mercredi 30 octobre 2013

Le génie des langues

Chaque langue possède un génie propre, chacune offre un terrain favorable à des idées, façons de voir le monde, savoir vivre et savoir faire particuliers : les génies respectifs du français, de l'anglais, de l'allemand, de l'espagnol, de l'italien, de l'arabe, de l'hébreu, du russe, du chinois etc. diffèrent tous les uns des autres.

Au lycée le génie du français m'accaparait (à cet âge-là on comprend mal ce qui se passe dans sa propre tête) : voulant savoir comment s'y prenaient les écrivains que je lisais avec tant de plaisir, je cherchais assidûment les secrets du beau langage.

Cette recherche me rendait étanche aux langues étrangères. J'étais notamment rétif aux déclinaisons : quel sens peuvent avoir, me disais-je, ces accusatifs, génitifs, datifs etc. dont le français se passe si bien ? Il me semblait que les profs, partageant le projet pédagogique de la Zazie de Queneau, les avaient inventés pour « faire chier les mômes ».

Lors d'un voyage scolaire en Allemagne j'ai pourtant entendu un bambin dire à sa grand-mère « Es ist mir egal ». Ce tout petit utilisait le datif, la déclinaison était donc naturelle ! La porte de l'allemand s'ouvrant soudain, je me suis passionné pour cette langue puis pour quelques autres.

mardi 29 octobre 2013

François Géré, Iran, l'état de crise, Karthala, 2010

Quand ce livre a été publié, le président de l'Iran s'appelait Ahmadinejad et le risque de guerre était présent dans les esprits.

Depuis, l'ambiance a heureusement quelque peu changé. Pour l'essentiel ce livre reste pourtant à jour et sa lecture est utile : il est écrit dans l'esprit de cette science diplomatique qui s'efforce, avant toute chose, de comprendre l'autre pour deviner ses intentions et motivations les plus profondes.

L’Iran est donc décrit dans sa complexité avec les conflits qui opposent les composantes du pouvoir islamique – guide suprême, président, parlement, gardiens de la révolution – et les orientations qui partagent sa population : la part urbaine, jeune et éduquée, se distingue de la part rurale traditionnelle, et plusieurs ethnies se sentent sœurs de populations étrangères.

On ne peut donc rien comprendre à ce pays, notamment à ses ambitions dans le nucléaire, si on se le représente comme un monolithe et si on le résume aux déclarations intempestives d'Ahmadinejad.

Bien que ces déclarations concernent la politique étrangère elles ne peuvent se comprendre que si l'on est attentif aux impératifs la politique intérieure – il en est d'ailleurs de même des déclarations guerrières tout aussi intempestives de Netanyahou.

dimanche 27 octobre 2013

Philosophie de l'action et langage de l'informatique (vidéos)

L'informatisation est un big bang qui fait émerger une nouvelle nature. Pour s'y orienter il faut disposer du modèle d'une économie efficace et de la société dans cette nature : nous l'appelons iconomie. Les tâches répétitives sont automatisées, la main d'oeuvre a fait place au cerveau d'oeuvre, un éventail de conséquences anthropologiques en résulte. L'héritage historique de notre République invite à concevoir une « informatisation à la française ».

Jean Philippe Déranlot a mis en ligne sur sa chaîne YouTube efficaciTIC deux versions vidéos de la conférence aux jeudis de l’imaginaire le 26 septembre 2013 à Telecom ParisTech (on peut lire aussi le texte écrit de la conférence).

Compilation « iconomie » (24’13’’) : extraits classés selon les principaux thèmes de l'intervention :



Version intégrale (hors questions et réponses) (1H17’41’’) :

La SNCF et le mythe du « numérique »

Guillaume Pepy a réuni le 12 septembre dernier 5 000 cadres de la SNCF pour présenter son plan stratégique « excellence 2020 » (Jacques Secondi, « SNCF contre Google », Le nouvel économiste, 17 octobre 2013).

