Article publié dans Best Practices Systèmes d'Information n° 60, 31 janvier 2011, propos recueillis par Philippe Rosé.
BPSI Pourquoi existe-t-il un si grand fossé entre les DSI et les directions générales ?
Michel Volle Dans chaque entreprise, quelqu’un oriente l’action, définit les priorités et arbitre entre les projets : c’est le plus souvent (mais pas toujours) celui qui porte le titre de directeur général. Il remplit la fonction de stratège, du grec strategos qui désigne le général à la tête d’une armée. Son rôle est de définir les priorités, d’orienter l’entreprise. C’est une fonction vitale pour toute institution : une organisation sans stratège va inévitablement dans le mur, tout comme une automobile sans conducteur ! Il y a dans toute entreprise quelqu’un qui joue ce rôle et les DSI le connaissent. Le problème actuel, c’est que l’orientation et la stratégie d’une entreprise dépendent fondamentalement de son système d’information et que le stratège ne s’en rend pas toujours bien compte. D’où l’opinion si répandue parmi les DG selon laquelle l’informatique n’est qu’un « centre de coût ». Pour le comprendre, rappelons que la place du système d’information dans l’entreprise s’analyse à trois niveaux.
lundi 31 janvier 2011
Le DSI face à son DG
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Cours sur les systèmes d'information
Pour accéder à la version écrite du cours sur les systèmes d'information donné aux ingénieurs-élèves du corps des Mines, cliquer sur : http://www.volle.com/travaux/2011mines.pdf (506 Ko).
Le cours oral a été donné les 17 et 24 janvier. Il n'a pu couvrir qu'une partie du sujet.
Le cours oral a été donné les 17 et 24 janvier. Il n'a pu couvrir qu'une partie du sujet.
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mercredi 26 janvier 2011
Maîtriser l'informatisation
Laurent Faibis a dirigé l'édition de La France et ses multinationales, Xerfi 2011. La contribution ci-dessous à cet ouvrage met en ordre des réflexions qui sont déjà familières aux lecteurs de volle.com. Je prépare un ouvrage qui posera solidement cette synthèse sur ses fondations théorique et statistique.
Il s'agit d'éclairer le phénomène de l'informatisation, de montrer son effet sur l'économie, les entreprises et la vie en société ainsi que ses conséquences géopolitiques.
Barack Obama lui-même dit que c'est l'informatisation qui a changé le monde, et non la finance ni la politique. Mais comme son propos manque de précision les conséquences pratiques qu'il convient d'en tirer n'apparaissent pas clairement (voir « L'ordre économique mondial a changé, selon Obama », Challenges, 27 janvier 2011). Or c'est de précision que nous avons besoin pour agir de façon judicieuse dans un monde que l'informatisation a bouleversé.
Voici la vidéo de ma présentation (dix minutes) :
Pour voir toutes les vidéos relatives à cet ouvrage, cliquer sur La France et ses multinationales - vidéos.
La France, comme les autres grands pays avancés, subit une crise provoquée par la transformation de son système productif. L’informatisation fait en effet émerger depuis le milieu des années 1970 un « système technique contemporain » (STC) fondé sur la synergie de la microélectronique, du logiciel et du réseau. Les pays avancés, qui s'appuyaient naguère sur la synergie entre la mécanique, la chimie et l'énergie, sont en cours de transition vers ce nouveau système technique.
Il s'agit d'éclairer le phénomène de l'informatisation, de montrer son effet sur l'économie, les entreprises et la vie en société ainsi que ses conséquences géopolitiques.
Barack Obama lui-même dit que c'est l'informatisation qui a changé le monde, et non la finance ni la politique. Mais comme son propos manque de précision les conséquences pratiques qu'il convient d'en tirer n'apparaissent pas clairement (voir « L'ordre économique mondial a changé, selon Obama », Challenges, 27 janvier 2011). Or c'est de précision que nous avons besoin pour agir de façon judicieuse dans un monde que l'informatisation a bouleversé.
Voici la vidéo de ma présentation (dix minutes) :
Pour voir toutes les vidéos relatives à cet ouvrage, cliquer sur La France et ses multinationales - vidéos.
Maîtriser l'informatisation pour renforcer la compétitivité de la France
La France, comme les autres grands pays avancés, subit une crise provoquée par la transformation de son système productif. L’informatisation fait en effet émerger depuis le milieu des années 1970 un « système technique contemporain » (STC) fondé sur la synergie de la microélectronique, du logiciel et du réseau. Les pays avancés, qui s'appuyaient naguère sur la synergie entre la mécanique, la chimie et l'énergie, sont en cours de transition vers ce nouveau système technique.
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Le politique et l'informatisation
Un de mes amis, expert en systèmes d'information, est en même temps l'un des conseillers de quelqu'un qui, si cela se trouve, pourrait accéder à la « magistrature suprême » en 2012.
« Il faut que tu lui parles de l'informatisation, de l'informatique et des réseaux, c'est important ! », lui dis-je. Mais il répond : « Non, c'est une bête politique, il n'a pas à être un expert ».
C'est justement parce qu'il s'agit d'une bête politique et non d'un expert qu'il faut lui parler de l'informatisation ! Napoléon, qui n'avait pas que des défauts, ne s'était-il pas donné comme priorité l'industrialisation de l'Europe continentale ? Or l'industrialisation d'aujourd'hui, c'est l'informatisation.
Quel est d'ailleurs le rôle du politique ? Contrairement à l'expert, qui focalise son attention sur une spécialité, le politique doit (1) pratiquer l'attention périscopique qui lui permettra de percevoir la « propension des choses » à l’œuvre dans la situation historique, (2) émettre par la parole, comme avec une antenne, les images et symboles qui, permettant à la Cité de partager une conscience de la situation, fondent l'action proprement politique (voir « Expertise et décision »).
« Il faut que tu lui parles de l'informatisation, de l'informatique et des réseaux, c'est important ! », lui dis-je. Mais il répond : « Non, c'est une bête politique, il n'a pas à être un expert ».
C'est justement parce qu'il s'agit d'une bête politique et non d'un expert qu'il faut lui parler de l'informatisation ! Napoléon, qui n'avait pas que des défauts, ne s'était-il pas donné comme priorité l'industrialisation de l'Europe continentale ? Or l'industrialisation d'aujourd'hui, c'est l'informatisation.
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Quel est d'ailleurs le rôle du politique ? Contrairement à l'expert, qui focalise son attention sur une spécialité, le politique doit (1) pratiquer l'attention périscopique qui lui permettra de percevoir la « propension des choses » à l’œuvre dans la situation historique, (2) émettre par la parole, comme avec une antenne, les images et symboles qui, permettant à la Cité de partager une conscience de la situation, fondent l'action proprement politique (voir « Expertise et décision »).
