samedi 13 juillet 2019

La vie dans les Cévennes n° 2

Entretien avec M. Paul Polge

(publié dans le bulletin municipal de Sénéchas, juin 2010)

Je suis né au Pérals en 1923, le plus jeune d'une famille de quatre enfants. Le mas du Pérals était du côté de ma mère, une Trossevin dont la famille vient de Pourcharesses basses et s'était installée à Rouis.


Le mari d'une des sœurs de ma mère s'était installé au Pérals. Mon père, lui, était maréchal-ferrant. Il était frappeur à la forge de Bessèges : un frappeur doit donner un coup de marteau très précis, cela demande du savoir-faire et de l'entraînement. J'ai essayé de l'imiter quand il faisait des bêchards et j'ai vu que ce n'était pas facile. Mon frère Marius est né à Bessèges en 1911, suivi par ma sœur Marguerite.

Ma mère est montée au Pérals pour s'occuper de la propriété qui en avait grand besoin. Mon père montait de Bessèges à pied chaque dimanche pour la rejoindre. Il s'est un peu absenté de l'usine, il n'avait plus assez d'actes de présence, il a dû choisir. C'est ainsi que nous sommes tous venus au Pérals. Ma sœur Madeleine y est née en 1922, et moi un an et demi après.

Mon père avait monté une forge et il ferrait les chevaux des gendarmes : l'anneau est encore au mur.

J'ai commencé à six ans à suivre l'école à Martinenches. Les autres avaient un an d'avance sur moi parce qu'ils habitaient plus près de l'école mais je suis arrivé à les rattraper.

On y allait à pied avec ceux de La Miche, ceux de Rouis venaient à vélo. On emportait de quoi manger. Il fallait souvent qu'on s'excuse parce qu'on arrivait en retard, les instituteurs étaient compréhensifs.

J'ai eu un accident alors que j'avais huit ans. Comme il pleuvait ce jour-là je n'étais pas allé à l'école. Des ouvriers faisaient le chemin de Mallenches, l'explosif faisait monter le rocher qui se brisait en tombant. J'avais trouvé un de leurs détonateurs à mèche. Ils avaient serré le tube de cuivre avec les dents, j'ai voulu le couper avec un burin. J'ai tapé une fois, deux fois, et ma main gauche est devenue comme une tomate... ma pauvre mère, quand elle a vu ça... le Raoul Mercier m'a conduit chez le docteur Luca, puis à la clinique à Alès où on m'a soigné.

Mon frère était mécanicien automobile à Génolhac, j'aurais pu aller travailler avec lui mais ma main handicapée manquait de force. Alors j'ai continué l'école à Génolhac. MM. Dolatille et Deleuze tenaient le cours complémentaire derrière la mairie.

J'ai eu des histoires parce que j'étais trop bavard. Quand il fallait nous punir M. Deleuze nous envoyait faire des verbes dans la classe des maternelles. Un jour j'ai eu ainsi cinquante verbes à faire et j'ai décidé de ne pas aller avec les maternelles. J'ai pris mon vélo pour partir mais les autres élèves ont prévenu M. Deleuze qui m'a rappelé. Je lui ai dit « je ne suis pas ici pour faire des verbes, mais pour travailler ! » et je me suis barré...

Il a bien fallu pourtant que je m'incline ! Je suis revenu à l'école et j'ai fait mes verbes mais après ça M. Deleuze et moi étions presque copains.

J'ai passé mon brevet en 1941. Les plus âgés étaient partis aux chantiers de jeunesse, j'y ai été appelé mais j'ai préféré continuer l'école : j'aimais les maths et surtout la trigonométrie. Qu'il puisse exister un angle de 345°, ça m'avait épaté !

Je me suis inscrit à l'école universelle. J'ai envoyé quatre ou cinq devoirs, le facteur me portait les corrigés. Puis j'ai arrêté, il y avait quelque chose qui ne me convenait pas.

J'ai vu dans le journal que l'école du génie civil s'était repliée de Paris à Nice. Je m'y suis inscrit comme sous-ingénieur, j'ai fait tout ce qui concernait les maths et la science, j'avais 17 ou 18 ans.

Les fonderies de Tamaris m'ont alors embauché comme chronométreur au vu de mes devoirs. Je devais étudier le mouvement des outils pour diminuer les temps de travail : il s'agissait d'appliquer les théories de Taylor, j'ai commencé à les étudier.

Mais quinze jours après le baron Reille me convoque et me dit « les temps sont durs, vu la situation je ne peux pas vous garder ». Tamaris avait une école qui formait les ouvriers le travail de chronométreur était réservé à ses élèves…

J'ai été voir un ingénieur des mines au Chambon pour lui demander du travail, il a téléphoné à Péchiney. L'ingénieur de Péchiney lui a dit « je veux bien lui donner un poste d'électricien » et c'est comme ça que je suis devenu électricien à Salindres.

