mercredi 18 décembre 2013

Grégoire Chamayou, Théorie du drone, La fabrique, 2013

Grégoire Chamayou a fait le tour des drones tueurs : données techniques, origines historiques, débats en cours, inquiétudes pour l'avenir sont passés au crible d'une analyse conceptuelle rigoureuse.

Ce travail philosophique est écrit avec une clarté dont trop de philosophes ont perdu le secret. Son compas inclut comme il se doit la diversité des disciplines que son objet concerne : le métier des armes, l'histoire, l'économie etc.

L'arme de la logique, habilement maniée, se révèle redoutable pour les faussaires car Chamayou démasque avec une indignation froide la propagande que les partisans des drones habillent d'un vernis juridique ou éthique :
  • ils disent que les drones sont une arme éthique parce qu'étant parfaitement précises elle évite donc les dégâts collatéraux. Chamayou démontre que si le tir est en effet précis, l'identification des cibles ne peut pas l'être ;
  • ils disent que les pilotes des drones souffrent comme les autres soldats du stress post-traumatique, et qu'ils méritent donc autant de compassion que ceux qui exposent leur vie au combat. Les citations que publie Chamayou évoquent plutôt l'excitation du jeu vidéo.
En fait le drone tueur est l'aboutissement de la doctrine du « zéro mort » qui implique que le soldat tue beaucoup, y compris des civils, tout en ne prenant personnellement aucun risque : il se transforme alors en bourreau et en assassin, ce qui altère durablement sa personnalité et présente pour la société le risque d'une perversion durable.

Les drones tueurs qu'utilise si volontiers Obama sont ainsi une arme à retardement contre son propre pays : ils vont le confronter à des difficultés morales, juridiques, politiques plus graves encore que celles qu'a causées Guantanamo.

mercredi 11 décembre 2013

La main et le cerveau

Je dis souvent « dans l'iconomie le cerveau d’œuvre remplace la main d’œuvre » car les tâches répétitives que la main d’œuvre exécutait naguère sont automatisées : ne restent à accomplir que celles qui, n'étant pas répétitives, demandent du discernement, de l'initiative, l'interprétation des cas particuliers etc.

Mais un ami, artisan boulanger, m'a envoyé un courrier que je condense ici :

« La main et le cerveau sont complémentaires, je l'expérimente chaque jour. Mon activité d'artisan pourrait être prise en charge par des machines. Il « suffirait » de maîtriser une série de paramètres, de disposer d'un équipement sophistiqué mais concevable et d'y implémenter mon « savoir-faire ». Cela suppose un surcoût par rapport à l’investissement que j'ai réalisé et ce n'est pas anodin sur le plan social : le contrôle de la qualité des matières premières accentuerait la pression sur l'amont (meunier, agriculteur) et renforcerait leur industrialisation, ce qui entraînerait pour eux une perte du contact avec la nature et la matière. Bref, ce serait une intellectualisation de ces activités !

« Je trouve, dans l'harmonie entre la main et le cerveau, une source de développement personnel, voire spirituel. Qu'en serait-il face à des machines ou des systèmes experts ? Souvent leurs opérateurs n'y comprennent rien : ils se limitent à obéir à des injonctions ou à faire appel à une intervention technicienne éloignée. »

Cet ami a raison. Les pianistes, les chirurgiens, les sculpteurs etc. expérimentent sûrement eux aussi la richesse de la relation entre la main et le cerveau...

Je vois d'ailleurs l'intelligence et l'esprit d'initiative dont font preuve les artisans dans nos Cévennes : électriciens, plâtriers, maçons, plombiers, menuisiers sont capables d'inventer des solutions élégantes pour équiper ou réparer nos maisons si belles, mais dont les murs de schiste sont tout de guingois.

L'expression « main d’œuvre » ne désigne donc pas ces personnes car elles relèvent en fait, comme mon ami boulanger, du « cerveau d’œuvre ». Qu'est-ce donc que la « main d’œuvre » ?

Informatiser le travail répétitif

Il est tout simple de dire, comme je le fais, qu'il convient d'informatiser les tâches répétitives, mais cela demande des précisions et certaines sont subtiles.

