mercredi 18 novembre 2020

Mise en forme des publications de volle.com

Ce que j’ai publié depuis 1998 a un petit nombre de lecteurs fidèles : ils m’écrivent que cette lecture leur a été utile.

Surfer sur un site Web n’est cependant pas confortable. J’ai donc composé des documents pdf rassemblant chacun ce qui a été publié dans une année : les textes de 2019 sont ainsi accessibles à l’adresse http://volle.com/travaux/Documents2019.pdf, et pour les années 2000 à 2019 l’adresse se compose de façon analogue (il me reste à composer les années 1998 et 1999). Je suis reconnaissant aux lecteurs qui, comme l’a fait Alain Godinot, me signalent des coquilles et autres erreurs.

La lecture étant plus agréable sur papier, ces documents sont progressivement publiés sur Amazon en volumes dont le prix ne fait que couvrir le coût de l'impression.

Les volumes suivants sont déjà disponibles :
Documents 2019
Documents 2017
Documents 2015

Seul le format pdf permettant d’actionner les liens hypertexte, le livre et les documents pdf se compléteront mutuellement.

Je souhaite une bonne lecture à ceux qui entreprendront de fouiller le buisson de ces écrits ! Ils y trouveront des commentaires de lectures et ce que j’ai pu écrire en plus de vingt ans sur l’informatisation et ses conséquences pour les institutions, la pensée et l’action.

Fortune et mort de La Vauguyon

Ce texte extrait des Mémoires de Saint-Simon fait partie de la série "Un peu de lecture pendant les vacances"

Le dimanche 29 novembre [1693], le roi sortant du salut apprit, par le baron de Beauvais, que La Vauguyon s'était tué le matin de deux coups de pistolet dans son lit, qu'il se donna dans la gorge, après s'être défait de ses gens sous prétexte de les envoyer à la messe. Il faut dire un mot de ces deux hommes: La Vauguyon était un des plus petits et des plus pauvres gentilshommes de France. Son nom était Bétoulat, et il porta le nom de Fromenteau. C'était un homme parfaitement bien fait, mais plus que brun et d'une figure espagnole. Il avait de la grâce, une voix charmante, qu'il savait très bien accompagner du luth et de la guitare, avec cela le langage des femmes, de l'esprit et insinuant.

Avec ces talents et d'autres plus cachés mais utiles à la galanterie, il se fourra chez Mme de Beauvais, première femme de chambre de la reine mère et dans sa plus intime confidence, et à qui tout le monde faisait d'autant plus la cour qu'elle ne s'était pas mise moins bien avec le roi, dont elle passait pour avoir eu le pucelage. Je l'ai encore vue vieille, chassieuse et borgnesse, à la toilette de Mme la dauphine de Bavière où toute la cour lui faisait merveilles, parce que de temps en temps elle venait à Versailles, où elle causait toujours avec le roi en particulier, qui avait conservé beaucoup de considération pour elle. Son fils, qui s'était fait appeler le baron de Beauvais, avait la capitainerie des plaines d'autour de Paris. Il avait été élevé, au subalterne près, avec le roi; il avait été de ses ballets et de ses parties, et galant, hardi, bien fait, soutenu par sa mère et par un goût personnel du roi, il avait tenu son coin, mêlé avec l'élite de la cour, et depuis traité du roi toute sa vie avec une distinction qui le faisait craindre et rechercher. Il était fin courtisan et gâté, mais ami à rompre des glaces auprès du roi avec succès, et ennemi de même; d'ailleurs honnête homme et toutefois respectueux avec les seigneurs. Je l'ai vu encore donner les modes.

Fromenteau se fit entretenir par la Beauvais, et elle le présentait à tout ce qui venait chez elle, qui là et ailleurs, pour lui plaire, faisait accueil au godelureau. Peu à peu elle le fit entrer chez la reine mère, puis chez le roi, et il devint courtisan par cette protection. De là il s'insinua chez les ministres. Il montra de la valeur volontaire à la guerre, et enfin il fut employé auprès de quelques princes d'Allemagne. Peu à peu il s'éleva jusqu'au caractère d'ambassadeur en Danemark, et il alla après ambassadeur en Espagne. Partout on en fut content, et le roi lui donna une des trois places de conseiller d'État d'épée, et, au scandale de sa cour, le fit chevalier de l'ordre en 1688. Vingt ans auparavant il avait épousé la fille de Saint-Mégrin dont j'ai parlé ci-devant à propos du voyage qu'il fit à Blaye de la part de la cour, pendant les guerres de Bordeaux, auprès de mon père; ainsi je n'ai pas besoin de répéter qui elle était, sinon qu'elle était veuve avec un fils de M. du Broutay, du nom de Quelen, et que cette femme était la laideur même. Par ce mariage, Fromenteau s'était seigneurifié et avait pris le nom de comte de La Vauguyon. Tant que les ambassades durèrent et que le fils de sa femme fut jeune, il eut de quoi vivre; mais quand la mère se vit obligée de compter avec son fils, ils se trouvèrent réduits fort à l'étroit. La Vauguyon, comblé d'honneurs bien au delà de ses espérances, représenta souvent au roi le misérable état de ses affaires, et n'en tirait que de rares et très médiocres gratifications.

La pauvreté peu à peu lui tourna la tête, mais on fut très longtemps sans s'en apercevoir. Une des premières marques qu'il en donna fut chez Mme Pelot, veuve du premier président du parlement de Rouen, qui avait tous les soirs un souper et un jeu uniquement pour ses amis en petit nombre. Elle ne voyait que fort bonne compagnie, et La Vauguyon y était presque tous les soirs. Jouant au brelan, elle lui fit un renvi qu'il ne tint pas. Elle l'en plaisanta, et lui dit qu'elle était bien aise de voir qu'il était un poltron. La Vauguyon ne répondit mot, mais, le jeu fini, il laissa sortir la compagnie et quand il se vit seul avec Mme Pelot, il ferma la porte au verrou, enfonça son chapeau dans sa tête, l'accula contre sa cheminée, et lui mettant la tête entre ses deux poings, lui dit qu'il ne savait ce qui le tenait qu'il ne la lui mit en compote, pour lui apprendre à l'appeler poltron. Voilà une femme bien effrayée, qui, entre ses deux poings, lui faisait des révérences perpendiculaires et des compliments tant qu'elle pouvait, et l'autre toujours en furie et en menaces. À la fin il la laissa plus morte que vive et s'en alla. C'était une très bonne et très honnête femme, qui défendit bien à ses gens de la laisser seule avec La Vauguyon, mais qui eut la générosité de lui en garder le secret jusqu'après sa mort, et de le recevoir chez elle à l'ordinaire, où il retourna comme si de rien n'eût été.

Longtemps après, rencontrant sur les deux heures après midi M. de Courtenay, dans ce passage obscur à Fontainebleau, qui, du salon d'en haut devant la tribune, conduit à une terrasse le long de la chapelle, lui fit mettre l'épée à la main, quoi que l'autre lui pût dire sur le lieu où ils étaient et sans avoir jamais eu occasion ni apparence de démêlé. Au bruit des estocades, les passants dans ce grand salon accoururent et les séparèrent, et appelèrent des Suisses de la salle des gardes de l'ancien appartement de la reine mère, où il y en avait toujours quelques-uns et qui donnait dans le salon. La Vauguyon, dès lors chevalier de l'ordre, se débarrassa d'eux et courut chez le roi, tourne la clef du cabinet, force l'huissier, entre, et se jette aux pieds du roi, en lui disant qu'il venait lui apporter sa tête. Le roi, qui sortait de table, chez qui personne n'entrait jamais que mandé, et qui n'aimait pas les surprises, lui demanda avec émotion à qui il en avait. La Vauguyon, toujours à genoux, lui dit qu'il a tiré l'épée dans sa maison, insulté par M. de Courtenay, et que son honneur a été plus fort que son devoir. Le roi eut grand'peine à s'en débarrasser, et dit qu'il verrait à éclaircir cette affaire, et un moment après les envoya arrêter tous deux par des exempts du grand prévôt, et mener dans leurs chambres. Cependant on amena deux carrosses, qu'on appelait de la pompe, qui servaient à Bontems et à divers usages pour le roi, qui étaient à lui, mais sans armes et avaient leurs attelages. Les exempts qui les avaient arrêtés les mirent chacun dans un de ces carrosses et l'un d'eux avec chacun, et les conduisirent à Paris à la Bastille, où ils demeurèrent sept ou huit mois, avec permission au bout du premier mois d'y voir leurs amis, mais traités tous deux en tout avec une égalité entière. On peut croire le fracas d'une telle aventure: personne n'y comprenait rien. Le prince de Courtenay était un fort honnête homme, brave, mais doux, et qui n'avait de la vie eu querelle avec personne. Il protestait qu'il n'en avait aucune avec La Vauguyon, et qu'il l'avait attaqué et forcé de mettre l'épée à la main, pour n'en être pas insulté; d'autre part on ne se doutait point encore de l'égarement de La Vauguyon, il protestait de même que c'était l'autre qui l'avait attaqué et insulté: on ne savait donc qui croire, ni que penser. Chacun avait ses amis, mais personne ne put goûter l'égalité si fort affectée en tous les traitements faits à l'un et à l'autre. Enfin, faute de meilleur éclaircissement et la faute suffisamment expiée, ils sortirent de prison, et peu après reparurent à la cour.

