dimanche 9 mars 2014

Macro ou Micro ?

Deux écoles de pensée se partagent la science économique : la macro-économie et la micro-économie (il existe un entre-deux que l'on appelle méso-économie, mais c'est en fait une branche de la micro-économie).

Alors que la micro raisonne sur des « individus » (personnes, entreprises, institutions) la macro raisonne sur des agrégats. La macro domine dans la politique mais je vais montrer pourquoi il est temps de revenir à la micro.

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Donnons quelques exemples de la macro. Les modèles du commerce international (Ricardo, Heckscher-Ohlin, Helpman) font comme si un pays entier était un individu. D'autres modèles ouvrent cette boîte noire pour distinguer des agrégats dont chacun sera, de nouveau, traité comme un individu selon la méthode de l'« agent représentatif » : l'« Entreprise », le « Consommateur », l’« État ». Ces boîtes noires là peuvent encore être ouvertes : on distinguera dans le système productif des « agents » représentant chacun un secteur d'entreprises, etc.

La technique qui consiste à représenter un agrégat par un « agent représentatif » que l'on suppose doté de comportements est la clé de la macro : ainsi l'« Entreprise » produit, investit, stocke, s'endette, embauche, tout cela formalisé par des équations.

La macro s'appuie sur la comptabilité nationale, qui évalue les agrégats et fournit de quoi étalonner les équations. La politique économique s'en nourrit car les équations permettent, croit-on, d'anticiper les conséquences des « mesures » : évaluer par exemple l'effet du niveau des charges sociales sur l'emploi, celui de l'impôt sur les sociétés sur l'investissement, etc.

Ainsi la réflexion des politiques, des planificateurs, des modélisateurs s'appuie sur la macro, à laquelle la comptabilité nationale fournit une base statistique supposée « scientifique » et « objective » (voir le commentaire sur Une histoire de la comptabilité nationale).

Mais la macro est devenue une prison dont la réflexion doit aujourd'hui sortir.

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Il se trouve en effet que l'informatisation a depuis 1975 transformé le système productif et les organisations. Ni les produits, ni la façon de produire ne sont les mêmes que dans l'économie antérieure. Cette transformation, qui s'étend en tache d'huile à partir de premières réalisations, n'est cependant pas universelle : les entreprises ont des degrés divers de maturité et certaines restent immatures.

Il en résulte que l'agrégat « entreprise » est devenu très hétérogène, ce qui altère la crédibilité de son agent représentatif. Ce n'est cependant pas encore là le problème le plus grave.

La crise actuelle n'est pas due principalement au mauvais réglage de telle ou telle des manettes de la macro, du niveau des salaires et des charges sociales, du taux de l'impôt sur les sociétés et des autres taxes, etc.

Elle est provoquée par une informatisation généralement mal conçue et mal maîtrisée, par l'accumulation des dysfonctionnements que cela provoque dans des institutions immatures. La Banque n'aurait jamais commis les mêmes folies si l'informatique ne lui avait pas offert des outils puissants qu'elle utilise en apprenti sorcier ; les grandes entreprises, accrochées à leurs traditions, tardent à comprendre le monde dans lequel nous vivons ; les grands systèmes de la nation (santé, enseignement, justice) sont prisonniers d'habitudes désuètes, etc.

La maturité envers l'informatique est devenue essentielle pour l'efficacité des entreprises, la qualité des produits, l'équilibre des échanges et celui du budget de l’État. Or pour évaluer cette maturité il faut considérer l'organisation et le fonctionnement de chaque entreprise, de chaque institution une par une. Cela suppose une observation microéconomique que les comptes nationaux ne fournissent pas, que la macroéconomie ne comporte pas.

L'approche macro ne peut être pertinente que lorsque l'ensemble de l'économie est parvenu à la maturité en regard du système technique sur lequel s'appuie l'action productive. On peut alors sans doute, en effet, détecter dans les agrégats des régularités qui permettent de formuler des « lois » approximatives, et d'anticiper à peu près les conséquences de décisions politiques globales sans avoir à connaître le détail du mécanisme qu'elles déclenchent.

C'est alors comme quand vous conduisez votre voiture. L'accélérateur est relié au carburateur par une tringlerie (ou, si la voiture est récente, par un logiciel), la pression de votre pied modifie le mélange vaporisé dans les cylindres, mais vous n'avez pas à vous soucier de ce mécanisme : la seule chose qui vous importe, c'est que la voiture accélère quand vous faites pression sur l'accélérateur.

Mais tout change si vous devez prendre les commandes d'un avion. La manette des gaz n'est pas au même endroit que l'accélérateur, vos pieds sont posés sur un palonnier et, surtout, le pilotage dans trois dimensions exige d'autres compétences que la conduite dans deux dimensions. Passer de l'une à l'autre demande une formation.

De même, l'informatisation nous contraint à sortir des habitudes acquises lorsque l'économie s'appuyait sur la mécanique, la chimie et l'énergie, elle exige d'autres compétences et elle nous a fait entrer dans une période de transition pendant laquelle nous ne pouvons plus nous contenter des démarches de la macro.

Si l'informatisation était raisonnable, le « trou de la sécu » serait comblé et la qualité des soins améliorée ; le système éducatif préparerait les jeunes à vivre et travailler dans le monde d'aujourd'hui ; des plates-formes d'intermédiation aideraient les consommateurs à trouver le meilleur rapport qualité/prix ; les entreprises seraient incitées à produire efficacement des choses utiles et à innover.

Il faudrait bien sûr que la société sût contenir les risques que l'informatisation comporte : la Banque devrait être réorientée vers l'intermédiation financière, la défense devrait s'organiser dans le cyberespace, les ressources qu'offre l'informatique devraient être retournées contre la fraude fiscale et le blanchiment.

Tout cela demande des compétences en informatique, en ingénierie, en organisation, en sociologie, etc. Il faut une attention extrême à ce qui se passe dans les entreprises : cela suppose d'ouvrir la boîte noire de l'agrégat « Entreprise » pour examiner le fonctionnement intime des « entreprises » qu'il regroupe.

Nous ne pouvons plus nous contenter de raisonner sur des « agents représentatifs » dont le comportement est modélisé par des équations étalonnées sur les comptes nationaux. La politique économique ne peut plus se réduire à manipuler les manettes fiscales en espérant des effets sur le « carré magique » de la macro (PIB, balance commerciale, prix, emploi). En d'autres périodes de l'histoire la politique a eu pour but la maturité de la mécanisation : elle doit avoir aujourd'hui pour but la maturité de l'informatisation et l'émergence de l'iconomie.

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