mardi 13 février 2018

Écologie et iconomie

Ce texte est un complément à « Comprendre l’iconomie ».

Jean-Marc Béguin m’a dit que la transition énergétique n'apparaissait pas dans les modèles iconomiques. Il s’interroge sur ma « probable dispute » avec Jean-Marc Jancovici.

Voici ce que je lui ai répondu :

Jancovici est un de mes meilleurs amis. Je respecte son courage et suis membre de l'association X-Environnement qu'il anime.

Je ne suis cependant pas entièrement d’accord avec son raisonnement, qui s'appuie sur la corrélation entre le PIB et la consommation d'énergie, dans laquelle la part de l'énergie d'origine fossile est peu compressible. Jancovici en déduit que la décroissance s'impose pour limiter le réchauffement climatique.

Je lui dis :
  1. qu'il extrapole une corrélation constatée dans l'économie mécanisée, alors que l'économie s'est informatisée ;
  2. que la croissance en volume, caractéristique de l'économie mécanisée et mesurée par le PIB, fait place dans l'économie informatisée à une croissance en qualité avec la différenciation des produits qu'implique la concurrence monopolistique ;
  3. que l'économie informatisée exploite une ressource naturelle inépuisable, le cerveau humain, que l'économie mécanisée avait laissée en jachère ;
  4. qu'il en résulte une transformation du rapport avec la nature que les écologistes devraient considérer.
Jancovici répond en substance :
  1. que les ordinateurs consomment de l'énergie (c'est vrai mais cette réponse est trop courte : il faudrait un bilan des effets de l'informatisation sur l'énergie) ;
  2. que l'informatique est gourmande en terres rares et autres ressources minérales limitées (c'est vrai, mais il faudrait un raisonnement incluant les évolutions possibles de la technique et des produits).

L'économie a pour but le bien-être matériel de la population. Ce but, l'économie mécanisée a cherché à l'atteindre en produisant des biens que le consommateur détruit en les consommant. L'économie informatisée cherche à l'atteindre en produisant des « effets utiles », comme dit Philippe Moati : dans cette économie le consommateur est devenu un utilisateur.

Par ailleurs la part du logiciel dans les produits est devenue importante, or le logiciel est un pur produit du cerveau : sa qualité dépend de la compétence du programmeur, et par ailleurs sa production ne consomme pratiquement pas d'énergie.

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L'iconomie est une économie informatisée par hypothèse pleinement efficace. Nous ne savons pas si l'économie réelle atteindra un jour l'iconomie, mais modéliser celle-ci permet de décrire les conditions nécessaires de l'efficacité tant du côté des utilisateurs que des producteurs et des produits.

Dans l'iconomie l'utilisateur est sobre en volume et exigeant en qualité : il mange peu mais ce qu'il mange est bon, etc. La croissance en qualité s'accompagne d'une décroissance en volume et donc d'une baisse de la consommation d'énergie.

L'exigence de qualité porte en particulier sur le recyclage : l'entreprise qui a produit un bien doit le récupérer en fin de vie pour recycler les composants et matières premières qu'ils contient, ce qui répond à la limitation de certaines ressources minérales.

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L'économie informatisée actuelle est loin de l'iconomie. Il se peut donc que les consommateurs ne deviennent jamais des utilisateurs, qu'ils ne soient jamais sensibles à la qualité ni sobres en quantité. Il se peut aussi que les entreprises se révèlent incapables de tirer parti du cerveau d’œuvre, qu'elles ne se soucient jamais des déchets qu'émet leur production ni du recyclage de leurs produits.

Les écologistes préfèrent cependant considérer l'économie mécanisée, où la consommation d’énergie est corrélée au PIB : cela leur permet d'énoncer l'exigence à la fois pratique et morale d'une décroissance.

Tenir compte des effets de l'informatisation (et notamment de la prédation qu'elle facilite) les obligerait à un raisonnement qui fait apparaître d’autres dangers que ceux qu’ils signalent mais il se prête moins à la médiatisation. Montrer qu'une nouvelle forme de croissance est possible risquerait aussi, estiment-ils sans doute, de démobiliser les personnes qui militent aujourd'hui, comme le fait avec raison Jancovici, pour que l'on cesse de gaspiller l'énergie.

2 commentaires:

  1. Bonsoir,
    Je pense que votre réponse appelle aussi plusieurs réponses :), principalement :
    - on n'observe pas de décorrélation au niveau mondial entre consommation d'énergie (ou d'une manière plus générale, émissions de GES/impact environnemental) et évolution d'un indicateur tel le PIB. Ce qui implique soit que l'économie n'est pas informatisée (et contredit votre affirmation selon laquelle Jancovici "extrapole une corrélation constatée dans l'économie mécanisée, alors que l'économie s'est informatisée"), soit que le "bilan" de l'informatisation (actuelle) que vous évoquez ("il faudrait un bilan des effets de l'informatisation sur l'énergie") n'est pas favorable énergétiquement parlant. Dans les deux cas, cette réalité statistique (il n'y a pas d'amélioration actuelle notable de la qualité environnementale des produits, à volumes constants) va plutôt dans le sens de Jancovici.
    - Il n'y a a priori aucune garantie pratique qu'une économie informatisée soutenable écologiquement puisse exister. Les écueils sont nombreux, notamment concernant le recyclage des produits (cf Ph. Bihouix : dégradation de l'usage, dispersion des métaux, etc.). La contrainte écologique finira par s'imposer à nous (c'est le sens du mot insoutenable), indépendamment de l'existence ou non d'une "iconomie verte"
    - l'informatisation de nos économies induit clairement l'apparition de nouveaux risques (dont celui de la prédation), qu'il ne faut pas négliger, mais qui font plutôt pâle figure face à celui d'un changement d'ère climatique accéléré (i.e hausse de la température moyenne de qq degrés en qq siècles)
    Bien cordialement,
    Guillaume Colin

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    1. Merci pour votre commentaire. Je réponds point par point :
      1) le PIB en volume évalue la quantité produite, qui est corrélée à la consommation d’énergie. Étant peu sensible à la qualité de la production, cet indicateur est pratiquement aveugle à la « croissance en qualité ».
      2) rien n’est garanti, en effet. Il n’est cependant pas impossible, la conscience écologique aidant, que la société décide qu’il appartient aux entreprises de recycler leurs produits en fin de vie. L’Internet des objets peut faciliter la mise en œuvre de cette obligation.
      3) le danger du changement climatique a été longtemps sous-estimé, le grand public semble désormais mieux le percevoir. Un effort de lucidité analogue est nécessaire concernant les apports et dangers de l’informatisation : il faudrait que les écologistes s’y attellent sérieusement.

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