dimanche 21 février 2021

Les trahisons à la mode

Il existe plusieurs façons de trahir un pays.

On pense immédiatement aux profiteurs et aux prédateurs : les dirigeants qui, comme l’a fait Carlos Ghosn, s'octroient une rémunération dont le montant annuel est celui d'un patrimoine familial confortable ; les politiques qui, fascinés par le niveau de vie de ces dirigeants, se procurent des revenus annexes en tirant parti de leur fonction et en cédant aux lobbys ; les entreprises qui, pratiquant une évasion fiscale nommée « optimisation », profitent de la qualité des équipements et services publics sans contribuer à leur financement ; les aventuriers qui, comme Patrick Drahi, empruntent pour s'emparer d'entreprises auxquelles ils feront ensuite porter le poids de la dette ; les banques enfin, qui vendent aux fraudeurs et aux criminels le blanchiment de leurs gains.

Mais il existe d'autres formes de trahison. Des intellectuels et gens des médias, cultivant un désespoir à la mode, parlent de notre prétendue « décadence », de notre prétendue « insécurité », alors que l'histoire montre que la France n'a jamais connu une telle sécurité et que si le PIB croît plus lentement que naguère, il ne recule pas (sauf en cas d’accident comme l’épidémie actuelle). Des économistes et des philosophes militent contre le « capitalisme » et pour une « décroissance » dont les conséquences personnelles les contrarieraient à coup sûr. Des « penseurs » comme les auteurs de L'insurrection qui vient, partisans de la « Nuit debout » et autres militent pour la destruction du « système », c'est-à-dire des institutions.

Le respect dû à l'être humain quel que soit son sexe est caricaturé par des nouveautés grimaçantes (« celles et ceux », écriture inclusive, etc.) qui détériorent notre langue maternelle, le français. Cette langue, des universitaires et des chercheurs l'ont abandonnée au détriment de la qualité de leur pensée pour ne plus parler et écrire qu'en un mauvais anglais, et cela s’est répandu aussi dans nos entreprises.

Des expressions comme « musique contemporaine » et « art contemporain » sont autant d’oxymores : sauf exception honorable, mais rare, ce qu'elles désignent n'est pas de la musique mais du bruit, pas de l'art mais une spéculation : notre culture est ainsi trahie par des personnes qui s’érigent en arbitres du goût.

jeudi 18 février 2021

La part de vérité du libéralisme, et sa part de mensonge

Il n’existait pas d’entreprise dans l’économie soviétique ou plutôt il n’en existait qu’une, énorme, que le Gosplan dirigeait jusque dans le détail de ses opérations : ce que l’on nommait « entreprise » dans cette économie n’était qu’un établissement de cette énorme entreprise, et il exécutait les ordres venus du sommet.

J’ai participé en 1978 avec Anicet Le Pors, Roland Lantner et Jean-Claude Delaunay à une mission qui nous a permis de rencontrer à Moscou les dirigeants du Gosplan.

Ils nous dirent « il n’existe que deux formes d’organisation : la centralisation ou l’anarchie, et l’anarchie, nous n’en voulons pas chez nous. La centralisation est très efficace : nos entreprises n’ont pas besoin de faire de la publicité car nous leur amenons les clients ».

« Nous fixons les prix, dirent-ils encore. Le prix des automobiles, par exemple, est très supérieur à leur coût de production. Cela nous permet de subventionner les tomates ».

« Supposons, leur dis-je, que le directeur d’une entreprise qui produit des tracteurs constate que les moteurs que lui fournit une autre entreprise sont défectueux. Pourra-t-il se chercher un autre fournisseur ? » « Non, nous fut-il répondu. Il doit nous rendre compte, c’est nous qui le lui indiquerons ».

En sortant de la réunion nous avions des mines consternées : nous imaginions les conséquences d’une organisation qui ne laisse aux responsables du terrain aucune initiative autre que l’exécution des ordres reçus.

Devinant ce que nous pensions notre interprète, Nicolas Komine, dit « Que voulez-vous ! Depuis 1917 on a éliminé tous les entrepreneurs ici ».

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La centralisation se veut rationnelle, les décisions étant cohérentes par construction. Cette rationalité peut être efficace pour un grand projet comme la construction d’un barrage, d’une arme nucléaire, d’un avion de chasse, etc., mais non pour répondre à la diversité des besoins d’une population.