S'agit-il de renforcer la qualité des voies et de la signalisation ? d'améliorer le confort et la ponctualité des trains ? d'en finir avec le déclin du transport du fret ? Nenni : il s'agit de « rivaliser avec Google » en exploitant les données que collecte voyage-sncf.com pour proposer au voyageur des solutions « porte à porte » assemblant train, bus, vélo, voiture en auto-partage et covoiturage de façon à répondre au mieux à ses besoins en termes de prix, disponibilité et confort. Pourquoi pas, en effet ? C'est une idée banale.

voyage-sncf.com pourra-t-il vraiment rivaliser avec Google pour inférer les besoins des clients à partir des données collectées ? La question n'est sans doute pas là : il s'agit plutôt de montrer que l'on est dans le coup, dans le « numérique », et donc capable d'accéder à la stratosphère de la « stratégie » en s'élevant bien au-dessus du terre-à-terre de l'entreprise.

Malheureusement la stratosphère est stérile, fût-elle « numérique » : l'expérience enseigne que toute stratégie efficace s'enracine dans l'humus du terrain, dans la connaissance approfondie des techniques, dans l'écoute des personnes.

*     *

Voici un fait qui révèle à lui seul que la SNCF s'oriente au rebours de l'efficacité : dans les petites gares, la vente des billets de train est désormais interdite les samedis et les dimanches.

lundi 21 octobre 2013

Pascal Manoury, Programmation de droite à gauche et vice-versa, Paracamplus, 2012

Ce livre est la version écrite d'un cours sur la programmation à l'université : il est donc destiné à des personnes qui, ayant déjà programmé, veulent voir plus clair dans cette discipline.

Il y convient merveilleusement. Le texte est sobre et d'une parfaite élégance, quelques coquilles mises à part. Lorsqu'il le faut, l'auteur donne des indications pratiques que d'autres, bien à tort, croient trop évidentes : c'est le signe d'une intelligente modestie et d'un grand art de la pédagogie.

Je n'avais jamais rien lu d'aussi limpide sur les listes et les tableaux, les exceptions, les entrées et sorties, les graphes etc.

Les erreurs les plus courantes, signalées en passant, sont généreusement attribuées au « programmeur inattentif » : l'adjectif est plus bienveillant que ceux que l'on s'attribue lorsque l'on est tombé dans l'une d'entre elles.

La densité du texte fatigue cependant vite : on arrive parfois à lire un chapitre entier du premier coup mais on ne va pas plus loin. Puis on relit en savourant l'exactitude du langage : certaines phrases se gravent alors dans la mémoire. Enfin on reprend le livre pour le seul plaisir de le lire en communiant avec l'auteur dans le goût de la clarté d'esprit.

Je regrette que les programmes cités aient été composés en OCAML : ce langage a sans doute des vertus mais ses notations sont laides. La lecture aurait sans doute été plus agréable s'ils avaient été écrits en Scheme.

Nota Bene : ce livre a été signalé par Laurent Bloch. Lorsque je l'ai cherché il était indisponible sur Amazon.fr comme chez l'éditeur. J'ai fini par le trouver chez Le Monde en Tique, où je suppose qu'il doit en rester quelques exemplaires. Si ce commentaire vous donne envie de le lire, dépêchez vous !

dimanche 13 octobre 2013

Il faut penser à l'iconomie

(Article destiné à la revue d'intelligence économique de Bercy, IE Bercy).

Nous nommons « iconomie » le modèle d'une économie efficace dans le contexte de la troisième révolution industrielle, celle de l'informatisation que certains qualifient de « numérique ». N'est-il pas préférable, dira-t-on, de se focaliser sur l'économie actuelle, meurtrie par la crise ? Sans doute, mais comment sortir de la crise si l'on ne sait pas où aller ?

Le fait est que l’informatisation a changé la nature : sans elle le transport par containers n'aurait pas pu se développer, et l'Internet a effacé nombre des effets de la distance géographique. Dans les entreprises le changement est déjà manifeste. Les tâches répétitives physiques et mentales étant automatisées, la main d’œuvre est remplacée par le cerveau d’œuvre. Les produits, diversifiés, sont des assemblages de biens et de services élaborés par un réseau de partenaires, l’informatisation assurant et la cohésion de l'assemblage, et l'interopérabilité du partenariat. La concurrence est mondiale et violente, les risques sont élevés : chaque entreprise doit conquérir un monopole sur un segment des besoins puis le renouveler par l'innovation.

