La
conversation entre Vincent Lorphelin et Stanislas de Bentzmann qu'a diffusée récemment Xerfi Canal m'a éclairé sur la portée du mot « numérique ».
Le « numérique », dit M. de Bentzmann, c'est « la transformation des usages, des processus. On sort de l'entreprise pour entrer chez les clients, les partenaires, les collaborateurs. La technique ouvre des portes dont les consommateurs et les salariés se saisissent ».
Pris à la lettre « numérique » désigne le codage des documents (son, texte, image, vidéo, programme, etc.) avec des zéros et des uns, qui associe à chaque document un (très grand) nombre entier noté en binaire : pour le codage du son, par exemple, voir
transmission analogique et transmission numérique. L'anglicisme « digital », qui remplace « nombre » par « chiffre », ne signifie rien de plus.
Mais puisque l'usage attribue désormais à « numérique » le sens que lui donne M. de Bentzmann, acceptons le et voyons ce que nous pouvons en faire. Il s'agit « des nouveaux usages, des nouvelles façons de travailler et de consommer, des nouveaux modèles d'affaire, des nouvelles formes de concurrence », que l'informatique a rendus
possibles. Le « numérique », c'est donc l'ensemble des
conséquences de l'informatisation. L'informatique est sa
cause matérielle.
Ce point de vue est légitime : l'informatisation ayant ouvert des possibles qui offrent à l'action un nouveau continent, il s'agit d'acquérir les savoir-faire et savoir-vivre qui permettront d'en tirer parti. Tout le monde est invité à participer à cette aventure : les consommateurs, les salariés, les informaticiens, les stratèges des entreprises et de la politique. Le continent que l'on envisage ainsi est celui qui est ouvert aujourd'hui par les techniques disponibles, et auxquelles il s'agit de s'adapter au mieux.
S'il s'agit cependant de penser non seulement la situation actuelle, mais l'évolution qui nous y a conduits et, en la prolongeant, la perspective du futur que l'on nomme « prospective », alors on ne peut plus supposer que les « technologies » auquel il convient de s'adapter soient stables ni même définies avec précision : elles ont évolué et elles évolueront encore, selon une dynamique qui les entrelace avec leurs usages, et pour pouvoir
penser cette dynamique il faut examiner l'histoire des techniques – celle par exemple des
langages de programmation, du
traitement de texte, du
tableur, de
l'Internet, etc. : voir comment ils ont été inventés, perfectionnés, rodés au contact de leurs utilisateurs, connaître les échecs et les succès des pionniers, les résistances que les innovations ont rencontrées, et comment ces résistances ont fini par céder. Cela permet de sortir de l'illusion, si répandue, qui fait croire que ce qui existe aujourd'hui a toujours existé et perdurera à l'identique.
La technique et l'usage obéissent à deux logiques différentes. L'usage se déploie dans l'espace du possible, tel que la technique l'offre
hic et nunc. Cet espace est donc la
condition nécessaire de son existence - et non la condition suffisante, car la technique ne détermine pas l'usage dans tous ses détails et d'ailleurs il se peut que des usages possibles ne voient pas le jour. Réciproquement, l'évolution de la technique est orientée par une anticipation de l'usage (voir Steven Levy,
Hackers, et Michael Hiltzik,
Dealers of Lightning) : la technique se développe à la rencontre entre les besoins anticipés, la nature physique qui offre ses matériaux, et la logique. Ajoutons que les usages se développent à partir des usages antérieurs, qu'ils transforment, et qu'il en est de même de la technique.
Confronté à une telle dynamique le raisonnement doit embrasser les dialectiques de l'invention et de l'innovation, de la technique et des usages, du possible et du pratique, de la cause matérielle et de ses conséquences : il acquiert ainsi l'intuition nécessaire pour se représenter le futur dans ses grandes lignes, s'orienter en conséquence, définir une stratégie et une politique.
Alors que « numérique » convient, admettons le, pour désigner l'adaptation à la situation technique actuelle, tâche déjà passablement compliquée, le mot qui convient pour désigner cette dynamique est « informatisation ». Il connote en effet tout à la fois l'évolution du possible technique et celle du couple que forment l'être humain et l'automate programmable, tel qu'il s'organise dans les institutions et la vie personnelle de chacun.
Je comprends pourquoi « numérique » m'a longtemps été antipathique. Je ne peux en effet comprendre la situation actuelle que si je la situe dans une histoire et la prolonge vers un futur : le mot « informatisation » m'est donc nécessaire. Mais j'admets que « numérique » puisse convenir à ceux dont la priorité est l'adaptation des comportements aux possibilités qui existent
hic et nunc, tâche évidemment utile.