samedi 1 juin 2013

La limite de la statistique

En anglais : The limit of statistics

Nous savons que la statistique ne convient pas pour décrire une population de petite taille. On peut certes dénombrer les individus qui la composent mais il sera pratiquement impossible de passer de la description à l'explication.

En effet l'explication exige que l'on trouve dans l'observation statistique des « indices » (au sens qu'a ce mot dans l'enquête d'un détective) qui orienteront vers des hypothèses causales, entre lesquelles il faudra encore trier en s'appuyant sur le cumul des interprétations passées que fournit la théorie.

On trouvera ces « indices » dans la comparaison de la distribution d'un caractère entre des populations différentes (exemple : comparaison de la pyramide des âges entre deux pays ou deux époques du même pays) et dans la corrélation entre des caractères à l'intérieur d'une même population.

On peut extraire dans une population nombreuse un échantillon représentatif, c'est-à-dire tel que les distributions et corrélations observées sur cet échantillon ne soient pas sensiblement différentes de celles que l'on pourrait observer sur la population entière car les « indices » qu'elles fournissent conduisent aux mêmes hypothèses.

Voici donc le critère permettra de dire si une population a une taille suffisante pour qu'il soit possible d'interpréter sa description statistique : il faut qu'elle puisse être considérée comme un échantillon représentatif tiré dans une population virtuelle de taille infinie et dont la structure s'explique par mêmes causalités que la population considérée.

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Certaines populations ne sont donc pas « statistisables », que l'on pardonne ce néologisme. On peut certes les dénombrer, calculer sur elles des totaux, moyennes, dispersions et corrélations puis publier tout cela dans des tableaux et des graphiques : mais il sera impossible d'interpréter ce fatras, de passer de cette description à une explication.

C'est le cas, par exemple, de beaucoup de statistiques sur les entreprises : il arrive souvent que la production d'une branche ou d'un secteur soit concentrée dans quelques grandes entreprises dont le nombre est trop faible pour que cette population soit « statistisable ».

Il reste un recours : quand il est impossible d'interpréter la statistique, on peut toujours utiliser la monographie. La recherche des causalités qui sont à l’œuvre dans la population considérée ne passera plus alors par l'examen des distributions et des corrélations, mais par celui de cas individuels considérés chacun dans son histoire particulière.

Certes, l'histoire ne procure jamais que des hypothèses car le passé est essentiellement énigmatique : mais après tout la statistique, elle aussi, ne fournit dans le meilleur des cas que des hypothèses... Mais elles ne sont pas de même nature, et la monographie exige une profondeur d'enquête dont la statistique dispense.

vendredi 31 mai 2013

Le monde de la nature est ultra-fractal

English version : The world of nature is ultra fractal.

Quelle que soit l'échelle à laquelle on les considère, les fractales ont le même degré de complexité. C'est par exemple le cas de la côte de la Bretagne : quelle que soit l'échelle de la carte, elle est aussi déchiquetée. Grossir le détail d'une fractale fait apparaître un dessin analogue à celui de l'ensemble.

L'examen d'un objet naturel – qu'il s'agisse de l'univers entier ou d'un grain de poussière – fait lui aussi apparaître, quand on change d'échelle, une succession de vues de même complexité mais contrairement aux fractales elles ne sont pas analogues.

La géométrie du Cosmos est non-euclidienne (courbure de l'espace). A l'échelle de notre expérience quotidienne, la géométrie est euclidienne. Nous trouvons dans le grain de poussière des amas de molécules. Plus loin nous rencontrerons des atomes, puis les ondes probabilistes de la mécanique quantique. Plus loin encore les particules apparaissent. Nous pourrions continuer, nous aurions pu aussi sélectionner d'autres échelles...

Dans le moindre détail de la nature se rencontre ainsi, comme dans une fractale, une complexité équivalente à celle de l'ensemble. Cependant chacune des échelles obéit à une géométrie qui lui est particulière. A la complexité de la fractale s'ajoute ainsi un autre type de complexité. La nature, essentiellement complexe, est « ultra-fractale ».

dimanche 19 mai 2013

Rapport de l'académie des sciences sur l'enseignement de l'informatique

On trouvera ce rapport à l'adresse suivante : http://www.academie-sciences.fr/activite/rapport/rads_0513.pdf.

Ce rapport est intéressant et utile mais il ignore l'iconomie : alors que l'informatisation transforme l'ensemble du système productif et des institutions, il se limite à la science informatique et ne considère ni les dimensions sémantique et procédurale de sa mise en oeuvre dans l'action, ni la délicate articulation du cerveau humain et de l'automate. L'expression "système d'information" est absente, ainsi que le mot "informatisation", et ces absences ne sont pas fortuites : elles sont délibérées.

