vendredi 30 mai 2014

Mettre les banques à la raison

Lorsqu'une banque est reconnue coupable d'un délit (assistance à la fraude fiscale, blanchiment des profits du crime, non respect d'un embargo), elle passe un compromis (settlement) avec ses victimes, la justice et le régulateur : l'affaire est classée moyennant le paiement d'une amende.

Cette amende est d'un ordre de grandeur macroéconomique : ainsi il est question que la BNP, accusée par les Etats-Unis d'avoir contourné l'embargo imposé à certains pays, paie une amende de 10 milliards de dollars. Ce n'est pas fini car elle est par ailleurs soupçonnée, avec la Société Générale et le Crédit Agricole, d'avoir facilité des opérations de blanchiment1.

JPMorgan Chase s'est vue infliger une amende de 13 milliards de dollars pour ce qu'elle a fait sur le marché des subprimes2, auxquels s'ajoutent 2 milliards pour son rôle dans l'affaire Madoff3.

UBS4 et Deutsche Bank5 se sont fait pincer à propos des subprimes ; Crédit Suisse6 pour du blanchiment ; une enquête est en cours sur la manipulation du cours des devises7 ; Barclays, UBS, Royal Bank of Scotland et Rabobank ont dû payer plusieurs centaines de millions d'euros pour avoir manipulé le Libor ; la Royal Bank of Scotland est accusée d'avoir poussé à la faillite des entreprises viables pour récupérer leurs actifs à bon compte8.

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Si une banque accepte de payer de telles amendes, c'est pour éviter le déballage qu'occasionnerait un procès et aussi pour éviter la sanction éventuellement plus sévère que risquerait de décider un jury scandalisé.

vendredi 23 mai 2014

L'éthique et l'iconomie

(Transcription de l'intervention au colloque « Éthique et Numérique, quels enjeux pour l'entreprise ? » organisé par le CIGREF le 28 mars 2014)

L'Institut de l'Iconomie est un petit organisme de recherche qui s'est donné pour but d'essayer d'enjamber l'épisode actuel, assez pénible, de transition et d'immaturité dont Jean-Marc Berlioz vient de nous donner quelques témoignages éclairants, pour se projeter dans le futur et essayer de voir où nous allons.

Il s'agit de voir ce que peuvent être une économie, une société, une entreprise, qui seraient parvenues à la maturité dans la nouvelle nature, le nouveau monde que fait émerger, l'informatisation : nous nommons "iconomie" la société qui, par hypothèse, serait parvenue à cette maturité.

Comment se la représenter, comment se représenter aussi les possibilités et les risques que comporte l'informatisation ? Comment contenir les risques, comment exploiter les possibilités ?

De la main-d’œuvre au cerveau-d’œuvre

Nous avons, sur ce thème, engagé une réflexion qui a conduit à des conclusions pratiques, notamment dans le domaine de l'éthique. On voit en effet, si l'on extrapole l'évolution pour se projeter dans le futur, que dans les entreprises les conditions de travail sont très profondément modifiées. Nous allons notamment vers une automatisation de toutes les tâches répétitives physiques et aussi mentales : les lawyers américains n'arrivent plus à facturer la recherche documentaire qui est maintenant faite par des ordinateurs. Ils ont ainsi perdu la possibilité de faire du chiffre sur des activités qui leur prenaient auparavant beaucoup de temps.

Nous voyons déjà la place prise dans les usines par des robots. Si l'on extrapole, on peut dire que la main-d'œuvre tend à être remplacée par du cerveau-d'œuvre. En effet quand toutes les tâches répétitives sont automatisées, qu'est-ce qui reste à faire ? Ce qui n'est pas répétitif, justement : les tâches qui demandent de l'initiative, qui exigent de savoir répondre à l'imprévu, de savoir traiter l'imprévisible auquel les entreprises sont naturellement toujours confrontées.

Ce remplacement de la main-d'œuvre par le cerveau-d'œuvre est un phénomène extrêmement profond. Mais attention : il ne faut pas confondre la main-d'œuvre avec le travail manuel. Un chirurgien ou un pianiste font un travail manuel, ils n'appartiennent pas à la main-d'œuvre.

La main-d'œuvre est en fait le rapport social qui s'est imposé dans le système productif, à partir du XIXe siècle, lorsque la production a été mécanisée. Il fallait alors compléter l'action des machines par l'intervention du corps humain. Le corps humain a été alors conçu comme un appendice de la machine à laquelle il apportait des compléments en réalisant des tâches que la machine n'était pas capable d'exécuter, ou qu'il aurait été trop coûteux de mécaniser.

mardi 20 mai 2014

La France, cette mal-aimée

Pourquoi la France est-elle si mal aimée ? Pourquoi dit-on de façon si péjorative « franco-français » et « franchouillard » ? Pourquoi tant de gens croient-ils honteux d'être français ?