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Dans Les temps modernes Charlot visse à répétition un boulon dans une pièce de métal. Même s'ils défilent devant lui, il s'agit en fait toujours du même boulon et de la même pièce car aucun changement n'intervient dans leur forme ni leur position. C'est l'exemple même du travail répétitif et il a un tel pouvoir hypnotique que Charlot, halluciné, poursuit avec sa clé à molette une dame dont le tailleur porte des boutons ayant la même forme que les boulons... Assurément il aurait mieux valu que son travail fût automatisé.

Mais considérons un tout autre exemple. Un médecin reçoit des patients l'un après l'autre, ce qui présente un caractère répétitif. Son travail est-il aussi répétitif que celui de Charlot ? Non, car ce n'est pas « toujours le même patient » qui entre dans son cabinet : il ne convient donc pas d'automatiser la médecine, même si l’informatique peut l'aider...

Ces deux exemples guident vers une définition qui semble claire : il convient d'informatiser les tâches qui se répètent toujours à l'identique.

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Quelle sera cependant la cadence de « répétition » qui permet de dire qu'un travail est « répétitif » ? Nous n'hésiterons pas à qualifier ainsi celui qu'il faut exécuter à l'identique toutes les minutes, toutes les cinq minutes etc., mais nous refuserons de le faire s'il doit n'être accompli qu'une fois tous les cinq ans. Entre ces extrêmes, existe-t-il un délai en dessous duquel on peut raisonnablement dire qu'un travail est répétitif ?

lundi 9 décembre 2013

Pour une informatisation à la française

Conférence le 4 décembre 2013 à l'Ecole Polytechnique lors de la 19ème Journée nationale d’Intelligence Economique d’Entreprise

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Les industries issues de la seconde révolution industrielle, fondées sur la mécanique, la chimie et l’énergie, subissent des crises répétées alors que l’ « iconomie », basée sur la généralisation de l’informatisation, n’est en est qu’à ses balbutiements.

Comme chaque révolution industrielle la troisième, celle de l'informatisation, a transformé notre rapport à la nature et donc la nature elle-même. Dans les entreprises, en effet, l'exécution des tâches répétitives physiques ou mentales est confiée à des automates : robots dans les usines, logiciels de classement et de recherche documentaire dans les cabinets d'avocats etc. Il en résulte que le cerveau d’œuvre remplace la main d’œuvre dans le système productif : les compétences requises sont profondément modifiées.

Le cerveau d’œuvre forme avec la ressource informatique (l'automate programmable ubiquitaire que constitue l'ensemble des ordinateurs, logiciels, documents et réseaux) un alliage qui, tout comme le fit en son temps le bronze (alliage du cuivre et de l'étain) concrétise dans les faits des propriétés jusqu'alors purement potentielles. Nous nommons « iconomie » (eikon, image, et nomos, loi) la société que cet alliage fait émerger. L'alliage du cuivre et de l'étain a fait émerger l'âge du bronze à la fin du néolithique : l'alliage du cerveau humain et de l'automate programmable fait émerger aujourd'hui l'âge de l'iconomie.

Une telle émergence provoque des phénomènes économiques, psychologiques et sociologiques imprévisibles : ils prennent les institutions par surprise car elles sont déconcertées devant les possibilités et les risques que comporte l'âge de l'iconomie. La conscience des risques est obscurcie par des craintes imaginaires (« trop d'information tue l'information ») ou par la portée structurelle attribuée abusivement à un phénomène conjoncturel (« l'automatisation tue l'emploi »).

L'automatisation du système productif confère à celui-ci un caractère hypercapitalistique : la conception d'un nouveau produit suppose en effet un investissement très lourd, puisqu'elle doit comporter la conception et la programmation des automates. Il en résulte que l'iconomie est l'économie du risque maximum : un seul échec commercial peut compromettre la survie de l'entreprise. L'iconomie est donc extrêmement violente car la tentation sera forte, parfois même irrésistible, de corrompre les acheteurs et d'espionner les concurrents. Dans ce monde-là il faut savoir se protéger et s'informer : l'intelligence économique s'impose.

samedi 7 décembre 2013

Le Big Bang de l'informatisation

(Exposé lors du séminaire d'intelligence économique à la préfecture de Paris le 26 novembre 2013)

Un Big Bang a fait surgir un nouveau monde. Ce Big Bang, c'est 1975 avec le début de l'informatisation.