En effet les académiciens n'ont pas voulu tenir compte de la critique que Maurice Nivat et moi leur avons adressée lors d'une audition à l'INRIA. Ils semblent enclins à cultiver une "science pure" de l'informatique semblable aux "mathématiques pures", et aussi méprisante envers les "applications" qu'elles ne le sont dès lors que ces applications sortent du domaine de l'automatisme et de l'algorithmique. Ils confondent incidemment "information" et "données", ce qui est sans doute conforme à l'usage des techniciens mais révèle chez des académiciens un étonnant manque de réflexion.

Il faut pourtant souhaiter que ce rapport soit entendu car l'enseignement de l'art de la programmation, la maîtrise des algorithmes, sont conditions nécessaires de l'informatisation même si elles ne sont pas suffisantes. Le slogan "apprendre à lire, écrire, compter, raisonner et programmer" est judicieux, ainsi que l'exigence d'un "bon sens informatique" chez les métiers d'une entreprise - exigence dont l'évocation aurait dû conduire à celle de la maîtrise d'ouvrage d'un système d'information.

Des risques restent cependant ouverts. Lorsque l'on confond "information" et "données", lorsque l'on n'est pas sensible au préalable sémantique de toute informatisation ni à la nécessité d'articuler les ressources du cerveau humain à celles de l'automate programmable, on ne peut être qu'un médiocre informaticien. Les bons informaticiens que je rencontre dans les entreprises sont avertis de l'importance de ces questions-là, ils savent les traiter intelligemment et elles occupent une part importante de leur temps de travail.

Il est regrettable qu'un rapport consacré à l'enseignement de l'informatique les ignore délibérément.

vendredi 17 mai 2013

Une récession pour rien



En voulant ménager la chèvre et le chou, le gouvernement a perdu sur tous les tableaux. L’austérité light n’a servi à rien : ni à rétablir l’équilibre des finances publiques, ni à retrouver la compétitivité, ni à préserver le pouvoir d’achat et l’emploi.

Le couperet est en effet tombé : la France est en récession et vient d’enchaîner deux trimestres consécutifs de baisse, avec un recul de 0,2 % du PIB au 1er trimestre. Mais ce n’est même pas le plus grave. Le détail des chiffres montre clairement les défaillances de l’économie française. Il y d’abord les investissements des entreprises qui plongent pour le 5ème trimestre consécutif. Un investissement dans le rouge qui révèle à la fois l’absence de perspectives mais aussi l’écrasement des marges des entreprises. Fin 2012 ces marges étaient tombées à leur plus bas niveau depuis 1985.

Dans ces conditions, difficile de rester compétitif avec des équipements vieillissants et un coût du travail trop élevé. Le résultat se paie cash, comme le révèle notre contre-performance à l’extérieur. Non seulement, nos exportations ont reculé de 0,5 % mais nos importations ont augmenté de 0,1 % alors même que la demande intérieure, c’est un comble, reculait !

La conclusion est implacable : nos entreprises perdent non seulement des parts de marché à l’international mais cèdent aussi du terrain à l’intérieur. Dans ce contexte, il n’est guère surprenant que le marché du travail soit bloqué. La montée du chômage est inexorable : on devrait s’approcher de 12 % de la population active fin 2013 selon les prévisions de Xerfi.

D’ailleurs les ménages broient du noir. Certes, le recul de la consommation n’est que de 0,1 % en début d’année. Mais attention : cette résistance doit pour beaucoup au rebond des dépenses exceptionnelles et désagréables d’énergie, conséquence d’un hiver particulièrement rude. Et soyons réalistes, la priorité des ménages, c’est d’épargner, pas de dépenser. C’est bien ce que montre l'écart entre l'opportunité d'épargner et celle de faire des achats qui ne cesse de se creuser pour s'installer à un niveau inédit depuis 1972.

Alors bien sûr, la sortie de crise sur laquelle mise le gouvernement viendra tôt ou tard. Certainement pas en 2013 selon notre scénario, qui prévoit une baisse de 0,5 % du PIB. Probablement en 2014, avec un tout petit +0,3 %. Pour la suite, soyons réalistes : le délitement de notre tissu productif et les pressions sur le pouvoir d’achat ne permettront pas de dépasser 0,5 % en moyenne pour les années à venir, c’est désormais notre croissance potentielle.

Après les erreurs du précédent quinquennat, cette première année ne prépare pas le rebond. Le virage décisif pour mener enfin les réformes indispensables se fait attendre. Il y a des récessions utiles, celles qui s’inscrivent dans une stratégie pour réparer les erreurs du passé et préparer le rebond. Mais il y a aussi, hélas, des récessions pour rien.