Aucune planification ne pourrait en effet organiser efficacement les milliers de pêcheurs, éleveurs, agriculteurs, transporteurs, négociants, épiciers, bouchers, poissonniers, etc. qui forment autour de Rungis un réseau d’une infinie complexité : il vaut mieux qu’ils se débrouillent pour s’organiser entre eux afin de régler les milles problèmes qu’ils rencontrent.

Seule la rencontre de nombreuses actions indépendantes est capable de répondre à la complexité du monde réel : c’est la part de vérité du libéralisme.

Mais si le libéralisme se réduit à la création de valeur pour l'actionnaire l'entreprise sera soumise à des personnes qui, vivant loin d’elle, ignorent le détail de sa situation : elle ne pourra pas alors agir de façon judicieuse et l’économie sera aussi inefficace que si elle était dirigée par un Gosplan. C’est la part de mensonge du libéralisme.

Pour tirer cela au clair nous distinguerons deux moments dans l’exercice de la pensée ; nous distinguerons aussi, parmi les chefs d’entreprise, les dirigeants des entrepreneurs.

Ces deux distinctions, l’une intellectuelle et l’autre sociologique, se confortent pour éclairer la question à laquelle le libéralisme a répondu en énonçant à la fois une vérité et un mensonge.

dimanche 14 février 2021

Restaurer l’esprit de sérieux

L’image du monde que les médias nous imposent est faussée par l’importance qu’ils accordent au sensationnel, qui attire l’audience et conforte leurs recettes publicitaires. Elle obéit par ailleurs à la mode de la dérision et du dénigrement.

Cette mode est insidieuse et pourtant manifeste.

On voit en effet, si l’on est attentif, que la plupart des commentateurs associent le verbe « tenter » à chaque décision politique ou économique (« Blanquer tente de, Véran tente de... ») : ce verbe suggère certes l’effort, mais aussi l’échec vraisemblable, et cela incite à croire la décision impuissante.

Ces commentateurs évaluent d’ailleurs chaque décision selon les seuls critères de la « communication » : elle semblera alors n’avoir pas d’autre but que de manipuler l’opinion à des fins électorales ou pour enrichir quelques individus. La mode que les médias reflètent ou créent est ainsi celle du ricanement et du sourire entendu de celui « à qui on ne la fait pas ».

Ainsi influencé, le citoyen ne pourra plus distinguer le politicien de l’homme d’État ni le dirigeant de l’entrepreneur. Cette « société du spectacle », comme disait Guy Debord, substitue à la réalité de la situation présente une image sans rapport avec les dangers et les possibilités qu’elle comporte.

L’esprit de sérieux, qui évalue toute action selon ses conséquences pratiques, tend alors à s’évaporer : des farceurs perçoivent la prime de prestige que l’opinion accorde aux escrocs séduisants.

Il importe donc de savoir distinguer le vrai sérieux du faux sérieux.

mercredi 10 février 2021

La réalité des êtres mathématiques

L’enseignement de la physique confronte souvent l’étudiant à des êtres mathématiques énigmatiques.

Ainsi l’équation 1/x + 1/x’ = 1/f du cours élémentaire d’optique en seconde exprime x’ comme fonction homographique de x : x’ = xf/(x – f). Lorsque je l’ai rencontrée elle m’était étrangère : je n’avais pas encore étudié la fonction homographique en maths. Lorsque le cours de maths m’a permis de la connaître à fond, le voile s’est levé et le cours élémentaire d’optique n’a plus présenté de difficulté.

Quels sont les êtres mathématiques avec lesquels sa formation a progressivement familiarisé un étudiant ?
– le plan avec la droite, les angles, le triangle, le cercle, l’homothétie, l’inversion et divers théorèmes (Thalès, Pythagore, etc.) ;
– l’espace à trois dimensions avec le plan, la sphère, le cone, l’hyperboloïde, etc. ;
– les nombres (entiers, rationnels, réels, complexes) ;
– l’espace vectoriel, les tenseurs ;
– l’algèbre, les équations ;
– les fonctions, le calcul différentiel et intégral ;
– la statistique, les probabilités, etc.

Chacun de ces êtres présentant à l’intellect un monde à explorer, il faut un apprentissage pour y trouver ses repères et se familiariser, comme avec une personne ou une langue étrangère. Certains peinent longtemps, d’autres apprennent vite, mais pour les uns comme pour les autres l’apprentissage est nécessaire.