Tout comme l'alliage du cuivre et de l'étain a fait émerger l'âge du bronze, l'alliage du cerveau d’œuvre et de l'« automate programmable ubiquitaire » qu'est devenu l'ordinateur fait ainsi émerger l'iconomie. Ce n'est pas sans risques : la Banque n'aurait pas cédé aux mêmes tentations si l'informatisation ne lui avait pas fourni de puissants moyens.

Placer l'iconomie à l'horizon oriente la politique économique. La transition énergétique se prépare dans la nouvelle nature, la lutte contre le chômage considère les emplois offerts au cerveau d’œuvre, la concurrence parfaite n'est plus la règle d'or. En 1812 la priorité de Napoléon, révèle Caulaincourt, était d'industrialiser, c'est-à-dire alors de mécaniser. Industrialiser, aujourd'hui, c'est informatiser.

L'émergence de l'iconomie est aussi un phénomène anthropologique dans la psychologie, la sociologie, la pensée etc. Pour libérer en France le potentiel du cerveau d’œuvre, nous devrons en particulier cesser de sacraliser le pouvoir et la hiérarchie : ce renversement de l'échelle des valeurs est sans doute pour nous l'obstacle le plus difficile sur le chemin de l'iconomie.

Michel Volle
Co-président de l'institut Xerfi

Un DESU sur l'iconomie en 2014

Claude Rochet (Université Aix-Marseille) et Yannick Meiller (ESCP) organisent un diplôme d'études supérieures universitaires intitulé "Intelligence du développement dans l'économie numérique". Il s'adresse à des professionnels et aussi à des étudiants titulaires d'un Master II ou le préparant.

Conditions pratiques


Les cours sont dispensés sur trois jours une fois par mois pendant dix mois (du jeudi au samedi).
Ils ont lieu pour l'essentiel à Aix, quatre d'entre eux étant délocalisés (Estonie, Suisse, Maroc, Paris).
Entre les cours le travail se fait en réseau par groupe de quatre.
Au total, cela représente 160 heures de cours présentiel et 250 heures de travail en ligne.
Le DESU se conclut par la soutenance d'un mémoire.
Une note (coefficient 1) est donnée après chaque cours ainsi qu'après la soutenance du mémoire (coefficient 5).

Tarification


Il est prévu d'accueillir de huit (minimum) à seize (maximum) participants.
Le prix de la participation est de 6000 € pour un étudiant, 16 000 € pour un professionnel.
Des conditions financières particulières sont envisageables pour les étudiants venant d'un pays émergent.

jeudi 10 octobre 2013

Petit dictionnaire Correct - Français et Français - Correct

La langue française évolue vers toujours plus de correction : au langage « politiquement correct », qui féminise les termes dont la neutralité masque mal la masculinité et qui substitue une périphrase à tout terme risquant d'être désobligeant, s'ajoutent le « médiatiquement correct » qui, pour les souligner, complique les expressions trop simples, et le « populairement correct » qui permet à des bourgeois adultes de parler comme les « jeunes » et d'éviter ainsi la réprobation qui s'attache à leur âge et à leur classe sociale.

Le « oui » français, par exemple, se traduit de plusieurs façons en langage correct : « ouais » en populairement correct, « absolument », « tout-à-fait » ou « complètement » en médiatiquement correct. La correction allonge d'abord, puis raccourcit les expressions : « que fais-tu ? » est remplacé par « qu'est-ce que tu fais ? » qui fait place à « qu'est-ce tu fais ? » ; le modeste « masseur » devient le prestigieux « kinésithérapeute » avant de revenir à la modestie avec « kiné ».

Un mot nouveau ou savant est entouré de connotations ambiguës mais qui suffisent à le distinguer du mot courant : en dépit de l'étymologie l'« anorexie » diffère du manque d'appétit ; le « kinésithérapeute » est autre que le masseur, le « technicien de surface » est plus que balayeur, le « professeur des écoles » se distingue de l'instituteur, l'« établissement d'hébergement pour personnes âgées dépendantes » n'est pas exactement la maison de retraite, la « technologie » est bien plus que la technique, le « mis en examen » n'est pas l'inculpé, le « présumé » n'est pas l'accusé, etc.