Quelque temps après, une nouvelle escapade mit les choses plus au net. Allant à Versailles, La Vauguyon rencontre un palefrenier de la livrée de M. le Prince, menant un cheval de main tout sellé, allant vers Sèvres et vers Paris. Il arrête, appelle, met pied à terre et demande à qui est le cheval. Le palefrenier répond qu'il est à M. le Prince. La Vauguyon lui dit que M. le Prince ne trouvera pas mauvais qu'il le monte, et saute au même temps dessus. Le palefrenier bien étourdi ne sait que faire à un homme à qui il voit un cordon bleu par-dessus son habit et sortant de son équipage, et le suit. La Vauguyon prend le petit galop jusqu'à la porte de la Conférence, gagne le rempart et va mettre pied à terre à la Bastille, donne pour boire au palefrenier et le congédie. Il monte chez le gouverneur à qui il dit qu'il a eu le malheur de déplaire au roi et qu'il le prie de lui donner une chambre. Le gouverneur bien surpris lui demande à son tour à voir l'ordre du roi, et sur ce qu'il n'en a point, plus étonné encore, résiste à toutes ses prières, et par capitulation le garde chez lui en attendant réponse de Pontchartrain, à qui il écrit par un exprès. Pontchartrain en rend compte au roi, qui ne sait ce que cela veut dire, et l'ordre vient au gouverneur de ne point recevoir La Vauguyon, duquel, malgré cela, il eut encore toutes les peines du monde à se défaire. Ce trait et cette aventure du cheval de M. le Prince firent grand bruit et éclaircirent fort celle de M. de Courtenay. Cependant, le roi fit dire à La Vauguyon qu'il pouvait reparaître à la cour, et il continua d'y aller comme il faisait auparavant, mais chacun l'évitait et on avait grand'peur de lui, quoique le roi par bonté affectât de le traiter bien.

On peut juger que ces dérangements publics n'étaient pas sans d'autres domestiques qui demeuraient cachés le plus qu'il était possible. Mais ils devinrent si fâcheux à sa pauvre femme, bien plus vieille que lui et fort retirée, qu'elle prit le parti de quitter Paris et de s'en aller dans ses terres. Elle n'y fut pas bien longtemps, et y mourut tout à la fin d'octobre, à la fin de cette année. Ce fut le dernier coup qui acheva de faire tourner la tête à son mari: avec sa femme il perdait toute sa subsistance; nul bien de soi et très peu du roi. Il ne la survécut que d'un mois. Il avait soixante quatre ans, près de vingt ans moins qu'elle, et n'eut jamais d'enfants. On sut que les deux dernières années de sa vie il portait des pistolets dans sa voiture et en menaçait souvent le cocher ou le postillon, en joue, allant et venant de Versailles. Ce qui est certain c'est que, sans le baron de Beauvais qui l'assistait de sa bourse et prenait fort soin de lui, il se serait souvent trouvé aux dernières extrémités, surtout depuis le départ de sa femme. Beauvais en parlait souvent au roi, et il est inconcevable qu'ayant élevé cet homme au point qu'il avait fait et lui ayant toujours témoigné une bonté particulière, il l'ait persévéramment laissé mourir de faim et devenir fou de misère.

lundi 16 novembre 2020

Un tour de Lauzun

Ce texte extrait des Mémoires de Saint-Simon fait partie de la série "Un peu de lecture pendant les vacances"

Il arriva [lors de la revue des troupes à Compiègne en 1698] une plaisante aventure au comte de Tessé. Il était colonel général des dragons. M. de Lauzun lui demanda deux jours auparavant, avec cet air de bonté, de douceur et de simplicité qu'il prenait presque toujours, s'il avait songé à ce qu'il lui fallait pour saluer le roi à la tête des dragons, et là-dessus, entrèrent en récit du cheval, de l'habit et de l'équipage. Après les louanges, « mais le chapeau, lui dit bonnement Lauzun, je ne vous en entends point parler? — Mais non, répondit l'autre, je compte d'avoir un bonnet. — Un bonnet! reprit Lauzun, mais y pensez-vous! un bonnet! cela est bon pour tous les autres, mais le colonel général avoir un bonnet! monsieur le comte, vous n'y pensez pas. — Comment donc? lui dit Tessé, qu'aurais-je donc? » Lauzun le fit douter, et se fit prier longtemps, et lui faisant accroire qu'il savait mieux qu'il ne disait; enfin, vaincu par ses prières, il lui dit qu'il ne lui voulait pas laisser commettre une si lourde faute, que cette charge ayant été créée pour lui, il en savait bien toutes les distinctions dont une des principales était, lorsque le roi voyait les dragons, d'avoir un chapeau gris. Tessé surpris avoue son ignorance, et, dans l'effroi de la sottise où il serait tombé sans cet avis si à propos, se répand en actions de grâces, et s'en va vite chez lui dépêcher un de ses gens à Paris pour lui rapporter un chapeau gris. Le duc de Lauzun avait bien pris garde à tirer adroitement Tessé à part pour lui donner cette instruction, et qu'elle ne fût entendue de personne; il se doutait bien que Tessé dans la honte de son ignorance ne s'en vanterait à personne, et lui aussi se garda bleu d'en parler.

Le matin de la revue, j'allai au lever du roi, et contre sa coutume, j'y vis M. de Lauzun y demeurer, qui avec ses grandes entrées s'en allait toujours quand les courtisans entraient. J'y vis aussi Tessé avec un chapeau gris, une plume noire et une grosse cocarde, qui piaffait et se pavanait de son chapeau. Cela qui me parut extraordinaire et la couleur du chapeau que le roi avait en aversion, et dont personne ne portait plus depuis bien des années, me frappa et me le fit regarder, car il était presque vis-à-vis de moi, et M. de Lauzun assez près de lui, un peu en arrière. Le roi, après s'être chaussé et [avoir] parlé à quelques-uns, avise enfin ce chapeau. Dans la surprise où il en fut, il demanda à Tessé où il l'avait pris. L'autre, s'applaudissant, répondit qu'il lui était arrivé de Paris. « Et pourquoi faire? dit le roi. — Sire, répondit l'autre, c'est que Votre Majesté nous fait l'honneur de nous voir aujourd'hui. — Eh bien! reprit le roi de plus en plus surpris, que fait cela pour un chapeau gris? — Sire, dit Tessé que cette réponse commençait à embarrasser, c'est que le privilège du colonel général est d'avoir ce jour-là un chapeau gris. — Un chapeau gris ! reprit le roi, où diable avez-vous pris cela? — [C'est] M. de Lauzun, sire, pour qui vous avez créé la charge, qui me l'a dit; » et à l'instant, le bon duc à pouffer de rire et s'éclipser. « Lauzun s'est moqué de vous, répondit le roi un peu vivement, et croyez-moi, envoyez tout à l'heure ce chapeau au général des Prémontrés. » Jamais je ne vis homme plus confondu que Tessé. Il demeura les yeux baissés et regardant ce chapeau avec une tristesse et une honte qui rendit la scène parfaite. Aucun des spectateurs ne se contraignit de rire, ni des plus familiers avec le roi d'en dire son mot. Enfin Tessé reprit assez ses sens pour s'en aller, mais toute la cour lui en dit sa pensée et lui demanda s'il ne connaissait point encore M. de Lauzun, qui en riait sous cape, quand on lui en parlait. Avec tout cela, Tessé n'osa s'en fâcher, et la chose, quoique un peu forte, demeura en plaisanterie, dont Tessé fut longtemps tourmenté et bien honteux.

vendredi 13 novembre 2020

Nouvelles de volle.com

Vidéo
La vidéo du "discours du président"

Philosophie
Les époques de la vérité

Informatique
Randonnée au pays des Hackers

La vie dans l'entreprise
Le Parador, roman

Publication des documents 2019
En livre pour une lecture commode
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Les époques de la vérité

La vérité comme certitude

Il fut un temps où la vérité se trouvait dans des écritures dictées ou même écrites par Dieu et enrichies par les commentaires des Pères de l’Église. Les clercs, qui seuls pouvaient les lire, étaient pour le simple peuple des intermédiaires obligés.

La Terre était le centre d’un Univers vieux de 4 000 ans et qui tournait autour d’elle. L’être humain, image de Dieu, était le sommet de la création. La fin du monde était proche : elle serait amorcée par une apocalypse suivie par le triomphe du royaume de Dieu et la résurrection des morts.

La vie terrestre était l’attente de la vie éternelle, seule vie véritable. Si l’absolution lavait les péchés que commettait la chair, celle-ci avait une peur affreuse de l’enfer promis par les clercs aux mécréants et pécheurs endurcis.

Cette vérité était complète, stable et certaine car transmise par une autorité qui expliquait tout et jusqu’à l’inexplicable : les épidémies, catastrophes naturelles et désastres de la guerre étaient autant de manifestations de la colère de Dieu en réponse aux péchés des hommes, colère à laquelle il fallait répondre par des prières, des processions et un renfort d’ascétisme. Les églises, cathédrales et monastères faisaient monter des prières vers le Ciel, appelant les grâces qui descendaient en retour.

L’évidence de cette vérité procurait un socle à la vie en société. Si la vie matérielle était dure, courte et violente, la pensée ne connaissait pas les tourments du doute car celui-ci était impossible et inimaginable, sauf cas pathologique et rarissime : il suffisait de se laisser porter par la croyance commune.

La question qui nous occupe ici, on le comprend, n’est pas de savoir si cette vérité était « vraie » ou non mais de comprendre, de sentir comment elle a pu être vécue. Dans ses Mémoires Saint-Simon qualifie d’« horrible » la mort d’une personne morte dans son sommeil, qui nous semble pourtant bien douce, car elle n’a pas pu recevoir les derniers sacrements : cet exemple illustre ce qui sépare notre temps de celui-là.

La question n’est évidemment pas non plus de savoir si les personnes qui adhéraient à cette vérité étaient intelligentes ou non. La parole du Christ, qui s’adresse à l’intuition, a occasionné une méditation vigoureuse et suscité l’art de l’évocation symbolique dont témoignent les fresques et sculptures des églises romanes. Une culture, une civilisation s’étaient ainsi bâties, partagées par tout un peuple.

Elles portaient cependant en germe ce qui allait les briser.

La vérité comme expérience

Aristote avait contribué à l’ordre de ce monde en classant les êtres selon leur essence, c’est-à-dire leur définition. Cette classification répondait aux phénomènes tels que les sens les perçoivent : elle pouvait être contredite si les sens, s’aiguisant et se précisant, percevaient des faits dont on ne s’était pas avisé jusqu’alors.

