dimanche 7 mars 2010

Instruire et informer

Le langage courant, usé comme une vieille chaussure, ne favorise pas le discernement : "Instruire", "éduquer", "enseigner", "former" sont pour lui des synonymes interchangeables - si une nuance subsiste entre eux, elle est administrative et non linguistique.

C'est pourquoi il est utile de revenir à l'étymologie, voire même de remonter jusqu'au contenu philosophique des éléments qu'elle utilise.

Ainsi "instruire", c'est donner une structure. La structure d'un bâtiment, ce sont les murs porteurs et la charpente qui lui confèrent sa solidité ; une fois la structure en place il reste beaucoup à faire pour que le bâtiment soit utilisable : toiture, cloisons, menuiserie, réseaux, mobilier etc. De même la structure d'une personne, c'est ce qui lui confère sa solidité mais celle-ci ne suffit pas : il faut encore que la personne instruite soit formée.

Par "forme" le langage courant désigne l'apparence d'un objet (il sera grand, petit, rond, carré etc.) par opposition d'une part à la matière dont il est fait, d'autre part à la fonction qu'il sert. Pour comprendre ce que veut dire "former" quand on considère une personne il faut remonter au sens originel : la "forme", dans une philosophie qui s'inspire d'Aristote, c'est l'"essence" d'un être et celle-ci s'exprime par une définition. Selon cette acception la forme d'un cercle est non pas d'être rond, mais d'être dans un plan l'ensemble des points équidistants d'un point donné (ou de façon équivalente : la figure qui entoure la plus grande surface pour un périmètre donné, l'ensemble des points qui voient sous le même angle un même segment de droite etc.).

Former quelqu'un c'est donc lui donner, outre la structure que fournit l'instruction, la forme qui lui permettra d'être enfin ce qu'il est, d'acquérir son essence. Si l'on admet qu'une personne "est" ce qu'elle est capable de faire, former quelqu'un c'est le rendre capable d'agir, le préparer à l'action.

"Informer" s'éclaire après ce petit parcours étymologique : in-former, c'est fournir à quelqu'un la forme intérieure qui lui procure une capacité d'action supplémentaire. Pour qu'une personne puisse recevoir une information il faut d'une part qu'elle possède la structure nécessaire (tout comme une maison doit posséder une structure avant de recevoir des cloisons, fenêtres etc.), d'autre part qu'elle ait reçu antérieurement une formation suffisante pour pouvoir utiliser l'information.

On confond souvent donnée (c'est-à-dire le résultat d'une observation, ou d'un calcul sur des observations) et information. La donnée ne se transforme en information au sens ci-dessus que si elle rencontre un cerveau capable de l'utiliser, tout comme la gouttelette d'eau en surfusion dans l'atmosphère se transforme en givre au contact d'une surface solide. Cette acception d'"information", rigoureusement conforme à l'étymologie, me paraît plus féconde que celles que transportent des expressions comme "théorie de l'information" ou encore "les informations de vingt heures".

Si l'on prend "information" par sa racine étymologique "informatique" désignera non pas une technique du stockage, traitement et communication des données, mais l'être nouveau que constitue l'alliage du cerveau humain et de l'automate (voir Restaurer le mot "informatique"). "Informatisation" désignera le phénomène qui résulte de l'émergence de cet alliage dans sa dimension technique certes, mais aussi dans ses dimensions économique, sociologique, philosophique, politique, géopolitique etc.

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Pour conclure ce petit exercice d'étymologie appliquée, quelques mots encore : "éduquer", c'est conduire l'enfant hors de l'enfance (ex-ducere) pour le préparer à la maturité personnelle et civique. "Enseigner", c'est indiquer (montrer avec l'index) par des signes : l'enseignement, c'est la "leçon de choses".

En 1932, le ministère de l'Enseignement public est devenu ministère de l'Éducation nationale : sous le flou du langage courant les mots conservent un souvenir de leur sens originel. Leur choix exprime une volonté politique et indique une orientation.

Pour rendre sa finesse au discernement, sa souplesse au raisonnement, il faut faire de nouveau apparaître au grand jour les racines du vocabulaire. Comme l'usage obéit aux lois de la foule, on ne peut pas lui imposer une telle restauration - mais on peut et on doit la lui proposer.

3 commentaires:

  1. une vision plus pessimiste des choses:

    http://www.maths-express.fr/index.php?title=Lettre_de_Galois

    usbek

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