Elle a transformé la nature : l'Internet a supprimé nombre des effets de la distance géographique, il n'est pas pour rien dans la mondialisation, mais l'effet le plus profond est ailleurs : toutes les tâches répétitives que demande la production ont vocation à être automatisées.

La main d’œuvre disparaît des usines et elle est remplacée dans les entreprises par un cerveau d’œuvre : elles lui demandent d'accomplir les travaux qui n'étant pas répétitifs demandent du discernement, du jugement, de l'initiative.

La mécanisation avait fait surgir l'alliage, si l'on peut dire, de la main d’œuvre et de la machine. Un nouvel alliage surgit avec l'informatisation : celui du cerveau d’œuvre et de l'automate programmable ubiquitaire, mondial, où réside la ressource informatique.

C'est cela qui transforme vraiment la nature. L'apparition d'un nouvel alliage fait en effet exister réellement un être qui jusqu'alors était seulement potentiel. Si l'on rencontre dans la nature vierge des gisements de cuivre et des gisements d'étain, on n'y trouve pas de bronze : pour inaugurer l'âge du bronze, il a fallu les recherches de quelques sorciers.

De même, l'alliage du cerveau humain et de l'automate programmable fait exister dans la nature un être nouveau, qui la transforme. Il nous fait entrer dans un âge nouveau, l'âge de l'iconomie : nous avons forgé ce mot à partir d'eikon (image) et nomos (loi, usage).

dimanche 10 novembre 2013

Vocabulaire de l'âge de l'iconomie

« L'art de raisonner se réduit à une langue bien faite »
(Lavoisier, Traité élémentaire de chimie, 1789).

La troisième révolution industrielle, celle de l'informatisation, a transformé la nature : nous vivons sur une autre planète que celle qui existait avant 1975. Pour s'orienter sur cette planète il faut une carte et des repères. Or les cartes familières dont nous disposons – concepts, raisonnements, priorités – datent pour l'essentiel du monde d'avant et les repères qu'offre le vocabulaire sont souvent fallacieux.

Il ne convient pas de dire que l'usage a force de loi car il se peut qu'il soit erroné : la qualité du vocabulaire, comme celle d'un bâtiment, ne peut se maintenir que si l'on intervient pour corriger les défauts que cause l'évolution naturelle des choses. Ceux qui voudraient que l'usage s'imposât ne tiennent pas assez compte des images que les connotations éveillent, de l'orientation qu'elles imposent à l'intuition, des portes qu'elles ouvrent ou ferment à la compréhension.

Le mot « industrie » en donne un exemple. Son sens originel, qui est « habileté à faire quelque chose » (Littré), perdure dans l'adjectif « industrieux ». Mais au début du XIXe siècle « industrie » s'est trouvé associé à la mécanique et à la chimie, qui étaient alors les techniques les plus efficaces : il porte aujourd'hui encore les connotations d'engrenage, de cheminée d'usine et de tour de distillation qui se sont alors collées à lui.

Quand on dit qu'il faut « réindustrialiser la France », à quelle « industrie » pense-t-on donc : à celle qu'évoquent les connotations ci-dessus ou à celle, fidèle au sens originel du mot, qui désigne l'ingéniosité dans l'action productive ? Les priorités seront différentes selon que l'on pense à l'une ou à l'autre et il en résulte que ceux qui prononcent la même phrase ne seront plus d'accord quand il faut agir.

mardi 5 novembre 2013

Il ne faut pas se tromper de révolution

Jeremy Rifkin fait un tabac dans le Nord-Pas-de-Calais : il « invente un avenir au Nord pour 200 milliards d'euros » (La Croix, 25 octobre 2013) ; « il veut faire du Nord la région pilote de la transition énergétique d'ici à 2050 » (Le Monde, 25 octobre 2013) ; « son charisme embarque les forces vives du Nord-Pas-de-Calais » (La gazette des communes, 29 octobre 2013). On peut trouver avec Google d'autres articles et composer toute une revue de presse.

Il s'agit d'appliquer dans le Nord-Pas-de-Calais une stratégie qui réponde à la « troisième révolution industrielle » telle qu'il l'a décrite dans son livre éponyme.

