dimanche 30 août 2015

Macro et micro, de gauche à droite et vice-versa

La macroéconomie et la microéconomie, en abrégé « macro » et « micro », considèrent l'économie sous deux angles différents. La macro examine de grandes masses et de grands équilibres (le PIB, l'indice des prix, l'emploi, le solde commercial, etc. ventilés par branche et par secteur), la micro part de ce qui se passe dans les entreprises et chez les consommateurs. Elles ont été chacune classées tantôt « à gauche », tantôt « à droite », tout en changeant de contenu.

Avant la guerre de 1940 la micro dominait car la théorie économique en vigueur postulait que l'efficacité résulte du libre jeu des agents individuels, personnes ou entreprises. Aucune vue d'ensemble sur l'économie n'était publiée, les seuls indicateurs étaient des prix de gros et des cours de bourse1 : ils constituaient selon la théorie la seule connaissance dont un entrepreneur ait besoin pour prendre ses décisions. L'idée qu'une action de l’État sur l'économie puisse être nécessaire était rejetée avec force2.

Le modèle économique sous-jacent était celui de l'équilibre général hérité de Walras et Pareto. La science économique était aussi abstraite que ce modèle : elle postulait l'efficacité de la libre action des entreprises, mais se gardait d'observer de près leur fonctionnement car cela aurait risqué d'inciter l’État à empiéter sur leur liberté.

Les années 1930 ont cependant montré que le comportement spontané des agents individuels ne permettait pas de sortir d'une crise prolongée : quelques économistes chercheront donc la solution du côté d'un agent collectif, l’État. Mais pour que celui-ci puisse restaurer les grands équilibres – l'investissement, l'emploi, le commerce extérieur, etc. – il fallait qu'ils fussent observés. La macroéconomie est née, pour fournir cette observation, dans la foulée des réflexions de Keynes et de Hicks sur les anticipations.

Elle n'a pas été la bienvenue. La « droite », fidèle à sa conception individualiste de l'économie, a vu dans l'intervention de l’État un risque de collectivisme d'autant plus impressionnant que l'URSS faisait alors figure d'épouvantail. Toute orientation politique contient cependant des contradictions : certains des individualistes « de droite » ne ménageaient pas leur admiration au régime nazi, collectiviste à sa façon. On verra d'ailleurs par la suite des personnes passer de la « droite » à la « gauche » et vice-versa.

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Vichy, qui était « de droite », était collectiviste à la fois par son idéologie, celle des régimes autoritaires, et en raison de la pénurie de matières premières qu'imposaient le blocus des alliés et les prélèvements de l'occupant.

Les matières premières étaient réparties entre les branches d'activité par l'OCRPI (Office central de répartition des produits industriels), puis entre les entreprises par les CO (comités d'organisation) qui donneront naissance après la Libération aux organisations professionnelles qui ont formé le CNPF (Conseil national du patronat français), devenu le MEDEF (Mouvement des entreprises de France) en 1998.

Ainsi l'organisation patronale, naturellement classée à « droite », porte la trace d'une conception dirigiste de l'économie : rien n'est simple ni pur dans le domaine de l'idéologie.

Le projet d'une comptabilité nationale avait été formé sous le régime de Vichy : « chargée en quelque sorte de la gestion du patrimoine national, l'économie dirigée a besoin d'une comptabilité nationale3 ». Après quelques tentatives partielles, elle émerge enfin en France avec la création du SEEF (Service des études économiques et financières) par Claude Gruson en 1951, qui l'apportera à l'INSEE quand il en prendra la direction en 19614.

Le classement idéologique est alors clair : la « macro » est « de gauche ». Pour être « de droite », il faut adhérer à l'idée « libérale » selon laquelle l’État n'a rien à faire dans l'économie, seule devant jouer la libre initiative des individus que sont les entreprises et, accessoirement, les personnes. « La droite » considère donc avec suspicion la comptabilité nationale et, avec elle, la statistique.

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Cependant les institutions se bâtissent, leur architecture se solidifie, des corporations naissent et elles sont naturellement conservatrices. Il arrive alors que les comptables nationaux adoptent des attitudes que l'on peut juger « de droite » : tandis que l'échelle de la carrière impose un conformisme aux ambitieux, des méthodes provisoires conçues pour pallier les lacunes de la statistique deviennent les règles intangibles d'une bureaucratie formaliste et usurpent le respect dû à la démarche scientifique5.