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Quelle conclusion tirer de l'exposé d'Alexandre Mirlicourtois ?

Penser que "la reprise finira bien par venir", c'est du fatalisme béât. Face à la crise économique et sociale la seule attitude raisonnable consiste (1) à comprendre que la nature a changé, car elle a été transformée depuis 30 ans par le changement du système technique que provoquent l'informatisation et l'Internet ; (2) à définir en conséquence et l'orientation stratégique, et la tactique qui permet de bousculer, surmonter ou contourner les obstacles.

Tant que l'on ne saura pas faire cela, la crise se prolongera avec tous les dégâts qu'elle entraîne.

La véritable dette de la France

On dit « la dette de la France » (ou « de l'Espagne », « de la Grèce » etc.) alors qu'il s'agit de la dette de l'État français, espagnol, grec. Or la dette d'un État et celle d'un pays sont deux choses différentes : outre l’État, un pays comprend des ménages et des entreprises, et sa dette est la somme de celle de ces trois acteurs.

On évalue par ailleurs le niveau d'endettement d'un État par le ratio « dette brute / PIB », choisi lors des accords de Maastricht. Ce ratio est un monstre conceptuel car il compare un stock d'un acteur (le niveau de la dette brute d'un État) à un flux d'un autre acteur (la valeur de la production annuelle du pays, mesurée par le PIB). La « dette nette », écart entre la valeur des dettes d'un acteur et celle des créances qu'il détient sur d'autres acteurs, est d'ailleurs plus significative que sa dette brute.

Le ratio qui permettrait d'évaluer sa crédibilité serait « dette nette / valeur des actifs » car celui qui possède un actif important peut, s'il le faut, vendre pour rembourser. Il faudrait fouiller les comptes nationaux pour évaluer les actifs de la France et ni le citoyen, ni les économistes ne possèdent la technicité requise car certaines données essentielles manquent : comment évaluer, par exemple, cette part de l'actif d'un État qu'est sa capacité à lever de nouveaux impôts ?

Nous allons donc focaliser notre attention sur la dette nette de la France. Dans la dette nette d'un pays les dettes internes s'annulent, puisqu'à une dette d'un acteur correspond une créance d'un autre : seules comptent les dettes et créances avec d'autres pays.

On connaît la dette nette de la France : la Banque de France publie chaque année un « compte des transactions courantes » qui décrit les échanges de biens, de services, de revenus et de transferts courants avec l'extérieur. Le solde de ce compte représente l'écart entre ce que la France a emprunté et prêté chaque année.

Regardons l'évolution de ce solde (comme toujours quand on parle de dette il faut considérer les valeurs nominales : l'image des dettes anciennes est donc comprimée par l'inflation qui a suivi) :

Graphique 1 : solde des transactions courantes 1949-2012 (milliards d'euros)

vendredi 3 mai 2013

Le bal des hypocrites

« La vraie morale se moque de la morale » (Pascal, Pensées)

Le flot d'indignation qui se déverse sur Dominique Strauss-Kahn, Gilles Bernheim, Jérôme Cahuzac, Claude Guéant etc. a quelque chose d'écœurant. Faut-il donc que nous soyons tous vertueux pour que la foule condamne ces personnes !

Apparemment nous sommes tous impeccables : nous avons toujours respecté la foi conjugale, nous sommes des associés loyaux, des amis fidèles, nous remboursons ponctuellement nos dettes, nos déclarations d'impôts sont exactes, nous n'avons jamais fréquenté de prostituée, nous n'avons jamais abusé de notre pouvoir, jamais commis aucune injustice ! Dans le secret de la solitude, nous ne nous sommes même jamais masturbés.

C'est du moins, apparemment, ce que nous pensons de nous-même et c'est du haut de cette vertu impeccable que nous jugeons et condamnons ces personnes.

« Je méprise ton action », a dit Paris de Bollardière à Massu qui organisait la torture lors de la bataille d'Alger. Cette phrase est précise : il ne dit pas « je te méprise », mais « je méprise ce que tu fais ».

Il se peut que les actes de ces personnes soient méprisables, mais pouvons-nous mépriser les personnes elles-mêmes ? Si nous sommes honnêtes, si notre mémoire n'a pas soigneusement effacé tout souvenir gênant, il nous faut pourtant bien reconnaître que nous aussi avons commis des choses dont nous ne sommes pas fiers. « Non, aucune », me dites-vous ? Hypocrite !

