mardi 18 mars 2014

Pour une approche historique du monde contemporain

« L'histoire n'est pas une science », disaient mes collègues de l'INSEE alors que je préparais ma thèse. Ils croyaient sans doute que seule la certitude des résultats permet de qualifier une discipline de « scientifique ».

Il est vrai que l'histoire, coincée entre un passé énigmatique et un futur imprévisible, ne peut pas parvenir à la certitude. Mais ne se trompaient-ils pas sur le critère de la scientificité ? Ne s'exagéreraient-t-ils pas par exemple la certitude des mathématiques ? Certes, leurs démonstrations sont certaines mais elles sont suspendues à des hypothèses : la géométrie du triangle (la somme des angles est égale à 180°, etc.) n'est ainsi exacte que dans l'espace euclidien, qui n'est pas plus « réel » que les espaces courbes.

L'histoire, elle, assume le caractère énigmatique du monde réel pour y repérer les faits, événements et structures qui déterminent son évolution. Tout comme la science économique, elle ambitionne de produire des modèles schématiques qui fourniront des points d'appui à la réflexion et à l'action.

Alors que la plupart des disciplines s'efforcent de fournir les praticiens en certitudes, l'histoire assume l'incertitude de ses résultats pour embrasser une situation réelle dans sa complexité. En contrepartie elle est libre de mobiliser, pour éclairer cette situation, les concepts et théories qu'ont élaborés les autres disciplines.

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Quels sont donc les phénomènes les plus importants de notre époque, quelle est l'orientation la plus féconde que puissent adopter les stratèges ?

Jeremy Rifkin dit que c'est la transition énergétique qui importe le plus. Jean-Marc Jancovici dit que c'est la pénurie prévisible des ressources en énergie et la perspective du réchauffement climatique. Pour repousser cette perspective, certains ne voient pas d'autre solution que la décroissance.

Toutes ces personnes estiment que l'informatisation est un phénomène négligeable en regard des questions relatives à l'énergie. Elles craignent d'ailleurs que ceux qui s'intéressent à l'informatique ne cherchent une échappatoire pour éviter les efforts qu'imposent la pénurie et le réchauffement climatique.

Ainsi de deux choses l'une : ou bien l'on serait averti des questions d'énergie et de climat, et alors on penserait qu'elles seules importent ; ou bien l'on s'intéresserait à l'informatisation ou, comme on dit, au « numérique », et on penserait qu'elle seule importe. Ce serait l'un ou l'autre.

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Mais on ne peut pas se représenter correctement le monde dans lequel on vit sans embrasser la diversité de ses dimensions. Or la démarche historique excelle pour rendre compte des situations où plusieurs logiques jouent simultanément.

On ne peut plus, par exemple, comprendre l'économie contemporaine si l'on en reste au seul modèle de l'échange équilibré, sur lequel la théorie économique s'est longtemps focalisée, et si l'on ignore l'importance qu'ont prise les comportements des prédateurs : le modèle économique pertinent est aujourd'hui celui qui rend compte de l'interaction de l'échange équilibré et de la prédation.

L'informatisation libère par ailleurs une ressource naturelle qui, contrairement à l'énergie d'origine fossile, est illimitée : le cerveau humain. Si notre futur est borné par la thermodynamique et contraint par la pénurie d'énergie, il se trouve donc aussi élargi par le déploiement d'un potentiel mental jusqu'alors sous-utilisé. Ceux qui ne veulent voir que la transition énergétique refusent de voir cette ressource naturelle, ce qui est paradoxal de la part de personnes qui sont attachées à l'écologie.

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Pour rendre compte des évolutions essentielles de notre société l'analyse historique articule donc aujourd'hui plusieurs dialectiques :
  • dialectique de l'échange équilibré et de la prédation dans l'économie ;
  • dialectique des possibilités et des dangers qu'apporte l'informatisation ;
  • dialectique de la production physique et de la consommation d'énergie, assombrie par la perspective du réchauffement climatique.
Raisonner ainsi permet d'avoir devant soi une prospective pensable. Elle résulte d'un examen qui, affranchi des barrières académiques, prend le monde contemporain comme objet d'étude pour identifier les phénomènes qui déterminent son évolution : les disciplines que cet examen mobilise ne se trouvent donc pas au point de départ de sa démarche, elles résultent d'une sélection selon un critère de pertinence.

Cette prospective fait apparaître les efforts nécessaires pour contenir la prédation, maîtriser les dangers que comporte l'informatisation, limiter les conséquences du réchauffement climatique et tirer parti des possibilités qu'apporte l'informatique.

Elle attire l'attention sur une liste de dangers dont les spécialistes des diverses disciplines ne semblent pas assez avertis : au risques de la pénurie d'énergie et du réchauffement, qui sont abondamment documentés, s'ajoutent le risque d'un dévoiement de la puissance informatique (le trading de haute fréquence est une manifestation de ce dévoiement) et celui d'une prise de pouvoir par des prédateurs qui, mettant à bas l’État de droit et la démocratie, instaureraient un régime féodal sous une forme ultra-moderne .

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