Aucun autre pays, à ma connaissance, ne cultive à ce point le dénigrement de soi – sauf peut-être le Zimbabwe et encore je n'en suis pas sûr.

Si on creuse, on trouve la racine de ce phénomène étrange : c'est la défaite de mai 1940 lors de laquelle la « première armée du monde », si fière de sa victoire en 1918, s'est effondrée en quelques jours, défaite suivie par l'épisode de l'occupation et de la collaboration.

Faisons le tour de cette affaire.

Ni Marc Bloch, dans L'étrange défaite, ni de Gaulle dans ses Mémoires n'ont évoqué la nature du pays auquel la Grande-Bretagne et la France ont alors été confrontées. Ils disent « les Allemands » ou « l'Allemagne » comme si l'ennemi était le même qu'en 1870 et 1914, alors qu'en 1940 l'ennemi n'était plus l'Allemand mais le Nazi.

Le parti nazi avait en effet conquis l'Allemagne, qui avait adopté son drapeau et dont la jeunesse était robotisée par la Hitlerjugend. Il avait tourné le dos à la grande culture allemande, à la science, à la philosophie et au droit auxquels les Allemands avaient tant contribué. Il avait dégradé la langue allemande elle-même.

Gouvernée par ces gangsters, l'Allemagne était devenue un pays de proie dont toutes les ressources devaient servir à la préparation de la guerre. Kissinger a observé que cette stratégie était stupide car l'Allemagne n'avait rien à craindre : qu'elle soit devenue la première puissance économique européenne après deux guerres perdues, la destruction de ses villes et une forte ponction démographique, cela prouve qu'elle était déjà sans le savoir, et de loin, le pays le plus puissant d'Europe1.

Le livre de Sebastian Haffner, Histoire d'un Allemand, témoigne de la brutalité bestiale du régime nazi. Le sens du devoir, vertu typiquement allemande, était détourné : comme l'a dit Dietrich Bonhoeffer, « l'homme de devoir finira par remplir son devoir au service du diable lui-même2 ». La camaraderie, autre vertu allemande, était encouragée pour renforcer la cohésion de la Wehrmacht.

Tandis que vous êtes un citoyen paisible, votre voisin est une brute qui s'entraîne au karaté. Un jour il vous casse la figure. Est-il plus intelligent que vous, plus fort au sens complet du terme, plus civilisé ? Non, assurément.

En mai 1940 une botte a écrasé le visage de la France, mais il y a plus d'intelligence dans un visage que dans une botte.

lundi 19 mai 2014

Modernité de Corneille

Alors que je feuilletais une biographie de Corneille j'ai rencontré une phrase qui fut comme un signal : Corneille, dit son biographe, préférait Rodogune à toutes ses autres pièces. Je n'avais jamais lu celle-là, il fallait y aller voir.

Sa modernité m'a étonné. Non pas la modernité de la langue, certes. On n'écrit plus avec cette densité qui dit tout en un ou deux vers. Passer du XVIIe siècle à un auteur d'aujourd'hui, c'est retomber dans le bourbier des phrases à rallonge...

La modernité de Corneille réside dans les caractères. Cléopâtre, reine de Syrie (il ne s'agit pas de la reine d’Égypte du même nom), est toute rage, haine et ambition. Cette bête de proie politique ment, simule et tue : comme nos « hommes de pouvoir », elle ne conçoit pas de vivre sans régner.

dimanche 4 mai 2014

L'esprit de la recherche personnelle

J'aime à chercher avec les moyens du bord la solution de petits problèmes de mathématiques que je me pose. C'est une vraie recherche puisque je ne suis pas sûr au départ de pouvoir parvenir au résultat, mais elle est bien sûr très modeste : je ne découvrirai rien qui ne soit déjà connu des mathématiciens professionnels, dont je suis d'ailleurs incapable de comprendre les travaux.

Cette recherche si modeste et aucunement innovante est cependant salubre car l'aventure mentale qu'elle comporte est formatrice. N'est-il pas d'ailleurs plus important d'être chercheur que d'être savant ? Rien ne me semble plus lamentable que le cuistre qui exprime son mépris en disant : « ce résultat est déjà bien connu ». Certes ! Je ne suis pas le premier à grimper l'Everest, mais enfin je l'ai escaladé avec mes seules petites forces.

Le jeune Alexandre Grothendieck, élève au lycée, s'est posé un de ces problèmes. Si je connais les longueurs a, b et c des côtés d'un triangle, s'est-il dit, je dois pouvoir exprimer la surface de ce triangle en fonction de a, b et c et sans passer par le calcul d'une hauteur.