À la maison on m'interdisait de toucher à l'électricité, et à Salindres j'ai dû changer un moteur sans couper le courant ! Il fallait prendre des précautions, c'est tout. On a eu des brûlures, mais pas d'accidents. Quand on travaillait à cheval sur une barre de démarrage du courant continu, il ne fallait surtout pas toucher le collègue d'à-côté ! Si on avait une petite blessure, il y avait contact et incendie…

Je suis resté un an et demi à Salindres. Il fallait que ça marche en continu, on prenait des risques. Quand il fallait changer une pompe, on trépignait dans l'acide et les produits fluorés. On ne pouvait pas travailler plus de cinq minutes, après il fallait s'éloigner. On portait des costumes taillés dans une toile raide qui avait servi de filtre à la bauxite.

J'ai failli faire l'école des Mines à Alès mais mes parents ont eu peur qu'on ne m'envoie aux colonies. J'ai vu à la mairie d'Alès qu'il y avait un concours pour un poste d'agent des installations extérieures aux PTT. Je m'y suis présenté. J'aurais pu quelques jours plus tard passer le concours de contrôleur des installations électromécaniques.

Puis je suis retourné à Salindres où je me suis marié. Cela faisait deux ans que je fréquentais Lorette.

Quand l'armistice a été signé, un gars de Salindres est monté sur la plus haute cheminée de l'usine pour hisser le drapeau. Quelques jours après j'ai reçu la lettre qui me disait que j'étais reçu au concours et nommé comme stagiaire à Clermont-Ferrand.

À Clermont la différence avec Salindres m'a époustouflé. On travaillait sur des postes en pièces détachées, on était toujours propres, impeccables.

Je suis resté deux ans à Clermont puis je suis allé à Paris pour suivre des cours. J'ai travaillé comme monteur extérieur : j'ai connu le matériel de l'époque, les postes à manivelle, les tableaux téléphoniques devant lesquels les opératrices travaillaient debout. Ensuite les techniques ont évolué : j'ai connu les matériels rotatifs Strowger, puis les commutateurs Crossbar, les concentrateurs, enfin la commutation électronique…

Je suis monté en grade progressivement. Plus ça allait, plus il fallait de techniciens et ils ont formé ceux qui étaient déjà dans le bain. Je n'ai pas voulu aller à Marseille pour l'avancement et j'ai été nommé à Alès.

J'ai demandé Florac pour me rapprocher de Sénéchas, j'y suis resté six ans. Il fait froid l'hiver à Florac ! Et comme je n'avais pas de voiture je descendais la vallée française à vélo. Mon fils Gérard est né à Florac.

Les premiers Socotel ont été remplacés par des concentrateurs, à Concoules le concentrateur reliait les abonnés du coin. J'ai pris ma retraite en 1980. À l'époque, il y avait trente circuits entre Génolhac et Alès ; maintenant tous les abonnés sont reliés au central d'Alès. L'informatisation a tout changé, le gain de productivité a provoqué des suppressions de postes. On n'avait plus besoin de gros centraux. Je n'ai pas été remplacé.

Blaise Pascal a dit « Zéro c'est le néant, Un c'est Dieu, avec Dieu et le néant on reconstruit le monde ». C'est bien ce que fait l'informatique ! C'est nous qui avons inventé le code à barres, ainsi que la numérisation de la voix... Quand je faisais du rotatif, on travaillait au millième de seconde, maintenant on en est à la fraction de millionième…

Quand j'ai pris ma retraite nous avons commencé à arranger le Pérals. On a injecté du ciment dans les parties du mur qui menaçaient, mon fils Gérard a construit une autre bâtisse. Je me suis installé au Fraissinet et j'ai fait le maçon dans mes propriétés. J'avais une bétonnière.

J'avais commencé à faire ma généalogie. Mes ancêtres sont des Polge qui sont sortis en 1660 de Tarabias où ils étaient ouvriers, jamais patrons. Ils ont été ouvriers dans les cotonnades. Ils sont venus aux Fontanilles où mes grands parents ont eu quatre enfants dont deux survivants, mon père Marius et son frère Noël.

Quand l'abbé Roux a vu que je m'intéressais à la généalogie il m'a encouragé à élargir mes recherches. Il avait déjà amorcé un travail sur les registres paroissiaux, mais ils ne concernaient que les catholiques, les papiers des protestants étaient séparés. J'ai fait un gros livre sur 25 familles de Sénéchas.

J'ai fait partie de l'équipe de rédaction du Rebieure, qui a été tiré à la photocopieuse de l'abbé Roux, puis au parc national des Cévennes à Florac.

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