samedi 29 janvier 2022

À quoi sert l’iconomie ?

L’iconomie est un modèle économique qui possède, comme un diamant, des facettes qui se complètent sans se contredire. Il rayonne une lumière qui éclaire notre situation.

Ce diamant, nous l’avons dans notre main. L’Institut de l’iconomie le tend à qui veut le prendre, c’est ainsi que les idées se diffusent.

La plupart se détournent cependant, comme si nous étions des mendiants et non les détenteurs d’une richesse que nous offrons en partage. Nous allons tâcher de comprendre pourquoi.

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Voici la définition de l'iconomie : l’iconomie est la représentation, ou « modèle », d’une économie et d’une société informatisées qui seraient par hypothèse parvenues à la pleine efficacité. Certains ne perçoivent pas ce qu’implique cette définition. Nous allons la méditer posément afin de l’assimiler et de la faire nôtre.

L’économie présente est l’économie informatisée : l’action productive s’appuie sur la synergie de la microélectronique, du logiciel, de l’Internet, et toutes les autres techniques – mécanique, chimie, énergie, biologie – progressent aujourd’hui en s’informatisant.

Mais cette économie n’est pas pleinement efficace. La plupart des systèmes d’information dans lesquels se concrétise l’informatisation des entreprises présentent des défauts manifestes, la culture et les habitudes sont souvent contraires à l’efficacité : les silos de l’organisation hiérarchique, par exemple, érigent entre les divers métiers des cloisons qui interdisent leur coopération, pourtant nécessaire.

L’iconomie n’est donc pas une description réaliste de la situation présente. Ceux qui le lui reprocheraient auraient tort de croire que c’est un défaut rédhibitoire : il en est de même de tous les modèles économiques1.

Nombreux sont par ailleurs dans le public ceux qui reprochent à la science économique d’être impuissante à prévoir l’avenir et se gaussent de l’écart que l’on constate entre la situation réelle et les prévisions des économistes. Ce reproche tombe à faux car le but de la science économique n'est pas de prévoir le futur, mais d'éclairer la situation présente. 

Ce même reproche pourrait être adressé à l’iconomie, mais il tomberait encore plus à faux car elle n’est absolument pas une prévision. Rien ne garantit en effet que l’économie informatisée atteindra un jour la pleine efficacité : il restera certainement toujours des inefficacités et il se peut même que l’économie dans son ensemble, la société tout entière, choisissent de tourner le dos à l’efficacité. Contrairement à ce que pensent des économistes trop optimistes, l'efficacité n’est pas en effet un attracteur vers lequel l’évolution conduit spontanément : elle ne peut être conquise que par un choix collectif lucide et un effort persévérant.

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Si l’iconomie n’est pas réaliste, si elle n’est pas une prévision, à quoi peut-elle donc servir ?

mardi 25 janvier 2022

Le piège du « low cost »

Les émissions de télévision et les discussions au café du Commerce sont admiratives pour ceux qui savent « acheter malin » et trouver le magasin qui vend les pommes de terre, les poulets, les tomates, le foie gras, les vêtements, etc. les moins chers.

Mais le foie gras le moins cher, est-ce du foie gras ou un mélange trop astucieux de pâtés divers ? Les tomates les moins chères ont-elles la saveur de la tomate ? La chair des poulets les moins chers est-elle goûteuse ?

Se poser ces questions, c’est considérer non seulement le prix du produit mais aussi sa qualité : celle du tissu, de la coupe, de la couleur et des coutures d’un vêtement ; celle du goût, de la fraîcheur et de la salubrité d’un aliment ; celle de la solidité, du confort et de l’esthétique des chaussures, etc.

Celle aussi des équipements ménagers : à quoi sert d’acheter un aspirateur, une machine à laver, un réfrigérateur, un téléviseur, un ordinateur, un four à micro-ondes, etc., si cet équipement tombe souvent en panne (le réparateur n’est pas gratuit), si sa durée de vie est courte, s’il faut le remplacer souvent ?

Le volume des équipements ménagers mis au rebut excède la capacité des entreprises de recyclage. Ils sont abandonnés dans la nature, jetés dans la mer, transportés vers des pays pauvres où ils s’entasseront. Certains consommateurs le sentent confusément et cela les met mal à l’aise : ils préféreraient donc que les équipements soient de meilleure qualité.

Un peu de raisonnement économique élémentaire. La qualité d’un produit, c’est le niveau de la satisfaction qu’il procure à son consommateur ou son utilisateur : les tomates savoureuses, les poulets goûteux, apportent plus de plaisir que des tomates fades et farineuses, que des poulets secs et fibreux.

Pour les produits durables (vêtements, chaussures, équipements ménagers) la satisfaction est étalée dans le temps. Si l’on savait la chiffrer il faudrait dire que la qualité du produit aujourd’hui, c’est la somme actualisée des satisfactions futures. De ce point de vue un produit dont la durée de vie est courte – des chaussures peu solides, des vêtements qu’il faudra bientôt jeter, des équipements fragiles – est de basse qualité.

Les personnes qui préfèrent que le poulet qu’elles mangent soit savoureux accepteront de payer un prix plus élevé pour un meilleur poulet : elles choisissent donc selon « le rapport qualité/prix », et non selon « le prix le plus bas ».

jeudi 13 janvier 2022

Le cerveau d'oeuvre

 Dans l'économie actuelle l'acteur le plus important n'est ni l'être humain, ni l'ordinateur : c'est le couple qu'ils forment, résultat d'une symbiose qui lui permet de tirer le meilleur parti des qualités de l'un et de l'autre : puissance de calcul et fidélité de la mémoire de l'ordinateur, capacité à comprendre et créativité de l'être humain. 

On peut dire évidemment que l'être humain domine ce couple, et c'est vrai puisque l'ordinateur utilise des logiciels qui ont été programmés par des humains : oui, c'est vrai, et c'est heureux. Mais dans l'action quotidienne l'être humain n'a pas le loisir de reprogrammer l'ordinateur qu'il utilise, et donc il est légitime de distinguer ces deux acteurs afin de voir comment leur symbiose peut agir. 

Il suffit pour cela d'observer ce qui se passe en soi-même, dans les familles et dans les entreprises, puis d'en tirer les conséquences. Comment avez-vous assimilé les nouveautés que l'informatique vous a proposées (le traitement de texte, le tableur, la messagerie, le Web, les réseaux sociaux, etc.), comment se sont passés vos apprentissages ? Quelles leçons en tirez-vous pour les nouveautés futures ? 

À quoi vous sert votre smartphone, votre tablette (qui sont en fait des ordinateurs), comment les utilisez-vous ? À quoi vous servent le Web, les réseaux sociaux ? Combien de temps leur consacrez-vous chaque jour ?

Dans votre famille, comment partagez-vous l'accès aux ressources informatiques, leur usage ? Comment en parlez-vous ?

Dans votre entreprise, quelle est la part de votre temps que vous passez devant l'écran-clavier qui vous donne accès à un système d'information ? Quel est le partage du travail entre vous et la puissance de calcul et la mémoire informatiques ? Vous sentez-vous aidé ou contraint ? Les applications sont-elles d'un usage simple et commode ? La communication avec les autres personnes est-elle rendue facile et transparente, qu'elles appartiennent à votre direction ou à d'autres ? La relation avec les clients de votre entreprise, avec ses partenaires, avec ses fournisseurs, est-elle convenablement assistée par le système d'information ? 