Il a cherché cette formule, il l'a trouvée : c'était une recherche authentique même si le résultat est connu depuis le Ier siècle après JC (« formule de Héron »). Le jeune Alexandre a d'ailleurs poussé la démarche jusqu'à exprimer le volume d'un tétraèdre en fonction des longueurs de ses six côtés.

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La recherche personnelle est le passage nécessaire vers la recherche tout court, qui explorera des choses nouvelles et apportera des découvertes. J'ai donc invité mes petits-fils à se poser et à résoudre eux-mêmes un problème.

mardi 22 avril 2014

Iconomie, ce nouveau monde en émergence

Voici la vidéo de l'entretien avec Laurent Faibis consacré au livre iconomie :

vendredi 18 avril 2014

Les partenariats équitables dans l'iconomie

L'iconomie est l'économie du risque maximum en raison de l'importance des coûts fixes dans le coût de production : la quasi-totalité de celui-ci est en effet dépensée avant que l'entreprise n'ait vendu la première unité et reçu la première réponse du marché.

Dans l'iconomie la plupart des produits seront donc élaborés par un réseau d'entreprises partenaires car cela permet de réduire le risque que supporte chaque entreprise. Une autre raison milite pour le partenariat : chaque produit étant un assemblage de biens et de services, les « effets utiles » qu'il procure au client nécessitent l'intervention d'acteurs aux compétences diverses.

Au cœur du partenariat se trouve une plate-forme d'intermédiation qui a pour rôle:
  1. d'assurer l'interopérabilité du processus de production en introduisant, entre les systèmes d'information des partenaires, la passerelle qui assure une fonction de traduction et de commutation ;
  2. d'assurer le traitement des « effets de commerce » qui circulent entre les partenaires en procurant au partage des dépenses et recettes la transparence qui garantit son honnêteté.
L'investissement initial comporte le design du produit, l'ingénierie de sa production (conception et programmation des automates, organisation des services, définition du système d'information) et l'ingénierie d'affaire qui monte le partenariat en établissant le contrat qui répartit les responsabilités, recettes et dépenses, et en mettant en place la plate-forme d'intermédiation qui assurera le suivi de la réalisation de ce contrat.

Mais comment faire pour que le partenariat soit équitable ?

dimanche 13 avril 2014

La vie d'un système d'information

(Exposé de Laurent Bloch, Jacques Printz et Michel Volle lors de la réunion de l'institut de l'iconomie le 10 avril 2014)

Un système d'information est un être vivant : il naît, il évolue et se renouvelle, il connaît des incidents et des accidents, il se métamorphose même, mais il mourra le jour où l'institution qu'il sert disparaîtra – car aucune institution, aucune entreprise n'est éternelle.

Ses utilisateurs ne font que trois choses : ils lisent, ils écrivent et ils lancent des traitements. Il met à leur disposition quatre choses : des mémoires, des processeurs, des logiciels et un réseau. Vu comme cela, l'affaire peut sembler très simple...


Les langages

… mais dès que l'on a dit « les utilisateurs lisent et ils écrivent », cela implique toute la complexité de l’ingénierie et du langage.

Les utilisateurs conversent entre eux en utilisant le langage naturel, moyen de communication dont la puissance est gagée par une imprécision : tous les mots du langage naturel sont en effet entourés de connotations suggestives mais floues.

L'action technique, qui concerne des choses et des actions professionnelles, exige au contraire un langage précis, dépourvu de connotations et donc strictement conceptuel. Outre les connotations, elle bannit les synonymes et les homonymes qui sont autant de sources de malentendus.

La première étape de la construction d'un système d'information réside dans l'élaboration d'un langage conforme aux exigences du métier : il faut que toute l'entreprise, et même certains clients/partenaires dans le cas de l’entreprise « étendue », parle la même langue sans homonymes ni synonymes ; il faut que cette langue respecte des règles logiques formelles de complétude et de cohérence, indépendantes des opinions des usagers (« context-free ») ; il faut que les concepts qu'elle utilise soient pertinents (c'est-à-dire adéquats à l'action productive).

L'ingénierie du système d'information doit mobiliser la technique informatique de façon à satisfaire les besoins des utilisateurs (et non de répondre à leur demande, car celle-ci n'est le plus souvent qu'une traduction erronée du besoin).

