samedi 9 février 2019

Derrière les « gilets jaunes », un désarroi général

Le mouvement des « gilets jaunes » est la manifestation d’un désarroi dans la couche la moins instruite de la population. Ce même désarroi se retrouve, sous d’autres formes, dans la couche intellectuelle dont l’action consiste à écrire et parler, ainsi que dans la couche des dirigeants de l’économie et de la politique.

Un désarroi analogue s’est manifesté dans les époques qui ont suivi une révolution industrielle vers la fin du XVIIIe siècle et du XIXe siècle : le changement dans les techniques, le rapport avec la nature, la façon de produire, de s’organiser, de commercer, etc. déconcertait les individus. Il en est résulté à chaque fois une pulsion suicidaire collective qui a incité à des guerres dévastatrices.

Il en est de même aujourd’hui alors que se déploient les conséquences de la troisième révolution industrielle, celle de l’informatisation ou, si l’on préfère ce mot ambigu, du « numérique ». La ressource informatique, s’appuyant sur une puissance de calcul inédite et dotée d’ubiquité, permet en effet des actions qui auraient relevé auparavant de la magie, automatise les tâches répétitives et suscite la mondialisation.

La mission des institutions, des entreprises, en est bouleversée ainsi que leur organisation. Les compétences qu’exige l’action productive ne sont plus les mêmes, la demande réagit à une offre dans laquelle la part des services est devenue prépondérante.

Dans une telle situation il faudrait que les dirigeants aient une conscience exacte des nouvelles conditions pratiques de l’action productive. Par une réaction sans doute naturelle, mais malencontreuse, la couche dirigeante a reculé devant cette exigence et préféré adopter une solution de facilité. La couche intellectuelle, familière du monde des idées, a elle aussi refusé de considérer les transformations survenues dans le système productif.

Il existe bien sûr des exceptions. Il se trouve parmi les politiques quelques personnes qui ont pris l’exacte mesure de l’informatisation, ainsi que parmi les intellectuels et à la tête de certaines entreprises. Mais la mode à laquelle obéit le discours politique et managérial substitue des chimères à la réalité1, un bruit de fond médiatique étouffe la voix des personnes compétentes : c’est cette mode et ce bruit de fond que nous considérons ici.

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Revenons au début des années 1970. Le système technique qui s’appuie sur la mécanique, la chimie et l’énergie, que nous qualifierons de « mécanisé », s’essouffle : la croissance ralentit, les profits se réduisent. Dans le domaine des idées la « société de consommation » est dénigrée. Des intellectuels contestent avec Michel Foucault « le pouvoir » sous toutes ses formes, avec Pierre Bourdieu la « violence symbolique » des « rapports de domination » économiques ou culturels (la « distinction »). Les salariés refusent de se soumettre, la société semble devenir ingouvernable2.

Les entreprises avaient jusqu’alors été dirigées par des entrepreneurs et des « managers » qui formaient une « technostructure3 » dont le prestige dépendait de la puissance de leur entreprise. Or cette puissance semblait se réduire au début des années 1970 : la doctrine néolibérale s’est alors opportunément offerte pour proposer une autre forme de « gouvernance ».

Cette doctrine, qui mijotait depuis la fin de la guerre dans un réseau de think tanks, dogmatisait certains résultats de la théorie néoclassique (l’efficacité de la concurrence parfaite et du libre échange) et, surtout, proclamait que la « propriété collective des moyens de production » que prônaient les socialistes conduirait inévitablement au totalitarisme4.

Pour lutter contre cette tentation les néolibéraux entendaient promouvoir la propriété privée, celle des actionnaires « propriétaires des entreprises ». Ils proposaient de donner pour mission à l’entreprise la « création de valeur pour l’actionnaire » et donc de remplacer l’entrepreneur par le dirigeant « agent des actionnaires ».

Traçons brièvement le portrait de cet entrepreneur auquel la plupart des entreprises vont dire alors adieu : ce personnage, qui a été illustré par Steve Jobs, André Citroën, Marcel Dassault, etc., est un être intuitif qui ressent dans son corps autant que dans son intellect les exigences de l’action productive et les besoins de la population. Son attention est focalisée sur la qualité des produits, la satisfaction des clients, l’efficience des solutions techniques, la compétence des salariés, les risques que présente la concurrence, etc. Il voit dans le profit non pas un but, mais un moyen nécessaire pour conserver sa liberté d’action et conforter la pérennité de l’entreprise.