Vous-même, enfin, sentez-vous que vous formez dans l'action un couple efficace avec la ressource informatique ? Ou bien pensez-vous que cela ne marche pas, que cela pourrait être amélioré, que le système d'information a été mal conçu ? 

Se poser ces questions-là (et quelques autres aussi, sans doute) permet d'éclairer la situation présente et de corriger des idées qui semblent bien enracinées dans l'opinion mais qui sont très critiquables. 

mardi 11 janvier 2022

Conversation avec un dirigeant

J'ai eu ces jours derniers une conversation instructive avec quelqu'un de très très important (disons : ministre ou équivalent). Je condense ici cet échange. 

J'ai posé trois questions à cette personne.
– Le numérique, c'est cool ?
(J'ai dit "numérique" alors que je préfère "informatisation", mais je sais que les gens à la mode croient ce dernier mot ringard.)
– Oh oui !
– Et les entreprises ?
– Aussi !
– Et les systèmes d'information ?
– Bof, non.
– Mais le numérique, dans une entreprise, c'est son système d'information !
– Ah bon !? (stupéfaction)

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J'ai à l'esprit un diagramme de Venn : deux patates, l'une pour le numérique, l'autre pour les entreprises, et leur intersection : le système d'information qui concrétise le "numérique" dans chaque entreprise, chaque institution. 

Comment se peut-il qu'une personne qui n'est pas plus bête que la moyenne, qui le serait même plutôt un peu moins, juge "cool" chacune des deux patates mais non ce qu'elles ont en commun et qui devrait donc être jugé deux fois cool, ou cool au carré ? Il y a là un de ces illogismes qui abondent et ferment aux dirigeants la compréhension de la situation présente. 

Le "numérique", c'est cool : si vous prononcez ce mot lors d'un dîner en ville on vous écoutera parce que l'on pense à Google, Amazon, Facebook, etc. 

Les entreprises, c'est pas cool pour ceux qui penchent vers LFI ou EELV, très cool pour ceux qui sont plutôt LR ou LREM, tandis que le PS est partagé et que le RN a d'autres priorités. Mon interlocuteur pense que les entreprises sont très cool : cela donne une indication sur sa couleur politique. 

Les systèmes d'information, par contre, c'est pas cool du tout : ils traînent  l'odeur des informaticiens, ces gens qui ignorent les utilisateurs et consomment un gros budget pour des choses que personne ne comprend. 

*     *

Ainsi l'on vit, nous vivons, dans un monde d'images et de préjugés irréalistes et illogiques. Mais violer la logique, c'est violer la nature et elle se vengera. 

Ne rien comprendre à l'informatique, c'est ne rien comprendre à l'information, l'automate programmable et leur articulation.
Ne rien comprendre à l'informatisation, c'est ne percevoir ni la dynamique qui propulse notre histoire, ni le ressort tendu dans la situation présente.
Ignorer les systèmes d'information, c'est rater la façon dont l'informatisation se manifeste dans l'action organisée et productive. 

Certes il faut faire un effort pour comprendre l'informatique : il faut lire, étudier, écouter, réfléchir, bref surmonter les obstacles que rencontre toujours un apprenti - et nous sommes tous des apprentis, même à l'âge le plus mûr, lorsque nous entreprenons d'apprendre des choses nouvelles. 

Les personnes qui ont accédé aux fonctions les plus hautes ont auparavant, pour la plupart, étudié pour passer des examens et des concours. Mais maintenant qu'elles ont "réussi" (croient-elles) elles n'éprouvent plus, pour la plupart encore, le besoin d'apprendre. 

Vous êtes docteur ? Agrégé ? Professeur des universités ? PDG ? Directeur ? Ministre ? Président ? 

Eh bien il faut, pour pouvoir faire face à la situation historique présente, que vous acceptiez de redevenir un bizut, de vous mettre à l'école de gens dont la position sociale vous semble peut-être inférieure à la vôtre mais qui savent, eux, des choses que vous ignorez. 

Si vous êtes de ceux dont l'intellect se limite à la lecture du journal quotidien, vous vivez dans un monde que vous ne pouvez plus comprendre, dans lequel vous ne pourrez pas vous orienter. Certes cela ne vous empêchera pas de faire carrière si vous savez jouer sur l'échiquier du pouvoir, car l'instinct y suffit, mais cela empêchera assurément vos étudiants, votre entreprise, votre direction, votre ministère, votre pays, de sortir de l'ornière où vous les aurez laissés. 


dimanche 9 janvier 2022

Dans les batailles de rue au Kazakhstan, des signes d’un affrontement au sein de l’élite

(Traduction de Ivan Nechepurenko and Andrew Higgins, « In Kazakhstan’s Street Battles, Signs of Elites Fighting Each Other », The New York Times, 7 janvier 2022, )

Les raisons de la crise sanglante en Asie centrale restent obscures mais les experts disent que le mécontentement populaire pourrait masquer une lutte de pouvoir à l'ancienne au sein de la faction au pouvoir.

BISHKEK, Kyrgyzstan — Ce n'était pas une grande surprise lorsqu'une ville pétrolière en ruine dans l'ouest du Kazakhstan a manifesté dimanche dernier, 10 ans après que les forces de sécurité y aient tué plus d'une douzaine de travailleurs qui avaient fait grève à cause de leurs salaires et de leurs mauvaises conditions de vie.

Mais il est mystérieux que des manifestations pacifiques contre la hausse des prix du carburant le week-end dernier à Zhanaozen, colonie crasseuse de l'ère soviétique près de la mer Caspienne, se soient soudainement propagées sur plus de deux mille kilomètres sur toute la longueur du plus grand pays d'Asie centrale, transformant la ville kazakhe la plus grande et la plus prospère en une zone de guerre jonchée de cadavres, de bâtiments incendiés et de voitures incinérées.

Les violences de cette semaine à Almaty, ancienne capitale et toujours centre commercial et culturel du Kazakhstan, ont choqué à peu près tout le monde – pas seulement son président qui, fortifié par les troupes russes, a ordonné vendredi aux forces de sécurité de « tirer sans avertissement » pour rétablir l'ordre, mais aussi les détracteurs du gouvernement qui ont longtemps critiqué la répression et la corruption généralisée dans ce pays riche en pétrole.

La crise a coïncidé avec une lutte pour le pouvoir au sein du gouvernement, faisant penser que les personnes qui se battaient dans les rues étaient des partisans de factions rivales de l'élite politique. On spécule aussi sur l'ingérence du Kremlin et sur une foule d'autres causes possibles et obscures. La seule chose qui soit claire, c'est que les convulsions du pays impliquent plus qu'un simple affrontement entre des manifestants exprimant leur mécontentement et l'appareil sécuritaire d'un régime autoritaire.

Le Kazakhstan étant désormais largement isolé du monde extérieur – ses principaux aéroports sont fermés ou réquisitionnés par les troupes russes tandis que les services Internet et les lignes téléphoniques sont pour la plupart en panne – les informations sont rares.

Faisant écho au refrain des dirigeants répressifs du monde entier lorsqu’ils sont confrontés à des manifestations, le président Kassym-Jomart Tokayev a fustigé vendredi les libéraux et les défenseurs des droits de l’homme et déploré que les autorités aient été trop laxistes.

Peu de gens l’approuvent, d'autant plus que ce message est soutenu par la Russie qui a envoyé jeudi des troupes pour aider M. Tokayev à reprendre le contrôle et qu’elle a une longue tradition d'interprétation de toutes les expressions de mécontentement chez elle et dans d'anciens territoires soviétiques comme l’œuvre de fauteurs de troubles libéraux mécontents.