Lorsque le système d'information utilise l'informatique, les données saisies et les ordres de traitement sont traduits en une cascade de langages intermédiaires avant de parvenir aux processeurs sous la forme d'instructions élémentaires écrites en 0 et 1 : le langage du processeur est celui des opérations physiques, qui n'est ni celui des êtres humains, ni celui de la logique pure.

samedi 12 avril 2014

Les études économiques en support des nouveaux services

(Exposé du 10 avril 2014 devant l'AHTI - Association pour l'Histoire des Télécoms et de l'Informatique)

J'arrive au CNET en 1983 à l'invitation de François du Castel pour y monter une « mission d'études économiques ». Cette mission devait éclairer la perspective de la diversification des services sur les réseaux télécoms en coopération avec l'équipe de Patrice Flichy qui, elle, menait des recherches sur la sociologie des usages.

Le service téléphonique avait en effet pratiquement atteint sa pénétration finale après l'effort d'équipement lancé à partir de 1974. L'énergie acquise par la DGT dans cette période de vive croissance se cherchait de nouveaux débouchés : ce sera le Minitel, puis le Plan Câble.

Je venais de l'INSEE et ne connaissais rien aux télécoms. Il a donc fallu que je me mette à l'école comme un bizut en lisant des livres, en écoutant les chercheurs du CNET et surtout les explications que me donnait généreusement du Castel.

J'ai eu bien du mal à comprendre la diversité des télécoms : le codage numérique du signal vocal, le modèle en couches, les règles d'ingénierie et la hiérarchie des commutateurs du réseau général, l'architecture de Transpac, le protocole Ethernet sur les réseaux locaux d'établissement, etc. Il faudra que je fasse un cours sur les techniques télécoms à l'ENSPTT pour assimiler enfin leur vocabulaire, leurs principes et leur méthode. Je suis étonné quand je vois un inspecteur des finances accepter de prendre la présidence du gigantesque automate qu'est le réseau télécom sans éprouver apparemment la moindre inquiétude...

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Les gens des télécoms croyaient, ou affectaient de croire, qu'un économiste est un avocat payé pour faire des calculs complaisants à l'appui des projets qu'on lui demande de défendre. Ce n'était pas ainsi que je concevais mon métier et d'ailleurs du Castel ne m'a jamais demandé rien d'autre qu'un travail honnête.

Je respectais pour ma part beaucoup le sérieux professionnel des télécommunicants. Ils se partageaient entre deux spécialités : les « transmetteurs », qui sont des physiciens, et les « commutants » qui sont des logiciens, et ils adoraient littéralement leur métier historique, la téléphonie filaire. Cela me changeait agréablement de l'INSEE où la statistique – qui occupe l'essentiel des effectifs – était alors moins considérée que la comptabilité nationale, les modèles économétriques et la théorie économique.

mercredi 2 avril 2014

Agir pour l'iconomie : quelle stratégie adopter ?

(Exposé au colloque organisé par le CIGREF, Xerfi et l'institut de l'iconomie le 14 mars 2014)



Dans une entreprise, dans une institution, dans un pays, la fonction du stratège est d'indiquer une orientation, de poser à l'horizon du futur un repère qui oriente les volontés et les actions.

Aucune prospective, aucune stratégie ne pouvaient être pertinentes au XIXe siècle si elles ignoraient la mécanique et la chimie. Aucune ne peut l'être aujourd'hui si elle ignore l'informatisation. Dans le monde que celle-ci fait émerger, l'iconomie est un repère.

Les machines mécaniques ont percé les montagnes pour le chemin de fer, ont été les auxiliaires de la main d'oeuvre sur les chaînes de fabrication et des jambes pour les transports, ont industrialisé l'agriculture avec la chimie des engrais. L'informatisation transforme elle aussi la nature à laquelle sont confrontées les actions et les intentions car elle met en œuvre une ressource naturelle inépuisable : le cerveau humain. Ceux qui ignorent cela ne peuvent rien comprendre au monde dans lequel nous vivons aujourd'hui.

Jeremy Rifkin a donc tort lorsqu'il dit que la « troisième révolution industrielle » est celle de la transition énergétique, car celle-ci ne peut se concevoir qu'en tenant compte de la transition iconomique.

Après une révolution industrielle la macroéconomie est inopérante parce que les facteurs de crise résident dans la microéconomie, dans l'intimité des organisations et des processus : c'est là qu'il faut aller les dénicher.

L'informatisation a en effet des conséquences dans l'économie des entreprises, la psychologie des personnes, la sociologie des pouvoirs, la philosophie des techniques de la pensée et jusqu'aux valeurs qui orientent le destin des personnes, celui des institutions et celui des nations.

Si la technique apporte un Big Bang qui a transformé la nature, les conséquences de ce Big Bang outrepassent donc la sphère de la technique. Les blocages que l'informatisation rencontre s'expliquent par la crainte que ces conséquences suscitent.