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Ce qui nous sépare en fait de ces personnes c'est qu'elles se sont fait « pincer », comme on dit dans les pièces de Labiche, alors que personne ne nous a jamais « pincé ». C'est ce qui surnage lorsque l'on pousse la discussion à fond : « Si Strauss-Kahn (ou Cahuzac, ou Bernheim etc.) s'est fait prendre, me dit-on, c'est qu'il n'était pas digne (ou pas capable) d'occuper ses fonctions ». Autant dire que notre morale se résume à « pas vu, pas pris ».

La faute d'autrui, démasquée et révélée, nous invite à contrôler le Mal qui est à l’œuvre chez chacun et même chez ceux qui prétendent être de petits saints. Plutôt que de condamner – laissons au juge cette tâche pénible – mieux vaut se tourner vers soi-même pour examiner ce que nous faisons.

Je ne peux jamais lire Jean 8,3-11 sans émotion :

Les scribes et les pharisiens lui amènent une femme qui a été surprise en train de commettre l'adultère. Ils la font avancer et disent à Jésus : « Maître, cette femme a été prise en flagrant délit d'adultère. Or dans la Loi Moïse a ordonné de lapider ces femmes-là. Qu'en dis-tu ? » Jésus s'était baissé et, du doigt, traçait des traits sur le sol. Comme on persistait à l'interroger il se redressa et dit : « Que celui d'entre vous qui est sans péché lui jette la première pierre ». Sur cette réponse ils s'en allèrent l'un après l'autre en commençant par les plus âgés. Jésus resta seul avec la femme. Il se redressa et lui demanda : « Femme, où sont-ils donc ? Personne ne t'a condamnée ? » Elle répondit : « Personne, Seigneur ». Jésus lui dit : « Moi non plus, je ne te condamne pas. Va, et ne pèche plus ».

mardi 30 avril 2013

Géopolitique d'Internet

(Postface de David Fayon, Géopolitique d'Internet : qui gouverne le monde ?, Economica, 2013.)

Quand on pense à la géopolitique d'Internet un empilage de dimensions diverses mais en relation mutuelle se présente à l'esprit : une question d'architecture technique se trouve avoir des implications stratégiques, des choix purement pratiques ont des conséquences économiques et sociologiques.

Ainsi lorsque Louis Pouzin a indiqué le principe du protocole TCP/IP à Vint Cerf celui-ci a malheureusement cru devoir donner à l'adresse d'un ordinateur le rôle d'un identifiant. Cette erreur de principe a eu des conséquences pratiques dommageables et la redresser est l'un des défis que rencontrent ceux qui s'emploient à faire progresser l'architecture d'Internet1.

Ce n'est qu'un des multiples problèmes que celle-ci pose. Il est de nature technique et sémantique, d'autres sont comme la « neutralité du Net » de nature économique, sociologique, politique, et l'absence de solution – ou les solutions bancales – n'a pas fini de nous empoisonner : c'est qu'Internet bouscule les institutions, déconcerte le législateur et frappe la jurisprudence d'anachronisme.

Il a en effet rassemblé l'image documentaire du monde en un point, espace de dimension nulle auquel il procure l'ubiquité. Il offre aux acteurs économiques une place de marché qui, comme les autres, ne peut fonctionner que si les règles qui garantissent l'équité des transactions et le respect des engagements sont respectées. Il s'insinue dans la vie quotidienne et dans la vie civique en procurant à chacun l'accès à une ressource informatique personnelle, ce qui pose d'évidentes questions de sécurité et de confidentialité.

dimanche 28 avril 2013

Les deux fonctions d'utilité

English version : Two utility functions

La théorie économique classique (Debreu, Theory of Value, 1959) s'appuie sur trois éléments : la fonction d'utilité, la fonction de production, la dotation initiale qui répartit la propriété des biens entre les acteurs. On en déduit le vecteur de prix relatifs qui, orientant l'échange, guidera l'économie vers un optimum de Pareto.

L'élégante simplicité de ce modèle lui confère une grande puissance. L'équilibre général se détaille en équilibres partiels, chaque marché étant le théâtre d'une offre et d'une demande. On peut le compléter en y introduisant le temps : la fonction de production est alors modifiée par l'investissement.

Dans « A Suggestion for Simplifying the Theory of Money » (Economica, février 1935) John Hicks a cependant proposé de combler une lacune de cette théorie. Il observe que chaque agent a en fait deux fonctions d'utilité : l'une décrit la satisfaction que lui procure sa consommation ; l'autre, celle que lui procure la possession d'un patrimoine d'actifs.