Mais il y a de plus en plus de preuves que le chaos à Almaty, épicentre de la tourmente de cette semaine, a été plus qu'une simple folie des manifestants.

mardi 28 décembre 2021

L'aveuglement de la corporation des économistes

L'Opinion du 28 décembre a publié un entretien avec Jean-Hervé Lorenzi, fondateur et président honoraire du Cercle des économistes, président des Rencontres économiques d’Aix-en-Provence.

Cet entretien contient un paragraphe qui représente bien l'opinion de la majorité des économistes sur l'informatisation :

« Vous parlez des gains de productivité. En 1987, Robert Solow écrivait qu’"on peut voir les ordinateurs partout sauf dans les statistiques de productivité". Et c’est toujours le cas…

« Tout à fait. C’est parce que la révolution numérique n’a pas encore véritablement eu lieu, contrairement à la santé dont les progrès incroyables ont un impact direct sur l’allongement de la durée de vie, ou l’astrophysique qui va permettre la conquête de nouveaux territoires pour le siècle à venir. Schumpeter a très bien décrit le fait que les révolutions industrielles sont toujours un moment particulier où une série d’innovations se renforcent les unes les autres pour créer un nouveau système technique, qui lui-même engendre un nouveau système de consommation avec la création de nouveaux objets. Exemple typique : l’électricité. En quoi les plateformes du numérique ont-elles produit des objets nouveaux ? Le numérique a apporté de grands changements dans l’organisation entre producteur et consommateur, mais rien de plus. Il n’a pas produit de biens fondamentalement nouveaux. Cela ne veut pas dire que cette révolution n’arrivera pas un jour, mais ce n’est pas le cas aujourd’hui. »

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Selon Lorenzi les micro-ordinateurs, tablettes, smartphones, l'Internet et les robots ne seraient donc pas des « produits nouveaux » ; les produits que l'informatisation a transformés (automobiles, avions, équipements ménagers, etc.) n'auraient eux aussi rien de nouveau ; la bioinformatique n'aurait pas transformé la biologie ; la finance n'aurait pas été informatisée, pour le meilleur et pour le pire, etc.

Ces économistes-là sont donc aveugles devant la situation présente de l'économie et de la société. Ils n'en voient ni les possibilités, ni les dangers, mais les politiques les considèrent comme des experts et ils sont écoutés (voir « La trahison des clercs »).

Cela a des conséquences : il n'est pas surprenant que la France se trouve à la traîne devant le phénomène de l'informatisation, que ses dirigeants tardent à s'en forger une intuition.

samedi 25 décembre 2021

Tradition, raison, science, imaginaire et délire

L’exercice de la pensée a connu plusieurs étapes, séparées par des transitions qui ont changé sa nature : la pensée a été d’abord et longtemps traditionnelle, puis les Grecs ont inventé la raison, ensuite la science expérimentale a été inventée à la Renaissance, l’imaginaire enfin a été cultivé par la littérature et le spectacle.

Tradition, raison, science et imaginaire : ces quatre formes de la pensée se conjuguent pour interagir dans la société, les institutions et les entreprises.

Notre époque voit cependant émerger une pensée qui, s’appuyant exclusivement sur l’imaginaire, se détourne de la tradition, de la raison et de la science. Ce fait n’a semble-t-il aucun précédent dans l’histoire. Il inaugure une évolution périlleuse pour la vie intellectuelle et pour la vie en société.

La relation entre la pensée et l’action

Notre perception plaque sur le monde réel une grille conceptuelle, ou comme disent certains informaticiens une « ontologie », qui délimite ce que nous voyons et, en complément, ce que nous ne voyons pas et qui se trouve dans la tache aveugle de notre perception.

Nous ne voyons pas la même chose lorsque nous conduisons un voiture ou lorsque nous lisons un livre : nous disposons donc de diverses ontologies, répondant chacune à un type d’action.

Chaque entreprise, être collectif voué à l’action productive, définit son ontologie en choisissant les faits qu’elle va observer ainsi que les données que l’observation va lui procurer : elle construit ainsi le « référentiel » de son système d’information. La qualité de ce référentiel s’évalue en termes de cohérence, condition nécessaire car une pensée qui se contredit elle-même est stérile1, et surtout en termes de pertinence : les données que l’observation sélectionne doivent être celles qui éclairent l’action de l’entreprise.

Le monde de la tradition

Le monde de la tradition est celui des habitudes, convictions et croyances acquises par l’éducation et transmises aux enfants, avec le langage, par leurs parents, l’école et les camarades. Chaque tradition a une origine dont la conscience s’est estompée, faisant place à une habitude. La tradition résiste donc à l’évolution, et si elle évolue malgré cette résistance c’est (sauf catastrophe) très lentement : elle ne change pas d’un jour à l’autre.

jeudi 16 décembre 2021

Kolmogorov, Mathématiques, Les Éditions du Bec de l’Aigle, 2020

André Cabannes a traduit du russe ces trois gros volumes. Ils présentent les mathématiques sous un jour inhabituel pour des Français : les Russes n’ont pas été soumis au carcan de Bourbaki et cela ne les a pas rendus moins savants, au contraire.

À ceux qui ont subi tant de cours rendus méthodiquement incompréhensibles par une « rigueur » qui cultivait l’abstraction la plus raide, l’école russe de mathématiques, ancrée dans la physique et la pratique des ingénieurs, apporte un point de vue libérateur.

L’ouvrage rassemble les contributions de divers auteurs. Chacun a son style et insiste sur ce qui lui semble le plus intéressant, comme le fait le guide qui vous fait découvrir une ville. Ils nous invitent à explorer divers « pays » du continent des mathématiques, a acquérir l’intuition qui permet d’y trouver ses repères, à « réfléchir par soi-même » au lieu de se contenter d’assimiler les résultats qu’ont accumulés des savants.

On comprend alors que les mathématiques sont une démarche avec tout ce que cela implique : il s’agit de construire la maison, non de se contenter de l’habiter.

On croit généralement la recherche réservée aux Chercheurs, aux Savants, et ceux qui savent se moquent du débutant qui retrouve tout seul un « résultat bien connu ». Ils ont tort car il n’est pas indispensable d’être sur le front de taille historique de la connaissance pour être un chercheur authentique, fût-il tout petit : il s’agit seulement de se poser une question qui dépasse les moyens dont on dispose, et de construire ces moyens pour obtenir une réponse. On peut rencontrer un authentique chercheur parmi des lycéens : Grothendieck en était déjà un lorsqu’il a redécouvert la formule de Héron d’Alexandrie.

Explorer des « pays différents » – les fonctions analytiques, le calcul des probabilités, la topologie, etc. – ne suffit pas à combler l’intuition du penseur qui sait, ou devine, que ces « pays » sont reliés par des échanges : la recherche la plus profonde, la plus exigeante aussi, est celle qui, mettant à jour la solidarité entre des univers logiques a priori séparés, fait apparaître qu’ils peuvent s’enrichir par une fécondation mutuelle.

Cependant cette recherche ne peut être menée à bien que si l’on connaît les « pays » qu’il s’agit de mettre en relation, que si on les a suffisamment pratiqués pour avoir une intuition exacte de leur contenu. L’enseignement qui présente par exemple les structures algébriques sans que l’on puisse savoir d’où elles viennent, ni pourquoi elles ont été retenues parmi toutes les formes a priori possibles, ignore que l’effort d’abstraction dont elles résultent s’enracinait dans une connaissance familière des êtres dont elles érigent le type.