Ces êtres mathématiques s’expriment sobrement, dans le monde de la pensée, sous la forme d’axiomes et de raisonnements. Leurs inventeurs ont cependant le plus souvent répondu au désir de reproduire mentalement un phénomène physique afin de le soumettre au calcul : la relation entre la physique et les maths est organique, elle ne se réduit pas à un formalisme1.

vendredi 5 février 2021

Le palais de Poutine

Avez-vous vu la dernière vidéo de Navalny ?

Les commentaires se sont focalisés sur son aspect sensationnel : un palais construit sur les rives de la mer Noire, d’abord filmé de l’extérieur depuis un drone, puis visité en détail grâce à une simulation en 3D.

Ce qui me semble vraiment sensationnel, c’est la qualité professionnelle de la vidéo et, surtout, l’immensité du travail de recherche dont témoigne son contenu.

Navalny dit que ce palais et ses considérables dépendances appartiennent à Vladimir Poutine, celui-ci répond que ce n’est pas vrai. Où est la vérité ?

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En regardant cette vidéo j’ai d’abord renâclé car Navalny m’a semblé plus convaincu que convaincant. N’est-il pas abusif en effet d’expliquer toute la carrière de Poutine, depuis ses modestes débuts, par le désir de s’enrichir et de vivre dans le luxe ?

Puis Navalny nous plonge dans une cascade de sociétés-écran, dans un réseau d’hommes de paille tous relations ou familiers de longue date de Poutine. Des documents sont montrés, qui ne semblent pas être des faux. La silhouette d’une foule d’étranges personnages se dessine. Des dizaines et centaines de milliards de roubles sont évoquées à répétition (un milliard de roubles équivaut à onze millions d'euros).

Le fameux palais, manifestation opulente d’un mauvais goût poussé à l’extrême, n’apparaît plus alors que comme le symptôme ou le symbole d’un système qui met un grand pays en coupe réglée au bénéfice d’une bande de prédateurs, entourés chacun par un essaim de parasites qui réclament leur part du flux de richesse : parentèle du prédateur et de ses maîtresses, complicités à conforter, etc.

jeudi 4 février 2021

L’interopérabilité des systèmes d’information

Je me trouvais voici quelques mois dans le bureau d’un directeur général dont l’entreprise s’associe à divers partenaires pour élaborer ses produits. J’ai prononcé le mot « interopérabilité ».

« Ah non, s’écria ce DG. L’interopérabilité, c’est beaucoup trop compliqué. »

Surpris, j’ai sursauté et, manquant à tous mes devoirs de consultant, me suis exclamé « mais alors votre système d’information est foutu ! ». La réunion s’est terminée vite et plutôt froidement.

Je vais dire ici ce que j’aurais dû expliquer calmement à ce DG.

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Un partenariat associe deux entités différentes (entreprises ou directions d’une entreprise) dans l’élaboration d’un produit, c’est-à-dire dans l’enchaînement des tâches qui concourent à sa production.

L’entreprise qui organise une production doit définir les tâches élémentaires, la façon dont elles se succèdent, les données et les documents qui permettront de les exécuter. On appelle cela « modéliser un processus ». Ce n’est pas facile mais l’état de l’art des systèmes d’information fournit des règles, méthodes et instruments informatiques dont l’utilisation habile est efficace.

Quand le flux du processus traverse la frontière entre deux entités qui collaborent à son exécution, on dit que le processus est « transverse » : c’est alors que se pose le problème de l’interopérabilité.

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Chacune de ces entités a en effet son langage, ses concepts, sa façon de voir le monde, de nommer les êtres qui le peuplent, de définir ses priorités, bref ses habitudes et sa culture.

mardi 26 janvier 2021

La pensée préconceptuelle

Le rapport entre la pensée et le réel comporte deux moments : celui où la personne rencontre la complexité d’un monde dans lequel il lui faut trouver des repères pour pouvoir agir ; celui où, sachant ce qu’elle veut faire, elle recherche la précision nécessaire à l’action.

Nous dirons que la pensée est « préconceptuelle » dans le premier moment, « rationnelle » dans le deuxième (d’autres mots pourraient convenir, ceux-là nous ont semblé acceptables).

Beaucoup de personnes croient la pensée constituée de concepts et de raisonnements : l'expression « pensée préconceptuelle » risque de leur sembler dépourvue de sens. Cependant le fait est que les concepts ont été choisis, définis, nommés, et pour cela il a bien fallu qu'existe une pensée chronologiquement et logiquement antérieure aux concepts qu'elle construira. C'est cette pensée-là que nous voulons explorer ici. 