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L’informatique semble ouvrir une perspective au début des années 1970. La notion de « système d’information » émerge5, des dirigeants créent en 1971 le CIGREF6. Il faudra encore quelques décennies et une évolution par étapes pour que l’informatisation se déploie au point de fonder le nouveau système technique fondé sur la microélectronique, le logiciel et l’Internet. Les techniques du système mécanisé ne sont pas supprimées alors, mais elles s’informatisent.

C’est au moment où l’intuition et la volonté créatrice de l’entrepreneur auraient été les plus nécessaires qu’il a été éliminé et remplacé par le « dirigeant agent des actionnaires ». D’une façon paradoxale, le néolibéralisme a abouti au même résultat que l’économie centralisée qu’il entendait combattre : le pouvoir des actionnaires, aussi extérieur à la vie des entreprises que peut l’être le Gosplan, a confié leur direction à des dirigeants que manipulent des incitations.

La conscience des exigences de l’efficacité s’efface alors pour faire place à une communication qui suscite des effets de mode ou leur répond, à des rivalités entre personnes et entre équipes qui provoquent des guerres de conquête par fusion ou acquisition.

Pour « produire de l’argent » le moyen le plus facile et le plus rapide est d’ailleurs de s’emparer d’un patrimoine mal protégé pour le détruire en le revendant à la découpe : la prédation devient alors un comportement jugé légal et normal7. Elle est récompensée par des rémunérations dont le montant annuel est celui d’une fortune et non d’un salaire.

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Le secret de l’informatisation réside dans la justesse de l’alliage que forme le cerveau humain, seul capable d’initiative et de créativité, avec la puissance de l’automate programmable qu’offre l’informatique. Seul un entrepreneur peut réussir un tel alliage car il réclame une fine connaissance des conditions pratiques de l’action productive.

Les dirigeants agents des actionnaires, qui planent en lévitation au dessus de l’entreprise, se laisseront parfois impressionner par l’expression « intelligence artificielle » au point d’attribuer à l’ordinateur des facultés que seul possède l’être humain. Il seront en outre souvent tentés de faire programmer ce dernier comme s’il était un automate : en résulte l’étonnante pluie de consignes absurdes qui tombe sur les agents de la première ligne.

La plupart de ces dirigeants croient d'ailleurs que l’informatique, au fond, c’est tout simple puisqu’il suffit pour s’en servir de pianoter sur un téléphone mobile. Cette illusion est partagée par des personnes que les médias considèrent comme des experts8.

Les intellectuels préfèrent voir l’entreprise sous l’angle juridique (la « société » des actionnaires), sous l’angle financier (« faire du profit ») ou sous celui du « pouvoir » (le « gouvernement privé9 »). Ils reprochent à ceux qu’intéresse l’action productive d’adopter « un point de vue d’ingénieur ».

Les économistes, qu’ils adhèrent au néolibéralisme ou le combattent, refusent de s’intéresser à l’informatisation car elle leur semble platement technique. Leur modèle de référence reste celui de la théorie néoclassique selon lequel la concurrence parfaite, la tarification au coût marginal et le libre échange peuvent conduire à un « optimum de Pareto » : mais dans l’économie informatisée le coût marginal est pratiquement nul, les marchés s’équilibrent sous le régime de la concurrence monopolistique et la stratégie des entreprises consiste à conquérir un monopole temporaire sur un segment mondial des besoins.

Cet écart entre le modèle de référence et la situation historique conduit les régulateurs de la Commission européenne et de Bercy à prendre des décisions contraires à l’efficacité : lorsque la concurrence et le libre échange sont érigés en dogme, la stratégie devient naïve et la France, l’Europe, se font piller et dominer par des puissances plus pragmatiques.

Afin de compenser certains des abus qu'a entraînés la doctrine néolibérale la loi PACTE a introduit une « Responsabilité sociale et environnementale » éventuellement opposable aux actionnaires.