Le ministère du pléonasme, de la répétition et de plusieurs fois la même chose

Il ne suffit apparemment pas aujourd'hui d'être ministre des affaires étrangères : il faut être "ministre des affaires étrangères et du développement international". Je ne vois pas ce que le "développement international" ajoute aux affaires étrangères (développement de quoi, d'ailleurs ? de la "présence française dans le monde", du "rayonnement de la France", de l'internationalisation, de l'internationalisme, de l'international ?)

L'épidémie de pléonasmes n'a pas touché ce seul ministère. Il a fallu ajouter à l'écologie le développement durable et l'énergie car nous aurions pu croire qu'elle les ignorait. La grandeur de l'éducation nationale exigeait qu'on lui ajoutât, comme si cela n'allait pas de soi, l'enseignement supérieur et la recherche. Le titre prestigieux de ministre des finances a été plombé, lui, par la triste symbolique qui accompagne les comptes publics.

Le ministère de l'économie est aussi celui du redressement productif : mais comment s'occuper de l'économie sans devoir redresser la production, qui en a tant besoin ? Et pour faire bonne mesure, on lui a ajouté le numérique.

Quand on dit "ministère de l'agriculture", on sait que cela recouvre l'agro-alimentaire et la forêt. Mais il a fallu le dire explicitement, car comme nous sommes ignares nous risquons de l'ignorer.

Un sommet est atteint par le ministère du travail, de l'emploi et du dialogue social : trois façons de dire une seule et même chose.

Quelques ministères empilent un catalogue disparate : ministère des droits de la femme, de la ville, de la jeunesse et des sports ; ministère de la décentralisation, de la réforme de l'Etat et de la fonction publique ; ministère du logement et de l'égalité des territoires ; ministère de la culture et de la communication.

Saluons cependant quelques dénominations d'une élégante sobriété : garde des sceaux, ministre de la justice ; ministre des affaires sociales ; ministre de la défense ; ministre de l'intérieur ; ministre des outre-mer.

A la complexité des dénominations correspond, on peut le craindre, une pensée qui fuit la clarté et la simplicité. Ce n'est pas bon signe.

On croit donner plus d'autorité aux ministres en empilant des badges sur leurs épaules mais on obtient le résultat inverse car les dénominations historiques portent, dans leur sobriété, un symbole plus puissant que ces accumulations.

De même, l'avez-vous remarqué ? la féminisation des dénominations professionnelles a un effet contraire à celui qu'elle visait : dire qu'une femme est professeure, écrivaine, etc., c'est suggérer qu'elle est autre chose qu'un professeur ou qu'un écrivain et donc qu'elle leur est peut-être inférieure.

La dégradation du vocabulaire fait des victimes parfois imprévues.

mardi 18 mars 2014

Pour une approche historique du monde contemporain

« L'histoire n'est pas une science », disaient mes collègues de l'INSEE alors que je préparais ma thèse. Ils croyaient sans doute que seule la certitude des résultats permet de qualifier une discipline de « scientifique ».

Il est vrai que l'histoire, coincée entre un passé énigmatique et un futur imprévisible, ne peut pas parvenir à la certitude. Mais ne se trompaient-ils pas sur le critère de la scientificité ? Ne s'exagéreraient-t-ils pas par exemple la certitude des mathématiques ? Certes, leurs démonstrations sont certaines mais elles sont suspendues à des hypothèses : la géométrie du triangle (la somme des angles est égale à 180°, etc.) n'est ainsi exacte que dans l'espace euclidien, qui n'est pas plus « réel » que les espaces courbes.

L'histoire, elle, assume le caractère énigmatique du monde réel pour y repérer les faits, événements et structures qui déterminent son évolution. Tout comme la science économique, elle ambitionne de produire des modèles schématiques qui fourniront des points d'appui à la réflexion et à l'action.

Alors que la plupart des disciplines s'efforcent de fournir les praticiens en certitudes, l'histoire assume l'incertitude de ses résultats pour embrasser une situation réelle dans sa complexité. En contrepartie elle est libre de mobiliser, pour éclairer cette situation, les concepts et théories qu'ont élaborés les autres disciplines.

lundi 17 mars 2014

Message de Moscou

Je reproduis ici le message daté du 17 mars 2014 que je viens de recevoir d'un ami russe, habitant de Moscou :

Merci pour les références que tu m'envoies à des publications dans les médias français, merci de m'avoir signalé l'excellent article de Svetlana Alexievitch, "Poutine et les bas instincts".

Je commence à concrétiser mes idées sur cette situation de crise. Mais les nouvelles, les changements interviennent chaque jour, voire chaque heure.