Mais Rifkin se trompe de révolution : il la croit causée par la transition énergétique alors qu'elle est causée par l'informatisation. En écoutant ses conseils le Nord-Pas-de-Calais se trompe donc lui aussi. Les budgets seront dépensés en vain et le réveil sera douloureux.

mercredi 30 octobre 2013

Le génie des langues

Chaque langue possède un génie propre, chacune offre un terrain favorable à des idées, façons de voir le monde, savoir vivre et savoir faire particuliers : les génies respectifs du français, de l'anglais, de l'allemand, de l'espagnol, de l'italien, de l'arabe, de l'hébreu, du russe, du chinois etc. diffèrent tous les uns des autres.

Au lycée le génie du français m'accaparait (à cet âge-là on comprend mal ce qui se passe dans sa propre tête) : voulant savoir comment s'y prenaient les écrivains que je lisais avec tant de plaisir, je cherchais assidûment les secrets du beau langage.

Cette recherche me rendait étanche aux langues étrangères. J'étais notamment rétif aux déclinaisons : quel sens peuvent avoir, me disais-je, ces accusatifs, génitifs, datifs etc. dont le français se passe si bien ? Il me semblait que les profs, partageant le projet pédagogique de la Zazie de Queneau, les avaient inventés pour « faire chier les mômes ».

Lors d'un voyage scolaire en Allemagne j'ai pourtant entendu un bambin dire à sa grand-mère « Es ist mir egal ». Ce tout petit utilisait le datif, la déclinaison était donc naturelle ! La porte de l'allemand s'ouvrant soudain, je me suis passionné pour cette langue puis pour quelques autres.

mardi 29 octobre 2013

François Géré, Iran, l'état de crise, Karthala, 2010

Quand ce livre a été publié, le président de l'Iran s'appelait Ahmadinejad et le risque de guerre était présent dans les esprits.

Depuis, l'ambiance a heureusement quelque peu changé. Pour l'essentiel ce livre reste pourtant à jour et sa lecture est utile : il est écrit dans l'esprit de cette science diplomatique qui s'efforce, avant toute chose, de comprendre l'autre pour deviner ses intentions et motivations les plus profondes.

L’Iran est donc décrit dans sa complexité avec les conflits qui opposent les composantes du pouvoir islamique – guide suprême, président, parlement, gardiens de la révolution – et les orientations qui partagent sa population : la part urbaine, jeune et éduquée, se distingue de la part rurale traditionnelle, et plusieurs ethnies se sentent sœurs de populations étrangères.

On ne peut donc rien comprendre à ce pays, notamment à ses ambitions dans le nucléaire, si on se le représente comme un monolithe et si on le résume aux déclarations intempestives d'Ahmadinejad.

Bien que ces déclarations concernent la politique étrangère elles ne peuvent se comprendre que si l'on est attentif aux impératifs la politique intérieure – il en est d'ailleurs de même des déclarations guerrières tout aussi intempestives de Netanyahou.

dimanche 27 octobre 2013

Philosophie de l'action et langage de l'informatique (vidéos)

L'informatisation est un big bang qui fait émerger une nouvelle nature. Pour s'y orienter il faut disposer du modèle d'une économie efficace et de la société dans cette nature : nous l'appelons iconomie. Les tâches répétitives sont automatisées, la main d'oeuvre a fait place au cerveau d'oeuvre, un éventail de conséquences anthropologiques en résulte. L'héritage historique de notre République invite à concevoir une « informatisation à la française ».

Jean Philippe Déranlot a mis en ligne sur sa chaîne YouTube efficaciTIC deux versions vidéos de la conférence aux jeudis de l’imaginaire le 26 septembre 2013 à Telecom ParisTech (on peut lire aussi le texte écrit de la conférence).

Compilation « iconomie » (24’13’’) : extraits classés selon les principaux thèmes de l'intervention :



Version intégrale (hors questions et réponses) (1H17’41’’) :

La SNCF et le mythe du « numérique »

Guillaume Pepy a réuni le 12 septembre dernier 5 000 cadres de la SNCF pour présenter son plan stratégique « excellence 2020 » (Jacques Secondi, « SNCF contre Google », Le nouvel économiste, 17 octobre 2013).