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vendredi 7 janvier 2011
Justice, science et vérités
Le système judiciaire et la science n'ont pas la même conception de la vérité.
Pour le système judiciaire celui qui a commis un crime ou un délit est présumé coupable tant qu'un jugement n'a pas été prononcé, et même si le crime ou le délit ont été commis dans des conditions telles qu'il n'existe aucun doute sur la matérialité du fait. Une fois le jugement prononcé, par contre, cette personne sera déclarée coupable même si la matérialité du fait n'a aucunement été prouvée.
Réponse à des commentaires : j'ai écrit « présumé coupable » parce que cela correspond à la réalité. La loi dit que celui qui n'a pas été condamné est « présumé innocent », mais elle n'est pas plus respectée que le secret de l'instruction : les médias parlent d'« assassin présumé », de « violeur présumé » etc. et il est notoire que le juge d'instruction considère le mis en examen comme un coupable. Ici, comme ailleurs, le politiquement correct entraîne un surcroît d'hypocrisie et une dégradation du vocabulaire (« mis en examen » pour « inculpé » et « présumé » utilisé à temps et contretemps).
Ainsi, tandis que la démarche expérimentale plie la théorie scientifique sous le joug des faits, la démarche judiciaire s'affranchit de leur constat avant comme après un jugement. Certes il arrive qu'un jugement s'appuie sur des faits prouvés et alors c'est tant mieux ; mais il arrive aussi qu'il se contente de « preuves » fallacieuses (le tribunal prend par exemple les aveux pour argent comptant alors qu'ils sont notoirement fragiles), ou qu'il tranche selon la seule « conviction intime » du juge ou des jurés et alors que rien n'a été prouvé.
Pour le système judiciaire celui qui a commis un crime ou un délit est présumé coupable tant qu'un jugement n'a pas été prononcé, et même si le crime ou le délit ont été commis dans des conditions telles qu'il n'existe aucun doute sur la matérialité du fait. Une fois le jugement prononcé, par contre, cette personne sera déclarée coupable même si la matérialité du fait n'a aucunement été prouvée.
Réponse à des commentaires : j'ai écrit « présumé coupable » parce que cela correspond à la réalité. La loi dit que celui qui n'a pas été condamné est « présumé innocent », mais elle n'est pas plus respectée que le secret de l'instruction : les médias parlent d'« assassin présumé », de « violeur présumé » etc. et il est notoire que le juge d'instruction considère le mis en examen comme un coupable. Ici, comme ailleurs, le politiquement correct entraîne un surcroît d'hypocrisie et une dégradation du vocabulaire (« mis en examen » pour « inculpé » et « présumé » utilisé à temps et contretemps).
Ainsi, tandis que la démarche expérimentale plie la théorie scientifique sous le joug des faits, la démarche judiciaire s'affranchit de leur constat avant comme après un jugement. Certes il arrive qu'un jugement s'appuie sur des faits prouvés et alors c'est tant mieux ; mais il arrive aussi qu'il se contente de « preuves » fallacieuses (le tribunal prend par exemple les aveux pour argent comptant alors qu'ils sont notoirement fragiles), ou qu'il tranche selon la seule « conviction intime » du juge ou des jurés et alors que rien n'a été prouvé.
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Le sacrifice humain
Pour briser un être humain, il n'est rien de tel que de lui inculquer le sentiment de sa propre inutilité : la dignité du travailleur réside en effet tout entière dans l'utilité de son travail, la rémunération qui constate cette utilité n'intervenant qu'en second.
C'est particulièrement vrai en France où, comme le dit Philippe d'Iribarne, le sens de l'honneur professionnel est élevé (c'est une des conséquences de notre élitisme pour tous républicain).
Que peuvent donc penser les agents de la fonction publique et des agences de l’État lorsqu'on leur répète que la priorité des priorité, c'est de réduire leur nombre ?
Le gouvernement ne leur dit rien sur la qualité du service ni sur l'efficacité de sa production : il fait comme si elles allaient de soi, comme si elles ne dépendaient en rien des personnes qui produisent le service et à qui il envoie un seul signal : « vous êtes superflues ».
Le raisonnement budgétaire, focalisé sur un coût de production qu'il ambitionne de comprimer, est aveugle à la contrepartie utile de ce coût. Étant incapable de considérer la qualité et l'efficacité, il est parfaitement anti-économique même s'il prétend faire des « économies ».
Le raisonnement économique supposerait que l'on considérât d'abord la qualité du service, puis son rapport qualité / coût. Mais cela impliquerait une collecte d'information et des estimations qu'un budgétaire ne fait pas, qu'il se refuse même à prendre en considération.
Que peuvent donc penser des gens à qui l'on se contente de dire « vous êtes trop nombreux » ? Si personne au gouvernement comme dans leur hiérarchie ne se soucie de l'utilité du service, pourquoi se donneraient-ils la peine de l'améliorer ? Si personne ne se soucie de leur efficacité, pourquoi s'efforceraient-ils d'éviter les gaspillages et le temps perdu ? Il ne faut pas s'étonner si certains sont démoralisés et peu aimables envers le public, s'ils sont négligents et laissent traîner les affaires.
C'est particulièrement vrai en France où, comme le dit Philippe d'Iribarne, le sens de l'honneur professionnel est élevé (c'est une des conséquences de notre élitisme pour tous républicain).
Que peuvent donc penser les agents de la fonction publique et des agences de l’État lorsqu'on leur répète que la priorité des priorité, c'est de réduire leur nombre ?
Le gouvernement ne leur dit rien sur la qualité du service ni sur l'efficacité de sa production : il fait comme si elles allaient de soi, comme si elles ne dépendaient en rien des personnes qui produisent le service et à qui il envoie un seul signal : « vous êtes superflues ».
Le raisonnement budgétaire, focalisé sur un coût de production qu'il ambitionne de comprimer, est aveugle à la contrepartie utile de ce coût. Étant incapable de considérer la qualité et l'efficacité, il est parfaitement anti-économique même s'il prétend faire des « économies ».
Le raisonnement économique supposerait que l'on considérât d'abord la qualité du service, puis son rapport qualité / coût. Mais cela impliquerait une collecte d'information et des estimations qu'un budgétaire ne fait pas, qu'il se refuse même à prendre en considération.