Le plus désespérant, c'est l'efficacité évidente de la propagande massive à la télévision d'Etat (il n'y en a pas d'autre chez nous). C'est une propagande à la Goebbels. Je ne me souviens pas d'une hystérie pareille : elle dépasse de loin celle qui régnait dans le médias en 1979 (Afghanistan) ou en 1968 (Tchécoslovaquie). Elle gagne les masses, même la jeunesse.

Svetlana Alexievitch a très bien décrit cette atmosphère étouffante. Son article date du 14 mars. Deux marches ont eu lieu à Moscou le samedi 15 mars - l'une pour, l'autre contre la ligne de Poutine. Peut-être en as-tu vu les échos dans les médias français. La seule chose encourageante de ces derniers mois est que la "marche pour la paix" a rassemblé quelques 50 000 personnes à Moscou - chiffre inouï. Parmi les gens honnêtes, personne n'y croyait plus.

Donc primo la propagande super-mensongère ne gagne pas tout le monde, et secundo Poutine ne peut pas ignorer ce fait avant d'ordonner d'attaquer l'Ukraine orientale, ce qui signifierait le déclenchement de la guerre civile en Ukraine et le risque d'un conflit mondial.

vendredi 14 mars 2014

Un livre sur l'iconomie

En cliquant sur le lien ci-dessous :


vous téléchargerez le fichier pdf du livre intitulé Iconomie (1,331 Mo, 227 pages) publié en mars 2014 par les éditions Economica et Xerfi (préface de Laurent Faibis).

Vous pouvez aussi le commander chez Amazon.

Ce livre propose une orientation stratégique pour la sortie de crise.

Je vous souhaite une bonne lecture ! Vos commentaires sont les bienvenus.

dimanche 9 mars 2014

Marre de « numérique »

Tout est ou doit être « numérique » : l'entreprise numérique, la société numérique, l'intelligence numérique etc. Le numérique, c'est chic, c'est branché : c'est à la mode.

Mais « numérique » n'est que le cache-sexe d'« informatique ». La feuille de vigne masque cette réalité : tout ce qui est numérique se condense dans des programmes, du matériel, l'Internet et le Web qui sont tous des réalisations informatiques. Sans programmes, sans processeurs, sans mémoires, sans réseaux, il n'y a pas de « numérique ».

Oui, me dira-t-on, mais le « numérique » c'est bien plus que le logiciel, les processeurs, les mémoires et les réseaux : cela contient aussi la sociologie des usages, la psychologie des utilisateurs, des effets sur l'économie des médias, etc.

Mais qui vous dit donc qu'« informatique » ne contient pas tout cela ? Si vous étiez attentif à l'étymologie, vous verriez que ce mot est forgé à partir d'« information » et d'« automate » et que l'« information » est ce qui donne une « forme intérieure » au cerveau humain, c'est-à-dire une capacité d'action. « Informatique » contient donc tout ce qu'il faut pour désigner à la fois la technique et l'éventail de ses conséquences anthropologiques.

« Numérique » prétend cacher la technique alors que pris à la lettre il désigne ce qu'il y a de plus technique dans l'informatique : le codage en zéro et un nécessaire au fonctionnement du processeur. Par un de ces retournements sémantiques fréquents dans l'usage de la langue, « numérique » en est venu à désigner, de façon d'ailleurs très floue, l'ensemble des dimensions sociologiques et autres de l'informatisation en les détachant de leur socle technique.

Macro ou Micro ?

Deux écoles de pensée se partagent la science économique : la macro-économie et la micro-économie (il existe un entre-deux que l'on appelle méso-économie, mais c'est en fait une branche de la micro-économie).

Alors que la micro raisonne sur des « individus » (personnes, entreprises, institutions) la macro raisonne sur des agrégats. La macro domine dans la politique mais je vais montrer pourquoi il est temps de revenir à la micro.

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Donnons quelques exemples de la macro. Les modèles du commerce international (Ricardo, Heckscher-Ohlin, Helpman) font comme si un pays entier était un individu. D'autres modèles ouvrent cette boîte noire pour distinguer des agrégats dont chacun sera, de nouveau, traité comme un individu selon la méthode de l'« agent représentatif » : l'« Entreprise », le « Consommateur », l’« État ». Ces boîtes noires là peuvent encore être ouvertes : on distinguera dans le système productif des « agents » représentant chacun un secteur d'entreprises, etc.

La technique qui consiste à représenter un agrégat par un « agent représentatif » que l'on suppose doté de comportements est la clé de la macro : ainsi l'« Entreprise » produit, investit, stocke, s'endette, embauche, tout cela formalisé par des équations.

La macro s'appuie sur la comptabilité nationale, qui évalue les agrégats et fournit de quoi étalonner les équations. La politique économique s'en nourrit car les équations permettent, croit-on, d'anticiper les conséquences des « mesures » : évaluer par exemple l'effet du niveau des charges sociales sur l'emploi, celui de l'impôt sur les sociétés sur l'investissement, etc.