Les actifs peuvent être classés selon leur liquidité. La monnaie, qui est la liquidité à l'état pur, est immédiatement disponible et ne présente aucun risque mais elle ne procure aucun revenu. Les actifs non liquides procurent un intérêt ou un loyer mais leur prix évolue : leur possession présente donc un risque de moins-value - et aussi la possibilité d'une plus-value.

mercredi 17 avril 2013

jeudi 4 avril 2013

Pour comprendre l'iconomie

English version : Understanding the iconomy.

Avis au lecteur : ce texte ne conviendra qu'à ceux qui acceptent l'austérité de l'abstraction. Les autres le jugeront sans doute pauvre et trop affirmatif.

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Pour comprendre l'économie contemporaine, qui est évidemment complexe, il faut avoir posé quelques concepts simples qui permettront de bâtir un raisonnement (cf. Qu'est-ce qu'un « concept » ?).

Dégager ces concepts simples est l'affaire d'une méditation elle-même complexe qu'alimentent l'expérience, les conversations et les lectures. Le long parcours de cette méditation ne laissant pas de trace dans la sécheresse des concepts, seul le commentaire peut leur rendre un peu de chaleur.

Nous allons donc procéder more geometrico. Nous présentons d'abord les six concepts qui procurent un cadre théorique à la modélisation de l'économie actuelle, puis neuf concepts qui lui donnent un contenu. Ensuite nous rappelons chaque concept en le faisant suivre par un commentaire qui l'explicite.

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Six concepts économiques
  1. l'économie a pour but le bien-être matériel de la population ;
  2. toute action jugée utile ou nécessaire par la société est réalisée par une institution dont elle constitue la mission ;
  3. l'entreprise, institution économique industrielle, a pour mission de produire efficacement des choses utiles ; elle assure dans la biosphère l'interface entre la société et la nature ;
  4. la réalisation de la mission d'une institution nécessite une organisation ; celle-ci a un rapport dialectique avec la mission ;
  5. l’État, institution des institutions, définit leurs missions, suscite leur création et régule la dialectique de la mission et de l'organisation ;
  6. une révolution industrielle transforme la nature, donc la mission des institutions ainsi que les conditions pratiques de leur organisation.
Neuf concepts pour comprendre l'économie contemporaine
  1. le système productif s'appuie sur le système technique contemporain (STC) dont les techniques fondamentales sont la microélectronique, le logiciel et l'Internet ; le STC a succédé vers 1975 au système technique moderne développé (STMD) ;
  2. l'émergence du STC suscite une cascade de conséquences anthropologiques ;
  3. les tâches répétitives sont automatisées ;
  4. l'essentiel de l'effort que demande la production est accompli lors de la phase initiale d'investissement ;
  5. le marché obéit au régime de la concurrence monopolistique ;
  6. les produits sont des assemblages de biens et de services, élaborés chacun par un réseau de partenaires ;
  7. le bien-être matériel du consommateur dépend de la qualité de sa consommation ;
  8. les prédateurs sont d'habiles utilisateurs du STC ;
  9. la crise s'explique par l'inadéquation du comportement des agents économiques envers le système productif que fait émerger le STC.
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samedi 30 mars 2013

L'X refuse de nous parler en français

J'ai reçu début mars de l’École polytechnique un call for papers pour une « Conference on digital enterprise design & management ». Je reproduis ci-dessous les messages échangés avec des gens de cette école. Les interlocuteurs sont signalés par leurs initiales, cela leur permettra de se reconnaître tout en préservant leur identité. Je suis signalé par les initiales MV.

MV, 5 mars

Pourquoi cet appel à contribution est-il en anglais ? Pourquoi n'est-il pas accompagné d'une version en français ? Je regrette de voir mon ancienne école tomber dans ce piège vulgaire.

AP, 5 mars

L’appel à contribution de la conférence DED&M est en anglais, car bien qu’hébergée à Paris, il s’agit d’une conférence internationale, autrement dit, toutes les présentations sont en anglais avec des conférenciers et des participants internationaux. Cela permet ainsi de donner un rayonnement des travaux de recherche sur l’entreprise numérique, le digital, l’architecture des systèmes d’information etc. de la France à travers le monde entier.

En outre, nous donnons la possibilité aux auteurs français qui le souhaitent de soumettre leur travail en français. Par contre, s’ils souhaitent être publiés chez Springer Verlag, ils doivent réécrire leur article en anglais comme nous l’impose notre éditeur.

Enfin, cet envoi part en anglais également pour des raisons de praticité. En effet, cela nous évite de réaliser des envois différents pour chacun de nos contacts français et étrangers (gain de temps, optimisation de notre processus de communication). Toutes les personnes (chercheurs et professionnels) impactées par cet appel à soumission utilisent la langue anglaise au quotidien. Ce qui ne pose donc généralement absolument aucun problème.