Que peuvent donc penser des gens à qui l'on se contente de dire « vous êtes trop nombreux » ? Si personne au gouvernement comme dans leur hiérarchie ne se soucie de l'utilité du service, pourquoi se donneraient-ils la peine de l'améliorer ? Si personne ne se soucie de leur efficacité, pourquoi s'efforceraient-ils d'éviter les gaspillages et le temps perdu ? Il ne faut pas s'étonner si certains sont démoralisés et peu aimables envers le public, s'ils sont négligents et laissent traîner les affaires.
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vendredi 31 décembre 2010
Révolution informatique et déséquilibres économiques
(Article destiné au numéro 47 de la revue Questions internationales publiée par la Documentation française, janvier 2011).
Résumé
La géopolitique des XIXe et XXe siècles a pour le meilleur et pour le pire été dominée par les nations industrialisées. Depuis le milieu des années 1970, l'émergence du système technique informatisé transforme les économies, les échanges et les rapports entre nations. Les pays émergents s'industrialisent grâce au bas niveau des salaires puis se positionnent sur les techniques de pointe.
L'économie mondiale est déséquilibrée : les pays riches peinent à s'adapter, la croissance des pays émergents met leurs structures sociales sous tension, des prédateurs tirent parti de l'informatique et des réseaux.
Les cartes se redistribuent : au XXIe siècle, la plupart des pays riches d'aujourd'hui céderont la place à d'autres sur le podium de la géopolitique.
L’année 1975 marque le début d’un changement des relations économiques internationales qui est aujourd'hui patent. L’évolution qui a conduit à l'émergence de puissances économiques nouvelles – Chine, Inde, Brésil, lesquelles contrastent avec la somnolence, sinon la décadence, de celles qui ont dominé aux XIXe et XXe siècles [1] – et à la migration de la production industrielle vers ces puissances nouvelles est marquée par deux césures. L’une sépare le système technique contemporain informatisé du système mécanisé antérieur tandis que l’autre sépare les pays riches des pays pauvres.
Résumé
La géopolitique des XIXe et XXe siècles a pour le meilleur et pour le pire été dominée par les nations industrialisées. Depuis le milieu des années 1970, l'émergence du système technique informatisé transforme les économies, les échanges et les rapports entre nations. Les pays émergents s'industrialisent grâce au bas niveau des salaires puis se positionnent sur les techniques de pointe.
L'économie mondiale est déséquilibrée : les pays riches peinent à s'adapter, la croissance des pays émergents met leurs structures sociales sous tension, des prédateurs tirent parti de l'informatique et des réseaux.
Les cartes se redistribuent : au XXIe siècle, la plupart des pays riches d'aujourd'hui céderont la place à d'autres sur le podium de la géopolitique.
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L’année 1975 marque le début d’un changement des relations économiques internationales qui est aujourd'hui patent. L’évolution qui a conduit à l'émergence de puissances économiques nouvelles – Chine, Inde, Brésil, lesquelles contrastent avec la somnolence, sinon la décadence, de celles qui ont dominé aux XIXe et XXe siècles [1] – et à la migration de la production industrielle vers ces puissances nouvelles est marquée par deux césures. L’une sépare le système technique contemporain informatisé du système mécanisé antérieur tandis que l’autre sépare les pays riches des pays pauvres.
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mercredi 15 décembre 2010
WikiLeaks et l'informatique
English version
WikiLeaks provoque deux réactions diamétralement opposées : pour les uns, c'est une entreprise criminelle qui met la démocratie en danger. Pour d'autres, on ne trouve rien de neuf dans les documents que WikiLeaks publie. Mais si ces opinons sont toutes deux négatives, elles se contredisent évidemment : comment WikiLeaks pourrait-il mettre la démocratie en danger s'il ne publie rien de neuf ? Les personnes qui font les deux critiques à la fois sont comiques.
Ses adversaires ne font pas dans la demi-mesure. Sarah Palin juge Julian Assange aussi dangereux qu'Oussama Ben Laden. Rush Limbaugh estime que « si les hommes étaient encore des hommes, Assange aurait reçu une balle dans la tête ». Joe Lieberman dit que les journalistes du New York Times, qui publient des commentaires sur les dépêches publiées par WikiLeaks, sont de mauvais citoyens. Newt Gingrich pense qu'Assange se livre à une attaque militaire contre les États-Unis.
Pour Nicolas Sarkozy, WikiLeaks représente « le dernier degré d'irresponsabilité », Eric Besson estime qu'il « met en danger les relations diplomatiques », François Fillon l'accuse de « vol et recel de vol »...
Pour tirer cela au clair je suis allé sur http://wikileaks.liberation.fr/cablegate.html et j'ai passé quelques heures à lire les dépêches que les ambassades américaines envoient au département d'État.
WikiLeaks en détient 251 287 qu'il publie progressivement depuis le 28 novembre 2010. Le 20 décembre, 1 788 dépêches ont été publiées.
J'ai trouvé dans cette lecture de quoi contredire les deux opinions citées ci-dessus : ces dépêches contiennent des choses à la fois intéressantes et nouvelles et leur publication, loin de nuire au prestige de la diplomatie des États-Unis, devrait plutôt l'accroître.
WikiLeaks provoque deux réactions diamétralement opposées : pour les uns, c'est une entreprise criminelle qui met la démocratie en danger. Pour d'autres, on ne trouve rien de neuf dans les documents que WikiLeaks publie. Mais si ces opinons sont toutes deux négatives, elles se contredisent évidemment : comment WikiLeaks pourrait-il mettre la démocratie en danger s'il ne publie rien de neuf ? Les personnes qui font les deux critiques à la fois sont comiques.
Ses adversaires ne font pas dans la demi-mesure. Sarah Palin juge Julian Assange aussi dangereux qu'Oussama Ben Laden. Rush Limbaugh estime que « si les hommes étaient encore des hommes, Assange aurait reçu une balle dans la tête ». Joe Lieberman dit que les journalistes du New York Times, qui publient des commentaires sur les dépêches publiées par WikiLeaks, sont de mauvais citoyens. Newt Gingrich pense qu'Assange se livre à une attaque militaire contre les États-Unis.
Pour Nicolas Sarkozy, WikiLeaks représente « le dernier degré d'irresponsabilité », Eric Besson estime qu'il « met en danger les relations diplomatiques », François Fillon l'accuse de « vol et recel de vol »...
Pour tirer cela au clair je suis allé sur http://wikileaks.liberation.fr/cablegate.html et j'ai passé quelques heures à lire les dépêches que les ambassades américaines envoient au département d'État.
WikiLeaks en détient 251 287 qu'il publie progressivement depuis le 28 novembre 2010. Le 20 décembre, 1 788 dépêches ont été publiées.
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J'ai trouvé dans cette lecture de quoi contredire les deux opinions citées ci-dessus : ces dépêches contiennent des choses à la fois intéressantes et nouvelles et leur publication, loin de nuire au prestige de la diplomatie des États-Unis, devrait plutôt l'accroître.