Ainsi la réflexion des politiques, des planificateurs, des modélisateurs s'appuie sur la macro, à laquelle la comptabilité nationale fournit une base statistique supposée « scientifique » et « objective » (voir le commentaire sur Une histoire de la comptabilité nationale).

Mais la macro est devenue une prison dont la réflexion doit aujourd'hui sortir.

mercredi 26 février 2014

Vers l'iconomie

(Article publié dans le numéro d'avril 2014 de L'ENA hors les murs, revue de l'association des anciens élèves de l'ENA)

Pour comprendre le monde dans lequel nous vivons il faut voir que l'informatisation a transformé la nature, si l'on nomme ainsi ce à quoi les intentions et les actions humaines sont confrontées. Ceux qui n'en ont pas conscience ne peuvent ni interpréter la situation présente, ni définir une stratégie.

Le néologisme « iconomie » (eikon, image, et nomos, organisation) désigne la société que l'informatisation fait émerger. Cette émergence a commencé vers 1975 : le choc pétrolier avait introduit dans le prix de l'énergie une volatilité qui introduisait une incertitude mortelle dans les modèles d'affaires et les entreprises voulaient récupérer, sous forme de productivité, la hausse des salaires concédée en 1968.

Or l'informatique apparaissait comme un recours. Les terminaux l'avaient fait sortir des mains des informaticiens pour l'offrir sur tous les bureaux. Des voyages aux États-Unis et la lecture de quelques livres avaient convaincu certains dirigeants de l'importance des systèmes d'information.

Pierre Nora et Alain Minc, qui avaient du flair, publièrent dès 1978 L'informatisation de la société. Bertrand Gille publia la même année une Histoire des techniques qui découpe l'histoire en périodes caractérisées chacune par un système technique, synergie de quelques techniques fondamentales.

Alors que la première révolution industrielle (1775) s'appuyait sur la mécanique et la chimie et que la deuxième (1875) leur avait ajouté une énergie commode avec l'électricité et le pétrole, la troisième révolution industrielle s'appuie, dit Gille, sur une synergie radicalement nouvelle : elle met en œuvre la synergie de la microélectronique, du logiciel et de l'Internet.

Chacune de ces révolutions a fait émerger un monde nouveau, chacune a eu des conséquences qui outrepassent son contenu technique pour s'étendre à tous les domaines de l'anthropologie : économie, psychologie des individus, sociologie des pouvoirs et des classes sociales, philosophie en tant que technique de la pensée, métaphysique des valeurs et des choix fondamentaux.

samedi 22 février 2014

Ce qui n'est pas mesurable existe quand même

« If you've seen the phrase "if it's not measured, it doesn't exist" one too many times used in a nonironic, unthoughtful way, or even worse if you've said that phrase in a moment of triumphant triviality, then I hope I will convince you to cast a skeptical eye on how math and data are used in business »
(Cathy O'Neil. On Being a Data Skeptic. O'Reilly, 2014).

Notre bien-être, notre santé, nos amours, nos amitiés, la qualité de la nourriture, d'un livre, d'un film ou d'une musique : tout cela se sent, se conçoit, se vit, mais cela ne se mesure pas.

Je rencontre cependant des économistes, sociologues ou autres qui pensent que la démarche scientifique exige de s'appuyer toujours sur des statistiques – ou qui, du moins, se complaisent dans la position intellectuelle apparemment inexpugnable que cette exigence procure. « Si ce n'est pas mesuré, disent-ils, ça n'existe pas. »

J'ai entendu Bart van Ark et Jean-Marc Jancovici prononcer une phrase moins excessive mais qui revient pratiquement au même : « je ne sais pas raisonner sur un phénomène qui n'est pas mesuré ». Ces deux chercheurs font certes œuvre utile en compilant les sources existantes, mais ils font comme si ce que la statistique n'observe pas n'existait pas.

Toutes ces personnes savent pourtant sans doute raisonner, dans leur vie courante, sur des choses non mesurables, mais elles croient devoir mettre une frontière étanche entre la vie courante et la démarche scientifique.

Quand je le leur fais observer, elles protestent : « tu m'attribues un point de vue qui n'est pas le mien », disent-elles. Cela révèle qu'elles n'obéissent pas à l'exigence intime qui infère, de ce que l'on dit et de ce que l'on fait, la logique de ce que l'on pense.