Le travail animé par Kolmogorov invite le lecteur à acquérir cette connaissance familière. Les divers domaines des mathématiques sont présentés en partageant l’intuition de leurs premiers explorateurs, celle aussi des chercheurs qui en approfondissent encore aujourd’hui l’exploration. Cela encourage le lecteur a pratiquer lui-même la démarche du mathématicien créateur.

lundi 15 novembre 2021

L’informatisation, forme contemporaine de l’industrialisation

(Contribution au séminaire « Renaissance industrielle » de l’Institut d’études avancées de Nantes, 30 septembre 2021).

Industrialiser = informatiser

Bertrand Gille a proposé un découpage de l’histoire en périodes caractérisées chacune par un « système technique », synergie de quelques techniques fondamentales1. Il nomme ainsi « système technique moderne » celui qui a émergé à partir la fin du XVIIIe siècle en s’appuyant sur la synergie de la mécanique, de la chimie et de l’énergie.

On a nommé « industrialisation » ce phénomène auquel a été associée l’image d’une cheminée d’usine ou d’un engrenage. L’industrialisation n’a pas supprimé l’agriculture, jusqu’alors principale source de la richesse, mais elle l’a mécanisée, chimisée, et a fortement réduit sa part dans la population active (65 % en France en 1806, 4,5 % en 19962).

Si l’on prend le mot « industrie » par sa racine étymologique, « projection à l’extérieur d’un souffle intérieur » (Pierre Musso), on conçoit qu’il peut également être associé à d’autres systèmes techniques.

Vers 1975 a émergé3 ce que Bertrand Gille a nommé « système technique contemporain », qui s’appuie sur la synergie de la microélectronique, du logiciel et du réseau. Ce nouveau système technique ne supprime pas la mécanique, la chimie et l’énergie mais il les informatise, l’essentiel de leur évolution et de leurs progrès passant désormais par l’informatique (avec par exemple en mécanique la modélisation et la simulation 3D, la production addictive, etc.). La biologie elle-même s’appuie sur une bioinformatique4.

On peut donc dire que l’informatisation est la forme contemporaine de l’industrialisation.

Alors qu’« informatique » désigne un alliage de l’information avec l’automate qu’est l’ordinateur, « informatisation » désigne la dynamique du déploiement des applications de l’informatique et de leurs conséquences. Dans l’alliage, « information » doit être pris selon le sens précis que lui donne Gilbert Simondon :

« L'information n'est pas une chose, mais l'opération d'une chose arrivant dans un système et y produisant une transformation. L'information ne peut pas se définir en dehors de cet acte d'incidence transformatrice et de l'opération de réception » (Gilbert Simondon, Communication et information, Les éditions de la transparence, 2010).

samedi 6 novembre 2021

Le travail de l’écriture

La communication entre des humains transporte, d’une personne à une autre, des idées, images, intuitions, convictions, etc. Orale ou écrite, elle rencontre une même difficulté : alors que l’objet auquel pense le locuteur se présente à lui en entier comme le fait l’architecture d’une maison, il doit pour en communiquer l’image la faire passer par le fil d’un énoncé qui s’inscrit dans le temps avec un début, un développement et une fin.

Cette exigence est plus forte pour la communication écrite à qui font défaut l’éloquence du geste, les intonations de la voix, la chaleur d’une présence, et qui doit compenser cela par un surcroît de clarté, d’exactitude, d’élégance.

Chaque essayiste, chaque penseur rencontre donc cette question : pour communiquer une vision qui lui semble aussi évidente que celle d’un diamant ayant plusieurs facettes, par laquelle commencer, dans quel ordre les présenter, pour que l’interlocuteur puisse accéder à cette vision comme si elle était sienne ?

L’art de l’écrivain peut heureusement faire confiance à l’art du lecteur, dont l’intuition enrichit le texte en comblant ses lacunes. Il n’est donc pas nécessaire de tout lui dire, un exposé complet fatiguerait son attention : l’écriture la plus efficace sera celle qui suggère plus qu’elle ne dit.

Certains écrivains maîtrisent leur art à tel point que leurs phrases sont comme des flèches qui, vibrant en se fichant au cœur de la cible, procurent au lecteur une impulsion puissante : que l'on pense aux Provinciales.

D’autres, dont la langue est aussi fluide que le cours d’un ruisseau transparent, lui font parcourir sans que cela paraisse une architecture savante : je pense aux Liaisons dangereuses ou encore aux romans de Marcel Aymé.

D’autres encore, moins artistes mais plus puissants peut-être, font vivre au lecteur des situations qui irradient une énergie : ainsi chez Stendhal (par exemple lorsque Mme Grandet avoue son amour à Lucien Leuwen, ou pendant l'exquise relation de Fabrice del Dongo avec Clelia Conti), ainsi aussi dans un tout autre registre chez Balzac.

Certaines écritures sont tellement limpides qu’elles semblent couler de source : c’est le sommet de l’art, rarement atteint si ce n'est par La Fontaine. Un lecteur inattentif ne le remarquera pas car on ne remarque pas ce qui semble tout naturel.

Les amateurs de lecture ne se contentent pas d’interpréter un texte, ils veulent aussi savoir comment l’auteur s’y est pris. Ainsi leur lecture est double : tout en suivant le texte, ils cherchent les clés de sa construction.

La même « lecture double » peut être pratiquée lors de l’écoute de la musique, lors de la contemplation d’un tableau, etc. En écoutant par exemple les Lieder de Schubert, on découvre la profondeur généreuse à laquelle a pu accéder un être humain.

lundi 1 novembre 2021

Un exemple de sociologie appliquée

Le Canard Enchaîné a publié le mercredi 28 mars 2001 un petit article auquel je pense souvent. Après l'avoir lu vous saurez sans aucun doute pourquoi.

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Outrage et désespoir

« Votre honneur, b’jour ! »

Le jeune beur qui a l’expérience des tribunaux de séries télé américaines pénètre l’autre semaine dans la salle du tribunal correctionnel de Bobigny tenant à la main la casquette qu’il porte habituellement vissée à l’envers, visière sur le cou. A l’évidence, il n’en mène pas large.

« Vous êtes poursuivi pour outrage à agent, commence le président. Je lis le procès-verbal : vous avez traité le gardien de la paix X d’"enculé".
– Ben oui… j’étais véner. Euh… Vraiment énervé, Votre Honneur, m’sieu. Quand je suis énervé…
– Bon, vous ne niez pas les faits. Il faut tout de même vous contrôler ! Gardien de la paix X, vous êtes partie civile. Quelles sont vos demandes
 ? »

Le policier s’approche de la barre.
« Il n’y a eu qu’un outrage. Pas de violence. Je demande 1 F de dommages et intérêts. »
Sourire de soulagement du prévenu. Il est cool, le keuf ! Le président poursuit :
« Monsieur le Procureur, vous avez la parole pour vos réquisitions. »

Le substitut du procurer se lève. Pas cool du tout :
« L’affaire est grave, tonne-t-il. La police fait un métier difficile. Elle doit être défendue. On connaît l’engrenage. Cela commence par des insultes, ensuite viennent les violences, et après on tue ! Je réclame une peine de 5 000 F d’amende ! »

Le magistrat se rassoit. Le lourd silence est rompu par le jeune beur, qui se lève, indigné :
« C’est quoi ça ? Le keuf, je l’ai traité il demande 1 F, et l’autre bouffon là, je lui ai même rien dit, il veut 5 000 ! »

L’autre bouffon en est resté sans voix. Mais ce cri du cœur a fait rire le tribunal. Ce qui vaut toutes les plaidoiries. L’outrage à bouffon dans l’exercice de ses fonctions n’a pas été poursuivi.

dimanche 24 octobre 2021

Voyage dans le monde de la pensée

La raison rationnelle procure à l’intellect et à l’action le schéma conceptuel et hypothétique, ou « modèle », d’un existant qu’elle perçoit hic et nunc.