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lundi 13 décembre 2010
Charles Platt, Make: Electronics, O'Reilly, 2009
Lorsque j'étais en Taupe, les travaux pratiques d'électricité ne comportaient pas d'application à l'électronique : je connaissais les équations par cœur mais je n'ai jamais manipulé les composants – et je sais bien qu'il existe, entre les équations et les manipulations, l'immense écart du savoir-faire.
À l'école Polytechnique des camarades avaient créé un club d'électronique mais je sentais que pour y adhérer il fallait déjà « s'y connaître », car un débutant maladroit ne pouvait qu'agacer les autres et s'attirer des rebuffades.
Je suis donc resté loin de l'électronique et cela m'a toujours contrarié : nous vivons entourés de machines électroniques (postes de radio, téléviseurs, ordinateurs etc.) et il me semble barbare de vivre parmi des choses que je ne sais pas manipuler.
Comme j'ai envié les chercheurs qui, au CNET, concevaient des circuits capables de réaliser des prouesses, et pour qui les phénomènes qui se produisent dans les composants étaient familiers !
Grâce à Charles Platt, je peux enfin mettre la main sur ces composants (résistances, potentiomètres, condensateurs, transistors, diodes, relais électromagnétiques, puces et microcontrôleurs), manipuler le fer à souder, le multimètre et l'oscilloscope, construire enfin et peut-être finalement concevoir des circuits qui fassent automatiquement des choses étonnantes. Je me régale à l'idée de former à l'électronique ceux de mes petits-enfants que cela intéressera, de leur ouvrir cette porte qui m'est restée si longtemps fermée.
À l'école Polytechnique des camarades avaient créé un club d'électronique mais je sentais que pour y adhérer il fallait déjà « s'y connaître », car un débutant maladroit ne pouvait qu'agacer les autres et s'attirer des rebuffades.
Je suis donc resté loin de l'électronique et cela m'a toujours contrarié : nous vivons entourés de machines électroniques (postes de radio, téléviseurs, ordinateurs etc.) et il me semble barbare de vivre parmi des choses que je ne sais pas manipuler.
Comme j'ai envié les chercheurs qui, au CNET, concevaient des circuits capables de réaliser des prouesses, et pour qui les phénomènes qui se produisent dans les composants étaient familiers !
Grâce à Charles Platt, je peux enfin mettre la main sur ces composants (résistances, potentiomètres, condensateurs, transistors, diodes, relais électromagnétiques, puces et microcontrôleurs), manipuler le fer à souder, le multimètre et l'oscilloscope, construire enfin et peut-être finalement concevoir des circuits qui fassent automatiquement des choses étonnantes. Je me régale à l'idée de former à l'électronique ceux de mes petits-enfants que cela intéressera, de leur ouvrir cette porte qui m'est restée si longtemps fermée.
vendredi 10 décembre 2010
François Rachline, La loi intérieure, Hermann, 2010
François Rachline, qui est athée, nous invite à accompagner sa méditation sur la Bible hébraïque.
La clé de sa pensée se trouve, me semble-t-il, à la p. 69 : « Est-il possible d'atteindre ce noyau insécable, cette source mystérieuse qui siège en nous, qui nous échappe dès que nous croyons l'appréhender, qui recule à mesure que l'on s'avance vers elle, qui ne loge en aucun lieu précis et que cependant l'être humain ressent intimement, qui est partout en lui et nulle part à la fois ? »
Sa méditation illustre cette orientation qu'il s'agisse d'Ève, de Moïse, des dix commandements ou du tétragramme YHWH par lequel Israël désigne le Dieu qu'il a légué aux chrétiens et aux musulmans.
Ce Dieu, disent ces trois religions, réside au delà de l'horizon illimité de notre connaissance mais aussi au plus profond de l'intimité de notre personne.
La clé de sa pensée se trouve, me semble-t-il, à la p. 69 : « Est-il possible d'atteindre ce noyau insécable, cette source mystérieuse qui siège en nous, qui nous échappe dès que nous croyons l'appréhender, qui recule à mesure que l'on s'avance vers elle, qui ne loge en aucun lieu précis et que cependant l'être humain ressent intimement, qui est partout en lui et nulle part à la fois ? »
Sa méditation illustre cette orientation qu'il s'agisse d'Ève, de Moïse, des dix commandements ou du tétragramme YHWH par lequel Israël désigne le Dieu qu'il a légué aux chrétiens et aux musulmans.
Ce Dieu, disent ces trois religions, réside au delà de l'horizon illimité de notre connaissance mais aussi au plus profond de l'intimité de notre personne.
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samedi 4 décembre 2010
Les collectivités à l'heure du numérique
(Conférence du 17 novembre 2010 au Centre national de la fonction publique territoriale (CNFPT) dans les locaux de l'Université Pierre et Marie Curie)
Que signifie « à l'heure du numérique » ?
L'usage s'est installé : on dit « numérique » pour désigner le système technique qui s'appuie sur la synergie de la microélectronique, du logiciel et du réseau. Puisque « numérique » il y a, va pour numérique !
Cependant il se peut que ce terme masque l'essentiel du phénomène. Que désigne-t-il en effet ? Le fait que les documents et les programmes sont soumis à un codage qui les transcrit en une suite de 0 et de 1 afin que le processeur puisse opérer. Le mot « numérique » désigne ce codage universel des textes et programmes, sons, images fixes ou animées.
Mais pour qu'il puisse représenter ce qui se passe dans ce système technique il faut lui conférer une extension qui outrepasse son étymologie, car au dessus du codage numérique et de l'architecture de la plate-forme informatique et des réseaux s'empilent toutes les couches de l'anthropologie.
Lorsque l'on informatise une institution (entreprise ou service public), il est notoire que les obstacles sociologiques, les « questions de pouvoir » occupent 90 % du temps des consultants. Par ailleurs le choix des êtres que le système d'information représente et des attributs qu'il observe, ainsi que la modélisation des processus, supposent une pratique de l'abstraction qu'il faut bien qualifier de philosophique. Comme personne ne renonce volontiers aux procédés de pensée auxquels il s'est habitué, les obstacles philosophiques sont plus redoutables encore que les obstacles sociologiques.
Ajoutons que comme la numérisation modifie les possibilités offertes à l'action et les risques que celle-ci rencontre, elle transforme les conditions de la production et a donc des effets économiques. Cela invite à mettre à jour les priorités et les valeurs qui orientent l'action car avant de pouvoir décider comment faire, il faut savoir ce que l'on a l'intention de faire.