Qu'est-ce qu'un « concept » ?

English version : What is a "concept"?

« Qu'est-ce qu'un concept ? », m'a dit un jour une de mes amies. Je venais d'utiliser ce mot tandis que nous parlions d'économie.

Cette amie a comme moi subi le cours de philosophie en terminale. Il se peut qu'elle n'ait pas été attentive, il se peut que son professeur ait été un philosophe médiocre ou un médiocre pédagogue. Pour comprendre la philo, m'a dit d'ailleurs un philosophe qui pensait à sa propre expérience, il faut avoir atteint au moins l'âge de trente ans, avoir formé une famille, eu des enfants et pratiquer un métier... Que peut-on y comprendre à dix-huit ans, quand on est élève en terminale ?

J'admire le choix et la profondeur des lectures de cette amie, sinon leur étendue, mais cette personne fine et intelligente a gardé du cours de philo un souvenir si désagréable que ses oreilles se ferment dès qu'elle entend l'un des termes du vocabulaire technique et en particulier « concept ».

Il est donc normal qu'elle ignore ce qu'il signifie. Je n'ai pu moi-même l'entrevoir que lorsque, travaillant à l'INSEE, je me suis interrogé sur la pertinence de la nomenclature des activités puis sur la relation entre la statistique et la théorie économique.

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« Un concept, lui ai-je donc répondu, c'est une idée associée à une définition ».

Comme cela ne lui disait rien, il a fallu développer.

mardi 19 mars 2013

Prospective de l'iconomie

(Exposé lors du colloque de l'institut Xerfi le 27 mars 2013).

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La société a connu des épisodes de découragement alors même que se préparait un boom que personne ne voyait venir. Les révolutions européennes de 1848 ont été provoquées par le désespoir : personne n'anticipait la croissance qui s'est poursuivie de 1850 à 1875, personne ne voyait venir la lampe électrique, le moteur électrique et le moteur à essence qui allaient faire apparaître la grande entreprise, changer le rapport à l'espace et jusqu'à la vie quotidienne.

Nous entendons aujourd'hui des témoignages d'un découragement analogue : c'est pourquoi il est nécessaire de se représenter la dynamique de l'iconomie.

Faisons rapidement le point. L'Internet a déjà supprimé nombre des effets de la distance géographique ; le système productif confie de plus en plus l'exécution des tâches répétitives à des automates ; un système d'information sert désormais de pivot à la stratégie de chaque entreprise, de chaque institution.

L'informatisation a ainsi transformé notre rapport avec la nature. Elle a aménagé la nature elle-même : l'iconomie n'est rien d'autre que la perspective offerte par cette nouvelle nature.

jeudi 14 mars 2013

Eric J. Hobsbawm, L'ère des révolutions, Pluriel, 2011

Ce livre qui couvre l'histoire du monde de 1789 à 1848 (un monde alors dominé par l'Europe) est le premier d'une série de quatre ouvrages : il est suivi par L'âge du capital (1848-1975), L'âge des empires (1875-1914) et L'âge des extrêmes (1914-1995).

Comme tout travail d'histoire couvrant un très large périmètre celui-ci est encyclopédique : il s'appuie autant ou davantage sur des lectures et sources de seconde ou troisième main que sur les recherches propres de l'auteur. Son apport réside donc moins dans le compte rendu des faits que dans la vigueur de la synthèse et la qualité de sa présentation.

De ce point de vue, on est comblé. Il existe peu de livres d'histoire aussi intéressants. Les diverses dimensions de la vie économique, sociale, diplomatique, intellectuelle, artistique, religieuse, scientifique etc. sont présentées et toutes sont articulées autour de ce que l'on peut appeler le style propre à chaque époque, ce style que l'on sent lorsqu'on lit les romans, écoute la musique et regarde l'architecture d'une époque, que l'on rencontre jusque dans les travaux scientifiques, mais que l'on aurait tant de mal à définir.

jeudi 7 mars 2013

Ecologie et iconomie


Lors de cet entretien avec Laurent Faibis j'ai omis l'argument qui me semble avoir le plus de poids : s'il est vrai que le caractère non renouvelable des énergies d'origine fossile impose une limite à la croissance telle que nous la connaissons, il est vrai aussi que l'informatique tire parti d'une ressource naturelle renouvelable et illimitée : le cerveau humain. La qualité des produits, l'intelligence de leur conception, peuvent en effet croître sans limite.