Galilée, tirant parti des travaux de Tycho-Brahé, Kepler et Copernic, apporta une nouvelle conception de la vérité : sa lunette astronomique permettait de voir les détails de la Lune, Saturne et ses anneaux, Jupiter et ses satellites, Neptune, les taches solaires, les phases de Vénus, etc. Il proposa à des clercs de regarder dans la lunette mais ils refusèrent : la vérité est dans Aristote et saint Thomas, dirent-ils, il est inutile d’en savoir plus.

D’autres personnes acceptèrent de considérer les faits que l’expérience révélait. Il est aujourd’hui difficile de se représenter aujourd’hui le désarroi que provoqua l’émergence de cette vérité. La démarche expérimentale, arrachant la pensée à ses certitudes, la lançait dans l’aventure périlleuse du doute méthodique, mettant à l’épreuve les croyances jusqu’alors partagées, séparant les hommes de science des autres êtres humains par un mur d’incompréhension.

L’expérience, dira Popper, nie les hypothèses que les faits contredisent mais n’affirme rien car l’hypothèse conforme aux faits pourrait être contredite par une expérience ultérieure : la connaissance qu’elle apporte est donc négative.

« Ich bin der Geist der stets verneint », dit le diable à Faust, « je suis l’esprit qui toujours nie ». L’Église, soutenue dans l’opinion par le souvenir nostalgique de la simplicité perdue, estima que la science naissante était satanique et lutta contre elle de tout le poids de son autorité, contraignant ainsi ses fidèles à refuser la réalité de faits que l’expérience révèle.

À chaque époque la conception de la vérité ne se sépare pas de la sociologie des pouvoirs qui délimitent la parole légitime. La pensée qui voudrait distinguer ce qui est vrai de ce qui ne l’est pas se trouve donc soumise à des injonctions qui la contraignent.

La certitude avait été sans doute pour les écritures une excroissance cancéreuse car la parole du Christ s’adresse non à la pensée de l’être humain, instrument de son action, mais à son cœur, point central où s’élaborent ses valeurs : elle est plus profonde que ce que l’intellect peut élaborer. Mais ce n’est pas ainsi que l’Église, héritière de l’Empire romain et du stoïcisme grec, a conçu sa mission.

Elle a voulu et elle voudrait encore, comme en témoigne l’encyclique Veritatis Splendor, avoir sur les esprits un pouvoir absolu, complet, sans faille ni fissures. Elle a donc engagé avec la science un combat qui n’est pas terminé et si elle fit des concessions, ce fut avec une réticence qui révèle des arrières pensées et un désir de reconquête.

La science comme institution

Il était inévitable que la science expérimentale, forte de sa méthode et de ses résultats, construise une institution pour administrer ses affaires. Comme toute institution, comme l’Église elle-même, celle-ci sera tentée de trahir sa mission : si la démarche expérimentale est à l’origine de ses théories, elle sera en pratique niée par ceux qui ne veulent voir dans la science qu’une accumulation de résultats.

C’est que la science est elle aussi le lieu d’une sociologie qui délimite les pouvoirs et répartit le droit à la parole légitime. Des ambitions de carrière et de prestige incitent les professeurs, chercheurs et penseurs aux simagrées du faux sérieux, ou même à des escroqueries : seuls des naïfs ou des complices peuvent dire aujourd’hui que la publication dans une revue à comité de lecture est le critère de la scientificité.

La lecture des articles et des livres de cours supplantant l’expérimentation, l’enseignement de la science expérimentale devient paradoxalement dogmatique : les étudiants étant invités à croire ce qu’ils lisent dans le cours, les études ne sont qu’un exercice de mémoire et de docilité.

L’institution scientifique tolère mal le témoignage des pionniers qui rapportent des faits constatés dans un territoire nouveau. « Dans quel livre avez-vous lu cela, qu’est-ce qui vous autorise à le dire ? », demandent, soupçonneux, ceux dont l’explorateur bouscule la théorie. Pourtant le témoignage d’une expérience individuelle doit être écouté avant d’être évalué, car seul un fou pourrait évoquer des faits imaginaires et le diagnostic de folie ne doit pas être posé à la légère.

Comme une théorie fait abstraction des faits qu’elle juge négligeables, ceux qui adhèrent à ses résultats (et non à la démarche qui lui a donné naissance) refusent les témoignages qu’ils qualifient d’anecdotiques comme le firent naguère les généraux qui préféraient les chevaux aux chars.

Les hommes de science, fidèles à l’esprit de la recherche, sont raisonnables devant la contradiction que des faits peuvent apporter à la rationalité d’une théorie. Ils sont en minorité parmi les scientifiques tout comme les « hommes de foi », fidèles à la parole qui les a touchés, sont en minorité parmi les croyants, les « hommes d’État », fidèles à la mission des institutions, en minorité parmi les politiques, les « entrepreneurs », fidèles à la mission de l’entreprise, en minorité parmi les dirigeants.

Dans la science, comme dans toute institution, le sens la mission est donc porté par une minorité tandis que la majorité l’oublie, ou le trahit, en obéissant au mécanisme pesant d’une sociologie.

Ainsi la sociologie des pouvoirs, de l’autorité, de la légitimité, pollue la science expérimentale tout comme elle a pollué la religion. Mais voilà qu’une troisième vérité a émergé : celle des « faits alternatifs », qui sape la science expérimentale à sa base et détruit aussi toute certitude par ses fluctuations.

La vérité comme imaginaire

La réalité comporte trois degrés1 : (a) ce qui existe réellement et de fait, (b) ce qui est possible mais n’existe pas ou pas encore, (c) ce qui est imaginable mais peut être impossible comme le sont les chimères.

Ces degrés coexistent en s’entrelaçant : l’action exprime une volonté de transformer l’existant : l’intuition outrepasse l’existant pour explorer le possible : l’imagination outrepasse le possible en un jeu qui délasse l’esprit et peut, mais ni toujours ni souvent, révéler un possible dont on ne s’était pas avisé jusqu’alors.

Ces trois degrés diffèrent absolument. La réalité de l’imagination est celle d’un phénomène mental et non celle d’un existant dont le fait s’impose comme le font un événement, le résultat d’une expérience, le constat d’un lieu, d’une date, d’une distance, d’une durée, d’une masse.

Si par ailleurs la mission de la littérature, et plus généralement des médias, est d’enrichir notre expérience de la vie, il leur est plus facile et peut-être plus rentable d’alimenter notre imagination : la littérature fantastique, les films à effets spéciaux, excitent celle des adolescents et retardent parfois durablement leur accès à la maturité et au sens des responsabilités. La presse, les « informations » de la radio et la télévision, s’efforcent pour retenir l’attention d’éveiller une émotion disproportionnée en soulignant ce que l’actualité peut avoir de plus sensationnel.

Le dogmatisme de l’enseignement scientifique suscite aussi, chez certains de ceux qui ont fait les plus longues études, le désir d’affirmer les droits de leur imagination : « je ne sais pas ce que veut dire le mot ‘réalité’ », ai-je entendu à l’INSEE, alors que la statistique est un instrument d’observation qui suppose une réalité à observer. Un de mes collègues poussait la liberté de pensée jusqu’à se proclamer « libre de penser et de dire que la Terre est plate », mais nier un fait avéré, c’est exactement du négationnisme. Un autre, plus subtil, se disait « libre de postuler l’hypothèse de la Terre plate » mais si un mathématicien est en effet libre de choisir ses axiomes il ne pourra rien déduire de vrai d’un axiome qui nie un fait avéré.

Enfin des personnes simples peuvent manifester dans leur activité quotidienne et professionnelle un fin discernement pratique, mais n’avoir aucun repère pour ce qui touche à la science, la politique, la société, les institutions, qui leur paraissent d’autant plus nébuleuses et lointaines que l’image sensationnelle qu’en donnent les médias s’oppose à la compréhension.

Le démagogue et le charlatan qui proposent un diagnostic et une prescription des plus simples trouvent alors des oreilles attentives : « celui-là, au moins, je comprends ce qu’il dit » pensaient dans les années 50 les partisans de Poujade, et pensent aujourd’hui ceux de Donald Trump aux États-Unis, de Didier Raoult en France, etc. Des entreprises de démolition mentale répandent leur poison sur les réseaux sociaux.

Beaucoup de personnes pensent que si elles peuvent imaginer quelque chose, cette chose imaginaire est aussi réelle que ce qui existe réellement et de fait : s’il est possible d’imaginer un complot extravagant comme celui qu’évoque Qanon c’est, pensent-elles, que ce complot est réel et elles se mobilisent en conséquence.

L’individu réclame ainsi le droit d’affirmer la réalité tangible, matérielle, factuelle, de ce qu’il imagine, et cette vérité changera du jour au lendemain selon les caprices de son imagination. C’est manifestement ainsi que pense Donald Trump et ses partisans, nombreux, se disent « voilà enfin quelqu’un qui pense comme moi ».

Alors que l’expérience individuelle s’appuie sur un constat de faits qu’il convient d’évaluer et d’interpréter, mais qui n’ont rien d’imaginaire, l’individualisme de la pensée s’affranchit par contre de l’expérience en opposant à la réalité des faits la réalité d’une imagination sans frein. Les sectes qui se forment autour des vérités produites par l’imagination d’un gourou ou d’un chef de parti entrent en conflit comme le font les religions, mais sont d’accord pour nier la réalité des faits et les résultats de la science expérimentale.

Ce phénomène est pour notre époque une épidémie beaucoup plus dangereuse que celle de la Covid.

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1 Étienne Gilson, L’être et l’essence, Vrin, 1948.

lundi 9 novembre 2020

Randonnée au pays des hackers

Les hackers sont les virtuoses de l’informatique. Comme tous les virtuoses ils ont acquis dans le plus jeune âge des réflexes et des habitudes qui se sont gravés dans leur système nerveux et leur donnent des aptitudes exceptionnelles. Edward Snowden1 s’est ainsi intéressé alors qu’il était tout petit aux jeux sur ordinateur, puis sa curiosité l’a poussé à programmer alors qu’il n’était qu’un enfant.