Que signifie « à l'heure du numérique » ?
L'usage s'est installé : on dit « numérique » pour désigner le système technique qui s'appuie sur la synergie de la microélectronique, du logiciel et du réseau. Puisque « numérique » il y a, va pour numérique !
Cependant il se peut que ce terme masque l'essentiel du phénomène. Que désigne-t-il en effet ? Le fait que les documents et les programmes sont soumis à un codage qui les transcrit en une suite de 0 et de 1 afin que le processeur puisse opérer. Le mot « numérique » désigne ce codage universel des textes et programmes, sons, images fixes ou animées.
Mais pour qu'il puisse représenter ce qui se passe dans ce système technique il faut lui conférer une extension qui outrepasse son étymologie, car au dessus du codage numérique et de l'architecture de la plate-forme informatique et des réseaux s'empilent toutes les couches de l'anthropologie.
Lorsque l'on informatise une institution (entreprise ou service public), il est notoire que les obstacles sociologiques, les « questions de pouvoir » occupent 90 % du temps des consultants. Par ailleurs le choix des êtres que le système d'information représente et des attributs qu'il observe, ainsi que la modélisation des processus, supposent une pratique de l'abstraction qu'il faut bien qualifier de philosophique. Comme personne ne renonce volontiers aux procédés de pensée auxquels il s'est habitué, les obstacles philosophiques sont plus redoutables encore que les obstacles sociologiques.
Ajoutons que comme la numérisation modifie les possibilités offertes à l'action et les risques que celle-ci rencontre, elle transforme les conditions de la production et a donc des effets économiques. Cela invite à mettre à jour les priorités et les valeurs qui orientent l'action car avant de pouvoir décider comment faire, il faut savoir ce que l'on a l'intention de faire.
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vendredi 3 décembre 2010
Les effets de l’informatisation sur la crise économique et financière
Contribution à la Conférence de l’Applied Econometric Association, Ankara, 4 octobre 2010
(English version)
Le système technique contemporain
Pour comprendre les effets de l’informatisation il est utile de se référer à la théorie des systèmes techniques. Un « système technique » se met en place lorsque un petit nombre de techniques entrent en synergie, leur alliage dégageant une efficacité jusqu’alors inconnue. Ce fut le cas avec l’industrialisation, qui s’est appuyée à partir du XVIIIe siècle sur la synergie entre la mécanique et la chimie auxquelles se sont ajoutés à la fin du XIXe siècle l’électricité et le pétrole.
L’informatisation, elle, s’appuie sur la synergie entre la microélectronique et le logiciel, auxquels s’est ajouté à partir de 1975 le réseau : elle a ainsi fait émerger le système technique contemporain (STC). L’informatique, jusqu’alors essentiellement consacrée au calcul, est devenue – avec le traitement de texte, le tableur, le grapheur, puis la messagerie et le fichier partagé, enfin l’Internet et le Web – l’instrument universel qui apportait l’assistance de l’automate au travail personnel et à la communication entre les personnes.
L’industrialisation, d’origine technique, a eu des conséquences anthropologiques et géopolitiques : elle a élargi le régime du salariat et fait naître l’entreprise moderne, suscité la naissance de la classe ouvrière et de la guerre des classes, entraîné une urbanisation rapide et l’exode rural, accéléré l’évolution technique et le recours à la recherche scientifique, suscité le déploiement du système éducatif et du système sanitaire, encouragé l’impérialisme et le colonialisme, provoqué enfin des guerres auxquelles l’industrie procurait des armes dévastatrices.
C’est la qualité, la puissance de leur industrie qui a classé les nations entre elles : celles qui ne s’étaient pas industrialisées ayant été bientôt dominées, voire colonisées par les nations industrielles.
Quelles sont aujourd’hui les conséquences du STC ?
L’ensemble des ordinateurs interconnectés constitue un automate programmable ubiquitaire (APU), apte à réaliser tout ce qu’il est possible de programmer et libéré, grâce au réseau, des contraintes qu’impose la distance géographique. Alors que l’industrialisation s’appuyait sur l’alliage entre la main et la machine, et soumettait la « main d’œuvre » à une discipline stricte, l’informatisation fait apparaître l’alliage entre le cerveau et l’automate et mobilise les compétences du « cerveau d’œuvre ».
L’être humain organisé (EHO) forme ainsi avec l’APU un alliage original : il en résulte une organisation spécifique de l’entreprise ainsi que de ses relations avec ses clients, fournisseurs et partenaires. Cet alliage a fait émerger un continent nouveau et l’on peut nommer « informatisation » l’ensemble des phénomènes que suscite cette émergence.
Elle présente à l’action des possibilités nouvelles accompagnées naturellement de risques nouveaux. Dans l’entreprise, le déploiement des « systèmes d’information » a des effets économiques, mais aussi sociologiques (structures de légitimité et de pouvoir), philosophiques (méthodes et techniques de la pensée), métaphysiques enfin (« valeurs » qui confèrent son sens à l’action productive).
(English version)
Le système technique contemporain
Pour comprendre les effets de l’informatisation il est utile de se référer à la théorie des systèmes techniques. Un « système technique » se met en place lorsque un petit nombre de techniques entrent en synergie, leur alliage dégageant une efficacité jusqu’alors inconnue. Ce fut le cas avec l’industrialisation, qui s’est appuyée à partir du XVIIIe siècle sur la synergie entre la mécanique et la chimie auxquelles se sont ajoutés à la fin du XIXe siècle l’électricité et le pétrole.
L’informatisation, elle, s’appuie sur la synergie entre la microélectronique et le logiciel, auxquels s’est ajouté à partir de 1975 le réseau : elle a ainsi fait émerger le système technique contemporain (STC). L’informatique, jusqu’alors essentiellement consacrée au calcul, est devenue – avec le traitement de texte, le tableur, le grapheur, puis la messagerie et le fichier partagé, enfin l’Internet et le Web – l’instrument universel qui apportait l’assistance de l’automate au travail personnel et à la communication entre les personnes.
L’industrialisation, d’origine technique, a eu des conséquences anthropologiques et géopolitiques : elle a élargi le régime du salariat et fait naître l’entreprise moderne, suscité la naissance de la classe ouvrière et de la guerre des classes, entraîné une urbanisation rapide et l’exode rural, accéléré l’évolution technique et le recours à la recherche scientifique, suscité le déploiement du système éducatif et du système sanitaire, encouragé l’impérialisme et le colonialisme, provoqué enfin des guerres auxquelles l’industrie procurait des armes dévastatrices.
C’est la qualité, la puissance de leur industrie qui a classé les nations entre elles : celles qui ne s’étaient pas industrialisées ayant été bientôt dominées, voire colonisées par les nations industrielles.