Le « modèle en couches » de la communication étend la portée de la raison rationnelle en modélisant une suite de conditions nécessaires.

La « raison systémique » apporte une deuxième extension, les éléments d’un système étant reliés non par une suite séquentielle mais par un réseau de communications.

Le système qu’est un organisme vivant – être humain, institution, entreprise – dépend d’un réseau d’organes. Il comporte trop d’imprévisibles pour que la raison systémique puisse le penser.

La « raison raisonnable » embrasse la consistance physique de l’organisme et comble, fût-ce de façon imprécise, l’écart entre le schéma rationnel et la complexité du vivant. Elle lève les énigmes que présentent à la raison systémique le personnage de l’entrepreneur comme la personne de l’entreprise.

*     *

La raison rationnelle

La nature, monde de ce qui « existe réellement et de fait », présente à la pensée et à l’action des êtres dont l’existence, perçue dans l’instant, n’a pas d’autre condition qu’elle-même. La logique développe un attribut essentiel de la nature : aucun être réel ne peut être autre que ce qu’il est. Poser simultanément deux affirmations dont l’une est le contraire de l’autre, c’est violer la nature car aucun être réel ou possible ne peut se contredire lui-même.

La logique est donc l’instrument qui permet de trier parmi les idées, pensées, images et phrases, celles qui peuvent correspondre à un être réel ou possible, et d’éliminer celles qui ne sont qu’un assemblage d’images ou de mots sans contenu.

Le langage abonde en ambiguïtés qui peuvent faire croire à la réalité d’une contradiction (on rencontre le mot « contradiction » chez Hegel mais il n’est pas aisé de dégager le sens qu’il lui attribue1). On peut dire ainsi qu’une route pentue « monte et descend à la fois », mais cela dépend du sens dans lequel on la parcourt ; un même être peut être ceci à un moment et cela à un autre moment, mais cela dépend du moment que l’on considère ; chacun est libre de vouloir à la fois une chose et son contraire, mais ces deux désirs ne pourront pas être satisfaits simultanément, etc.

La complexité de la nature est sans limite car il est impossible de décrire entièrement l’objet le plus banal et a fortiori la nature. Tout ce qui est logique est donc réel, car si ce n’était pas le cas la complexité de la nature aurait une limite.

samedi 16 octobre 2021

À propos du « plan France 2030 »

J'ai beau chercher, je ne vois ni le « numérique », ni l'informatique dans le plan France 2030. Or si je ne m'abuse le système productif s'appuie aujourd’hui essentiellement sur l'informatique : la mécanique, la chimie, l'énergie et la biologie progressent en effet désormais en s'informatisant, ainsi d'ailleurs que l'organisation des entreprises.

On bave d'admiration devant les GAFAM, mais que font ces entreprises ? De l'informatique ! Si on veut vraiment lutter contre le réchauffement climatique, il faut s'appuyer sur l'informatique car c'est elle qui fournit les moyens d'agir et de contrôler ce que l'on fait.

Mais un dirigeant n'en sait pas plus que les experts qu'il écoute, or que lui disent les experts ? Que l'informatique, c'est ringard, et que ce qui compte, c'est le climat, les retraites et les inégalités. Rien à redire à ces priorités, mais comment agir quand on ne s'appuie pas sur les moyens de l'action ? Si on les ignore ? Si on les méprise ?

Quand donc la mode cessera-t-elle de tourner le dos à l'informatisation ? de l'ignorer ? de ne voir que la superficie du phénomène, les « usages » quotidiens, alors que le système productif est transformé en profondeur ? Il est vrai que pour l'utilisateur, tout est simple (ou presque) : il lui suffit de cliquer ici ou là. Mais pour que l'utilisateur puisse jouir de cette simplicité, il a fallu construire des architectures diablement compliquées, et faire en sorte qu'elles soient solides et fiables.

Il faudra aussi qu'un jour les entreprises comprennent que la qualité de leur organisation dépend (1) de celle de leurs données, souvent négligée, (2) de celle de l'informatisation de leurs processus et donc (3) de celle de leur système d'information.

Ah si seulement les données avaient été nettoyées de tous les homonymes et synonymes qui les polluent… et si seulement les systèmes d'information étaient autre chose qu'un empilage d'outils hétéroclites, impossible à comprendre et à maîtriser… Mettre de l'ordre dans ces fatras, voilà qui serait une bonne priorité stratégique pour France 2030 !

Autre priorité stratégique : faire en sorte que la France se place parmi les pays les plus efficaces dans la production des circuits intégrés… Encore une priorité : former des ingénieurs compétents en programmation parallèle…

Je pourrais continuer cette liste des priorités véritables pour la France en 2030, j'en reste à ces quelques exemples. On peut avoir plein de priorités judicieuses, mais il en est une plus importante : celle qui permet d'agir, et sans laquelle tout ce que l'on peut vouloir faire aboutira à l'échec.

Or ce qui permet d'agir aujourd'hui pour l'énergie, la mécanique, la chimie, la biologie, etc., c'est l'informatisation et l'alignement des valeurs de l'entreprise sur l'efficacité de la production, la qualité des produits, la satisfaction des clients, car en effet ce sont là les critères d'une informatisation réussie des processus de production.

Quand comprendra-t-on que l'informatisation est un phénomène anthropologique complet, qui transforme tout et qui conditionne tout ? Quand cessera-t-on de répéter des niaiseries à la mode ? Quand sera-t-on, enfin, sérieux devant la situation présente ?

 

vendredi 15 octobre 2021

Un bilan

Avec l’accumulation des années le corps se déglingue et l’échéance de la mort approche. Elle ne me semble pas effrayante, je la trouve même désirable à certains égards.

Cela m’invite à méditer et faire un bilan : ce que j’ai fait, ce que j’ai été. Je condense ici le résultat.

J’ai fait souffrir des personnes par indifférence, sottise ou méchanceté. Comme je le regrette ! L’action étant malheureusement irréversible, ce que j’ai fait a été fait. J’en porte la responsabilité.

J’ai souffert moi aussi. Seule la mort pouvant effacer ces souvenirs pénibles, je voudrais par moments qu’elle vînt plus vite.

Mon intelligence a d’étroites limites même si je m’efforce à garder les yeux ouverts : je suis souvent borné et buté comme un âne. Partout où je suis passé – et j’ai souvent changé d’endroit – j’ai cependant fait ce qui me semblait être mon devoir. Même si l’on peine parfois à trouver un chemin cette boussole indique une orientation droite. Mon inflexibilité a pu être incommode mais je crois que c’est la seule attitude qui puisse être féconde à la longue.

J’ai voulu ne pas faire carrière, j’ai soigneusement évité les pièges de la célébrité, sur ces deux points j’ai parfaitement réussi. Cela a sans doute réduit l’audience de mon travail mais il a pu rester sans complaisance. Quelques personnes disent qu’il leur est utile et cela me suffit.