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Pour se convaincre de l’existence de ces deux moments chacun peut se remémorer des expériences : l’arrivée dans un pays étranger, l’apprentissage d’une nouvelle technique, nous confrontent à la complexité d’un monde devant lequel nous sommes privés de nos repères habituels. Cela est vrai aussi dans la pensée pure : le mathématicien qui entrevoit une théorie anticipe les résultats qu’il pourra en obtenir, mais ne possède alors ni la clarté des définitions, ni la rigueur des démonstrations.

Notre mémoire s’empresse d’oublier ces moments d’apprentissage dont elle ne veut conserver que le résultat, la clarté enfin acquise. Il est donc pénible de se les remémorer, et pourtant c’est utile car cela prépare à mieux trouver son chemin lorsque l’on se trouvera, une fois de plus, confronté à la complexité d’un monde que l’on ne connaît pas.

Un autre exemple éclairera ce qu’est la pensée préconceptuelle. Le général à la tête d’une armée est confronté, a dit Jomini, à « la tâche, toujours difficile et compliquée, de conduire de grandes opérations au milieu du fracas et du tumulte des combats ». Accomplie dans l’urgence, face aux initiatives de l’ennemi et en recevant des rapports incomplets et parfois fallacieux, cette tâche ne peut pas bénéficier de la rigueur des concepts et démonstrations. Le fait est pourtant que certains stratèges la maîtrisent : ils possèdent le « coup d’œil » qui leur présente à l’instant la décision juste sous la forme d’une évidence.

« Rien de plus juste que le coup d’œil de M. de Luxembourg, a dit Saint-Simon, rien de plus brillant, de plus avisé, de plus prévoyant que lui devant les ennemis, ou un jour de bataille, avec une audace, une flatterie, et en même temps un sang-froid qui lui laissait tout voir et tout prévoir au milieu du plus grand feu et du danger du succès le plus imminent ; et c’était là où il était grand. Pour le reste, la paresse même1. »

On pense aussi à Leclerc qui, outre l’habileté tactique, avait le sens des possibilités stratégiques comme il l’a montré à propos de l’Indochine2.

lundi 25 janvier 2021

La tectonique des monnaies

L’Institut de l’iconomie vient de publier un livre collectif, Dollar, Euro, Yuan, Bitcoin, Diem, cryptos : la tectonique des monnaies.

Il rassemble les contributions de Jean-Paul Betbeze, Laurent Bloch, Nathalie Janson, Vincent Lorphelin, Pascal Ordonneau et moi-même.

Je reproduis ici l’introduction et la conclusion de cet ouvrage.

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Introduction

Notre époque est celle d’un grand chambardement avec des révolutions technologique, climatique, géopolitique, religieuse, sanitaire. Pour couronner le tout, une révolution s’annonce dans la monnaie.

Cela peut surprendre et pourtant c’est logique. Au nœud de toutes ces révolutions se trouve en effet un même phénomène : l’informatisation ou, comme on dit, le « numérique ». La synergie de la microélectronique, du logiciel et de l’Internet a supplanté celle de la mécanique, de la chimie et de l’énergie, qui avait dominé le système productif, l’économie, le travail et la société jusqu’aux années 1970.

La concurrence entre les nations pour la domination géopolitique se joue désormais sur le terrain des « technologies de l’information ». L’intégrisme, qu’il soit religieux, sectaire ou partisan, s’est emparé de leurs moyens pour empoisonner les esprits. En sens inverse, la mise au point très rapide d'un vaccin contre la Covid-19 illustre les progrès de la bio-informatique. Alors que la consommation de l’énergie d’origine fossile, cause du réchauffement climatique, est comme un souvenir de l’économie révolue, les « nouvelles technologies » apportent la voiture électrique informatisée.

Il était inévitable que ce phénomène touche aussi la monnaie : il va la transformer comme il a transformé tout le reste, apportant comme ailleurs autant de nouveaux dangers que de nouvelles possibilités.

Dans la compétition mondiale les vainqueurs seront ceux qui savent contenir les dangers et tirer parti des possibilités.

dimanche 17 janvier 2021

La réalité des faits

Des réseaux sociaux ont coupé la parole de Donald Trump. Certains de mes amis estiment que c'est là un acte de censure scandaleux, s'agissant d'un dirigeant politique et de sa liberté de parole, freedom of speech

Cependant ces réseaux sociaux ont publié des règles (par exemple les règles de Twitter) et si un réseau social publie des règles, c'est sans doute pour qu'elles soient respectées par les personnes qui utilisent gratuitement ses services.  Ces règles, Trump les a manifestement violées. Ne fallait-il donc pas l'exclure ? 