Quelles sont aujourd’hui les conséquences du STC ?
L’ensemble des ordinateurs interconnectés constitue un automate programmable ubiquitaire (APU), apte à réaliser tout ce qu’il est possible de programmer et libéré, grâce au réseau, des contraintes qu’impose la distance géographique. Alors que l’industrialisation s’appuyait sur l’alliage entre la main et la machine, et soumettait la « main d’œuvre » à une discipline stricte, l’informatisation fait apparaître l’alliage entre le cerveau et l’automate et mobilise les compétences du « cerveau d’œuvre ».
L’être humain organisé (EHO) forme ainsi avec l’APU un alliage original : il en résulte une organisation spécifique de l’entreprise ainsi que de ses relations avec ses clients, fournisseurs et partenaires. Cet alliage a fait émerger un continent nouveau et l’on peut nommer « informatisation » l’ensemble des phénomènes que suscite cette émergence.
Elle présente à l’action des possibilités nouvelles accompagnées naturellement de risques nouveaux. Dans l’entreprise, le déploiement des « systèmes d’information » a des effets économiques, mais aussi sociologiques (structures de légitimité et de pouvoir), philosophiques (méthodes et techniques de la pensée), métaphysiques enfin (« valeurs » qui confèrent son sens à l’action productive).
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mercredi 24 novembre 2010
Imbécillités médicales
J'ai pendant des années été sujet à des douleurs abdominales très pénibles. Les médecins diagnostiquaient une colite d'origine psychologique : « vous appartenez à l'élite intellectuelle, me disaient-ils, alors vous êtes stressé ». Et de me prescrire des médicaments pour le stress.
« Elite intellectuelle », tu parles ! Un jour j'ai eu plus mal que d'habitude et, en outre, de la fièvre. Au service des urgences de l'hôpital Cochin, l'interne a diagnostiqué une appendicite : j'ai été opéré et depuis je n'ai plus jamais eu mal au ventre.
La psychologie et la psychanalyse, étant à la mode (la psychiatrie l'est beaucoup moins), fournissent à des paresseux une explication passe-partout.
Ce souvenir m'est revenu en mémoire lorsqu'un ami m'a décrit ses ennuis. Il devait porter des lunettes pour lire et pour conduire mais au bout d'une dizaine de minutes il avait mal au fond des yeux. La douleur allant croissant, il voyait venir avec appréhension le jour où il ne pourrait plus lire ni conduire.
« Elite intellectuelle », tu parles ! Un jour j'ai eu plus mal que d'habitude et, en outre, de la fièvre. Au service des urgences de l'hôpital Cochin, l'interne a diagnostiqué une appendicite : j'ai été opéré et depuis je n'ai plus jamais eu mal au ventre.
La psychologie et la psychanalyse, étant à la mode (la psychiatrie l'est beaucoup moins), fournissent à des paresseux une explication passe-partout.
* *
Ce souvenir m'est revenu en mémoire lorsqu'un ami m'a décrit ses ennuis. Il devait porter des lunettes pour lire et pour conduire mais au bout d'une dizaine de minutes il avait mal au fond des yeux. La douleur allant croissant, il voyait venir avec appréhension le jour où il ne pourrait plus lire ni conduire.
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Société
jeudi 11 novembre 2010
Numérisation ou informatisation ?
Le Syntec informatique (syndicat professionnel des industries de l'informatique) vient de changer de nom : il s'appellera désormais « Syntec numérique » (voir Syntec informatique est mort, vive Syntec numérique !). C'est que les mots « informatique » et « informatisation » souffrent de connotations étroitement techniques et sont jugés aujourd'hui ringards tandis que « numérique » et « numérisation » sont à la mode...
Il est vain de lutter contre un usage que la langue impose : il faut savoir parler la langue des indigènes ! Puisqu'ils préfèrent « numérique », va pour numérique : si lors d'un dîner en ville vous dites « je suis informaticien », les visages se détournent. Si vous dites « je travaille dans le numérique », on vous écoutera et on fera au moins semblant de comprendre ce que vous dites.
Cela n'empêche pas d'éprouver quelque inquiétude et quelques regrets, car si l'on prend les mots par l'étymologie « numérisation » est bien plus faible qu'« informatisation ». Numériser, c'est coder un programme ou un document selon une suite de 0 et de 1, opération technique que réalise, dans les couches les moins visibles de l'ordinateur, une cascade de programmes de traduction.
Il est vain de lutter contre un usage que la langue impose : il faut savoir parler la langue des indigènes ! Puisqu'ils préfèrent « numérique », va pour numérique : si lors d'un dîner en ville vous dites « je suis informaticien », les visages se détournent. Si vous dites « je travaille dans le numérique », on vous écoutera et on fera au moins semblant de comprendre ce que vous dites.
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Cela n'empêche pas d'éprouver quelque inquiétude et quelques regrets, car si l'on prend les mots par l'étymologie « numérisation » est bien plus faible qu'« informatisation ». Numériser, c'est coder un programme ou un document selon une suite de 0 et de 1, opération technique que réalise, dans les couches les moins visibles de l'ordinateur, une cascade de programmes de traduction.
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Informatisation
mardi 9 novembre 2010
Pierre Mounier-Kuhn, "L'informatique en France", PUPS, 2010
English Version
C'est le premier volume d'un travail monumental que Pierre Mounier-Kuhn consacre à l'histoire de l'informatique en France. Il traite de la recherche et l'enseignement supérieur ; le second volume traitera du comportement des constructeurs, le troisième du rôle de l'État.
Il faudra sans doute que Mounier-Kuhn consacre un quatrième volume à l'informatisation des institutions, à ce qui s'est passé du côté de l'utilisation, à ses exigences et ses relations avec les scientifiques, les fournisseurs et l'État.
Comme toute recherche en histoire, celle-ci est contrainte par la disponibilité des archives : elle s'arrête donc vers 1975. Or c'est à cette date que débute l'informatisation des institutions ainsi que celle de la société : la notion de système d'information émerge au début des années 70 et dès lors les exigences de la sémantique des données passent avant celles du calcul, qu'elles conditionnent en vertu du principe garbage in, garbage out.
Il s'agit de l'informatique en France, mais Mounier-Kuhn montre bien que notre pays, retardé par les circonstances de l'occupation allemande, n'a pas pu être un pionnier dans ce domaine. L'informatique a pris sa source aux États-Unis (et aussi en Grande-Bretagne), et les idées que nous autres Français avons pu avoir sur les compilateurs, systèmes d'exploitation, bases de données, réseaux etc. étaient de seconde main, réserve dûment faite pour quelques exceptions individuelles.