Si la macro fut à l'origine « de gauche », voire même « révolutionnaire », il ne reste plus trace de ces qualificatifs dans la routine de l'institution, dans le raisonnement macro-économique de la plupart des économistes ni dans la politique économique qui se définit à Bercy et à Bruxelles. Les outils de cette politique, que le législateur manie comme autant de leviers, sont les divers taux de taxes, charges et impôts et aussi les subventions : la macro aide, croit-on, à prévoir les effets de ces « mesures ».

Mais elle est confrontée aujourd'hui à une crise semblable à celle de 1930 : tandis que la politique macro, devenue « ni de droite, ni de gauche » et donc symboliquement « de droite », se révèle aussi impuissante que ne l'était dans les années 1930 la politique micro, une nouvelle micro cherche à naître. Doit-elle revendiquer à son tour l'étiquette révolutionnaire « de gauche » ?

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L'informatisation a à partir de 1975 transformé le système productif : elle a changé sa relation avec les ressources qu'offre la nature à tel point que l'on peut dire qu'elle a modifié la nature elle-même6. La définition des produits, la façon de les produire, la forme et le contenu du travail, l'organisation des entreprises, tout cela a été bouleversé et les conséquences s'étendent sur tout l'éventail de l'anthropologie. Le changement est aussi profond que celui que la mécanisation a introduit au début du XIXe siècle dans une société dont l'agriculture avait été jusqu'alors la principale activité.

Les entreprises, emmaillotées dans les habitudes, traditions et valeurs héritées de la mécanisation, peinent à assimiler ces nouveautés : elles ne savent ni tirer pleinement parti des possibilités nouvelles, ni éviter les dangers qui les accompagnent. Si elles avancent, c'est le plus souvent à reculons – donc lentement et en trébuchant sur chaque obstacle.

Le secret de l'efficacité réside alors non dans le comportement spontané des acteurs économiques, souvent inadapté, ni dans la régulation des agrégats de l'économie car ce n'est pas à leur niveau que se situe la difficulté. Il réside dans l'organisation des entreprises (et, plus généralement, des institutions). C'est pourquoi nous avons besoin aujourd'hui ni d'une comptabilité nationale, ni de « mesures » qui s'appuient sur raisonnements macro-économiques, mais d'une nouvelle micro.

Lorsque l'économie sort d'un système technique pour entrer dans un autre, l'adéquation des comportements individuels à la situation qui en résulte devient l'enjeu principal. Les agrégats perdent toute signification : un secteur ou une branche d'activité additionnent en effet des entreprises parvenues à des degrés divers de maturité, et qui forment un ensemble tellement hétéroclite que l'on ne peut rien déduire des moyennes et des totaux que fournit l'observation statistique.

Cette situation s'est déjà rencontrée dans l'histoire. Les résultats de l'enquête sur l'industrie publiée par la Statistique générale de la France en 1847 ne comprennent aucun total, aucune moyenne, mais seulement des monographies. Pour chaque établissement sont en effet mentionnés :
  • la nature de l'établissement, c'est-à-dire son activité ;
  • la commune où il est situé ;
  • le nom du fabricant ou manufacturier ;
  • la valeur locative ;
  • le montant de la patente ;
  • la valeur des matières premières utilisées annuellement ;
  • la valeur des produits fabriqués annuellement ;
  • le nombre d'ouvriers (hommes, femmes, enfants) ;
  • les salaires moyens (hommes, femmes, enfants) ;
  • les moteurs : moulins (à vent, à eau, à manège), machines à vapeur, chevaux et mulets, bœufs ;
  • les feux : fourneaux, forges, fours ;
  • les machines, dont la répartition montre la domination du textile : métiers, autres, broches.

Les résultats publiés ne sont pas d'ordre statistique, car il n'y a statistique que lorsqu'on résume en une seule information un grand nombre de renseignements individuels.

Cela s'explique par la situation historique : la mécanisation est alors conquérante et les pionniers ont devant eux un vaste champ d'activité sur lequel ils ne se concurrencent pas encore vivement. L’État se contente d'impôts indirects : on n'a donc pas à cacher ses bénéfices, on est fier d'en faire, un grand désir de connaître s'ajoute à une relative indifférence à être connu. Le problème, en effet, est d'utiliser le personnel et le matériel de manière à progresser le plus possible ; la nouveauté, l'inconnue, ce sont les performances que permet une mécanisation qui étend victorieusement sa sphère au détriment de l'artisanat. Comme on s'intéresse plus aux performances qu'aux moyennes, on n'a pas besoin de connaître des agrégats7.