Je ne suis pas de ceux qui ruminent les exemples de perversité et de médiocrité que donne notre espèce car ils me semblent plus que compensés par l’éclat lumineux des personnes généreuses que j’ai rencontrées parmi mes professeurs, mes collègues, mes collaborateurs, ainsi que parmi les commerçants et les artisans.

J’aurai été aimé bien plus que je ne le mérite et lorsque je serai mort la vie continuera avec tout ce que j’aime : les jeux des enfants, la beauté des femmes, le déploiement des nuages, le jaillissement toujours renouvelé de la nature, la noble générosité de certains êtres, l’élégance efficace de certaines œuvres. Penser cela me procure une joie profonde.

mardi 7 septembre 2021

Un pays disparaît

Je publie ci-dessous, avec l’aimable autorisation de l’auteur, la traduction d’un article du New York Times qui témoigne de la vie quotidienne dans le Liban d’aujourd’hui.

Le lire nous fait mesurer les privilèges dont jouit un pays dont les institutions et les entreprises fonctionnent, dont les commerçants offrent tout ce dont un consommateur peut avoir besoin.

Nous croyons cela « normal » et « naturel » alors que cela résulte du travail organisé, de la volonté de millions de personnes. Une crise économique, financière, géopolitique ou autre peut à tout instant mettre à bas cet édifice délicat.

Cet article nous invite à mesurer l’inconséquence de ceux qui disent vouloir « tout détruire » parce qu’ils croient élégant de manifester un esprit dégagé des contingences, ou parce qu’ils éprouvent le besoin de soulager quelque malaise intime.

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Le Liban d’autrefois n’existe plus

Lina Mounzer

Mme Mounzer est une écrivaine et traductrice libanaise. Elle écrit dans le quotidien libanais L'Orient Today une chronique mensuelle sur les changements sociaux que provoque l'effondrement économique du pays.

The New York Times, 3 septembre 2021

BEYROUTH — Je n'aurais jamais pensé que je vivrais jusqu'à la fin du monde.

Mais c'est exactement ce que nous vivons aujourd'hui au Liban. La fin de tout un mode de vie. Les gros titres des journaux sont une liste de faits et de chiffres. La devise a perdu plus de 90 % de sa valeur depuis 2019 ; on estime que 78 % de la population vit dans la pauvreté ; il y a de graves pénuries de carburant et de diesel ; la société est au bord de l'implosion.

Mais qu'est-ce que tout cela signifie ? Cela signifie des jours entièrement occupés par la course aux nécessités de base. Une vie réduite à la logistique de la survie, une population épuisée physiquement, mentalement et émotionnellement.

J'aspire aux plaisirs les plus simples : se retrouver en famille le dimanche pour de bons repas, ils sont maintenant inabordables ; descendre sur la côte pour voir un ami, au lieu d'économiser mon essence pour les urgences ; sortir boire un verre dans le quartier Mar Mikhael de Beyrouth, sans compter combien de mes anciens repaires ont fermé. Je n'avais pas l'habitude de réfléchir à deux fois à ces choses, mais maintenant il est impossible d'imaginer un de ces luxes.

Je commence mes jours à Beyrouth déjà épuisée. Cela n'aide pas qu'il y ait une station-service au coin de ma maison. Les voitures commencent à faire la queue pour le carburant la veille, bloquant la circulation, et à 7 heures du matin, le bruit des klaxons et des cris de frustration provenant de la rue me tape sur les nerfs.

Il est presque impossible de s'asseoir pour travailler. La batterie de mon ordinateur portable ne dure pas longtemps de toute façon. Dans mon quartier, l'électricité fournie par le gouvernement ne fonctionne qu'une heure par jour. La batterie de l'onduleur qui permet au routeur Internet de fonctionner est à court de jus à midi. Je suis en retard à chaque échéance, j'ai écrit d'innombrables courriels honteux pour m’excuser. Qu'est-ce que je suis censée dire ? « Mon pays est en train de s'effondrer et il n'y a pas un seul moment de ma journée qui ne soit pas marqué par son effondrement » ? Les nuits sont blanches dans la chaleur étouffante de l'été. Les générateurs du bâtiment ne fonctionnent que quatre heures avant de s'éteindre vers minuit pour économiser du diesel, s'ils se sont allumés.

vendredi 3 septembre 2021

L’énigme du complotisme

Une énigme : pourquoi les théories du complot ont-elles autant d’adeptes ? Pourquoi suffit-il pour récolter un grand nombre de « followers » de publier un gros mensonge sur un réseau social ? Pourquoi Donald Trump est-il adulé par la moitié des Américains ? Comment Didier Raoult a-t-il pu convaincre tant de Français ?

Pourquoi tant de personnes aiment-elles à nier des faits avérés et à croire des choses fausses ? Pourquoi tous ces fantasmes à propos du vaccin contre la Covid 19 ? Pourquoi cette « résistance » au passe sanitaire ? Où est passée la raison que la famille et l’école devaient transmettre ?

Les sociologues et les politologues proposent leurs explications1. Pour trouver la mienne je me suis mis à la place de ces personnes et j'ai adhéré provisoirement à leur façon de voir. Je crois les avoir comprises, ce qui ne veut bien sûr pas dire que je les approuve ou les excuse. Je vous invite à accompagner cette exploration.

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Mon Moi réclame l’existence que la société du spectacle lui refuse, car seuls existent dans cette société ceux dont les médias diffusent l’image. Il faut donc pour m’affirmer que je pousse l’existant vers le néant : la réalité ne sera plus ce qui existe réellement et de fait, mais ce qu’il me convient à chaque instant d’affirmer. Le monde tel que je me le représente est ainsi ma création et quiconque nie ce que j’affirme s’expose à ma colère.

Mon Moi n’est pas exactement le Moi de l’individualisme mais le Moi de l’Individu, l’« Ego » qui s’affirme contre les choses et les êtres qui existent (ex-sistere, « se tenir debout à l’extérieur ») en dehors du monde des idées, images et pensées que le cerveau produit ou cultive. J’estime d’ailleurs être libre d’affirmer que le monde des réalités n’est qu’une apparence, puisqu’il est impossible de prouver qu’il existe indépendamment de la volonté de l’Ego.

La science expérimentale, qui prétend soumettre la pensée de l’Ego au constat des faits, est son pire ennemi. Sous le couvert de leur efficacité prétendue les institutions, les entreprises, les pouvoirs, sont les rouages d’un complot : tout ce qu’ils disent, tout ce qu’ils font n’est qu’un mensonge dont le but est d’opprimer l’Ego.

Le monde, qui semblait complexe au point d’être opaque, s’éclaire alors car tout s’explique. Les choses dotées d’une masse et d’un volume, les institutions porteuses de règles, sont mauvaises : tandis que l’Ego est le Dieu du Bien de la Gnose2, elles expriment la volonté du Dieu du Mal. Sous la croûte superficielle et apparente du sol, révèle Qanon, un réseau de tunnels abrite des cultes sataniques.

Alors que l'individualiste veut être Roi et dominer le monde, l'Ego veut être Dieu et détruire le monde afin de le remplacer par la création qu'il affirme (voir « Le désir de chaos »). 

La communauté de point de vue entre les personnes qu’habite l’Ego fonde le succès de Trump et de Raoult : « voilà quelqu’un qui pense comme moi », se dit-on.