Cet itinéraire a été celui de la plupart des hackers. On ne devient pas hacker sur le tard car les habitudes, les réflexes, la mémoire qui permettent d’agir en virtuose dans l’interface de commande de l’ordinateur ne peuvent plus se former aussi efficacement après l’âge de dix ou douze ans.

Il en est de même des pianistes : il faut avoir commencé très jeune pour être plus tard capable de jouer de mémoire lors d’un concert. La qualité des interprétations étant inégale, un virtuose n’est pas toujours un bon musicien : une différence analogue existe sans doute parmi les hackers.

L’espace de travail du hacker est la fenêtre du terminal plus que l’interface graphique qui est si commode pour le simple utilisateur. Sylvain Ellenstein et César (dit « Pacemaker ») dans Le bureau des légendes, Elliot Alderson dans Mr. Robot, Marcus Yallow dans Little Brother2, tapent à toute vitesse des lignes de code mystérieuses pour le non-initié.

Steven Levy a décrit dans Hackers la vie de ceux des années 60 à qui nous devons le micro-ordinateur. Programmer assidûment n’est pas sans conséquences psychologiques3 : si vous dites « Peux-tu me donner l’heure ? » à l’un d’eux, il répondra « Oui, je peux » et en restera là car vous n’avez pas exactement demandé quelle heure il était.

Les hackers savent accéder au Darknet, utiliser le réseau Tor, partager des fichiers sur Pirate Bay selon le protocole BitTorrent, chiffrer avec l’algorithme RSA, détecter et neutraliser des attaques (ceux d'entre eux qui sont malhonnêtes ou pervers savent aussi en commettre...). Ils affectionnent le système d’exploitation Linux (la distribution que la plupart préfèrent est semble-t-il Kali Linux).

The Hacker Crackdown4 décrit les hackers qui se sont appliqués dans les années 80-90 à démolir les barrières que de grandes entreprises (et la loi) opposaient au libre partage de l’information.

Marcus Hutchins est devenu un héros pour avoir bloqué la dissémination du rançongiciel WannaCry, puis il a été interpellé par le FBI pour avoir fourni des outils puissants à un pirate5. Aaron Szwarc, hacker talentueux, s’est suicidé sous la pression sans doute excessive de l’appareil judiciaire américain.

*     *

J’ai passé l’âge où un hacker peut se former : je ne serai donc jamais un virtuose mais cela ne m’empêche pas de m’intéresser au monde de possibilités qui se trouve dans la fenêtre de commande de mon ordinateur.

On trouve sur l’Internet largement de quoi se documenter. Wikipédia d’abord, à condition de fouiller la page « Discussion » (« Talk » dans la version anglaise) où l’on trouve plus d’indications techniques que dans l’article lui-même. On peut suivre aussi avec profit les cours du Linux Professional Institute, de France Université Numérique (FUN), de Codecademy, etc.

On peut sans être un virtuose trouver du plaisir à jouer d’un instrument de musique et, peut-être, s’exprimer ainsi en bon musicien sur des partitions faciles. De même on peut, sans être un hacker, trouver du plaisir à comprendre et quelque peu dompter l’être si riche en possibilités qu’est l’ordinateur.

Suivons Gilbert Simondon6 : contrairement à une opinion trop répandue, la technique est une des expressions de la culture humaine et de la civilisation. L’honnête homme d’aujourd’hui s’intéresse donc à la technique informatique, à ce qui s’ouvre à lui lorsqu’il explore les architectures informatiques que sont Linux, le chiffrement RSA, le protocole BitTorrent, les réseaux 4G et 5G, etc., sans même parler des plaisirs qu’apporte la programmation.

Ceux qui méprisent la technique et la jugent tout juste bonne pour des barbares sont bien à plaindre.

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1 Edward Snowden, Mémoires vives, Seuil, 2019.

2 Cory Doctorow, Little Brother, Tor Teen, 2008.

3 « The logical mind-frame required for programming spilled over into more commonplace activities. You could ask a hacker a question and sense his mental accumulator processing bits until he came up with a precise answer to the question you asked » (Hackers, p. 37-38).

4 Bruce Sterling, The Hacker Crackdown: Law and Disorder on the Electronic Frontier, Bantam Books 1992.

5 Andy Greenberg, « The Confessions of Marcus Hutchins, the Hacker Who Saved the Internet », Wired, 12 mai 2020.

6 « Pour jouer son rôle complet, la culture doit incorporer les êtres techniques sous forme de connaissance et de sens des valeurs » (Gilbert Simondon, Du mode d'existence des objets techniques, Aubier, 1958, p. 9).

lundi 2 novembre 2020

La vidéo du « Discours du président »

Après le texte, voici la vidéo du « discours du président » :


Que pensez-vous de ce discours ? Le jugez-vous réaliste, convaincant, mobilisateur ? Ou au contraire irréaliste, « à côté de la plaque », voire même révoltant ?

S'il vous a convaincu, n'hésitez pas à partager cette vidéo !

lundi 12 octobre 2020

Huawei : un entrepreneur et son entreprise

Le livre de Vincent Ducrey, Un succès nommé Huawei, Eyrolles 2019, contient une leçon de stratégie : sa lecture sera utile à ceux pour qui la vie d’un entrepreneur est quelque chose d'énigmatique. J’en cite ici quelques éléments.

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Ren Zhengfei 任正非, le « Steve Jobs chinois », est né en 1944. Comme toutes les familles chinoises à cette époque la sienne a connu la pauvreté, puis les drames de la révolution culturelle (1966-1976).

L’éducation qu’il a reçue de ses parents l’a doté d’un caractère bien trempé. Il s’est donné par la lecture une bonne formation intellectuelle qui sera ensuite confortée par les connaissances techniques acquises d’abord dans une entreprise textile de pointe dont il connaît à fond les équipements, puis dans l’armée où il participe à la conception du réseau militaire de télécoms.

L’armée comprimant ses effectifs, il la quitte en 1983 pour entrer comme directeur-adjoint de la filiale électronique d’un groupe immobilier à Shenzen, ville en croissance rapide où il s’installe avec sa famille. Grugé par un partenaire, il fait perdre à cette entreprise une somme importante qu’il est incapable de rembourser. Il est alors licencié, sa femme divorce : criblé de dettes, il sombre dans la dépression.

Pour s’en sortir il crée en 1987 (à 43 ans) une entreprise d’import-export, Huawei 华为, qui fera commerce de tout et jusqu’à des pilules amaigrissantes.

Huawei importera notamment des PABX, commutateurs téléphoniques qui s’installent dans les entreprises. Ils se vendent bien car le pays s’équipe rapidement. Ren Zhengfei amorce alors une évolution qui ne s’interrompra pas.

Plutôt que d’importer des PABX Huawei se lance en 1988 dans leur production en achetant les composants électroniques à des fournisseurs chinois. Les composants venant à manquer, elle se met à les produire elle-même et développe des commutateurs de plus en plus perfectionnés. Elle étend ensuite son offre aux réseaux d’entreprise puis à toute la gamme des équipements nécessaires aux opérateurs télécoms, notamment pour les générations successives de la téléphonie mobile.

Les produits de Huawei gagnant des parts de marché grâce à leur excellent rapport qualité/prix, le modeste importateur des débuts est finalement devenu le plus important des équipementiers télécoms mondiaux. Après avoir rivalisé avec Siemens, Alcatel, etc. il rivalise aujourd’hui avec IBM en informatique.

Il est présent dans toute la gamme des équipements : réseaux fixe et mobile, data center, système d’exploitation, intelligence artificielle, Internet des objets, etc. jusqu’aux téléphones mobiles et tablettes du grand public. Il a deux ans d’avance devant ses concurrents dans la conception des réseaux et équipements 5G.

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Cette évolution résulte d’un effort persévérant d’organisation et de R&D, appuyé sur des principes et des valeurs.

La R&D est proche de l’atelier afin de pouvoir tenir compte des conditions techniques et pratiques de la production.

Comme la concurrence risquait au début de détruire l’entreprise, Huawei lui a répondu par une stratégie d’encerclement inspirée des campagnes militaires de Mao : les grandes entreprises concentrant leur effort sur les plus grandes villes, elle a cherché ses premiers clients parmi les petits établissements (bureaux de poste, hôpitaux, etc.) des campagnes et provinces reculées. Cette stratégie lui permettra par la suite de contourner les obstacles que rencontre son expansion sur le marché mondial.

La relation avec les clients est assidue, les produits sont livrés avec la notice « les clients peuvent retourner les produits sans condition, ils seront toujours les bienvenus chez Huawei ». Dans les campagnes des rongeurs détérioraient les équipements : alors que les autres fournisseurs laissaient le client se débrouiller, Huawei a conçu des solutions pour protéger ses matériels. Elles lui permettront plus tard de gagner des marchés au Moyen-Orient grâce à sa maîtrise des conditions extrêmes.

En 1998 Huawei est leader sur le marché chinois. Pour pouvoir réussir sur le marché international il lui faut des méthodes de gestion plus rigoureuses : des universitaires et des entreprises de conseil sont appelés à l’aide, une charte de valeurs est définie pour fédérer les équipes autour d’un même objectif.

Les cadres de l’entreprise pensaient que l’entreprise devait se placer sur le marché des services qui se développait sur l’Internet. Ren Zhengfei refusa : équipementier il est, équipementier il restera. Il a ainsi évité de devenir un concurrent de ses clients.

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Huawei a dû surmonter plusieurs crises. En 1992 elle rencontre un échec commercial car son dernier PABX est analogique alors que le marché s’est tourné vers le numérique. Ren Zhengwei réagit alors en proposant que chaque salarié ne reçoive qu’une moitié de son salaire en numéraire, l’autre étant versée en actions : cela renforcera la cohésion et l’esprit d’équipe. Certains salariés deviendront très riches plus tard...

En 1995 Ren Zhengwei constate que l’entreprise s’assoupit : devenue importante et trop sûre d’elle, elle néglige ses clients, une routine s’est installée. Il demande une lettre de démission à chaque manager de la direction commerciale, en fait partir un tiers et embauche des nouveaux afin de redonner un élan à l’entreprise.