Oui, disent mes amis, mais alors il aurait fallu l'exclure plus tôt car il viole ces règles depuis très longtemps. Dire "il ne fallait pas l'exclure" puis "il fallait l'exclure plus tôt" est contradictoire mais ils ne semblent pas se soucier de logique. 

Ils disent aussi que si les réseaux sociaux ont exclu Trump, c'est parce que cet épouvantail faisait fuir et compromettait leurs recettes publicitaires. Est-ce vrai ? Je n'en sais rien et eux non plus sans doute, mais le soupçon est à la mode. 

Si l'on estime que la liberté d'expression, de parole, d'opinion doit être sans limite, alors il ne faut pas condamner ceux qui nient l'extermination des juifs par les nazis et que l'on nomme négationnistes - mot qui peut qualifier aussi ceux qui nient un fait avéré ou affirment un fait manifestement faux. 

La science expérimentale soumet la pensée au joug du constat des faits : une hypothèse contredite par un fait que l'expérience révèle doit être abandonnée. Le négationniste qui polémique contre un fait s'attaque, à travers lui, à la science expérimentale elle-même. 

samedi 2 janvier 2021

Jean Chauvel, Commentaire, Fayard 1972

Jean Chauvel est un diplomate qui a traversé certains des épisodes les plus marquants de notre histoire. Il était en poste à Vienne au moment de l’Anschluss ; à Paris, puis Bordeaux, lors de la catastrophe de mai-juin 40 ; à Vichy jusqu’en 42, qu’il a quittée après l’invasion de la zone libre par les Allemands car, pensait-il, une administration française ne pouvait plus être qu’une fiction.

Il organise alors à Paris un administration des Affaires étrangères bis, puis rallie Alger où de Gaulle le nomme secrétaire général du ministère, poste qu’il occupera après la Libération. Il sera ensuite chargé de diverses ambassades.

Il observe, chez les individus, le ressort moral qui sous-tend les intentions et les actions. Certains, dit-il, sont myopes, le regard collé sur la situation présente ; d’autres sont obnubilés par une perspective qui leur cache les particularités du moment. Certains enfin sautent d’instinct sur toutes les opportunités, quelles qu’elles soient, qui promettent immédiatement avancement et carrière.

Les doctrinaires de Vichy, ignorant que l’on n’est vraiment vaincu que si l'on intériorise la défaite, pensaient que la bataille perdue en mai 40 était une défaite totale, irrémédiable. La seule politique raisonnable, pensaient-ils, était de faire aux côtés de l’Allemagne la guerre à l’Angleterre afin de ravir à l’Italie le rang de meilleur allié des nazis – mais ces derniers ont préféré dominer la France plutôt que de lui accorder un statut qui leur aurait imposé quelques obligations.

Chauvel admire la lucidité stratégique de de Gaulle mais lui reproche son indifférence méprisante envers les êtres humains. Il lui reproche aussi de supposer toujours que l’intendance suivra, une fois indiquées les grandes lignes de l’action : or pour qu’une intendance puisse surmonter dans la foulée les mille difficultés que comporte l’exécution, il faut avoir échauffé et mobilisé les intelligences et les cœurs et il ne suffit pas, même si c’est nécessaire, d’évoquer de hautes exigences.

jeudi 24 décembre 2020

La musique de l’âme

Les Lieder de Schubert forment un monde par leur diversité, chaque Lied est un monde par sa profondeur – mais il faut que les interprètes sachent la sonder.

C’est le cas de Ian Bostridge quand il est soutenu par le piano de Julius Drake. Son interprétation vigoureuse, « cockney », embrasse la partition et se l’approprie pour lui donner la puissance expressive qui manque aux interprètes trop respectueux. C’est le cas aussi de Georg Nigl, accompagné au pianoforte par Olga Pashchenko. Leur style moins démonstratif, plus insinuant, enserre votre cœur comme avec une main délicate.

Ces Lieder évoquent, avec pudeur et sans aucune sensiblerie, ce que nos courtes vies offrent de plus émouvant : le chant des enfants, la démarche d’une jeune femme, le murmure d’un petit ruisseau (Bächlein), la sérénité du ciel étoilé, la tendresse des amours malheureuses, l’amertume de la maladie…

Il m’a fallu des dizaines d’années pour comprendre Schubert. Il ne demande pas les prouesses du virtuose mais exige de faire chanter l’instrument. Cela me confrontait à une énigme qui s’est enfin levée lorsque j’ai exploré la collection de ses danses : valses, allemandes, polonaises, marches, etc. La plupart occupent deux lignes dans la partition : un thème sur la première, une réponse sur la deuxième, et on joue l’un et l’autre plusieurs fois en les alternant à volonté. Elles se déchiffrent facilement.