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La clé de la sortie de crise se trouve dans l'intimité des entreprises, plus généralement des institutions, et notamment dans la qualité de leur informatisation – c'est-à-dire celle du fonctionnement du couple que forment l'être humain, le cerveau d’œuvre, et la ressource informatique, l'automate programmable ubiquitaire. Il faut observer cette qualité pour trouver les repères qui permettront aux institutions d'atteindre la maturité, puis éventuellement en faire l'objet d'une statistique qualitative qui permette de suivre leurs progrès en comparant les activités et les pays.

Récapitulons. La micro d'avant-guerre était fondée sur une hypothèse : l'économie mécanisée ayant atteint la maturité, il convenait de la laisser se déployer. L'action individuelle, guidée par la recherche du profit par l'entreprise et la recherche du plaisir par le consommateur, conduirait vers l'équilibre général et l'optimum de Pareto. Il était donc inutile de s'intéresser au fonctionnement intime des entreprises, supposé par principe efficace et responsabilité exclusive des entrepreneurs. L’État n'avait pas d'autre fonction que de leur procurer le contexte législatif et judiciaire favorable aux affaires.

Cette hypothèse et ce partage des rôles pouvaient sembler raisonnables mais la crise des années 1930 a renversé la première et mis l'autre en question : il a fallu que l’État devienne dans une certaine mesure un entrepreneur, et dispose pour cela d'un instrument d'observation portant sur les objets de son action. Cette exigence a fait naître la macro, la comptabilité nationale et le raisonnement macro-économique qui tout comme la micro ignorent l'intimité des entreprises, champ clos de la relation capital-travail.

Le changement de système technique que constitue le passage de la mécanisation à l'informatisation a rendu obsolètes et la micro, et la macro. L'économie est loin de la maturité : lorsque les techniques sur lesquelles s'appuie le système productif sont transformées ainsi que la nature des produits, la recherche du profit et du plaisir ne peut plus suffire pour atteindre l'efficacité. Il faut remonter en amont des hypothèses qui fondent la théorie de l'équilibre général pour élucider la forme qu'il peut désormais prendre et les contraintes auxquelles il est soumis.

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La nouvelle micro donne la priorité à l'observation de ce qui se passe dans les entreprises. On pourra dire qu'elle est « de droite », car elle accorde de l'importance aux entreprises dont l'idéologie « de gauche » se détourne avec horreur ; on pourra dire aussi qu'elle est « de gauche », car la tradition « de droite » refuse que l'on observe l'intérieur de l'entreprise, son organisation, son système d'information.

Il est peut-être temps de renoncer au symbolisme ambigu que portent ces étiquettes et dont l'origine réside dans l'histoire de l'économie mécanisée. Je rejoins ici, me semble-t-il, la position d'Emmanuel Macron : peu importe que l'on soit « de droite » ou « de gauche », pourvu que l'on soit assez libéré des œillères de l'habitude pour voir et comprendre la dynamique de l'informatisation.

C'est la condition nécessaire pour pouvoir agir et sortir enfin de cette fichue crise. Elle n'est pas suffisante : sur le continent nouveau qu'a ouvert l'informatisation, l'action posera une foule de problèmes dont l'intuition peut anticiper l'ampleur mais non connaître le détail, et il faudra les résoudre en tâtonnant (que l'on pense par exemple au conflit entre Uber et les taxis parisiens).

La nouvelle micro n'est pas à elle seule la recette du succès, mais elle peut nous extraire de la mâchoire que forment le couple de l'ancienne micro et de la macro et qui est, lui, à coup sûr la recette de l'échec.
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1 Alfred Sauvy, « Rapport au nom du conseil économique et social », Journal officiel, 23 avril 1970, p. 251.
2 Claude Gruson, Origines et espoirs de la planification française, Dunod, 1968, p. 4.
3 A. Vincent, L'organisation dans l'entreprise et dans la nation, Société industrielle de l'Est, 1941.
4 François Fourquet, Les comptes de la puissance, Encres, 1980.
5 André Vanoli, Une histoire de la comptabilité nationale, La Découverte, 2002.
6 Michel Volle, iconomie, Economica, 2014.
7 Bernard Guibert, Jean Laganier, Michel Volle, « Essai sur les nomenclatures industrielles », Économie et Statistique, n° 20, février 1971.

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