En mars 2000 l’éclatement de la bulle Internet provoque une crise générale dans le secteur des télécoms. Huawei réduit ses effectifs mais ce sont les meilleurs qui partent, certains deviendront des concurrents. L’entreprise étant en difficulté, Ren Zhengfei réagit par une réorganisation des processus qui réduit le coût de production.

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Les Américains, craignant qu’Huawei ne renforce la place de la Chine dans les technologies de pointe, affectent de croire que ses produits peuvent servir à espionner. Si l’on se remémore les révélations de Snowden, cette accusation qu’aucune preuve n’étaye évoque irrésistiblement la parabole de la paille et de la poutre.

Le 16 mai 2019 le gouvernement américain a placé Huawei sur l’« Entity List ». Entre autres conséquences les services de Google (Gmail, Maps, YouTube, etc.) ne sont plus disponibles sur les nouveaux téléphones d’Huawei. Cette attitude se retournera sans doute contre les États-Unis car elle incitera les autres pays à développer leurs propres solutions au lieu de se contenter des produits américains.

La stratégie d’encerclement familière à Huawei lui permettra vraisemblablement de surmonter cet obstacle.

dimanche 11 octobre 2020

À propos d’Adam Smith

Un de mes amis, désigné ci-dessous par les initiales JP, dit que l’économie n’est pas une science. Nous en parlons souvent sans jamais tomber d’accord. Je reproduis ici un échange qui m’a donné l’occasion de dire ce que je pense d’Adam Smith.

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JP
 : Ce n'est pas la « main invisible » qui a permis de faire des machines comme la NVIDIA GV 100 et sa puce intégrant 21 milliards de transistors, plus les millions de lignes de code pour son système d'exploitation. Mieux vaut aller regarder du côté de Maxwell, Boltzmann, von Neuman, Turing, Shannon ou Wiener, et de l'ingénierie de système. 

MV : Je suppose que tu n’as pas lu les grands économistes, sinon tu aurais senti ce qui les distingue des esprits étroits qui portent eux aussi le titre d’économiste. 

Les grands économistes se sont employés à produire une représentation schématique et donc simple, mais judicieuse, d’une situation historique dont la complexité défiait l’entendement. Je me suis inspiré de leur exemple pour modéliser l’iconomie. 

Tu évoques la « main invisible » d’Adam Smith. Elle est citée avec trop de complaisance par des personnes qui ne l’ont pas lu, ou pas compris, et qui commettent donc un contresens. 

JP : J'ai quand même lu Adam Smith, car cette histoire de « main invisible » m'intriguait, et même Keynes il y a fort longtemps. Quel est le contresens que tu signales ? 

La littérature sur la complexité ne mentionne rien qui provienne des grands économistes dont tu parles ou alors ça m'a échappé. On peut tout au plus mentionner la théorie des jeux mais c'est un apport de mathématicien. François Dubois (ENS Ulm) avait invité voici quelques années Jean Tirole, avant le prix Nobel, à son séminaire Complexité des systèmes. Il nous a parlé de la théorie des jeux, cela a occasionné un échange intéressant sur la systémique. 

Stiglitz développe des idées intéressantes : son analyse du scandale Enron montre que quand on fait du trading de l'énergie comme du trading boursier, ça se termine par des coupures de courant. Cela illustre les effets de la déconnexion du réel propre à ce type d'économie. Peut-être n'est-il pas lui non plus un grand économiste

MV : Le passage où Smith évoque la « main invisible » se trouve dans le chapitre 2 du livre IV de la Richesse des nations, consacré aux taxes sur les importations. Smith estime que la libre initiative des entrepreneurs contribue au bien commun de façon plus efficace qu'une réglementation, car seul l'entrepreneur, étant sur le terrain, peut percevoir clairement les opportunités et les dangers que présente la situation de son entreprise. C'est du pur bon sens. 

Ce passage a été interprété comme une apologie de la rapacité : il suffirait de rechercher le profit, le bien commun en résulterait automatiquement. Cette interprétation est un contresens car Smith l'a explicitement contredite. 

Des taxes peuvent être nécessaires, dit-il en effet, pour assurer la défense du pays car « la défense est beaucoup plus importante que la richesse1 » (IV, 2), pour protéger des industries qu'il est avantageux de développer ou encore pour doter le pays des infrastructures qui contribueront à l’efficacité de son économie. 

La liberté d'entreprendre ne se conçoit, a-t-il dit aussi, que dans un État de droit bien administré : « Le négoce et les usines peuvent rarement prospérer dans un pays qui ne bénéficie par d’une administration correcte de la justice, dans lequel les personnes ne se sentent pas en sécurité dans la possession de leurs biens, dans lequel la fidélité des contrats n’est pas encouragée par la loi2 » (V, 3). 

Il a critiqué « les sophismes intéressés des négociants et des industriels3 », leur « étroitesse, méchanceté, égoïsme4 » (IV, 3). L'entreprise a pour seule mission, dit-il encore, de satisfaire les besoins des consommateurs : « La consommation est le seul but de toute production et l’intérêt du producteur ne doit être considéré que dans la mesure où cela peut être nécessaire pour promouvoir celui du consommateur5 » (IV, 8). 

La pensée de Smith est donc plus profonde, plus nuancée et plus subtile que ne le croient des lecteurs superficiels. 

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Chacun des grands économistes a considéré la situation historique concrète de son temps, caractérisée par les ressources naturelles et les techniques disponibles ainsi que par la position relative des nations. La production, l'échange et la consommation résultent de décisions innombrables dont l'entrelacs est d'une grande complexité. Ils en ont chacun modélisé la dynamique : c'est peut-être un cas particulier de la systémique à laquelle tu penses. 

Tirole et Stiglitz ont apporté d'utiles compléments à la théorie économique en étudiant les situations de concurrence imparfaite qui résultent d'une dissymétrie de l'information. Leur réflexion, focalisée sur le marché, ignore cependant l'entrepreneur et donc l'entreprise : Tirole ne conçoit que le dirigeant « agent des actionnaires », pantin dont des « incitations » tirent les ficelles. Ni l'un ni l'autre ne me semble donc être un « grand » économiste.
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1 « Defence is of much more importance than opulence. » 
2 « Commerce and manufactures can seldom flourish long in any state which does not enjoy a regular administration of justice, in which the people do not feel themselves secure in the possession of their property, in which the faith of contracts is not supported by law. » 
3 « The interested sophistry of merchants and manufacturers. » 
4 « Narrowness, meanness, selfish disposition. » 
5 « Consumption is the sole end and purpose of all production, and the interest of the producer ought to be attended to only so far as it may be necessary for promoting that of the consumer. »

jeudi 8 octobre 2020

Platon et le Talmud

Les aventures mentales sont peu visibles mais bouleversantes. Il est difficile de les décrire. J’ai procédé ici par petites touches impressionnistes. J’espère que l’intuition du lecteur comblera les intervalles du récit.
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Mon père a tenté de m’initier à la philosophie alors que j’avais douze ans. Nous nous promenions à la campagne et longions un champ de blé dont le vent faisait onduler les épis. « Seules les idées sont réelles », me dit-il, voulant sans doute prendre la philo dans l’ordre chronologique en commençant par Platon. 

Mais le vent et les épis étaient indéniablement réels eux aussi et ils n’étaient pas des « idées ». J’ai donc fermé mes oreilles à ce que mon père a pu dire ensuite. 

Vers la même époque, le père prieur du couvent où une de mes sœurs était moniale s’est attiré l’admiration des religieuses en s’écriant « Ah, mes sœurs, il n’y a que Dieu ! ». 

Dans les avenues qui se creusent entre les écailles de l’écorce des pins je voyais pourtant s’affairer un peuple de fourmis. « Comment peut-il dire qu’il n’y a que Dieu, me suis-je dit, alors qu’existe le monde des fourmis et que l’écorce des pins, vue de près, porte des dessins d’une complexité infinie ? ». 

Je n’aurais pas pu alors former cette phrase mais c’est ce que je sentais sans pouvoir me le dire. L’écart entre ma petite expérience et ce que disaient des personnes respectables m’a procuré un malaise durable. 

Il s’est heureusement dissipé, beaucoup plus tard, lorsque j’ai lu des extraits du Talmud.
 
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Je travaillais à l’INSEE, j’étais un statisticien. La statistique est un instrument d’observation orienté, comme un télescope ou un microscope, vers une réalité démographique, économique ou sociale qu’il s’agit de voir et de décrire. 

Mais cet instrument nécessite des conventions qui, classant les êtres observés et sélectionnant leurs attributs, déterminent non ce que l’on voit mais la façon de le voir. Comment ces conventions avaient-elles été définies ? Dans quel but ? Que permettaient-elles de voir et, de façon complémentaire, que masquaient-elles ? 

Ces questions ne tracassaient pas la plupart de mes collègues car ils étaient accaparés par le fonctionnement quotidien de l’usine à statistiques, mais elles réveillaient mon malaise.
 
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Mon père, dont la pensée était riche, complexe et, pour moi, énigmatique, s’écria un jour au sortir d’une longue réflexion : « Platon, c’est l’ennemi ! », phrase surprenante. Il m’avait confié aussi son intérêt pour le judaïsme. Cela m’a peut-être préparé à ce qui va suivre. 

Une collègue de l’INSEE me dit un jour que son mari était rabbin. « J’aimerais lire le Talmud », répondis-je. Quelques jours après elle me prêta un livre qui en contenait des extraits. 

Je dois ici apporter une précision. Je ne prétends pas avoir lu le Talmud, moins encore l’avoir étudié : je n’ai lu que ces extraits. Une lecture aussi superficielle peut scandaliser un talmudiste, mais elle a suffi pour me libérer de mon malaise. Elle a changé ma vie comme ont pu le faire aussi des rencontres, des conversations, des œuvres qui m’ont révélé des mondes jusqu’alors ignorés. 