C'est le premier volume d'un travail monumental que Pierre Mounier-Kuhn consacre à l'histoire de l'informatique en France. Il traite de la recherche et l'enseignement supérieur ; le second volume traitera du comportement des constructeurs, le troisième du rôle de l'État.
Il faudra sans doute que Mounier-Kuhn consacre un quatrième volume à l'informatisation des institutions, à ce qui s'est passé du côté de l'utilisation, à ses exigences et ses relations avec les scientifiques, les fournisseurs et l'État.
Comme toute recherche en histoire, celle-ci est contrainte par la disponibilité des archives : elle s'arrête donc vers 1975. Or c'est à cette date que débute l'informatisation des institutions ainsi que celle de la société : la notion de système d'information émerge au début des années 70 et dès lors les exigences de la sémantique des données passent avant celles du calcul, qu'elles conditionnent en vertu du principe garbage in, garbage out.
Il s'agit de l'informatique en France, mais Mounier-Kuhn montre bien que notre pays, retardé par les circonstances de l'occupation allemande, n'a pas pu être un pionnier dans ce domaine. L'informatique a pris sa source aux États-Unis (et aussi en Grande-Bretagne), et les idées que nous autres Français avons pu avoir sur les compilateurs, systèmes d'exploitation, bases de données, réseaux etc. étaient de seconde main, réserve dûment faite pour quelques exceptions individuelles.
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Informatisation,
Lectures
dimanche 7 novembre 2010
L'échelle du pouvoir
English version
Le « pouvoir », but suprême, objet de fantasme ! Avoir du pouvoir, c’est dominer les autres, dominer le monde, être en mesure de donner soi-même un sens à sa vie au lieu de subir un sens imposé...
À l’état pur, le pouvoir est l’exercice d'une légitimité qui confère son autorité à l’homme au pouvoir et fait se courber devant lui les têtes des subordonnés : ils accepteront ses décisions, ils obéiront à ses ordres.
Cependant le pouvoir recouvre plusieurs niveaux correspondant à des fonctions diverses : distinguer les pouvoirs de nomination, de gestion et d’orientation permet de poser un diagnostic lorsque l’on examine la façon d’agir d’un homme au pouvoir.
Pouvoir de nomination
Une première forme de pouvoir réside dans la délégation de parcelles de légitimité. Celui qui peut nommer des responsables, distribuer les rôles et les places, est un seigneur auquel des féaux doivent prêter serment.
Le « pouvoir », but suprême, objet de fantasme ! Avoir du pouvoir, c’est dominer les autres, dominer le monde, être en mesure de donner soi-même un sens à sa vie au lieu de subir un sens imposé...
À l’état pur, le pouvoir est l’exercice d'une légitimité qui confère son autorité à l’homme au pouvoir et fait se courber devant lui les têtes des subordonnés : ils accepteront ses décisions, ils obéiront à ses ordres.
Cependant le pouvoir recouvre plusieurs niveaux correspondant à des fonctions diverses : distinguer les pouvoirs de nomination, de gestion et d’orientation permet de poser un diagnostic lorsque l’on examine la façon d’agir d’un homme au pouvoir.
Pouvoir de nomination
Une première forme de pouvoir réside dans la délégation de parcelles de légitimité. Celui qui peut nommer des responsables, distribuer les rôles et les places, est un seigneur auquel des féaux doivent prêter serment.
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Sociologie
mercredi 27 octobre 2010
Edouard Tétreau, 20 000 milliards de dollars, Grasset, 2010
English version
Cet essai se lit vite et il est agréable à lire : les situations sont évoquées de façon si vivante qu'on a l'impression d'y être présent.
Après avoir lu l'introduction on s'attend à une construction en trois parties : 1) tout ce qui va mal au Etats-Unis, 2) pourquoi ils vont rebondir malgré tout, 3) comment les autres pays vont payer ce rebond. Mais le développement ne répond pas exactement à ce plan : la partie 2, "le rebond", se réduit à une évocation de la transfusion de population et de vitalité provenant du Mexique. Tétreau ne répond pas à une question pourtant évidente : si les États-Unis d'origine anglo-saxonne et protestante sont entrés en décadence au point que leur vitalité et leur démographie dépendent d'une immigration latino-indienne et catholique, que devient leur identité ?
Il est vrai que les Américains ne se soucient pas d'identité : "ce qui compte, ce n'est pas ce que vous êtes mais ce que vous faites", répètent ceux que Tétreau rencontre - et par "ce que vous faites", il faut entendre l'action immédiate : "ne réfléchissez pas, just do it", lui dit-on encore.
La primauté donnée à l'action est à double tranchant. L'art de l'ingénierie, le no nonsense pratique est le point fort des États-Unis, mais l'action irréfléchie peut se dégrader en activisme, en agitation stérile - et on peut se demander si les États-Unis, devenus obèses à tous les sens du mot, n'ont pas perdu aujourd'hui l'énergie dont leur courte histoire apporte de nombreux témoignages.
Les passages qu'il consacre à la religion sont éclairants : le Dieu auquel les Américains rendent un culte dans leurs nombreuses églises est une Providence qui offre à chacun la perspective de la richesse. Dans cette théologie-là, on ne trouve pas trace du discours de Jésus sur les riches.
Cet essai se lit vite et il est agréable à lire : les situations sont évoquées de façon si vivante qu'on a l'impression d'y être présent.
Après avoir lu l'introduction on s'attend à une construction en trois parties : 1) tout ce qui va mal au Etats-Unis, 2) pourquoi ils vont rebondir malgré tout, 3) comment les autres pays vont payer ce rebond. Mais le développement ne répond pas exactement à ce plan : la partie 2, "le rebond", se réduit à une évocation de la transfusion de population et de vitalité provenant du Mexique. Tétreau ne répond pas à une question pourtant évidente : si les États-Unis d'origine anglo-saxonne et protestante sont entrés en décadence au point que leur vitalité et leur démographie dépendent d'une immigration latino-indienne et catholique, que devient leur identité ?
Il est vrai que les Américains ne se soucient pas d'identité : "ce qui compte, ce n'est pas ce que vous êtes mais ce que vous faites", répètent ceux que Tétreau rencontre - et par "ce que vous faites", il faut entendre l'action immédiate : "ne réfléchissez pas, just do it", lui dit-on encore.
La primauté donnée à l'action est à double tranchant. L'art de l'ingénierie, le no nonsense pratique est le point fort des États-Unis, mais l'action irréfléchie peut se dégrader en activisme, en agitation stérile - et on peut se demander si les États-Unis, devenus obèses à tous les sens du mot, n'ont pas perdu aujourd'hui l'énergie dont leur courte histoire apporte de nombreux témoignages.