Le fait est que la statistique a une histoire (je lui ai consacré ma thèse). A chaque époque elle observe ce que l'institution statistique a décidé d'observer selon sa conception des priorités, et il peut arriver que cette conception soit en retard sur les besoins de la société. Celui qui enferme sa pensée dans les limites de la statistique est donc semblable à celui qui cherche sa clé sous le réverbère parce que là, au moins, il y a de la lumière.

lundi 17 février 2014

L'automatisation dans l'histoire

(Exposé aux entretiens du nouveau monde industriel, 16 décembre 2013)

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Dès l'antiquité, on voit la relation entre l'automatisation et le rapport social : quand c'est celui de l'esclavage, il n'est pas besoin d'économiser la main d’œuvre. Les automates sont utilisés pour les illusions du spectacle.

Avant le XVIIIe siècle, les machines étaient en bois – donc fragiles et imprécises. La mécanisation commence avec le tour de Vaucanson, l'automatisation commence avec le régulateur de Watt.

Le machinisme fait apparaître l'alliage de la main d’œuvre et de la machine, qui était resté jusqu'alors potentiel. Ce nouvel alliage fait émerger l'âge du machinisme, tout comme l'alliage du cuivre et de l'étain avait fait émerger l'âge du bronze.

Cet âge est celui de l'usine et de l'organisation hiérarchique, qui sacralise le pouvoir : avec le rapport social de la main d’œuvre, l'exécutant est considéré comme un appendice de la machine, un robot humanoïde dont seule l'apparence est humaine.

Taylor fait la théorie de ce rapport ; il est cependant beaucoup plus humain et respectueux envers la main d’œuvre que ne le sont ses contemporains et que ne le sera le taylorisme. Il faut le lire.

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L'ordinateur est un automate étrange, sans finalité particulière, apte à réaliser toutes les tâches qui peuvent être programmées. Pour concevoir cet automate programmable, il a fallu faire un étonnant effort d'abstraction.

L'internet a procuré l'ubiquité à la ressource informatique : l'ensemble de tous les ordinateurs, logiciels et réseaux forme un seul et gigantesque automate programmable ubiquitaire, accessible depuis partout, qui entoure le monde d'une doublure informationnelle.

Il réalise les promesses ancestrales de la magie : les effets de la distance sont supprimés sur le Web – et aussi dans le transport par containers. Des robots travaillent, des avions et des voitures se conduisent tout seuls, bientôt les aveugles verront, les sourds entendront, les paralytiques marcheront...

"Abracadabra" a été remplacé par "public static void main (String... args)", qui amorce la classe principale d'un programme en Java.

samedi 15 février 2014

Hugues Le Bret, NoBank, Les Arènes, 2013

Hugues Le Bret était le directeur de la communication de la Société Générale au moment de l'affaire Kerviel. Il a publié en 2010 son témoignage dans un livre, La semaine où Jérôme Kerviel a failli faire sauter le système financier mondial, qui décrit l'ambiance du comité exécutif et les réactions des personnes (Daniel Bouton, Philippe Citerne, Michel Pébereau, Nicolas Sarkozy) après la catastrophe qui a révélé la fragilité du système financier.

Ce système repose en effet sur la confiance. La confiance est une affaire d'image et l'image d'une banque peut s'effondrer en un instant, entraînant par le mécanisme des dominos les autres à sa suite : d'où l'importance de la communication.

Pour conserver une image favorable, les banques doivent tout faire pour paraître sérieuses et donner l'impression qu'elles font passer l'intérêt du client avant tout. Cette image étant fragile, elles veillent à ne rien faire qui puisse la mettre en danger.

Frédéric Oudéa a donc demandé à Le Bret de ne pas publier son livre. Le Bret l'a publié quand même, car il estimait devoir faire connaître au public la façon dont les choses se passent à la tête des grandes entreprises : il a dû démissionner de Boursorama, filiale de la Société Générale dont il était le président.

Le livre a du succès, mais Le Bret se retrouve sur le sable de la traversée du désert. Quand un dirigeant démissionne, les amis se font rares et les ceux auxquels il a rendu service lorsqu'il était puissant n'en conservent aucun souvenir.

Le Bret vit de l'épargne qu'il avait accumulée, le futur l'inquiète. Puis il décroche un contrat de conseil, un autre, enfin ses affaires redémarrent. C'est à ce moment-là qu'il fait la connaissance de Ryad Boulaouane et que l'aventure de NoBank commence.

Ryad Boulanouar est un ingénieur passionné par l'électronique et l'informatique. Il été le chef de projet du passe Navigo et le directeur technique du projet de porte-monnaie électronique Monéo. Il a l'idée d'un compte de paiement, NoBank, qui tirerait intelligemment parti de l'informatique pour simplifier la vie de l'utilisateur, le tenir au courant par SMS de la situation de son compte, et pour lequel les bureaux de tabac tiendraient lieu d'agence.