J’ai trouvé dans le Talmud des anecdotes dont le schéma est le suivant : confrontés à une situation particulière, deux interlocuteurs tentent de l’éclairer à la lumière de la Torah. Ce faisant ils définissent quelques concepts et élaborent un raisonnement qui ne se sépare pas du caractère très concret de la situation qu’ils considèrent. 

Ainsi tandis que Platon part de l’Un dont il déduit les formes intelligibles, et aussi du Vrai, du Beau et du Bien vers lesquels l’âme est invitée à se convertir, le Talmud part des faits, événements et situations auxquels la vie nous confronte. 

Une image naïve s’est imposée mon intuition : alors que le monde de la pensée occupe tout l’espace qui sépare le plancher réel du plafond des idées pures, les abstractions de Platon descendent un peu du plafond sans toucher le plancher tandis que les abstractions du Talmud montent un peu vers le plafond tout en restant proches du plancher, du concret de la situation dont elles rendent compte. 

J’ai rencontré ainsi dans le Talmud une façon de voir et de penser qui étaient les miennes mais dont je n’avais jamais rencontré d’exemple : lorsque j’avais étudié les mathématiques et la physique j’avais voulu savoir pourquoi tels axiomes avaient été choisis, pourquoi et comment les théories avaient été construites. À l’INSEE j’avais voulu comprendre la statistique en considérant sa pratique, puis en remontant le fil de son histoire. 

De telles réflexions n’intéressaient pas la plupart de mes camarades et collègues car elles n’aidaient ni à réussir aux concours, ni à faire carrière en évitant les ennuis. Elles les contrariait plutôt car elles associaient un concret, dont le détail leur semblait anecdotique, aux abstractions qu’il m’avait fallu produire pour le comprendre. 

Ces collègues étaient de ces platoniciens qui jugent le concret confus et même un peu sale, tandis que la pensée, elle, serait claire et propre. Rapprocher la pensée des choses au point de les lier intimement, comme je le faisais, suscitait une réprobation pesante mais dont l’exemple du Talmud m’a libéré une fois pour toutes.
 
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Observer des fourmis et l’écorce des pins, ou tout autre détail analogue, enseigne, me suis-je dit, que le monde des choses extérieures à la pensée, le monde réel, est d’une complexité sans limite. Il en est de même des situations que la vie nous fait rencontrer : nous ne pouvons ni les connaître ni les comprendre entièrement et pourtant il faut agir, car les valeurs que porte notre cœur exigent de s’exprimer par des actes. 

Les valeurs du Talmud sont celles de la Torah et de la Loi, les miennes sont autres mais je partage la même attention au concret, au particulier d’une situation. 

Dans la diversité infinie des faits auxquels une situation nous confronte il faudra sélectionner ceux sur lesquels l’action peut s’appuyer et faire abstraction des autres : la pensée doit assumer cette simplification en recherchant la pertinence des concepts, leur adéquation aux exigences de l’action.
 
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Si la pensée répond à une situation, ses concepts ne pourront être pertinents qu’en regard de cette situation et des valeurs que l’on veut y exprimer : à d’autres situations, à d’autres valeurs répondront d’autres concepts. 

Tandis que les individus ont des valeurs diverses chaque société les condense dans une architecture législative et des normes de comportement qui évoluent lentement. La situation paraît stable car dans la vie quotidienne chaque jour ressemble au précédent. 

Une théorie peut alors sembler « vraie » indépendamment de toute situation comme de toute valeur. Les concepts paraissant indiscutables, l’enseignement sera dogmatique : celui que j’ai subi à l’ENSAE, par exemple, oubliait que les théories économiques ont été conçues pour répondre à une situation historique et ignorait que pour répondre à notre situation il faut savoir s’écarter des résultats qu’ont obtenus des économistes créatifs pour renouveler leur démarche

Platon lui-même a répondu à une situation particulière : les Grecs, qui venaient de découvrir la puissance de l’abstraction en mathématiques (et aussi l’avantage qu’elle leur procurait dans l’art de la guerre1), ont exploré avec enthousiasme le monde de la pensée. Il est naturel qu’ils se soient exagéré la portée de leur découverte, mais la vérité des mathématiques est suspendue à des axiomes indémontrables. 

Le peuple juif, lui, pensait que Dieu est inconnaissable et en déduisait qu’aucune idée ne peut être un absolu. Une conception aussi explosive étant dangereuse pour la vie en société, ils s’imposèrent la cohésion que procure la Loi. 

Nous disons notre culture « judéo-chrétienne » mais l’une des racines qu’évoque cet adjectif pèse beaucoup plus que l’autre. Le christianisme et, avec lui, la pensée occidentale ont cultivé l’hellénisme et ignoré ou réprouvé le judaïsme. Le Talmud a été jugé « satanique », adjectif que le clergé a utilisé pour qualifier tout ce qui échappait à son pouvoir2

La vérité a été enfermée dans des dogmes dont il était périlleux de s’écarter, cela a marqué les mentalités : beaucoup de personnes, me semble-t-il, vivent encore dans le monde étroit que délimitent les principes et traditions de leur métier et de leur entreprise.
 
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Penser une situation concrète considérée dans sa particularité, soumettre la pensée au critère de pertinence en regard des exigences de l’action, c’est parachever le renversement qu’a effectué la démarche expérimentale en soumettant la pensée au constat des faits. 

Cependant la plupart des philosophes, ainsi que la plupart de ceux qui ont assimilé leur enseignement, refusent de considérer l’action comme le critère de la pensée : ils méprisent les techniques alors que la philosophie est la technique de la pensée3 ! Maurice Blondel s’est intéressé à l’action4 mais il était prisonnier de l’hellénisme et du catholicisme. 

Une philosophie de l’action a cependant été développée au XIXe siècle par des pragmatistes américains confrontés par la situation historique de leur pays aux bouleversements d’une société en voie d’industrialisation rapide5. Je ne sais pas s’ils ont perçu le rapport entre leur pensée et le Talmud, mais il me semble évident. 
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1 Xénophon (430-355 av. JC), Anabase
2 Jeanne Favret-Saada, Le christianisme et ses juifs, Seuil 2004. 
3 Gilbert Simondon (1924-1989) a dénoncé cette attitude (Du mode d’existence des objets techniques, 1958). 
4 Maurice Blondel (1861-1949), L’action, 1893. 
5 Charles Sanders Pierce (1939-1914), La maxime du pragmatisme, 1903.

mercredi 16 septembre 2020

Le président de la République donne une orientation

L’une des explications du mouvement des Gilets jaunes est une révolte après les propos d’Emmanuel Macron sur les « premiers de cordée » et la « startup nation ». L’entreprise dans laquelle travaillent la plupart des Français n’a en effet rien d’une startup et si le gouvernement donne la priorité aux premiers de cordée, que deviendront ceux qui savent n’être que deuxièmes ou troisièmes ?

Emmanuel Macron a sans doute voulu dire à quel point les entrepreneurs et l’esprit d’entreprise sont importants pour notre pays, idée juste, mais les expressions qu’il a utilisées ont irrité. L’effet a été le même lorsqu’il a dit qu’il faut « réindustrialiser » la France car l’image que cela évoque est celle du travail de la main-d’œuvre d’autrefois, dans un environnement bruyant, malodorant, salissant et dangereux.

La communication politique ne parle maintenant pratiquement plus que de « création d’emploi », le grand moyen étant la « relocalisation » des emplois naguère délocalisés vers des pays à bas salaires. L’écologie est appelée à la rescousse : « nous pouvons redevenir une grande Nation industrielle grâce et par l’écologie », a déclaré le Premier ministre, allant ainsi dans le sens d’EELV qui réclame « un plan de relance écologique et social ».

Certes personne ne peut être « contre » l’écologie et le social car il faut respecter la nature dans laquelle et avec laquelle nous vivons, il faut aussi être solidaire des personnes en difficulté : cet esprit anime le groupe « Écologie Démocratie Solidarité » de l’Assemblée nationale qu’ont formé 17 députés issus de l’aile gauche et écologiste de LREM.

Mais l’écologie et le social ne suffisent pas à eux seuls pour donner un sens à notre action productive.

C’est pourtant, m’a dit un ami politologue, le seul discours que les Français puissent aujourd’hui tolérer de la part des dirigeants, le seul qu’ils puissent entendre sans que des trublions descendent dans la rue pour « manifester » en brûlant quelques voitures et en cassant des vitrines.

Est-il donc vrai que les Français soient incapables d’entendre autre chose ? Tentons une expérience : prenons la place du président de la République et parlons.

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« Mes chers concitoyens, nous devons voir clairement ensemble la situation présente et l’avenir de notre pays dans le monde tel qu’il est.

« J’ai le devoir de vous indiquer l’orientation qui peut nous permettre de sortir de la crise, du désarroi dont nous avons trop de témoignages.

« Ce désarroi s’explique car le numérique a tout bouleversé dans les dernières décennies. Les techniques sur lesquelles l’économie s’était appuyée – la mécanique, la chimie, l’énergie – ont été transformées ainsi que l’organisation des entreprises, le travail et la compétition sur le marché mondial.

« Toutes les techniques, y compris celles de la biologie et de l’écologie, se perfectionnent désormais en s’informatisant. Les automobiles sont des ordinateurs à quatre roues, les téléphones mobiles sont des ordinateurs tout comme les équipements ménagers, cuisinières, machines à laver, etc. Je pourrais multiplier les exemples.

« La plupart des tâches répétitives étant automatisées, l’emploi de la main-d’œuvre fait place à celui d’un « cerveau-d’œuvre » à qui les entreprises délèguent des responsabilités et dont l’intelligence est mobilisée comme jamais auparavant.

« On peut donc dire qu’industrialiser, aujourd’hui, c’est informatiser. La maîtrise industrielle de la microélectronique, du logiciel et de l’Internet, associée à la qualité du système d’information des entreprises, désigne les futurs vainqueurs dans la compétition économique.

« Cette évolution oblige à redéfinir le fonctionnement de notre État, la mission de nos institutions et de nos entreprises ainsi que l’organisation du travail et des pouvoirs légitimes.