L'écoute de la radio et des conversations dans les transports en commun permet de récolter des expressions correctes. Un dictionnaire est opportun car comme chacun n'est pas également avancé dans la correction la compréhension est parfois difficile : la partie Correct – Français de ce petit dictionnaire comblera cette lacune. Pour chaque terme, un symbole indiquera de quelle correction il s'agit : « P » pour politico-administrative, « m » pour médiatique, « p » pour populaire.

La partie Français – Correct du dictionnaire aidera chacun à s'exprimer dans l'un ou l'autre des langages corrects selon les lieux, moments et interlocuteurs, complétant ainsi les apports de l'instinct par ceux, plus systématiques, de la science. Cette partie sera donc divisée en trois sous-parties consacrées chacune à une forme de correction.

Il sera ainsi possible de corriger l'excès de clarté, de simplicité et d'élégance dont souffre la langue française.

Nota Bene : cette ébauche de dictionnaire est indéfiniment perfectible : toutes les contributions sont bienvenues.

mardi 8 octobre 2013

Voyage au pays des programmeurs

(En anglais : Travel in the country of Programming)

J'ai une mauvaise habitude : lorsque je fais quelque chose, je consacre une moitié de mon attention à observer l'action en cours. Cela m'a valu un classement lamentable lors d'un de ces tests qui estiment l'intelligence selon la rapidité des réponses.

Disposant en août d'un peu de temps libre je me suis remis à la programmation et ça m'a permis de faire sur moi-même quelques observations. Il est bon de garder en mémoire ces épisodes où l'on piétine (voir mon apprentissage à LaTeX), cela permet d'éviter de faire plusieurs fois la même erreur.

Les lecteurs expérimentés vont me trouver ridicule car je ne suis ni un programmeur de métier ni même un bon programmeur, mais tant pis. Ceux qui croient que la programmation est une activité ancillaire vont cesser de me lire s'ils m'ont jamais lu, mais tant pis.

samedi 28 septembre 2013

Introduire le système d'information dans l'enseignement de l'informatique

A la suite de ma critique du rapport de l'Académie des sciences sur l'enseignement de l'informatique, Gilles Dowek m'a adressé un message dont j'extrais un passage (25 juin 2013) :

As-tu avancé sur un texte contenant une esquisse d'éléments de programme autour des SI que nous puissions proposer à l'Inspection Générale ?

Il faudrait trois paragraphes :

(1) pourquoi il est important que les élèves aient entendu parler de SI,
(2) les concepts, contenus, connaissances, ... qu'il faudrait leur transmettre,
(3) les activités à leur proposer (trois ou quatre exercices typiques).


Voici ma réponse (27 juin 2013) :

(1) pourquoi il est important que les élèves aient entendu parler du Système d'information

La conception et la mise en œuvre d'un SI initient au caractère collectif de l'action productive dans les entreprises et, de façon générale, dans les institutions.
C'est un sport intellectuel et pratique complet : la programmation informatique confronte aux exigences de la logique auxquelles s'ajoutent celles, physiques, de l'ordinateur et du réseau ; l'interaction avec les êtres humains confronte aux ressorts sociologiques et psychologiques de leur comportement.
Ce "sport" invite à mettre en œuvre les connaissances en programmation et en algorithmique qu'apporte le cours d'informatique.
Il procure à la science informatique, comme le font les "travaux pratiques" en physique, le caractère expérimental sans lequel elle courrait le risque d'être dogmatique.

jeudi 19 septembre 2013

Pouvoir et agir

J'ai travaillé quelque temps dans un cabinet ministériel. « Untel, c'est un politique », disait-on avec admiration au secrétariat du ministre, et le regard qui accompagnait cette phrase signifiait « toi, en tout cas, tu n'en es pas un ». J'ai donc observé ces politiques avec attention. J'ai vu que s'ils possèdent des talents qui me font en effet défaut ils souffrent aussi souvent de quelques lacunes.

Comme je refuse la sacralisation du pouvoir qu'implique le mot « hiérarchie », je n'accorde à ces personnes que le respect qui est dû à tout être humain. J'admire certes celles qui remplissent sérieusement leur mission, mais ni plus ni moins que les artisans, ingénieurs, médecins etc. qui font bien leur métier.