Il ne serait pas nécessaire d'invoquer la RSE ni de définir des « entreprises à mission » si l’on savait que la mission de l'Entreprise est d’assurer l'interface entre le monde de la nature, où elle puise ses ressources (matérielles, techniques et humaines), et les besoins matériels d'une population. Le respect de l'environnement irait en effet de soi (car il ne convient pas de détruire la nature où l’Entreprise puise ses ressources) ainsi que celui des exigences sociales (car la « ressource humaine » est une de ses ressources « naturelles »). Il serait évident que la production ne doit pas polluer, que la conception d'un bien doit prévoir le recyclage de ses composants, que sa garantie doit durer autant que son cycle de vie, que le prix doit équilibrer le coût des services que le produit comporte, etc.

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Nos institutions se trouvent bloquées par des habitudes, formes d’organisation et procédures qui ne répondent pas à la situation présente. Emmanuel Macron ambitionne donc de « débloquer » la France, il parle de « numérique » et d’« intelligence artificielle » : rien ne garantit cependant qu’il mette une orientation10 claire derrière ces expressions ambiguës.

Or pour démêler un écheveau de blocages, pour identifier ceux qui étant cause des autres doivent être dénoués en premier, il faut posséder une vue stratégique qui s’appuie sur une conscience exacte de la situation que nous avons héritée de la coïncidence de l’informatisation et de la doctrine néolibérale, de la dynamique dont cette situation résulte, du ressort qui se tend en elle pour la propulser vers son futur, des moyens dont nous disposons pour canaliser les effets de ce ressort.

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1 J’ai en mars 2010 commis l’erreur de prononcer le mot « informatisation » devant Mme Nathalie Kosciusko-Morizet, alors secrétaire d’État « chargée de la prospective et du développement numérique ». Elle m’a répondu « le mot "informatisation" est ringard, le mot "informatique" me fait marrer. Ce qui compte, c’est les réseaux sociaux, le cloud, les mobiles... »
2 Grégoire Chamayou, La société ingouvernable, La fabrique, 2018.
3 George Galbraith, The New Industrial State, 1967.
4 Friedrich Hayek, The Road to Serfdom, 1944.
5 Jacques Mélèse, L'analyse modulaire des systèmes de gestion, AMS, Hommes et Techniques, 1972.
6 Club Informatique des Grandes Entreprises Françaises.
7 Michel Volle, Prédation et prédateurs, Economica, 2008.
8 Michel Serres, Petite poucette, Le Pommier, 2012.
9 Grégoire Chamayou, La société ingouvernable, p. 10.
10 Michel Volle, iconomie, Economica, 2014.

2 commentaires:

  1. Jean-Marc Béguin13 février 2019 à 17:07

    La force de ce papier c'est la pensée globalisante qui est derrière et la faiblesse de ce papier est l'envers de sa puissance globalisante : il y a tellement d’idées derrière chaque phrase que les justifier toutes relèverait de plusieurs livres. Mais du coup tu es obligé par moments de procéder par affirmations non démontrées . Or certaines me paraissent toutefois contestables justement dans leur généralité comme le fait d'affirmer sans autre forme de procès que "les guerres dévastatrices de la fin du XVIII et du XIX siècle sont dues à une pulsion suicidaire collective" (on pourrait prendre d'autres exemples). Je ne dis pas qu'il n'y ait pas une part de vrai dans l'assertion (pour faire un travail d'historien, encore faudrait-il creuser) mais ramener la guerre de sécession en Amérique, les guerres napoléoniennes, la guerre de 70 etc. juste à cela me paraît un peu court et un peu trop plaidoyer pro domo adapté à ton propos du jour. Il faudrait en tout cas de très longs développements pour justifier de tout ramener à cela.
    J'aurais même tendance à penser que chercher une cause unique à l'Histoire est toujours une reconstruction ex post. Qu'il y ait des causes prépondérantes, certaines sous-jacentes et invisibles au moment du déroulement chronologique, je n'en doute pas. Mais l'Histoire me paraît plutôt la résultante de mouvements de fond que l'historien recherche et d'événements purement conjoncturels sans lesquels elle se serait écrite autrement. (que l'on songe à l'élection de Macron impossible sans qq particularités spécifiques de la personnalité de Fillon qui l'ont finalement perdu et qui sont anecdotiques au regard de l'histoire. Conséquence : on regarde aujourd'hui la "fin des partis" comme inéluctable alors que si Fillon avait été élu comme cela aurait logiquement dû se produire, on n'aurait jamais analysé les choses comme cela. Cela ne veut pas dire que l'analyse est fausse mais qu'elle est contingente.