« C’est nécessaire mais difficile car nous nous étions adaptés au monde d’avant, celui qui ignorait tout du numérique.

« D’autres pays ont compris cette situation. Ils investissent massivement dans le numérique : je pense bien sûr aux États-Unis mais aussi et surtout à la Chine, Taïwan, la Corée du Sud, Singapour, Israël, l’Estonie, etc. La population de certains de ces pays est beaucoup moins importante que la nôtre : on ne peut donc pas prétendre que la France est trop petite pour pouvoir agir.

« Aux immenses possibilités qu’apporte le numérique sont associés de graves dangers car les prédateurs et les pirates l’utilisent habilement : il faut de la lucidité pour tirer parti des possibilités tout en contenant les dangers.

« En conclusion il s’agit d’industrialiser la France en s’appuyant sur l’état présent des techniques qui, toutes, se sont informatisées, et de la remettre ainsi au premier rang parmi les nations.

« Je demande donc au commissariat au plan, que je viens de restaurer sous la présidence de François Bayrou, de réunir les représentants des entreprises et des salariés, avec des experts des techniques de l’informatique et de l’art de l’informatisation, afin de définir le programme d’action qui concrétisera cette orientation. Nous possédons les compétences nécessaires pour réussir. »

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Que pensez-vous de ce discours ? Le jugez-vous réaliste, convaincant, mobilisateur ? Ou au contraire irréaliste, « à côté de la plaque », voire même révoltant ?

L’opinion qui importe ici n’est pas celle de l’opposition car elle s’oppose naturellement à tout ce que peut dire le « pouvoir ». C’est celle des personnes qui ont un métier et une famille, qui élèvent leurs enfants, et qui cherchent des repères pour s’orienter dans la situation présente.

samedi 12 septembre 2020

La formule de l'efficacité

Dubhashi et Lappin prédisent que l’efficacité résultera de l’articulation du cerveau humain et de l’ordinateur : « the strongest chess player today is neither a human, nor a computer, but a human team using computers » (Devdatt Dubhashi et Shalom Lappin, « AI Dangers: Imagined and Real », Communications of the ACM, février 2017). 

L’« ordinateur » peut-il penser tout seul, sans aucune intervention humaine ? Est-il plus efficace que l’être humain ? Va-t-il le remplacer partout dans les entreprises ? 

L’expérience apporte d’utiles enseignements. Certes le Deeper Blue d’IBM a battu en 1997 le champion du monde des échecs, Gary Kasparov, mais par la suite l’ordinateur (et le champion) ont été battus par une équipe de joueurs amateurs utilisant des ordinateurs. Comme l’ont dit Dubashi et Lappin, « le meilleur joueur d’échecs n’est ni un humain, ni un ordinateur, mais une équipe d’êtres humains utilisant des ordinateurs ». 

La formule la plus efficace est donc un partenariat entre l’être humain et l’ordinateur, dans lequel chacun des deux partenaires fait ce qu’il sait faire mieux que l’autre : l’ordinateur calcule vite et exécute inlassablement avec précision ce pour quoi il a été programmé, l’être humain sait interpréter une situation imprévue et décider. 

La programmation d’un automate est d’ailleurs une opération humaine, ainsi que la production, la sélection et la correction des données sur lesquelles sera étalonnée une intelligence artificielle : chaque programme est une intelligence humaine mise en conserve, et son utilisation va requérir un travail humain pour répondre aux incidents, pannes et autres événements imprévisibles. 

 Nous avons nommé « cerveau-d’œuvre » le partenariat, ou le couple, que forment l’être humain et l’ordinateur. Ce partenariat dégage une efficacité inédite car l’informatisation n’apporte pas seulement une automatisation des tâches répétitives : elle assiste la réflexion et la conception, elle aide les personnes qui produisent un service à connaître les besoins du client et trouver les solutions qui lui conviendront.

La raison d'être d'une entreprise est d'organiser une action collective lorsque l'action individuelle ne suffit pas pour élaborer un produit jugé nécessaire. Quand le partenariat qui fait apparaître les cerveaux d’œuvre est réussi, il reste à réussir la synergie des compétences individuelles. Une informatisation bien conçue contribue au travail coopératif en éclairant pour les intervenants la finalité des processus de production ainsi que le partage des rôles et responsabilités.

Le cerveau d’œuvre n’est donc pas seulement un être humain que l’ordinateur assiste dans son travail : c’est un réseau de compétences complémentaires. Le cerveau d’œuvre individuel, partenariat d’un être humain et de l’ordinateur, contribue à un cerveau d’œuvre collectif.

C’est la leçon de l’expérience que rapportent Dubashi et Lappin : dans nos entreprises, l’efficacité sera atteinte non par l’ordinateur seul, mais par une organisation collective des cerveaux d’œuvre que forment le couple de l’être humain et de l’ordinateur.

Savoir s'informatiser, ou faire faillite

Certains auteurs bien informés disent que le système d’information d’une entreprise est son « système nerveux », sa « colonne vertébrale », sa « principale richesse », etc. 

Le fait est cependant que le système d’information de la plupart des grandes entreprises françaises est de mauvaise qualité. Trop souvent les données sont incohérentes, les processus désordonnés, la supervision et la sécurité défaillantes, les tableaux de bord illisibles, la plateforme informatique instable. 

Ces défauts sont confortés par une organisation en silos hiérarchiques et étanches, par une focalisation sur fonctionnement interne, par une sous-traitance de la relation avec le client (accueil téléphonique, maintenance des installations, etc.) qui dispense de le connaître et de comprendre ses besoins. 

C’est que l’entreprise n’est pas le lieu de l’efficacité et de la rationalité : c’est un être psychosociologique soumis à des habitudes et des traditions, sujet à des phobies et des illusions héritées d’un temps où l’informatique n’existait pas encore. C’est pour cette raison que France Telecom a longtemps refusé le téléphone mobile et l’Internet. 

Or l’informatisation a transformé depuis 1975 le système productif : l’agriculture, la mécanique, la chimie, l’énergie, la biologie, l’écologie se sont informatisées et c’est désormais en s’informatisant qu’elles progressent. 

Comme tout être vivant une entreprise peut se trouver malade même si elle dégage un profit. Les vaches-à-lait, devenues incapables de renouveler l’effort de leurs créateurs, sont rigides et vulnérables : c’est le cas de la SNCF. 

Examiner un système d’information révèle, comme une radiographie, des faits réels que l’entreprise ne voit pas. Cet examen permet de poser un diagnostic et de formuler une prescription, mais elle ne sera écoutée que si les dirigeants ont acquis une intuition exacte des exigences pratiques de l’informatique, des possibilités qu’elle offre et des dangers qui les accompagnent. 

Les entreprises qui s’informatisent raisonnablement, comme Amazon ou Dassault Systèmes, s’appuient sur les techniques de l’informatique pour innover en concevant des biens et services compétitifs, développer les compétences de leur cerveau-d’œuvre, satisfaire leurs clients par le rapport qualité/prix de leurs produits, conquérir enfin des positions de monopole temporaire sur le marché mondial. 

Je prédis que ces entreprises efficaces auront d’ici à 2030 fait disparaître les vaches-à-lait et, de façon générale, toutes les entreprises qui refusent avec persévérance de comprendre la dynamique qui anime la situation présente.

dimanche 6 septembre 2020

Industrialiser = informatiser

On se représente trop souvent l’entreprise comme le lieu de l’efficacité et de la rationalité. Ceux qui y travaillent la vivent cependant, généralement sans savoir ni vouloir le dire, comme un être psychosociologique soumis à des habitudes et traditions héritées du passé.

Lorsque la situation change – qu’il s’agisse des techniques, de la concurrence, de la réglementation, etc. – l’entreprise qu’emmaillotent trop étroitement les habitudes et pouvoirs traditionnels ne pourra percevoir ni les possibilités, ni les dangers nouveaux : elle ratera les premières et tombera dans les seconds.

L’informatisation, que l’on préfère malheureusement nommer « numérique », provoque dans l’économie et la société une transformation d’une profondeur analogue à celle qu’a entraîné la mécanisation aux XIXe et XXe siècles : il est utile de comparer ces deux phénomènes.

La mécanisation

Avant la première révolution industrielle l’agriculture et les mines produisaient l’essentiel de la richesse d’un pays. Dans Anna Karénine (1877) Tolstoï décrit les réflexions d’un propriétaire terrien, Constantin Dmitriévitch Lévine, qui s’efforce de rationaliser son exploitation : son ingéniosité se focalise sur le choix des semences, la nature des sols, le rythme des saisons. Il est hostile à l’industrialisation car elle bouscule le monde auquel il est habitué et dans lequel il sait agir.

On sent la sympathie de Tolstoï pour ce personnage : à la veille de la deuxième révolution industrielle des personnes très intelligentes refusaient donc encore les conséquences de la première.

Celle-ci a déployé à partir de 1775 le potentiel que comporte la synergie de quelques techniques fondamentales (mécanique, chimie, énergie). Sa dynamique dépendait de trois acteurs : l’équipementier conçoit et produit des équipements ; l’entrepreneur organise leur mise en œuvre dans l’action productive1 ; l’homme d’État oriente son pays vers la maîtrise des techniques et de l’art de leur mise en œuvre.

La nécessité de l’équipementier et de l’entrepreneur étant évidente, il faut insister sur celle de l’homme d’État : seule sa volonté, sa lucidité, peuvent permettre à un pays de surmonter les obstacles institutionnels, culturels et sociologiques que rencontre l’industrialisation. Si elles lui font défaut son action renforcera le blocage de la société.

En 1820 la Chine était le pays le plus riche du monde2. Convaincus qu’elle avait atteint la perfection, les empereurs de la dynastie Qing refusèrent l’industrialisation : les canons anglais, précis et puissants, firent s’écrouler leur empire lors des guerres de l’Opium (1839-1842 et 1856-1860).

La mécanisation déterminait alors la richesse d’une nation, la puissance de ses armes, la capacité à exprimer ou imposer sa volonté. Elle était donc, ou aurait dû être, la première préoccupation d’un homme d’État.