L'informatisation apporte donc une nouvelle forme de croissance, la croissance intelligente, qui implique un changement dans la façon dont nous produisons, consommons et vivons. Un consommateur sensible à la qualité, donc sobre en termes de quantité, choisira par exemple les produits qu'il consomme selon leur rapport qualité / prix et non en recherchant systématiquement le prix le plus bas.

dimanche 24 février 2013

La troisième guerre mondiale est en cours


Nota Bene : placer le curseur à 00:07:40 pour un accès direct à l'exposé proprement dit.

Dans sa conférence du 10 octobre 2011 à l'IHEDN, qui n'a pas pris une ride, Jean-Michel Quatrepoint décrit la stratégie mercantiliste de la Chine et de l'Allemagne. Cette stratégie a pour but d'accumuler une réserve de change en développant l'exportation à marche forcée, et elle a pour effet d'étouffer les autres économies. A cette stratégie offensive et, peut-on dire, pacifiquement guerrière, répond une absence de stratégie de la part des autres pays.

Quatrepoint dit que cette situation porte en germe une troisième guerre mondiale et qu'il faut tout faire pour l'éviter. Ne doit-on pas plutôt dire que la troisième guerre mondiale est déjà en cours ? Il ne s'agit certes pas d'une attaque avec des chars et des avions, mais le système productif des nations visées est progressivement détruit, leur force de travail condamnée au chômage, leurs meilleures entreprises achetées et prises en main, leur capacité intellectuelle stérilisée. Cela se fait avec la complicité d'une cinquième colonne financière et multinationale qui, à défaut de stratégie, applique une tactique rémunératrice à court terme mais destructrice à long terme.

La commission européenne et de l'OMC croient qu'il suffit, pour que tout soit au mieux, de pratiquer le libre échange dans un contexte de concurrence parfaite. Il convient au contraire de conquérir sur des niches du marché mondial une position de monopole temporaire que l'on protégera par le secret, puis que l'on renouvellera par une innovation continue. Une telle réorientation de la stratégie suppose une volonté ferme et persévérante s'appuyant sur une analyse lucide de la situation.

samedi 23 février 2013

France : les signaux du sursaut


Faut-il ou non parler d'iconomie entrepreneuriale ? Non, disent certains, car le mot entrepreneur est entouré de connotations négatives : l'entrepreneur, c'est "le patron qui s'en met plein les poches", "le dirigeant capteur de stock-options", "le prédateur"...

Vincent Lorphelin constate dans la France d'aujourd'hui l'émergence d'une classe nouvelle d'entrepreneurs animés par une passion brûlante : ce sont des innovateurs, des créateurs. Il leur donne la parole dans l'ouvrage collectif qu'il a dirigé, Le rebond économique de la France.

C'est précisément parce que les vrais entrepreneurs sont rares parmi les dirigeants (j'estime leur proportion à 10 %) qu'il faut soigneusement les distinguer des prédateurs et autres parasites, avec lesquels ils sont d'ailleurs en conflit. Tant que nous les confondrons avec eux, nous serons incapables de promouvoir et défendre les entreprises dont notre pays a besoin.

L'entrepreneur véritable est, comme le dit Lorphelin, porteur d'une passion brûlante : explorer, créer, organiser, bref agir. Il a partie liée avec les animateurs, ces salariés qui partagent avec lui la passion de l'action efficace, de la belle ouvrage, du produit de qualité et de la satisfaction du client. Les animateurs sont dans l'entreprise aussi rares que les entrepreneurs dans la société mais c'est eux qui donnent son âme à l'entreprise, sa raison d'être.

Les entrepreneurs, les animateurs, n'ont pas besoin d'être dorlotés ni encouragés : ils rayonnent. Mais il ne faut pas leur mettre trop de bâtons dans les roues. Une société ne peut parvenir au bien-être matériel que si elle est une pépinière d'entrepreneurs et d'animateurs : c'est un défi pour les systèmes éducatif, législatif et judiciaire.

vendredi 15 février 2013

Alain Desrosières

Je viens d'apprendre le décès d'Alain Desrosières. C'était un ami très cher.

Nous étions de la promotion 60 de l'X où j'ai fait sa connaissance. Il était "de gauche" et argumentait avec passion, secouant le garçon "de droite" que j'étais alors par un bouton de sa veste.

Nous avons fait l'ENSAE ensemble, nous avons été ensemble administrateurs de l'INSEE. Beaucoup de nos camarades ont cédé aux délices de l'ambition, pas lui. Il s'intéressait sincèrement à la statistique, à la sociologie, à l'histoire. Il est donc sorti de la tour de Malakoff pour tisser des liens avec d'autres corporations. Il m'a ainsi conduit chez Pierre Bourdieu ainsi que dans les bureaux du Nouvel Observateur où nous avons rencontré Claude Perdriel, Jean Daniel et André Gorz : il s'agissait alors d'apporter aux analyses sociologiques, fût-ce au prix de quelque pédantisme, le renfort et la caution de la technique statistique.

