux en ligne etc.

On dit souvent « l'informatique et l'Internet » mais cette expression est un pléonasme : c'est comme si l'on disait « les êtres humains et les Français ». En effet l'Internet s'appuie sur des composants informatiques (passerelles, routeurs, répéteurs et « domain name servers », tous munis de logiciels) qui reçoivent, traitent et émettent le signal que véhiculent des composants passifs (espace hertzien, fibre optique, câble coaxial, paire torsadée). Toutes les fonctions que remplit l'Internet sont programmées dans un code informatique, et réciproquement il procure l'universalité et l'ubiquité à l'automate programmable : la ressource informatique est de façon inséparable constituée de mémoires, processeurs, logiciels, documents et réseaux, ces derniers étant fédérés par l'Internet.

La racine des phénomènes anthropologiques que l'on attribue à l'Internet se trouve donc dans l'informatisation.

Informatisation

Le déploiement de l'iconomie est un processus anthropologique (psychologique, sociologique, philosophique, métaphysique) s'appuie sur une ressource naturelle inépuisable, le cerveau humain, qui programme l'APU puis interagit avec lui : l'iconomie est une orientation vers un repère placé à l'infini de l'horizon, et non un but que l'on puisse atteindre définitivement.

Nota Bene 1 : toute ressource naturelle possède un potentiel dont l'extraction demande du travail, et chacune de ses utilisations, étant concrète et particulière, ne réalise qu'une partie de ce potentiel. Il en est de même du cerveau humain : il est a priori potentiellement capable d'apprendre tout ce qui peut s'apprendre, de faire tout ce qui peut être fait, mais ce qu'apprend et fait dans le courant de sa vie un être humain concret et particulier est nécessairement limité.

Nota Bene 2 : contrairement à l'ordinateur, le cerveau humain est inséparable d'un corps émotif : c'est cela qui lui procure la créativité de l'intelligence. Pour comprendre et organiser l'alliage du cerveau et de l'automate il faut donc penser leur différence et distinguer ce qu'ils sont l'un et l'autre capables d'accomplir : l'« intelligence artificielle » tourne le dos à l'iconomie quand elle nie la différence entre l'automate programmable et le cerveau humain.

Alors qu'« informatique » désigne un alliage et donc un potentiel qui, en tant que tel, est statique, « informatisation » désigne le processus dynamique du déploiement de ce potentiel. Ce processus englobe, outre la dimension proprement technique de l'informatique, un éventail de dimensions anthropologiques. Que l'on se rappelle, pour en avoir l'intuition, celles qu'a déployées la mécanisation après la première révolution industrielle : naissance du capitalisme et de la classe ouvrière, urbanisation et croissance économique, nationalisme, impérialisme, colonialisme et guerres mondiales...

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L'informatisation est le ressort dynamique de l'âge de l'iconomie. Pour comprendre cela, il est utile de parcourir les étapes du raisonnement suivant :
  • la troisième révolution industrielle a fait surgir dans la nature l'iconomie, alliage du cerveau humain et de l'automate programmable ubiquitaire qu'offre l'informatique ;
  • il en résulte qu'industrialiser, aujourd'hui, c'est informatiser ;
  • en déployant le potentiel de cet alliage, l'informatisation fait émerger une réalité anthropologique, l'âge de l'iconomie ;
  • cela provoque une crise de transition : les institutions ne savent d'abord ni tirer parti des possibilités qu'offre l'iconomie, ni éviter les dangers qu'elle comporte ;
  • une politique, une stratégie qui ignorent l'informatisation sont incapables de trouver l'orientation qui conduirait hors de la crise ;
  • l'usage d'une langue mal faite est le premier obstacle qu'il faut surmonter.

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1 « Computer science is known as "informatics” in French, German, and several other languages, but American researchers have been reluctant to embrace that term because it seems to place undue emphasis on the stuff that computers manipulate rather than on the processes of manipulation themselves » (Donald E. Knuth, Selected Papers on Computer Science, CSLI 1996, p.3).

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