Ces danses sont faites pour savourer le plaisir d’être ensemble en famille et avec des amis. On comprend que l’on a affaire à un homme généreux, très sensible et d’une créativité aussi inépuisable que le flux d’un fleuve.

Pascal a écrit « quand on voit le style naturel, on est tout étonné et ravi, car on s’attendait de voir un auteur et on trouve un homme ». Qu’il s’agisse d’écriture, de peinture, de musique, un créateur profond nous invite à partager l’universalité de la nature humaine.

Point de ces chichis à la mode, de ces contorsions de virtuose qui font se pâmer les salons, de ces cris de rage qui tiennent lieu de musique dans les boîtes de nuit ! Mais une droiture énergique qui parle à chacun de ce qu’il a de plus intime comme le font, dans d’autres domaines, les tableaux de Chardin et de Paul Klee ou les fables de La Fontaine.

dimanche 13 décembre 2020

Pour comprendre la 5G

Pour « comprendre » la 5G, il faut considérer successivement trois mondes très différents :
-- d'abord le monde des télécoms mobiles avec sa physique et l'évolution de ses techniques,
-- puis le monde des services que la 5G permettra de déployer,
-- enfin le monde des « modèles d'affaires » qu'elle va faire émerger.

Le monde de la technique

La physique des ondes

Les ondes électromagnétiques subissent un affaiblissement qui croit avec la distance au point d’émission. Elles ont été utilisées pour transporter le signal codé en morse, puis la phonie, le transport de données entre des ordinateurs, enfin la vidéo.

Une onde porteuse est modulée (en amplitude, fréquence ou phase) afin de transporter le dessin du signal (son de la voix, bit des données) qui sera reconnu par le récepteur. La modulation étale les fréquences, autour de celle de l’onde porteuse, selon une « largeur de bande » comportant les fréquences dont l’affaiblissement relatif est inférieur à 3dB.

Le transport de l’onde peut être canalisé par un câble (paire torsadée, câble coaxial, fibre optique), ce qui permet une portée supérieure à celle obtenue dans l’espace hertzien.

La sensibilité de l’oreille humaine aux ondes de pression que l’air transporte va de 15 Hz à 16 kHz ; le téléphone analogique a utilisé une bande de 300 à 3400 kHz, jugée suffisante pour garantir l’intelligibilité de la parole mais au prix d’une déformation qui rend difficile la distinction des consonnes (b et v, s et f, etc.) et interdit la diffusion musicale de bonne qualité.

jeudi 10 décembre 2020

Benjamin Cuq, Carlos Ghosn, autopsie d’un désastre, First, 2020

Ce livre écrit à la diable est un dossier à charge. J’aurais préféré qu’il fût mieux écrit et qu'il fût à décharge autant qu’à charge, comme tout dossier d’instruction devrait l’être. Mais enfin la charge est lourde et s’il lui manque le contrepoids d’une décharge, les éléments qu’elle apporte sont probants.

Carlos Ghosn y apparaît comme un homme animé par le désir de soigner une blessure intime, causée peut-être par les mésaventures judiciaires de son père. Il dit être fier de ne pas être du sérail mais cette affirmation trop répétée révèle un regret et, sans doute, un complexe d’infériorité.

Bien qu’il soit polytechnicien et passé par l’École des mines Ghosn n’appartient pas en effet au Corps des mines qui, par tradition, accueille les mieux classés des polytechniciens et forme au sein de l’appareil de l’État une toute petite élite : il n’est qu’ingénieur civil des mines, ce qui veut simplement dire qu’après l’X il a suivi les cours de l’École des mines pour acquérir une spécialité et un diplôme de plus.

Ceux, nombreux, qui ignorent cette nuance et croient, comme le fait Cuq (p . 137), que Ghosn appartient à cette petite élite, lui attribuent d’office l’intelligence supérieure que ses membres sont censés posséder. La foi dans l’estampille que procure un bon classement scolaire fait chez nous des ravages... et en l’occurrence elle est déplacée.

