jeudi 27 février 2020

Pensée rationnelle et pensée raisonnable

La pensée du chasseur-cueilleur, dont nous sommes génétiquement les héritiers, a pour fonction de fournir les moyens d’agir1 face à une situation qu’elle représente, de façon schématique et en faisant abstraction du reste du monde réel, à travers la construction mentale que constituent une grille conceptuelle et des hypothèses.

Il est en effet impossible de penser entièrement et complètement l’objet réel le plus modeste (une tasse de café, par exemple) : son histoire est énigmatique, son futur est imprévisible, les atomes qui composent ses molécules sont imperceptibles. Il est a fortiori impossible de penser entièrement le monde réel, ensemble des objets réels. Mais il suffit, pour revenir à l’exemple ci-dessus, de savoir se servir de la tasse de café : l’action peut et doit faire abstraction de la complexité du monde réel.

La pensée comporte deux étapes :
  • l’une, constructive, est celle pendant laquelle la construction théorique est formée pour répondre à une situation : des hypothèses reprennent ses traits fondamentaux (exemple : l’axiome d’Euclide convient pour représenter l’espace de la vie quotidienne), la grille conceptuelle permet de percevoir et de qualifier les êtres qui s’y manifestent ;
  • l’autre, active, est celle où l’action bénéficie de la puissance que la théorie apporte au cerveau humain : justesse de la perception, rapidité des réflexes, etc.

L’étape constructive confronte la pensée au « monde réel », dont elle soumet la complexité à un effort d’abstraction pour dégager des concepts et hypothèses pertinents en regard de la situation. L’étape active se déroule dans le « petit monde » que définit une théorie, monde étroitement adapté à la situation que l’action considère : l’efficacité se paie par cette étroitesse qui lui est d’ailleurs nécessaire.

Chaque spécialité professionnelle se dote ainsi d’un « petit monde » qui lui fournit les concepts et hypothèses sur lesquels s’appuiera l’action ; chaque institution, chaque entreprise se dote elle aussi d’un « petit monde », celui de son organisation et de ses procédures. La vie quotidienne des personnes, enfin, se déroule dans divers « petits mondes » correspondant chacun à l’une des situations qu’elles traversent : conduire une automobile, faire la cuisine, écrire une lettre, etc. : il ne leur est pas toujours facile, lorsqu’elles passent d’une situation à l’autre, de trouver rapidement leurs repères en passant d’un « petit monde » à l’autre.

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Certes, nous nous sommes écartés ici de l’usage courant des mots comme des images qui leur sont accolées. On croit communément que la théorie n’a rien à voir avec l’action, qu’elle est l’affaire de « théoriciens » qui n’ont pas l’esprit pratique ; on croit aussi qu’une action de la vie quotidienne, comme conduire une automobile, n’a rien à voir avec la théorie, l’abstraction, etc.

Le fait est pourtant qu’un conducteur doit voir ce qui importe à la conduite (route, obstacles, signalisation, autres véhicules, etc.) et ne pas voir ce qui pourrait le distraire, donc en faire abstraction. Cet exemple a une portée générale : se former à une action (ici, apprendre à conduire) c’est acquérir une grille conceptuelle et des hypothèses, c’est-à-dire la théorie qui définit le « petit monde » qui permettra d’agir de façon réflexe.

L’action judicieuse et rapide du professionnel formé et expérimenté (chirurgien, pilote, ingénieur, etc.) résulte d’une assimilation de la théorie qui lui permet de court-circuiter les étapes du raisonnement : cette action n’est pas celle du théoricien qui produit une théorie, mais celle du praticien qui la met en œuvre. Cette efficacité professionnelle et pratique s’accompagne cependant de divers risques.

Le monde réel existe en effet : il est présent devant l’action tout en étant extérieur au « petit monde » dans lequel elle est conçue, et sa présence se manifeste par des phénomènes imprévus ou même imprévisibles : pannes, incidents, accidents, comportements, etc., confrontent à l’occasion les personnes à une situation autre que celle à laquelle leur « petit monde » répondait.

L’action produit d’ailleurs dans le monde réel des effets qu’un « petit monde » ne permet ni de penser, ni d’anticiper entièrement : elle comporte donc une part de risque et aura parfois des conséquences imprévues.