    Je reviens aussi sur l'anecdote avec NKM car elle t'a manifestement marqué vu le nombre de fois où tu la mentionnes. Si sa réponse est stupide dans sa globalité, il me semble qu'elle contient quand même aussi une part de vérité : cela peut être une querelle de mots pour expliquer ce que l'on met derrière "l'informatisation". En revanche, l'impact social sur les individus des réseaux sociaux portés par les smartphones me paraît différent et relativement indépendant de la transformation des systèmes d'information des entreprises. Le mouvement des gilets jaunes, probablement certains printemps arables, n'auraient pas existé sans l'existence des réseaux sociaux. Que la transformation de la sphère productive soit un phénomène central de cette 3ème révolution industrielle me paraît très certain. Mais là encore, il me semble qu'il serait excessif de la limiter à cela. Ce n'est pas qu'une séparation entre l'informatique et ses usages. Les nouveaux comportements sociaux des jeunes n'ont pas grand chose à voir avec les entreprises et le nier me paraît aussi contestable que la déclaration inverse de NKM qui ne voit au contraire que cela. L'unicité de cette révolution industrielle qui se manifeste par des phases d'accélération différentes selon les décennies me paraît une vision plus équilibrée des choses.

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  2. Cher Jean-Marc,

    Tu as raison : ce texte est imparfait. J'ai eu beaucoup de mal à l'écrire. Je prie donc ses lecteurs de bien vouloir être tolérants envers ses défauts pour tenter d'en extraire ce qu'il contient de solide.

    La pulsion suicidaire qui a suivie les révolutions industrielles est attestée dans les écrits de Paul-Louis Courier en ce qui concerne les guerres de l'Empire napoléonien et dans La chair et l'acier de Michel Goya, consacré à la guerre de 14-18 (voir la citation du capitaine Billard). Elle était présente aussi dans la Wehrmacht avec son culte de la mort héroïque, Heldentod.

    Cette pulsion n'est cependant, tu as raison de le dire, qu'un des aspects d'un bouleversement mental. L'industrialisation a suscité une rivalité entre les nations et leur a procuré le sentiment d'invincibilité qui incite à la guerre. Elle a provoqué par ailleurs une transformation des structures de la société qui abolissait les repères traditionnels : d'où le Sturm und Drang et l'éclosion du romantisme à la fin du XVIIIe siècle, les névroses que Freud a étudiées à la fin du XIXe, le malaise général évoqué par Robert Musil dans L'homme sans qualités, par Proust dans La recherche et par Thomas Mann dans Les Buddenbrook.

    La troisième révolution industrielle, celle de l'informatisation, provoque un désarroi d'une nature sans doute différente, mais aussi profond que celui qui a suivi les deux précédentes, et comme elles il incite les nations à l' agressivité qui conduit à la guerre.

    Tu as encore raison quand tu dis que l'informatisation ne se manifeste pas seulement dans les entreprises : les téléphones « intelligents » et les « réseaux sociaux » ont pénétré la vie quotidienne où ils posent des questions de savoir-faire et de savoir-vivre. Le téléphone « intelligent » ayant informatisé jusqu'au corps humain, la ressource informatique a conquis l'ubiquité absolue, transformé la relation interpersonnelle, favorisé l'éclosion rapide de groupes d'opinion ou d'intérêt. Ses effets sont aussi révolutionnaires que le furent en leur temps ceux de l'imprimerie, puis de la presse. Il est normal qu'ils attirent l'attention.

    L'image qu'une personne se fait d'elle-même, de sa position sociale et de son destin, dépend cependant très fortement de son travail et de la place qu'elle occupe dans l'action productive des institutions et des entreprises, dont la mission et l'organisation sont transformées par l'informatisation.

    Se focaliser sur la seule dimension quotidienne de l'informatisation, c'est comme regarder la surface chatoyante d'un océan que l'on navigue sans penser à sa profondeur. Or l'être humain existe sous deux formes : en tant qu'individu, porteur de tout le potentiel de l'humanité ; et en tant que partie prenante d'une action collective dans une entreprise, une institution, la société entière, voire une foule (cf. Gabriel Tarde).

    Les individualistes ne conçoivent que la première forme de l'existence : ils sont aveugles à la transformation du système productif, de ses produits, de la façon de produire, de la relation entre l'entreprise et le monde qui l'entoure, de la structure psychosociologique des organisations, etc. C'est cet aveuglement que j'ai senti dans l'exclamation de NKM.

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