Ghosn, dit Cuq, n’aime que lui-même et sa famille, prolongement de sa personne. Il n’aime ni l’entreprise Renault ni la France et il déteste notre État. Ce qui l’intéresse, c’est s’affirmer, dominer, et pour cela il s’appuie sur la logique sommaire du « cost killer ». Elle lui a réussi au Japon : Nissan avait besoin d’une cure d’amaigrissement, il la lui a administrée avec une brutalité qui aurait été impossible pour un Japonais. Mais cette logique ne suffit pas à tout.

mercredi 18 novembre 2020

Mise en forme des publications de volle.com

Ce que j’ai publié depuis 1998 a un petit nombre de lecteurs fidèles : ils m’écrivent que cette lecture leur a été utile.

Surfer sur un site Web n’est cependant pas confortable. J’ai donc composé des documents pdf rassemblant chacun ce qui a été publié dans une année : les textes de 2019 sont ainsi accessibles à l’adresse http://volle.com/travaux/Documents2019.pdf, et pour les années 2000 à 2019 l’adresse se compose de façon analogue (il me reste à composer les années 1998 et 1999). Je suis reconnaissant envers les lecteurs qui, comme l’a fait Alain Godinot, me signalent des coquilles et autres erreurs.

La lecture étant plus agréable sur papier, ces documents sont progressivement publiés sur Amazon.

Les volumes suivants sont disponibles :
Documents 2019, 165 pages
Documents 2018, 183 pages
Documents 2017, 196 pages
Documents 2016, 137 pages
Documents 2015, 303 pages
Documents 2014, 247 pages
Documents 2013, 261 pages
Documents 2012, 189 pages
Documents 2010, 296 pages
Documents 2009, 305 pages
Documents 2001, 476 pages
Documents 2000, 433 pages
Documents 1999, 238 pages
Documents 1998, 324 pages

Seul le format pdf permettant d’actionner les liens hypertexte, le livre et les documents pdf se compléteront mutuellement.

Je souhaite une bonne lecture à ceux qui entreprendront de fouiller le buisson de ces écrits ! Ils y trouveront des commentaires de lectures et ce que j’ai pu écrire en plus de vingt ans sur l’informatisation et ses conséquences pour les institutions, la pensée et l’action.

Fortune et mort de La Vauguyon

Ce texte extrait des Mémoires de Saint-Simon fait partie de la série "Un peu de lecture pendant les vacances"

Le dimanche 29 novembre [1693], le roi sortant du salut apprit, par le baron de Beauvais, que La Vauguyon s'était tué le matin de deux coups de pistolet dans son lit, qu'il se donna dans la gorge, après s'être défait de ses gens sous prétexte de les envoyer à la messe. Il faut dire un mot de ces deux hommes: La Vauguyon était un des plus petits et des plus pauvres gentilshommes de France. Son nom était Bétoulat, et il porta le nom de Fromenteau. C'était un homme parfaitement bien fait, mais plus que brun et d'une figure espagnole. Il avait de la grâce, une voix charmante, qu'il savait très bien accompagner du luth et de la guitare, avec cela le langage des femmes, de l'esprit et insinuant.

Avec ces talents et d'autres plus cachés mais utiles à la galanterie, il se fourra chez Mme de Beauvais, première femme de chambre de la reine mère et dans sa plus intime confidence, et à qui tout le monde faisait d'autant plus la cour qu'elle ne s'était pas mise moins bien avec le roi, dont elle passait pour avoir eu le pucelage. Je l'ai encore vue vieille, chassieuse et borgnesse, à la toilette de Mme la dauphine de Bavière où toute la cour lui faisait merveilles, parce que de temps en temps elle venait à Versailles, où elle causait toujours avec le roi en particulier, qui avait conservé beaucoup de considération pour elle. Son fils, qui s'était fait appeler le baron de Beauvais, avait la capitainerie des plaines d'autour de Paris. Il avait été élevé, au subalterne près, avec le roi; il avait été de ses ballets et de ses parties, et galant, hardi, bien fait, soutenu par sa mère et par un goût personnel du roi, il avait tenu son coin, mêlé avec l'élite de la cour, et depuis traité du roi toute sa vie avec une distinction qui le faisait craindre et rechercher. Il était fin courtisan et gâté, mais ami à rompre des glaces auprès du roi avec succès, et ennemi de même; d'ailleurs honnête homme et toutefois respectueux avec les seigneurs. Je l'ai vu encore donner les modes.

lundi 16 novembre 2020

Un tour de Lauzun

Ce texte extrait des Mémoires de Saint-Simon fait partie de la série "Un peu de lecture pendant les vacances"