S'agit-il de renforcer la qualité des voies et de la signalisation ? d'améliorer le confort et la ponctualité des trains ? d'en finir avec le déclin du transport du fret ? Nenni : il s'agit de « rivaliser avec Google » en exploitant les données que collecte voyage-sncf.com pour proposer au voyageur des solutions « porte à porte » assemblant train, bus, vélo, voiture en auto-partage et covoiturage de façon à répondre au mieux à ses besoins en termes de prix, disponibilité et confort. Pourquoi pas, en effet ? C'est une idée banale.

voyage-sncf.com pourra-t-il vraiment rivaliser avec Google pour inférer les besoins des clients à partir des données collectées ? La question n'est sans doute pas là : il s'agit plutôt de montrer que l'on est dans le coup, dans le « numérique », et donc capable d'accéder à la stratosphère de la « stratégie » en s'élevant bien au-dessus du terre-à-terre de l'entreprise.

Malheureusement la stratosphère est stérile, fût-elle « numérique » : l'expérience enseigne que toute stratégie efficace s'enracine dans l'humus du terrain, dans la connaissance approfondie des techniques, dans l'écoute des personnes.

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Voici un fait qui révèle à lui seul que la SNCF s'oriente au rebours de l'efficacité : dans les petites gares, la vente des billets de train est désormais interdite les samedis et les dimanches.

lundi 21 octobre 2013

Pascal Manoury, Programmation de droite à gauche et vice-versa, Paracamplus, 2012

Ce livre est la version écrite d'un cours sur la programmation à l'université : il est donc destiné à des personnes qui, ayant déjà programmé, veulent voir plus clair dans cette discipline.

Il y convient merveilleusement. Le texte est sobre et d'une parfaite élégance, quelques coquilles mises à part. Lorsqu'il le faut, l'auteur donne des indications pratiques que d'autres, bien à tort, croient trop évidentes : c'est le signe d'une intelligente modestie et d'un grand art de la pédagogie.

Je n'avais jamais rien lu d'aussi limpide sur les listes et les tableaux, les exceptions, les entrées et sorties, les graphes etc.

Les erreurs les plus courantes, signalées en passant, sont généreusement attribuées au « programmeur inattentif » : l'adjectif est plus bienveillant que ceux que l'on s'attribue lorsque l'on est tombé dans l'une d'entre elles.

La densité du texte fatigue cependant vite : on arrive parfois à lire un chapitre entier du premier coup mais on ne va pas plus loin. Puis on relit en savourant l'exactitude du langage : certaines phrases se gravent alors dans la mémoire. Enfin on reprend le livre pour le seul plaisir de le lire en communiant avec l'auteur dans le goût de la clarté d'esprit.

Je regrette que les programmes cités aient été composés en OCAML : ce langage a sans doute des vertus mais ses notations sont laides. La lecture aurait sans doute été plus agréable s'ils avaient été écrits en Scheme.

Nota Bene : ce livre a été signalé par Laurent Bloch. Lorsque je l'ai cherché il était indisponible sur Amazon.fr comme chez l'éditeur. J'ai fini par le trouver chez Le Monde en Tique, où je suppose qu'il doit en rester quelques exemplaires. Si ce commentaire vous donne envie de le lire, dépêchez vous !

dimanche 13 octobre 2013

Il faut penser à l'iconomie

(Article destiné à la revue d'intelligence économique de Bercy, IE Bercy).

Nous nommons « iconomie » le modèle d'une économie efficace dans le contexte de la troisième révolution industrielle, celle de l'informatisation que certains qualifient de « numérique ». N'est-il pas préférable, dira-t-on, de se focaliser sur l'économie actuelle, meurtrie par la crise ? Sans doute, mais comment sortir de la crise si l'on ne sait pas où aller ?

Le fait est que l’informatisation a changé la nature : sans elle le transport par containers n'aurait pas pu se développer, et l'Internet a effacé nombre des effets de la distance géographique. Dans les entreprises le changement est déjà manifeste. Les tâches répétitives physiques et mentales étant automatisées, la main d’œuvre est remplacée par le cerveau d’œuvre. Les produits, diversifiés, sont des assemblages de biens et de services élaborés par un réseau de partenaires, l’informatisation assurant et la cohésion de l'assemblage, et l'interopérabilité du partenariat. La concurrence est mondiale et violente, les risques sont élevés : chaque entreprise doit conquérir un monopole sur un segment des besoins puis le renouveler par l'innovation.