Les passages qu'il consacre à la religion sont éclairants : le Dieu auquel les Américains rendent un culte dans leurs nombreuses églises est une Providence qui offre à chacun la perspective de la richesse. Dans cette théologie-là, on ne trouve pas trace du discours de Jésus sur les riches.
jeudi 14 octobre 2010
volle.com en anglais
Je vais traduire volle.com en anglais afin d'élargir son audience. J'ai à cette fin ouvert un nouveau blog, volle.com in English, http://volle-en.blogspot.com/.
Désormais les nouveaux textes contiendront un lien vers leur traduction (et réciproquement).Par ailleurs je traduirai progressivement tout ce que volle.com a publié depuis 1998, y compris ceux de mes ouvrages que j'ai mis à disposition. Cela me prendra un peu de temps !
Bienvenue aux lecteurs anglophones. S'ils trouvent des erreurs dans mes traductions (il y en aura certainement), je les corrigerai volontiers.
samedi 9 octobre 2010
Pourquoi l'économie est une science
English version
« L'économie n'est pas une science », m'a dit l'autre jour un de mes amis, expert reconnu en informatique et systèmes d'information. L'image qu'il se fait de l'économie, c'est sans doute celle qu'en donnent ces « économistes » que l'on voit dans les médias et qui, en vrais sophistes capables de démontrer tout et son contraire, expriment avec assurance une conviction versatile. Mais cette image est superficielle.
« Si tu lisais Adam Smith, lui ai-je répondu, ou Alfred Marshall, ou Léon Walras, ou John Hicks, ou tout près de nous Ivar Ekeland et quelques autres, tu verrais qu'il existe une science économique. J'avoue cependant que j'ai mis du temps à m'en convaincre... »
En effet les cours d'économie que j'ai subis à l'ENSAE en 1963-65 étaient tellement dogmatiques qu'ils ne pouvaient convaincre que de bons élèves à la mémoire docile alors que ma propre mémoire, rétive comme un cheval ombrageux, n'accepte de retenir que ce que j'ai compris à fond. C'est Ekeland qui m'a ouvert la porte de la théorie économique avec un article dans La Recherche en 1976, alors que je butais sur les limites de l'interprétation de la statistique.
Lorsqu'en 1983 j'ai mis en place la mission d'études économiques du CNET les ingénieurs et chercheurs avec lesquels je travaillais avaient les mêmes préventions que mon ami : « l'économie, disaient-ils, c'est une science molle ». Ils croyaient que l'économiste est un avocat sans scrupules que les dirigeants chargent de « démontrer » la rentabilité des projets qu'ils ont déjà choisis.
« L'économie n'est pas une science », m'a dit l'autre jour un de mes amis, expert reconnu en informatique et systèmes d'information. L'image qu'il se fait de l'économie, c'est sans doute celle qu'en donnent ces « économistes » que l'on voit dans les médias et qui, en vrais sophistes capables de démontrer tout et son contraire, expriment avec assurance une conviction versatile. Mais cette image est superficielle.
« Si tu lisais Adam Smith, lui ai-je répondu, ou Alfred Marshall, ou Léon Walras, ou John Hicks, ou tout près de nous Ivar Ekeland et quelques autres, tu verrais qu'il existe une science économique. J'avoue cependant que j'ai mis du temps à m'en convaincre... »
En effet les cours d'économie que j'ai subis à l'ENSAE en 1963-65 étaient tellement dogmatiques qu'ils ne pouvaient convaincre que de bons élèves à la mémoire docile alors que ma propre mémoire, rétive comme un cheval ombrageux, n'accepte de retenir que ce que j'ai compris à fond. C'est Ekeland qui m'a ouvert la porte de la théorie économique avec un article dans La Recherche en 1976, alors que je butais sur les limites de l'interprétation de la statistique.
Lorsqu'en 1983 j'ai mis en place la mission d'études économiques du CNET les ingénieurs et chercheurs avec lesquels je travaillais avaient les mêmes préventions que mon ami : « l'économie, disaient-ils, c'est une science molle ». Ils croyaient que l'économiste est un avocat sans scrupules que les dirigeants chargent de « démontrer » la rentabilité des projets qu'ils ont déjà choisis.
samedi 25 septembre 2010
Institut Montaigne, 15 propositions pour l'emploi des jeunes et des seniors, 2010
Ce rapport de l'institut Montaigne prend un recul utile par rapport au débat actuel sur l'âge de la retraite : le situant dans un contexte plus large, il nous permet de mieux l'interpréter.
Le système français de formation, d'emploi et de retraite s'appuie sur des décisions prises en 1945 pour fonder la retraite par répartition. La vie de l'individu est découpée en trois périodes successives : formation, travail, repos. Ce système pouvait fonctionner lorsque les jeunes, pour une large part, commençaient à travailler à 14 ans et que la durée de la retraite était en moyenne de trois ans.
Il n'en est plus de même aujourd'hui : les études sont plus longues, la durée moyenne de la retraite est de 19 ans, le travail productif est réalisé par la classe d'âge de 25 à 54 ans qui comprend 41 % seulement de la population et les projections démographiques sont inquiétantes.
Mais le modèle qui sépare la vie de l'individu en trois phases séparées perdure avec ses corollaires : cloison étanche entre les études et le monde du travail et donc difficulté de la première insertion pour les jeunes, hausse du salaire à l'ancienneté (qui contribue à rendre les seniors "non rentables"), statuts rigides qui protègent ceux qui en bénéficient mais excluent les autres (cadres, CDI etc.).
Le système français de formation, d'emploi et de retraite s'appuie sur des décisions prises en 1945 pour fonder la retraite par répartition. La vie de l'individu est découpée en trois périodes successives : formation, travail, repos. Ce système pouvait fonctionner lorsque les jeunes, pour une large part, commençaient à travailler à 14 ans et que la durée de la retraite était en moyenne de trois ans.
Il n'en est plus de même aujourd'hui : les études sont plus longues, la durée moyenne de la retraite est de 19 ans, le travail productif est réalisé par la classe d'âge de 25 à 54 ans qui comprend 41 % seulement de la population et les projections démographiques sont inquiétantes.
Mais le modèle qui sépare la vie de l'individu en trois phases séparées perdure avec ses corollaires : cloison étanche entre les études et le monde du travail et donc difficulté de la première insertion pour les jeunes, hausse du salaire à l'ancienneté (qui contribue à rendre les seniors "non rentables"), statuts rigides qui protègent ceux qui en bénéficient mais excluent les autres (cadres, CDI etc.).
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