Il arriva [lors de la revue des troupes à Compiègne en 1698] une plaisante aventure au comte de Tessé. Il était colonel général des dragons. M. de Lauzun lui demanda deux jours auparavant, avec cet air de bonté, de douceur et de simplicité qu'il prenait presque toujours, s'il avait songé à ce qu'il lui fallait pour saluer le roi à la tête des dragons, et là-dessus, entrèrent en récit du cheval, de l'habit et de l'équipage. Après les louanges, « mais le chapeau, lui dit bonnement Lauzun, je ne vous en entends point parler? — Mais non, répondit l'autre, je compte d'avoir un bonnet. — Un bonnet! reprit Lauzun, mais y pensez-vous! un bonnet! cela est bon pour tous les autres, mais le colonel général avoir un bonnet! monsieur le comte, vous n'y pensez pas. — Comment donc? lui dit Tessé, qu'aurais-je donc? » Lauzun le fit douter, et se fit prier longtemps, et lui faisant accroire qu'il savait mieux qu'il ne disait; enfin, vaincu par ses prières, il lui dit qu'il ne lui voulait pas laisser commettre une si lourde faute, que cette charge ayant été créée pour lui, il en savait bien toutes les distinctions dont une des principales était, lorsque le roi voyait les dragons, d'avoir un chapeau gris. Tessé surpris avoue son ignorance, et, dans l'effroi de la sottise où il serait tombé sans cet avis si à propos, se répand en actions de grâces, et s'en va vite chez lui dépêcher un de ses gens à Paris pour lui rapporter un chapeau gris. Le duc de Lauzun avait bien pris garde à tirer adroitement Tessé à part pour lui donner cette instruction, et qu'elle ne fût entendue de personne; il se doutait bien que Tessé dans la honte de son ignorance ne s'en vanterait à personne, et lui aussi se garda bien d'en parler.

vendredi 13 novembre 2020

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Les époques de la vérité

La vérité comme certitude

Il fut un temps où la vérité se trouvait dans des écritures dictées ou même écrites par Dieu et enrichies par les commentaires des Pères de l’Église. Les clercs, qui seuls pouvaient les lire, étaient pour le simple peuple des intermédiaires obligés.

La Terre était le centre d’un Univers vieux de 4 000 ans et qui tournait autour d’elle. L’être humain, image de Dieu, était le sommet de la création. La fin du monde était proche : elle serait amorcée par une apocalypse suivie par le triomphe du royaume de Dieu et la résurrection des morts.

La vie terrestre était l’attente de la vie éternelle, seule vie véritable. Si l’absolution lavait les péchés que commettait la chair, celle-ci avait une peur affreuse de l’enfer promis par les clercs aux mécréants et pécheurs endurcis.

Cette vérité était complète, stable et certaine car transmise par une autorité qui expliquait tout et jusqu’à l’inexplicable : les épidémies, catastrophes naturelles et désastres de la guerre étaient autant de manifestations de la colère de Dieu en réponse aux péchés des hommes, colère à laquelle il fallait répondre par des prières, des processions et un renfort d’ascétisme. Les églises, cathédrales et monastères faisaient monter des prières vers le Ciel, appelant les grâces qui descendaient en retour.

L’évidence de cette vérité procurait un socle à la vie en société. Si la vie matérielle était dure, courte et violente, la pensée ne connaissait pas les tourments du doute car celui-ci était impossible et inimaginable, sauf cas pathologique et rarissime : il suffisait de se laisser porter par la croyance commune.

La question qui nous occupe ici, on le comprend, n’est pas de savoir si cette vérité était « vraie » ou non mais de comprendre, de sentir comment elle a pu être vécue. Dans ses Mémoires Saint-Simon qualifie d’« horrible » la mort d’une personne morte dans son sommeil, qui nous semble pourtant bien douce, car elle n’a pas pu recevoir les derniers sacrements : cet exemple illustre ce qui sépare notre temps de celui-là.

La question n’est évidemment pas non plus de savoir si les personnes qui adhéraient à cette vérité étaient intelligentes ou non. La parole du Christ, qui s’adresse à l’intuition, a occasionné une méditation vigoureuse et suscité l’art de l’évocation symbolique dont témoignent les fresques et sculptures des églises romanes. Une culture, une civilisation s’étaient ainsi bâties, partagées par tout un peuple.

Elles portaient cependant en germe ce qui allait les briser.