Desrosières était d'une générosité littéralement adorable. Vous aviez une conversation avec lui : "Ah, disait-il, mais alors il faut que je te mette en relation avec Untel", ou bien "il faut que tu lises tel article" - et quelques instants après un rendez-vous était organisé, une photocopie de l'article vous parvenait. Ce que beaucoup de personnes lui doivent est immense. Il était au sens exact du terme un animateur, quelqu'un qui donne une âme à une institution, et les passerelles qu'il établissait inlassablement, ainsi que ses livres, ont apporté à l'INSEE une ventilation salubre.

De cette générosité, de cette animation, de cette ouverture, l'INSEE ne lui a comme de juste su aucun gré. Alors qu'il avait fait pour la statistique bien plus que n'importe quel inspecteur général il est parti à la retraite simple administrateur. Indigné, je lui en ai fait la remarque et il m'a regardé avec étonnement. Ces histoires de carrière lui étaient parfaitement indifférentes.

Comme beaucoup d'hommes droits, il était naïf : c'est le défaut des anges. Sa droiture a parfois fait de lui la dupe de personnes dont il ne pouvait pas même entrevoir la perversité.

On croira peut-être que je sacrifie ici à la règle qui veut qu'un discours posthume soit excessivement élogieux. Il n'en est rien. Ce que je viens d'écrire, je le pense depuis longtemps et l'ai souvent dit de son vivant.

Je termine ce petit texte les larmes aux yeux et la gorge serrée : adieu, camarade généreux ! Tu seras toujours présent dans le cœur de ceux qui t'ont connu.

TO THE HAPPY FEW

Il faut que tu apprennes à co-mu-ni-quer, dit un ami journaliste. Il faudrait que tu sois plus convaincant, dit une amie. Il faut que, il faudrait que...

J'observe ceux qui savent paraît-il « communiquer » et qu'entends-je ? De l'emphase et de la confusion. Pour procurer à celui qui écoute une agréable sensation de bien-être il leur suffit en effet de jouer sur les connotations qui entourent leur propos d'un halo familier. L'auditeur sent alors ses préjugés fondre comme s'il était plongé dans un bain tiède. Il est prêt à se laisser convaincre, mais de quoi ? Une fois sorti du bain, il aura tôt fait de tout oublier.

mercredi 13 février 2013

Entretien avec L'Express

(Entretien avec Bruno Abescat, rédacteur en chef du service Économie, et Benjamin Masse-Stamberger, grand reporter à L'Express, publié dans le numéro du 20 février 2013 ).

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En 1953, la France comptait moins de 200 000 chômeurs, 1 % des ménages Français possédaient un téléviseur, un sur cinq une automobile, près de 30 % de la population travaillaient la terre… Parle-t-on encore du même pays ?

Oui, la France a changé en quelques décennies. On imagine mal aujourd’hui ce qu’était la vie dans un pays où le téléphone était rare et l’ordinateur inexistant, où nombre de logements demeuraient insalubres, où l’on utilisait la lessiveuse pour laver le linge.

Que s’est-il passé ?

Il faut remonter à la fin de la Seconde Guerre mondiale pour comprendre ces bouleversements. Le pays ayant été largement détruit, les Français ont d’abord voulu retrouver le niveau de vie d’avant-guerre. Cet objectif, qui semblait inaccessible, a été atteint dès 1948. Ils se sont alors donné pour but de rattraper le niveau de vie américain dont le cinéma montrait une image flatteuse. Les ventes d’automobiles, réfrigérateurs, téléviseurs et lave-linge ont explosé. Dès 1963, Carrefour a ouvert le premier hypermarché à Sainte-Geneviève-des-Bois, puis les grandes surfaces se sont multipliées.

Le Club Med a vu le jour aussi en 1950, la Fnac en 1954 et, l’année suivante, Renault a accordé la troisième semaine de congés payés…

L’essor des loisirs et du tourisme a en effet été un des marqueurs de cette époque, mais la principale rupture a été apportée par l’automobile. Il n’y a qu’à voir, pour s’en convaincre, la croissance du nombre annuel des morts sur la route : il culmine à 16 000 au début des années 1970. Il faudra attendre les années 1980, avec le lancement du TGV et la baisse du prix des voyages en avion, pour que les modes de transport rapides soient mis à la portée de tous.