Tout comme l'alliage du cuivre et de l'étain a fait émerger l'âge du bronze, l'alliage du cerveau d’œuvre et de l'« automate programmable ubiquitaire » qu'est devenu l'ordinateur fait ainsi émerger l'iconomie. Ce n'est pas sans risques : la Banque n'aurait pas cédé aux mêmes tentations si l'informatisation ne lui avait pas fourni de puissants moyens.

Placer l'iconomie à l'horizon oriente la politique économique. La transition énergétique se prépare dans la nouvelle nature, la lutte contre le chômage considère les emplois offerts au cerveau d’œuvre, la concurrence parfaite n'est plus la règle d'or. En 1812 la priorité de Napoléon, révèle Caulaincourt, était d'industrialiser, c'est-à-dire alors de mécaniser. Industrialiser, aujourd'hui, c'est informatiser.

L'émergence de l'iconomie est aussi un phénomène anthropologique dans la psychologie, la sociologie, la pensée etc. Pour libérer en France le potentiel du cerveau d’œuvre, nous devrons en particulier cesser de sacraliser le pouvoir et la hiérarchie : ce renversement de l'échelle des valeurs est sans doute pour nous l'obstacle le plus difficile sur le chemin de l'iconomie.

Michel Volle
Co-président de l'institut Xerfi

Un DESU sur l'iconomie en 2014

Claude Rochet (Université Aix-Marseille) et Yannick Meiller (ESCP) organisent un diplôme d'études supérieures universitaires intitulé "Intelligence du développement dans l'économie numérique". Il s'adresse à des professionnels et aussi à des étudiants titulaires d'un Master II ou le préparant.

Conditions pratiques


Les cours sont dispensés sur trois jours une fois par mois pendant dix mois (du jeudi au samedi).
Ils ont lieu pour l'essentiel à Aix, quatre d'entre eux étant délocalisés (Estonie, Suisse, Maroc, Paris).
Entre les cours le travail se fait en réseau par groupe de quatre.
Au total, cela représente 160 heures de cours présentiel et 250 heures de travail en ligne.
Le DESU se conclut par la soutenance d'un mémoire.
Une note (coefficient 1) est donnée après chaque cours ainsi qu'après la soutenance du mémoire (coefficient 5).

Tarification


Il est prévu d'accueillir de huit (minimum) à seize (maximum) participants.
Le prix de la participation est de 6000 € pour un étudiant, 16 000 € pour un professionnel.
Des conditions financières particulières sont envisageables pour les étudiants venant d'un pays émergent.

jeudi 10 octobre 2013

Petit dictionnaire Correct - Français et Français - Correct

La langue française évolue vers toujours plus de correction : au langage « politiquement correct », qui féminise les termes dont la neutralité masque mal la masculinité et qui substitue une périphrase à tout terme risquant d'être désobligeant, s'ajoutent le « médiatiquement correct » qui, pour les souligner, complique les expressions trop simples, et le « populairement correct » qui permet à des bourgeois adultes de parler comme les « jeunes » et d'éviter ainsi la réprobation qui s'attache à leur âge et à leur classe sociale.

Le « oui » français, par exemple, se traduit de plusieurs façons en langage correct : « ouais » en populairement correct, « absolument », « tout-à-fait » ou « complètement » en médiatiquement correct. La correction allonge d'abord, puis raccourcit les expressions : « que fais-tu ? » est remplacé par « qu'est-ce que tu fais ? » qui fait place à « qu'est-ce tu fais ? » ; le modeste « masseur » devient le prestigieux « kinésithérapeute » avant de revenir à la modestie avec « kiné ».

Un mot nouveau ou savant est entouré de connotations ambiguës mais qui suffisent à le distinguer du mot courant : en dépit de l'étymologie l'« anorexie » diffère du manque d'appétit ; le « kinésithérapeute » est autre que le masseur, le « technicien de surface » est plus que balayeur, le « professeur des écoles » se distingue de l'instituteur, l'« établissement d'hébergement pour personnes âgées dépendantes » n'est pas exactement la maison de retraite, la « technologie » est bien plus que la technique, le « mis en examen » n'est pas l'inculpé, le « présumé » n'est pas l'accusé, etc.