Mais la plupart des politiques que j'ai observés répondent au portrait que voici :

Ce sont des êtres vigilants et vifs, capables d'anéantir d'une repartie foudroyante l'interlocuteur imprudent. Les plus expérimentés d'entre eux (un Defferre, un Pasqua) se meuvent avec un naturel animal dont l'esthétique n'est pas sans charme.

Ils vivent dans le monde psychosocial que structurent les pôles et réseaux de l'autorité, de la légitimité et de l'influence. Par contre le monde des choses, qui sont pour l'intention humaine appui ou obstacle, ne les intéresse pas : ils n'ont sans doute jamais soulevé un sac de ciment, jamais senti le poids de la terre en maniant la pelle et la pioche, jamais rencontré les obstacles qui s'opposent à un programmeur. Ils estiment que les choses n'ont pas à manifester une existence autonome. Un stylo qui se refuse à fonctionner est immédiatement jeté, un ordinateur indocile les exaspère.

dimanche 15 septembre 2013

Philosophie de l'action et langage de l'informatique

Texte de la conférence du 26 septembre 2013 à l'ENST dans le cadre des « Jeudis de l'imaginaire ».

*     *

Évolution historique de la nature

L'histoire fournit d'utiles comparaisons pour comprendre ce qui nous arrive à travers l'informatisation. Bertrand Gille1 a produit une théorie des systèmes techniques qui découpe l'histoire en périodes caractérisées chacune par la synergie de quelques techniques fondamentales.

Ainsi la synergie entre la mécanique et la chimie est vers 1775 à l'origine de la première révolution industrielle ; la deuxième est provoquée vers 1875 en complétant la mécanique et la chimie par une synergie avec l'énergie ; la troisième, vers 1975, résulte de la synergie entre la microélectronique, le logiciel et l'Internet.

Certains historiens ont taxé Gille de « technicisme » : on encourt inévitablement ce reproche quand on s'intéresse à la technique, car comme l'a dit Gilbert Simondon2 notre culture est prisonnière des schèmes mentaux d'une société qui n'existe plus : notre littérature se focalise sur les dimensions psycho-sociologiques de l'existence humaine et la culture ainsi mutilée ignore le rapport entre la société humaine et le milieu naturel, ce rapport que la technique transforme et aménage (voir aussi Ellis3).

samedi 24 août 2013

Pour une véritable stratégie

La troisième révolution industrielle a fait émerger une économie et une société qui diffèrent de l'économie et de la société antérieures, issues de la deuxième révolution industrielle. Nombre des décisions de politique économique et d'organisation, prisonnières d'un modèle obsolète, vont au rebours de l'efficacité : le mort saisit le vif1.

*     *

Une stratégie ne peut être efficace que si elle s'appuie sur une connaissance exacte du terrain offert à l'action ainsi que des moyens dont celle-ci dispose : même subtil, un discours stratégique qui ignore ce que fait émerger la troisième révolution industrielle sera inévitablement non pertinent.

Cette ignorance est, pour des raisons à la fois sociologiques et intellectuelles, solidement ancrée parmi les personnes qui occupent une fonction stratégique. Le mot « numérique », terriblement ambigu, leur sert d'alibi pour refuser de voir que la troisième révolution industrielle est celle de l'informatisation : elles méprisent en effet l'informatique et craignent par dessus tout le reproche de technicisme.

Par ailleurs les économistes, dont certains conseillent ces stratèges, refusent de voir que l'informatisation généralise les rendements d'échelle croissants, ce qui introduit dans l'économie une transformation radicale. Ils ne croient pas en effet possible de rattacher à une cause aussi « simple » l'éventail de phénomènes si divers qui en résulte - d'autant moins possible que cette « simplicité » risque d'ôter à leur spécialité une part de son mystère et, peut-être, de son prestige.

Il en résulte que la stratégie s'égare dans des impasses. La transition énergétique, certes nécessaire, ne devrait cependant pas occuper un tel rang dans les priorités. L'attention accordée au « secteur du numérique », certes important, cache que l'enjeu fondamental, beaucoup plus large, réside dans l'informatisation des institutions et notamment des entreprises.

vendredi 23 août 2013

Tout ne va pas si bien que ça en Allemagne

Le premier de la classe est toujours détesté lorsqu'il s'enorgueillit des éloges des professeurs et se montre condescendant envers les autres élèves, qui le qualifient alors de fayot et de lèche-cul. Pour pouvoir être estimé il faut qu'il n'accorde aucune importance aux bonnes notes, qu'il soit bienveillant envers ses camarades et sache les aider à l'occasion.