Enfin la situation économique, technique, sociopolitique, obéit à la dynamique de l’histoire et se trouve soumise à une évolution qui la transforme : le « petit monde » en regard duquel étaient définies la mission et l’organisation des institutions peut n’être plus pertinent en regard d’une situation nouvelle (comme celle, par exemple, qui émerge après une révolution industrielle) : alors l’action, privée de concepts adéquats à la situation, ne pourra plus être judicieuse et l’erreur sera systématique.

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On peut qualifier de rationnelle la pensée que nous venons de décrire avec ses deux étapes « constructive » et « active », qui se complètent et se distinguent l’une de l’autre comme le font construire et habiter une maison, construire et utiliser une machine, etc. Les « petits mondes » sur lesquels elle s’appuie sont simples en regard de la complexité du monde réel, et cette simplicité confère à la pensée une clarté qui favorise l’efficacité de l’action.

Nous qualifierons par contraste de raisonnable la pensée d’une personne qui, tout en tirant parti pour son action de la rationalité des « petits mondes », est consciente de l’existence et de la complexité du monde réel, donc de la possibilité de phénomènes que la pensée rationnelle ne conçoit pas et aussi de l’écart qui peut se creuser entre la situation réelle hic et nunc et un « petit monde » qui rendait compte d’une autre situation.

Cette pensée raisonnable relève du bon sens. Elle semble donc naturelle et devrait être largement partagée, mais il n’en est rien.

L’expérience montre en effet que la plupart des personnes enferment leur pensée dans le « petit monde » qui leur a été inculqué par leur éducation et leur formation, et ne perçoivent le monde réel qu’à travers les abstractions de sa grille conceptuelle.

Celles même qui, lorsque l’écart entre le « petit monde » et la situation est devenu trop visible, en construisent un nouveau, croient souvent chercher une vérité universelle et non la réponse à une situation particulière : ainsi les statisticiens qui, aux diverses époques, ont classifié les activités économiques ont toujours cru construire la « nomenclature naturelle » alors qu’ils répondaient chaque fois à une situation différente2.

La pensée raisonnable est donc le fait d’un petit nombre de personnes. On la rencontre chez les entrepreneurs et les stratèges qui, confrontés à l’incertitude du futur et à des informations lacunaires ou fallacieuses, doivent prendre des décisions judicieuses : il leur faut exercer sur le monde réel une vigilance qui excède les limites de la pensée rationnelle. On la rencontre aussi chez des « animateurs » qui, tout en respectant l’organisation de l’institution dans laquelle ils travaillent, savent quand il le faut s’émanciper du formalisme de ses procédures pour pouvoir être mieux fidèles à sa mission.

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La situation présente est celle d’une société, d’une économie, dont les institutions viennent d’être bouleversées par une révolution industrielle, en l’occurrence celle de l’informatisation, qui transforme leur relation avec le monde réel. Nous avons donc besoin, pour penser cette situation, de sortir du « petit monde » qui répondait à une époque où l’informatique n’existait pas pour concevoir un « petit monde » adéquat à notre situation.

Si par ailleurs la pensée raisonnable est rare la fonction des entrepreneurs sera souvent usurpée par des « dirigeants » dont le « petit monde » est celui des mondanités ou de la prédation, tandis que la plupart des salariés, indifférents à la mission de l’institution, seront soumis ou révoltés3. Il faut donc faire en sorte que l’éducation et la formation facilitent l’entrée des personnes dans la pensée raisonnable.

L’approche historique y contribue en faisant apparaître la dynamique qui fait se succéder les situations ainsi que la relativité des « petits mondes » que la pensée rationnelle a construit dans chacune d’entre elles pour faciliter l’action.
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1 Charles Sanders Peirce, « La maxime du pragmatisme », Conférences à Harvard, 1903.
2 Bernard Guibert, Jean Laganier et Michel Volle, « Essai sur les nomenclatures industrielles », Économie et statistique, n° 20, 1971.
3 Michel Volle, « Entrepreneurs et prédateurs : conflit frontal », Xerfi Canal, 6 avril 2011.

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