L'écoute de la radio et des conversations dans les transports en commun permet de récolter des expressions correctes. Un dictionnaire est opportun car comme chacun n'est pas également avancé dans la correction la compréhension est parfois difficile : la partie Correct – Français de ce petit dictionnaire comblera cette lacune. Pour chaque terme, un symbole indiquera de quelle correction il s'agit : « P » pour politico-administrative, « m » pour médiatique, « p » pour populaire.

La partie Français – Correct du dictionnaire aidera chacun à s'exprimer dans l'un ou l'autre des langages corrects selon les lieux, moments et interlocuteurs, complétant ainsi les apports de l'instinct par ceux, plus systématiques, de la science. Cette partie sera donc divisée en trois sous-parties consacrées chacune à une forme de correction.

Il sera ainsi possible de corriger l'excès de clarté, de simplicité et d'élégance dont souffre la langue française.

Nota Bene : cette ébauche de dictionnaire est indéfiniment perfectible : toutes les contributions sont bienvenues.

mardi 8 octobre 2013

Voyage au pays des programmeurs

(En anglais : Travel in the country of Programming)

J'ai une mauvaise habitude : lorsque je fais quelque chose, je consacre une moitié de mon attention à observer l'action en cours. Cela m'a valu un classement lamentable lors d'un de ces tests qui estiment l'intelligence selon la rapidité des réponses.

Disposant en août d'un peu de temps libre je me suis remis à la programmation et ça m'a permis de faire sur moi-même quelques observations. Il est bon de garder en mémoire ces épisodes où l'on piétine (voir mon apprentissage à LaTeX), cela permet d'éviter de faire plusieurs fois la même erreur.

Les lecteurs expérimentés vont me trouver ridicule car je ne suis ni un programmeur de métier ni même un bon programmeur, mais tant pis. Ceux qui croient que la programmation est une activité ancillaire vont cesser de me lire s'ils m'ont jamais lu, mais tant pis.

samedi 28 septembre 2013

Introduire le système d'information dans l'enseignement de l'informatique

A la suite de ma critique du rapport de l'Académie des sciences sur l'enseignement de l'informatique, Gilles Dowek m'a adressé un message dont j'extrais un passage (25 juin 2013) :

As-tu avancé sur un texte contenant une esquisse d'éléments de programme autour des SI que nous puissions proposer à l'Inspection Générale ?

Il faudrait trois paragraphes :

(1) pourquoi il est important que les élèves aient entendu parler de SI,
(2) les concepts, contenus, connaissances, ... qu'il faudrait leur transmettre,
(3) les activités à leur proposer (trois ou quatre exercices typiques).


Voici ma réponse (27 juin 2013) :

(1) pourquoi il est important que les élèves aient entendu parler du Système d'information

La conception et la mise en œuvre d'un SI initient au caractère collectif de l'action productive dans les entreprises et, de façon générale, dans les institutions.
C'est un sport intellectuel et pratique complet : la programmation informatique confronte aux exigences de la logique auxquelles s'ajoutent celles, physiques, de l'ordinateur et du réseau ; l'interaction avec les êtres humains confronte aux ressorts sociologiques et psychologiques de leur comportement.
Ce "sport" invite à mettre en œuvre les connaissances en programmation et en algorithmique qu'apporte le cours d'informatique.
Il procure à la science informatique, comme le font les "travaux pratiques" en physique, le caractère expérimental sans lequel elle courrait le risque d'être dogmatique.

jeudi 19 septembre 2013

Pouvoir et agir

J'ai travaillé quelque temps dans un cabinet ministériel. « Untel, c'est un politique », disait-on avec admiration au secrétariat du ministre, et le regard qui accompagnait cette phrase signifiait « toi, en tout cas, tu n'en es pas un ». J'ai donc observé ces politiques avec attention. J'ai vu que s'ils possèdent des talents qui me font en effet défaut ils souffrent aussi souvent de quelques lacunes.

Comme je refuse la sacralisation du pouvoir qu'implique le mot « hiérarchie », je n'accorde à ces personnes que le respect qui est dû à tout être humain. J'admire certes celles qui remplissent sérieusement leur mission, mais ni plus ni moins que les artisans, ingénieurs, médecins etc. qui font bien leur métier.