L'hostilité envers l'Allemagne, si répandue, s'explique par ce phénomène. Notre presse y contribue en renforçant l'image d'un pays qui réussit (erfolgreich), où tout le monde est sérieux (ernst), honnête (ehrlich), travailleur (fleissig) et où des entreprises efficaces (wirksam) ne fabriquent que des produits fiables (zuverlässig)...

Mais il nous est impossible, à nous autres Français, d'éprouver de la tendresse pour un pays qui n'a aucun défaut. Pour que l'Allemagne nous semble aimable il faut qu'elle connaisse elle aussi la maladresse, la malhonnêteté, le manque de sérieux...

Or c'est le cas ! Pour s'en convaincre, il suffit de lire par exemple Der Spiegel. Certes les journalistes parlent plus volontiers de ce qui va mal que de ce qui va bien, mais on fait en les lisant une récolte impressionnante : certaines entreprises allemandes ne sont pas wirksam, leurs succès à l'exportation s'expliquent autant par la corruption (Bestechung) que par la Zuverlässigkeit de leurs produits, des personnalités éminentes n'ont dû leur titre de Doktor qu'au plagiat, nombre de leurs banques tournent le dos au bien commun...

Ainsi les Allemands ne sont pas des surhommes (Übermensch) comme nous semblons le penser et comme ils sont parfois tentés de le croire, mais des êtres humains aussi imparfaits que nous pouvons l'être et avec lesquels il nous est donc possible d'avoir des rapports chaleureux et cordiaux. Prosit !

mardi 13 août 2013

Gilbert Simondon, Du mode d'existence des objets techniques, Aubier, 2012

Simondon est un philosophe sérieux. Son écriture, qui suit le cours d'une pensée exploratoire, est rugueuse et parfois répétitive. Il faut s'y reprendre à plusieurs fois pour le lire : on ne peut absorber utilement que quelques dizaines de pages par jour, après quoi il faut prendre le temps de la réflexion.

Cela en vaut la peine. Une fois le livre terminé et annoté on se promet d'y revenir car Simondon a été beaucoup plus loin, plus profond que tous les autres. Je vais tenter de condenser ici ce que je retiens après cette première lecture.

*     *

Parmi les objets techniques Simondon distingue les outils qui prolongent l'action du corps humain des instruments qui affinent ou complètent sa perception. Il distingue encore les éléments techniques, qui sont comme des organes ; les individus techniques, machines qui composent divers éléments en vue d'une action ; enfin des ensembles techniques, qui associent plusieurs individus techniques (l'usine en est un exemple).

L'objet technique est d'autant plus concret que les éléments qu'il comporte entretiennent une synergie plus poussée : ainsi dans un moteur de motocyclette les ailettes qui assurent le refroidissement contribuent à la solidité du carter. Le perfectionnement d'un objet technique progresse vers une concrétisation toujours accrue.

lundi 12 août 2013

Bulletin municipal de Sénéchas, juillet 2013

Le nouveau Bulletin municipal de Sénéchas vient de sortir (pour en savoir plus sur Sénéchas, cliquer ici).

Vous pouvez le télécharger au format pdf (307 Ko) en cliquant sur le lien suivant : Bulletin municipal de Sénéchas, juillet 2013.

Vous verrez que la vie culturelle est active dans cette commune de 246 habitants - auxquels s'ajoutent un grand nombre de vacanciers durant l'été.

Si notre commune éveille votre curiosité, voici des liens pour consulter les numéros précédents du Bulletin :

- Bulletin municipal de Sénéchas, juillet 2012 ;

- Bulletin municipal de Sénéchas, juin 2011 ;

- Bulletin municipal de Sénéchas, juin 2010 ;

- Bulletin municipal de Sénéchas, mai 2009 ;

- Bulletin municipal de Sénéchas, août 2008.

lundi 5 août 2013

Pavel Soudoplatov, Missions spéciales, Seuil 1994


Lire ce livre, c'est faire un voyage mental dans la Russie de Staline.