L’univers matériel et social qui fournit nourriture, logement, habillement, etc. n’intéresse pas l’Ego : il n’y pense pas plus qu’il ne le faut pour satisfaire ses besoins en pur consommateur. Certes il lui faut « gagner sa vie », mais son travail n’est que le théâtre de sa carrière. L’Autre n’étant pas plus réel que le reste du monde, il n’a pas de relation profonde avec autrui.

dimanche 22 août 2021

La clé de l’économie contemporaine

J’observe les commerçants qui travaillent dans mon canton des Cévennes. Quelques-uns sont désagréables et incompétents mais ils sont peu nombreux car une sélection naturelle tend à les éliminer.

La plupart de nos commerçants sont aimables et compétents : ils connaissent leurs clients, ils connaissent les produits qu’ils vendent, ils sont capables de signaler à un client les produits qui peuvent l’intéresser et de le guider dans ses choix.

Je parle à mes voisins et relations de ces personnes que j’admire. À ma grande surprise la plupart d’entre eux ne voient pas à quoi je fais allusion. Ils croient qu’un commerçant est quelqu’un qui ne pense qu’à gagner de l’argent, et sans aller jusqu’à le considérer comme un ennemi ils ne lui savent aucun gré de son amabilité ni de sa compétence.

Certes, ils vont lui revenir de façon instinctive parce que ses produits sont bons ainsi que son accueil. Mais aucun d’entre eux n’a la moindre idée du travail mental que doivent faire une épicière, un quincaillier, un marchand de fromages, un maraîcher que l’on rencontre au marché, etc. pour choisir ou produire ses approvisionnements, connaître chaque produit et ses qualités, connaître aussi chaque client et savoir ce dont il peut avoir besoin.

Tout se passe comme s’il fallait être soi-même un commerçant, ou l’avoir été, pour apprécier à sa juste valeur le travail de ces commerçants et admirer ceux qui l’accomplissent de façon admirable.

Eux-mêmes ne pensent aucunement mériter une admiration, car leur conduite est instinctive : elle ne leur est pas dictée par un raisonnement. Certes ils savent raisonner et tenir leurs comptes, mais le ressort de leur activité se trouve dans une autre couche de leur personne, plus profonde, celle que Philippe d’Iribarne a explorée1. Ils sont comme ils sont, ils font comme ils font, et si l’on tente de leur dire ce que l’on a vu en les regardant agir cela les étonne et cela peut même les contrarier.

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J’ai rencontré dans les administrations, dans les entreprises, des personnes qui mutatis mutandis se comportent comme ces commerçants. Elles sont équilibrées, elles semblent heureuses, elles créent une ambiance de calme, d’ordre et d’efficacité. Je les nomme animateurs car elles donnent son âme à l’institution dans laquelle elles travaillent. Les animateurs sont une minorité : de l’ordre de 10 % des effectifs, m’a-t-il semblé, partout où je suis passé.

Le citoyen gardera un souvenir très désagréable de sa rencontre avec un employé mal embouché, un policier brutal, un magistrat incompétent : ce souvenir se grave dans sa mémoire. Lorsque par contre ce citoyen rencontre un employé, un policier, un magistrat, etc. compétent et aimable, il pense avoir simplement affaire à quelqu’un de normal. Tout comme celui des bons commerçants, le travail des animateurs est inaperçu car il est jugé normal.

Il faut pour percevoir sa qualité avoir soi-même travaillé dans les administrations, les entreprises, et y avoir appris à quel point il est difficile d’atteindre l’égalité d’humeur et la clarté d’esprit des animateurs, d’adhérer comme ils le font non pas à la lettre des règles, lois et procédures, mais à l’esprit qui les a dictées, et qui exige que l’on s’écarte parfois de la lettre.

Autre exemple : certains chauffeurs des autobus de la RATP conduisent avec des à-coups, au risque de faire tomber les petits vieux qui se cramponnent. D’autres, les plus nombreux, conduisent souplement dans le trafic automobile parisien : j’admire leur dextérité, le soin qu’ils prennent pour ne pas bousculer leurs passagers.

Qu’est-ce qui caractérise ces animateurs ? Il semble y avoir chez eux quelque chose de particulier et qui leur est commun : on dirait que leur regard embrasse une réalité large, qu’ils ont conscience du contexte de leur action alors même que leur attention se focalise sur un travail précis.

Voici donc semble-t-il une clé du comportement des animateurs : leur pensée est capable à la fois de la concentration qu’exige l’action, et d’une conscience périscopique du monde qui l’entoure. Leur « vue périphérique » mentale est très développée.

Est-ce un phénomène physiologique ? Une question de tempérament ? Le résultat d’une éducation ? Un choix volontaire et réfléchi ? L’hypothèse la plus vraisemblable, c’est qu’il s’agit bien d’un choix mais que ce choix est enfoui dans les couches les plus profondes de la personne de sorte que tout en étant réel il n’est nullement réfléchi.

Il détermine ce que la personne est et nous pouvons le qualifier de métaphysique car il est antérieur à la pensée explicite comme à l’action, qu’il oriente.

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Je sais que des oreilles se ferment lorsque certains mots sont prononcés : « métaphysique » est l’un d’entre eux parce qu’on l’a rencontré dans nombre de textes peu lisibles et de déclarations grandiloquentes. Il en est de même des mots « concept », « abstraction » et « théorie ». Mais doit-on s’interdire d’utiliser un terme exact parce que beaucoup de gens lui associent de mauvais souvenirs de leur scolarité ?

Je rencontre souvent un autre obstacle : certaines personnes entendent comme une fausse note lorsque j’assemble, dans un même texte ou une même phrase, des choses qui semblent appartenir à des mondes éloignés l’un de l’autre. Parler de métaphysique à propos des commerçants ou du travail dans les entreprises leur semble une faute de goût : elles croient que cela ne peut pas être sérieux.

Je prétends, au contraire, que les réalités que désignent les mots « concept », « abstraction », « théorie », « métaphysique », etc., sont quotidiennes, présentes dans notre vie familiale et courante comme dans le fonctionnement des entreprises. Ceux qui refusent de le voir sont aveugles devant la réalité du monde dans lequel nous vivons, devant notre situation historique.

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Nous avons dit plus haut que la plupart des personnes n’avaient aucune idée de ce qui fait la vie et l’activité d’un bon commerçant. Il en est de même pour les entreprises et les institutions : la plupart des personnes, même celles qui sont employées dans une entreprise ou qui en dirigent une, n’ont aucune idée de ce qu’est vraiment une entreprise2 : l’opinion la plus répandue, et que l’on croit « réaliste », c’est que l’entreprise est la « boîte » qui permet aux salariés de « gagner leur vie » et aux patrons de « s’enrichir »…

Je nomme « entrepreneurs » ceux des dirigeants qui se comportent en animateurs. Il existe une énorme différence, un gouffre, entre ces entrepreneurs et ceux qui ne sont que des dirigeants sans être des animateurs.

dimanche 25 juillet 2021

La trahison des clercs (suite)

J’ai publié une critique du rapport Blanchard-Tirole intitulée « la trahison des clercs ». Certains l’ont approuvée, d’autres non. Les commentaires les plus négatifs sont ceux de Jean-Luc Tavernier, directeur général de l’INSEE, et de David Mourey, professeur d’économie en lycée et chargé de TD à l’université. Les voici :

Jean-Luc Tavernier : La charge est injuste et le mot de trahison déplacé. Blanchard et Tirole ont choisi trois sujets sur lesquels ils se savaient compétents et savaient pouvoir rassembler d’autres compétences. A aucun moment ils ne prétendent traiter tous les sujets. Halte au bashing de ceux qui donnent de leur temps pour l’intérêt général.

