mercredi 10 juillet 2019

Les ratés et leur bouc émissaire

Tout être humain porte le poids d'un échec, tant est grand l'écart entre les potentialités illimitées de notre espèce et les limites de ce qu'un individu peut faire durant sa vie. Il en résulte la souffrance intime que Leibniz a nommée "mal métaphysique".

Cet échec étant objectivement universel, chacun est libre de l'assumer ou de l'intérioriser. Il en est en effet de l'échec comme de la défaite : seul celui qui s'avoue vaincu est vraiment vaincu, seul celui qui intériorise un échec a vraiment échoué. Se considérer comme un raté, se comporter en raté, c'est donc le fait purement subjectif de personnes qui, incapables d'assumer la souffrance que provoque le mal métaphysique, intériorisent l'échec en se dévalorisant.

Certaines circonstances psychologiques et sociologiques peuvent inciter un individu à se considérer comme un raté : il lui est difficile d'assumer les limites de son destin si les contrariétés abondent dans sa vie affective ou sa vie professionnelle. Il n'en reste pas moins qu'assumer ou intérioriser l'échec est fondamentalement un choix métaphysique.

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La souffrance qu'éprouve un raté étant pénible, il cherchera parfois à s'en soulager en sacrifiant un bouc émissaire. Souvent, dans une entreprise où l'ambiance est malsaine, les ratés se liguent contre une personne qu'ils accusent de tous les maux : elle devient la cible d'un mépris collectif, de moqueries, reproches et autres mauvais traitements ; elle est bientôt reléguée dans un "placard", bureau exigu d'accès malcommode, il lui est demandé de faire un travail humiliant ou même rien du tout.

Or le bouc émissaire est fragile (c'est pour cela que les ratés l'ont choisi) : il ne lui reste plus que le choix entre la démission et la dépression et cette dernière aboutit parfois à un suicide. Le sacrifice physique ou symbolique du bouc émissaire est pour les ratés un moment de jubilation qui ne dure qu'un instant, après quoi ils devront trouver une autre personne à sacrifier.

Les ratés sont nombreux dans les institutions où le sens du travail s'est évaporé, comme cela se voit fréquemment, pour faire place à une bureaucratie formaliste. Ils abondent aussi dans une société désorientée où le sens de la vie humaine est oblitéré par le divertissement, panem et circenses.

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Le propre du raté est le ressentiment, la jalousie et la haine envers les personnes qui, tout en connaissant objectivement le même échec que lui, lui semblent pourtant avoir "réussi".

Les gilets jaunes ont prétendu être des pauvres ou du moins parler au nom des pauvres : en fait ce sont des ratés et ils ont pris Emmanuel Macron pour bouc émissaire. Il est jeune, il est beau, il est compétent, il donne l'image de la réussite : cela suffit. Un François Ruffin l'a martelé de façon révélatrice : "Vous êtes haï, vous êtes haï, vous êtes haï".

Groupés dans la haine qu'exprime notamment le slogan "Macron dégage", ces ratés sont fiers de la force que leur confère la solidarité qui s'est coagulée sur les réseaux sociaux. C'est pourquoi ils étalent sans pudeur leur ignorance, leur inculture, leur vulgarité, leur brutalité, leur mépris des conventions de la vie en société - notamment celles de l'orthographe.

Incapables de s'organiser en force politique, ils ne proposent rien, ne veulent rien, si ce n'est la mort symbolique ou physique du bouc émissaire. Quelle fête cela aurait été sur les ronds-points si Emmanuel Macron, écœuré par leurs slogans et leur comportement, avait cédé à la dépression et sombré dans la démission !

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Tout cela, c'est du théâtre. La mise en scène d'une explosion de violence soulage une souffrance intime qui, comme toute souffrance, mérite la compassion : si je n'ai aucune complaisance envers les gilets jaunes, si je les considère avec sévérité, je n'éprouve envers eux aucun mépris.

On peut d'ailleurs adresser un reproche à Emmanuel Macron. Que signifient en effet ses "réformes" si elles ne sont pas guidées par une orientation qui indique, à l'horizon du futur, un but exprimant des valeurs capables de fédérer les volontés ? À quoi rime de vouloir "débloquer" une société si on ne lui indique pas la route qu'elle devra prendre ?

Certes, le mouvement des gilets jaunes est de nature métaphysique (c'est ce qui lui confère sa profondeur), mais il a été suscité par des circonstances sociologiques et psychologiques. Il y aurait moins de ratés dans notre société, moins de souffrance, si ceux qui dirigent l'exécutif avaient su indiquer une voie et donner un sens au monde dans lequel nous vivons.

1 commentaire:

  1. C'est un texte sans complaisance !! Je comprends ton sens de la généralisation pour mettre en lumière le phénomène. Je connais aussi ton humanité et je sais que tu te mettrais volontiers à aider certains gilets jaunes car ils ne sont pas tous des "jaloux". Certains peuvent être mal influencés...et qui ne l'a pas été une fois dans sa vie ? aussi tu soulèves à la fin un point très important : donner du sens. ça paraît important d'en avoir mais parfois ça a amené aussi des peuples à se faire la guerre (nazisme, communisme, fascisme). ça pourrait être aussi un rêve, une vision que pourraient amener les leaders...mais une vision constructive et pas aussi destructrice que le veulent certains GJ.

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