Pavel Soudoplatov a été directeur des « missions spéciales », service du NKVD chargé des sabotages, espionnages, assassinats et enlèvements hors des frontières dont Staline avait donné l'ordre. Il a notamment organisé l'assassinat de Trotsky, dirigé la lutte des partisans contre l'occupant nazi, monté le réseau qui a espionné les travaux américains en vue de la bombe atomique.

Il n'avait pas d'états d'âme : même en temps de paix l'URSS se considérait comme une nation en guerre. Assassiner ceux que Staline jugeait dangereux, c'était donc une action militaire qu'il lui fallait accomplir en soldat en utilisant les techniques et l'organisation les plus rigoureuses : pour ceux que cela intéresse, certains passages de ce livre constituent un véritable manuel.

samedi 3 août 2013

Michel Serres, Petite poucette, Le Pommier 2012

Michel Serres regarde, avec la sympathie émue du grand-père, une « petite poucette » jouer en virtuose avec le clavier de son téléphone « intelligent ». C'est un grand-père à la page : toutes les nouveautés lui sourient, les apports du Web l'enthousiasment.

Il se met ainsi dans une position inexpugnable. Qui en effet peut oser dire aujourd’hui que les enfants ne possèdent pas la sagesse innée ? que grand-père devrait réfléchir à deux fois plutôt que s'extasier, car il convient de faire un tri parmi des nouveautés dont certaines sont dangereuses ?

N'y a-t-il pas d'ailleurs quelque chose de puéril dans cet émerveillement sénile ? Alors qu'il faut un long apprentissage pour savoir jouer du violon, chacun peut produire une musique agréable avec sa chaîne Hi-Fi : mais le violoniste débutant est plus authentique, dans son effort vers la musicalité, que quelqu'un qui tourne un bouton. Je crains que la « petite poussette » qui impressionne tant son grand-père ne nous invite à rester au stade du presse-bouton.

vendredi 26 juillet 2013

Aux abonnés qui ne reçoivent pas les "nouvelles de volle.com"

Beaucoup de mes abonnés ne reçoivent pas les "nouvelles de volle.com" : les filtres anti-spam font du zèle. J'ai reçu de "Mail Delivery System" plus de 200 messages ayant pour titre "Undelivered Mail Returned to Sender" et contenant une phrase quelque peu désobligeante : "554 Your access to this mail system has been rejected due to the sending MTA's poor reputation. If you believe that this failure is in error, please contact the intended recipient via alternate means."

J'écris aux gestionnaires de bases de données anti-spam pour protester : les lettres que j'envoie à mes abonnés ne sont pas du spam.

Certains demandent de l'argent pour ôter mon adresse IP de leur liste d'exclusion ! C'est une nouvelle forme de racket...

Par contre je ne peux rien faire contre les filtres installés dans les entreprises.

Si vous n'avez pas reçu les dernières "nouvelles", datées du jeudi 25 juillet 2013, la solution est de faire savoir à la personne qui administre la messagerie de votre entreprise qu'il ne convient pas de refouler mes envois.

Bon courage !

samedi 20 juillet 2013

L'imbécillité de l'intelligence

In English : "The stupidity of intelligence".

A la suite de l'affaire Snowden Le Monde a publié un article éclairant (Aymeric Janier, « Keith Alexander, le « pacha » de la NSA », Le Monde, 15 juillet 2013).

37 000 employés, un budget de l'ordre de 10 milliards de dollars, des moyens informatiques ultra-puissants, l'ambition de « tout intercepter sur tout, partout »... On devine dans le propos d'Alexander un délire bureaucratique : qui pourrait lui refuser toujours plus de budget, de puissance de calcul, de collecte, après le 11 septembre 2001, après que se soit répandue cette crainte obsessionnelle qui est la victoire des terroristes ?

Mais le renseignement, que les Anglo-saxons appellent « intelligence », s'appuie toujours sur un arbitrage entre l'observation et l'interprétation – ou, dans le langage des professionnels, entre la collecte et l'analyse. Collecter le maximum de faits ne sert à rien si l'on ne sait pas les interpréter, et les compétences nécessaires pour l'analyse diffèrent de celles qui servent à la collecte et au traitement des données.