Mais la plupart des politiques que j'ai observés répondent au portrait que voici :

Ce sont des êtres vigilants et vifs, capables d'anéantir d'une repartie foudroyante l'interlocuteur imprudent. Les plus expérimentés d'entre eux (un Defferre, un Pasqua) se meuvent avec un naturel animal dont l'esthétique n'est pas sans charme.

Ils vivent dans le monde psychosocial que structurent les pôles et réseaux de l'autorité, de la légitimité et de l'influence. Par contre le monde des choses, qui sont pour l'intention humaine appui ou obstacle, ne les intéresse pas : ils n'ont sans doute jamais soulevé un sac de ciment, jamais senti le poids de la terre en maniant la pelle et la pioche, jamais rencontré les obstacles qui s'opposent à un programmeur. Ils estiment que les choses n'ont pas à manifester une existence autonome. Un stylo qui se refuse à fonctionner est immédiatement jeté, un ordinateur indocile les exaspère.

dimanche 15 septembre 2013

Philosophie de l'action et langage de l'informatique

Texte de la conférence du 26 septembre 2013 à l'ENST dans le cadre des « Jeudis de l'imaginaire ».

*     *

Évolution historique de la nature

L'histoire fournit d'utiles comparaisons pour comprendre ce qui nous arrive à travers l'informatisation. Bertrand Gille1 a produit une théorie des systèmes techniques qui découpe l'histoire en périodes caractérisées chacune par la synergie de quelques techniques fondamentales.

Ainsi la synergie entre la mécanique et la chimie est vers 1775 à l'origine de la première révolution industrielle ; la deuxième est provoquée vers 1875 en complétant la mécanique et la chimie par une synergie avec l'énergie ; la troisième, vers 1975, résulte de la synergie entre la microélectronique, le logiciel et l'Internet.

Certains historiens ont taxé Gille de « technicisme » : on encourt inévitablement ce reproche quand on s'intéresse à la technique, car comme l'a dit Gilbert Simondon2 notre culture est prisonnière des schèmes mentaux d'une société qui n'existe plus : notre littérature se focalise sur les dimensions psycho-sociologiques de l'existence humaine et la culture ainsi mutilée ignore le rapport entre la société humaine et le milieu naturel, ce rapport que la technique transforme et aménage (voir aussi Ellis3).

samedi 24 août 2013

Pour une véritable stratégie

La troisième révolution industrielle a fait émerger une économie et une société qui diffèrent de l'économie et de la société antérieures, issues de la deuxième révolution industrielle. Nombre des décisions de politique économique et d'organisation, prisonnières d'un modèle obsolète, vont au rebours de l'efficacité : le mort saisit le vif1.

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Une stratégie ne peut être efficace que si elle s'appuie sur une connaissance exacte du terrain offert à l'action ainsi que des moyens dont celle-ci dispose : même subtil, un discours stratégique qui ignore ce que fait émerger la troisième révolution industrielle sera inévitablement non pertinent.

Cette ignorance est, pour des raisons à la fois sociologiques et intellectuelles, solidement ancrée parmi les personnes qui occupent une fonction stratégique. Le mot « numérique », terriblement ambigu, leur sert d'alibi pour refuser de voir que la troisième révolution industrielle est celle de l'informatisation : elles méprisent en effet l'informatique et craignent par dessus tout le reproche de technicisme.

Par ailleurs les économistes, dont certains conseillent ces stratèges, refusent de voir que l'informatisation généralise les rendements d'échelle croissants, ce qui introduit dans l'économie une transformation radicale. Ils ne croient pas en effet possible de rattacher à une cause aussi « simple » l'éventail de phénomènes si divers qui en résulte - d'autant moins possible que cette « simplicité » risque d'ôter à leur spécialité une part de son mystère et, peut-être, de son prestige.

Il en résulte que la stratégie s'égare dans des impasses. La transition énergétique, certes nécessaire, ne devrait cependant pas occuper un tel rang dans les priorités. L'attention accordée au « secteur du numérique », certes important, cache que l'enjeu fondamental, beaucoup plus large, réside dans l'informatisation des institutions et notamment des entreprises.