David Mourey, en réponse à Jean-Luc Tavernier : Je suis d'accord, il y a une forme de critique automatique fondée soit sur des arguments fallacieux, soit sur des procès d'intention... Une manière de se donner de l'importance.

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Je travaille bénévolement depuis vingt ans, cela ne protège heureusement pas mes travaux de la critique. Blanchard et Tirole, qui ont eux aussi « donné de leur temps pour l’intérêt général », n’aimeraient certainement pas bénéficier d’une telle protection.

En intitulant leur rapport « les grands défis économiques » ils ont cependant pris le risque de faire croire à leurs lecteurs qu’il n’existe pas de plus grands défis que ceux sur lesquels ils « se savent compétents ». Or l’informatisation est un défi plus radical que ceux-là : comme elle détermine désormais les conditions pratiques de l’action, elle se trouve au centre des préoccupations des entrepreneurs.

Certes cette affirmation peut être discutée. J’ai donné quelques arguments dans ma critique du rapport Blanchard-Tirole, on peut trouver une argumentation plus détaillée dans les publications de l’Institut de l’iconomie.

Cependant l’informatisation n’est pas à la mode chez les intellectuels, les dirigeants et les médias. Les économistes, soucieux de ne pas sembler « ringards », répugnent à faire le travail nécessaire pour penser ce phénomène.

Ils trahissent ainsi ce que la science économique a de plus profond : sa mission, qui est d’éclairer les conditions de la production, de l’échange et du bien-être dans chaque situation historique particulière. On ne peut pas faire de la bonne science économique dans l’absolu, sans savoir de quelle situation il s’agit.

Ma conception de la science économique peut certes se discuter, mais que penser de ceux qui disent ou même croient que la science, c’est ce qui se publie en anglais dans des revues à comité de lecture bien classées ?

L’Institut de l’iconomie a proposé un modèle de la situation que l’informatisation fait émerger. Comme tout modèle celui-ci est schématique mais nous le croyons éclairant. Il est open source : chacun est libre de le critiquer, de le préciser, de l’améliorer.

samedi 10 juillet 2021

La trahison des clercs

Le président de la République a demandé à deux économistes célèbres, Jean Tirole et Olivier Blanchard, « de présider une commission chargée de se pencher sur les questions structurelles ». Ils ont rendu un rapport intitulé Les grands défis économiques1.

Tirole et Blanchard me semblent avoir trahi dans ce rapport les exigences de la raison en économie2. Je n’ai pas la prétention d’égaler leur compétence professionnelle ni celle de l’équipe qu’ils ont réunie, mais j’en sais assez pour dire que leur regard est mal orienté.

Ils ont en effet choisi de concentrer leur attention sur « le changement climatique, les inégalités et le défi démographique ». Répondre au changement climatique est une contrainte impérative, promouvoir l’équité est une obligation morale, équilibrer le régime des retraites est une nécessité. Ce sont des questions importantes, mais sont-elles « structurelles » ?

Elles le sont pour l’opinion : l’écologie, les inégalités et les retraites occupent aujourd’hui une grande place dans les conversations et les médias. Mais la mission d’un économiste est-elle de conforter l’opinion comme le font des démagogues ?

Tirole et Blanchard ont écrit « l’évolution technologique est un aspect central, constituant à la fois une partie du problème et une partie de la solution » : il n’ignorent donc pas qu’il existe une « évolution technologique » mais le corps du rapport ne contiendra rien de plus précis que cette évocation (l’oxymore « aspect central » révèle un malaise dans leur pensée car ce qui est « central » ne peut pas être un « aspect »).

L’expression « évolution technologique » évoque d’ailleurs chez eux une continuité : les techniques évoluent depuis toujours, elles continuent d’évoluer, il n’y a rien de fondamentalement nouveau et la théorie économique qui nous a été enseignée a aujourd’hui la même pertinence que naguère, seuls des détails étant perfectibles.

Le fait est cependant qu’un changement du système technique, amorcé dans les années 1970, a rompu la continuité historique de l’évolution en modifiant la relation entre l’action et la nature. La situation qui en résulte est radicalement nouvelle. Le modèle de l’équilibre général est frappé d’obsolescence et, avec lui, nombre des résultats qu’il procurait à la science économique.

Tel est le cadre que le pragmatisme impose aujourd’hui à la pensée comme à l'action mais on n’en trouve pas la trace dans le rapport Blanchard-Tirole. Je plains le président de la République qui, ayant demandé une expertise, a reçu un tel rapport.

vendredi 9 juillet 2021

Le monde des brevets

Ce texte s’appuie sur des informations que m’a données Vincent Lorphelin.

*     *

Les brevets ont pour fonction de protéger la propriété immatérielle que sont des idées, des inventions et des innovations.

Il faut distinguer recherche, invention et innovation. La recherche est une activité dont le but est de produire des inventions (ou de faire progresser la science). Une invention est une idée nouvelle de produit ou de procédé. Une innovation est la réalisation pratique du produit ou du procédé. Pour passer de l’invention à l’innovation il faut une ingénierie dont la mise au point demande du travail et prend du temps.

C’est pourquoi il existe souvent un délai de plusieurs années entre l’invention et l’innovation, et aussi un autre délai entre la première réalisation d’un nouveau produit, d’un nouveau procédé, et son plein déploiement sur le marché. Le flux qui relie recherche, invention et innovation étant aléatoire et turbulent, l’investissement en amont ne garantit pas la rentabilité en aval.

L’actif immatériel qu’est un brevet n’occupe donc pas la même place dans le bilan d’une entreprise selon son degré de maturité. Le brevet d’une invention qui n’a pas franchi l’étape de la réalisation pratique n’est que la promesse d’un revenu futur éventuel. Les brevets relatifs à une invention qui s’est concrétisée par une innovation, puis par un déploiement marchand, sont par contre une source de revenus soit en les exploitant, soit sous la forme de redevances ou de licences.

Dans une économie fortement innovante les brevets sont des actifs importants. Ils permettent à l’innovateur, qui a dû consacrer un important travail d’ingénierie à la mise en œuvre de l’invention, d’en conserver le monopole pendant la durée couverte par le brevet.

L’entreprise qui possède un brevet peut vouloir se réserver l’usage de l’invention : seuls ses produits, ses procédés pourront en tirer parti. Elle peut aussi en accorder le droit d’usage à d’autres entreprises, moyennant une redevance.

Lorsque l’invention est importante, les autres entreprises seront tentées de nier le droit de propriété du détenteur du brevet : les inventions mal protégées seront la proie des contrefacteurs1.

Dans l’économie actuelle, informatisée, l’innovation est vive et la mise au point des produits nouveaux est très coûteuse. Le rendement d’échelle étant croissant, les marchés obéissent au régime de la concurrence monopolistique : chaque entreprise s’efforce de conquérir la position de monopole, le plus souvent temporaire, qui lui permettra de rentabiliser son investissement. La lutte pour la possession de brevets renforce la concurrence monopolistique car elle conforte le monopole tout en étant une forme de concurrence.

Le rôle d’un brevet dépend de la nature de l’entreprise qui le possède : un brevet n’est pas la même chose pour une très grande entreprise comme par exemple une des GAFAM, une entreprise de taille moyenne comme Dassault Systèmes ou enfin une start-up : il faut donc dans chaque cas particulier savoir de qui l’on parle.