Napoléon l’avait compris. Dans le traîneau qui le ramène de Russie en 1812 il se confie à Caulaincourt : « On a beau faire, dit-il, c’est moi qui ai créé l’industrie en France. Le but du système continental est de créer en France et en Allemagne une industrie qui l’affranchisse de celle de l’Angleterre3 ».

Le gain d’efficacité, de productivité et de compétitivité qu’apportaient la mécanique, la chimie et l’énergie ne pouvait cependant se manifester pleinement qu’au terme d’une évolution passant par le couple que forme la main-d’œuvre avec la machine, et par une organisation dont la mise au point ne sera acquise qu’avec Taylor (1911) et Fayol (1916).

Cette évolution a été très pénible car personne ne renonce volontiers à des habitudes qui lui semblent naturelles, et par ailleurs il ne semblait pas souhaitable de redéfinir des organisations léguées par le passé et qui, comme l’architecture des immeubles, témoignaient d’un effort de conception.

Durant une transition qui dura des décennies la population, désorientée par l’absence de repères, a été la proie d’un désarroi : d’où une montée de la violence, des attentats, des révolutions, enfin la pulsion suicidaire collective qui se manifesta lors des guerres de la Révolution, de l’Empire, et culminera au XXe siècle dans les guerres mondiales auxquelles la mécanique, la chimie, l’énergie (et aussi la physique nucléaire) procureront des armes meurtrières.

L’informatisation

Depuis 1975 le système productif s’appuie principalement sur la microélectronique, le logiciel et l’Internet. L’agriculture, la mécanique, la chimie et l’énergie n’ont pas certes pas disparu mais elles se sont informatisées : l’informatique est devenue le ressort de leur évolution car c’est en s’informatisant qu’elles progressent (la voiture électrique, par exemple, ne se conçoit pas sans une gestion informatique de la batterie).

L’informatisation est donc la forme contemporaine de l’industrialisation.

La transition de la mécanisation à l’informatisation rencontre naturellement des obstacles, tout comme le fit naguère la transition de l’agriculture à l’industrie. Les habitudes, valeurs et organisations sont prises à contre-pied. Des entreprises nouvelles se hissent au premier rang, suscitant une incompréhension chez les entreprises historiques : les constructeurs automobiles sont scandalisés par le succès de Tesla, les acteurs des télécoms le sont par celui des GAFAM.

L’informatisation de chaque entreprise se concrétise dans un « système d’information » dont l’examen procure une image de l’organisation et de l’orientation stratégique réelles (souvent différentes de ce que l’entreprise dit être et vouloir faire), car elles se reflètent sans complaisance dans la plateforme informatique, la sémantique des données, les processus de production, la supervision de la production et de la qualité, les tableaux de bord stratégiques, etc.

La plupart des grandes entreprises françaises sont aujourd’hui mal informatisées. Leur image de sérieux professionnel se dissipe lorsque l’on examine leur système d’information et que l’on y découvre des données incohérentes, des processus en désordre, une supervision défaillante, des tableaux de bord incompréhensibles, le tout entraînant une gestion déficiente des compétences.

Ces entreprises sont malades même si elles dégagent encore un profit. Ce sont des vaches à lait qui résultent d’un effort d’organisation passé mais se sont ensuite figées dans une rigidité qui les rend vulnérables : elles ne sauront pas tirer parti des possibilités qu’apporte l’informatisation, ne verront pas les dangers qui les accompagnent et seront un jour ou l’autre victimes d’un phénomène qu’elles n’auront pas vu venir. Il en est de même des grandes institutions de la nation (éducation, santé, justice, éducation, armée), dont l’organisation peut cependant longtemps survivre à son obsolescence.

L’examen d'un système d’information révèle donc, comme un examen radiologique, des choses qui existent mais que l’on ne voit pas, que l’on ne dit pas, que l’on ne sait pas. Il permet de poser un diagnostic et de formuler une prescription mais celle-ci ne sera suivie d’effet que si les dirigeants ont acquis une intuition exacte des exigences pratiques de l’informatique, des possibilités qu’elle offre et des dangers qui les accompagnent.

Les images qu’éveille l’expression « intelligence artificielle » invitent ces dirigeants à s’égarer dans une rêverie très éloignée des progrès réels de l’analyse des données. « Numérique », mot-valise au contenu flou, est préféré à « informatique », « numérisation » à « informatisation » : la parole et la pensée, répugnant à se confronter au réel, le tiennent à distance en refusant l’exactitude. Il en résulte une infirmité de l’action et de la décision.

Se conformant au « politiquement correct » de notre époque l’État s’est ainsi donné pour priorité l’environnement et le social. Ce sont des objectifs importants : le réchauffement climatique va s’accélérer4, une distribution plus équitable des revenus est nécessaire, mais la priorité devrait être donnée à l’efficacité du système productif car on ne peut distribuer une richesse que si elle a été auparavant produite.

Dire « nous pouvons redevenir une grande Nation industrielle grâce et par l’écologie », comme l’a fait Jean Castex, c’est orienter la France vers une impasse. L’écologie est importante, certes, mais c’est une obligation, une contrainte impérative pour l’économie et la politique, ce n’est pas une technique qui puisse contribuer à l’efficacité du système productif. Le Premier ministre aurait donc plutôt dû dire « nous pouvons redevenir une grande Nation industrielle grâce et par l’informatisation de nos entreprises et la maîtrise des techniques de l’informatique ».

Au XXIe siècle les pays qui auront su maîtriser l’art de l’informatisation et s’approprier les techniques de la microélectronique, du logiciel et de l’Internet domineront l’économie mondiale. Ceux qui auront refusé cette évolution n’auront plus droit à la parole dans le concert de la géopolitique : ils seront dominés et colonisés comme le fut la Chine au XIXe siècle.

La France retrouvera-t-elle sa place sur le front de taille de l’évolution des techniques ? Préférera-t-elle devenir un pays-musée, voué à offrir à des touristes le spectacle des monuments de sa grandeur passée ? Le choix est d’une clarté limpide.
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1 Nous comptons parmi les entrepreneurs ceux des actionnaires qui s’impliquent activement et durablement dans la vie de l’entreprise.
2 Elle produisait alors un tiers du PIB mondial (Angus Maddison, The World Economy: Historical Statistics, OECD, 2003, p. 261).
3 Caulaincourt, Mémoires, Plon 1933, vol. 2, p. 215 et 261.
4 Les fonds marins et le permafrost sibérien ont commencé à libérer du méthane, beaucoup plus pernicieux que le CO2.

samedi 5 septembre 2020

Un sommet de ridicule

Je viens de recevoir l'invitation de France Stratégie à une Webconférence consacrée à « l'état de l'art et les perspectives du très haut débit en Europe ». Le sujet est important, l'initiative excellente, bravo.

L'invitation est rédigée en français et en anglais, c'est bien.

Mais on y trouve la phrase suivante : « Les échanges se tiendront en anglais sans traduction. ».

Ainsi France Stratégie organise en France une Webconférence mais on y parlera exclusivement en anglais et, pour bien montrer que l'on n'éprouve aucune complaisance envers les ignares et les incultes qui ne maîtrisent pas parfaitement cette langue, on se dispensera de traduire.

On se trouvera ainsi de nouveau dans la situation qui se renouvelle trop souvent : des orateurs qui s'expriment en mauvais anglais ; des auditeurs qui, pour la plupart, font semblant de comprendre ce qui s'est dit ; des idées pauvres, car on n'est pas subtil lorsque l'on s'exprime dans une autre langue que la sienne.

Je sais que l'appauvrissement des idées est parfois jugé utile car il nous évite des excès de subtilité. Mais faut-il se contenter de la récitation de lieux communs et de slogans à quoi tant de conférences se réduisent, la langue anglaise leur conférant un semblant d'autorité ? N'avons-nous pas besoin, s'agissant du très haut débit, d'un peu de subtilité, voire de profondeur ?

Si la Webconférence évite la superficialité elle devra en effet considérer nombre de questions techniques, économiques et stratégiques : dimensionnement de l'infrastructure des télécoms ; distribution en fibre optique ; 5G, avec ou non les équipements de Huawei ; conséquences pour l'industrie de l'audiovisuel et le déploiement de l'Internet des objets, etc.

Je refuse de parler anglais en France devant une majorité de Français. Je veux bien que l'on traduise en anglais, par politesse envers les étrangers qui ne connaissent pas notre langue et comprennent l'anglais. Je veux bien aussi que l'on écoute des Britanniques, des Américains, parlant dans leur langue et traduits dans la nôtre.

Avez-vous vu ce qui se passe, lors de ces conférences en anglais, lorsqu'un Britannique ou un Américain prend la parole ? Sauf exception ils parlent à toute vitesse et avec un accent local (Texas, Écosse, etc.) tellement fort que pratiquement personne ne comprend rien.

Lorqu'ils font des jokes (les Américains aiment bien ça) le premier qui a compris ou cru comprendre s'empresse de rire puis d'autres l'imitent -- mais après un décalage révélateur -- pour faire croire qu'ils ont eux aussi compris. Pénible spectacle...

J'ai déjà consacré quelques pages à l'abus de l'anglais :

Le ridicule des traîtres, décembre 2006
Marre de l'anglais, décembre 2008
Le langage des traîtres, février 2011
L'X refuse de nous parler en français, mars 2013
Dans quel pays vivons-nous ?, mai 2020

Je radote, direz-vous ? C'est vrai. Je persévérerai, je me répéterai aussi longtemps que les enfoirés mondains (je suis poli) continueront à se plier à cette mode. Lui céder, c'est se soumettre à un colonialisme sournois et trahir notre République.

mercredi 12 août 2020

Jean Castex : démagogie ou immaturité ?

Après avoir entendu le 15 juillet la déclaration de politique générale du Premier ministre j’ai dit mon inquiétude à une amie.

Elle : il faudrait savoir si Jean Castex pense vraiment ce qu’il dit. Les Français sont tellement immatures, tellement capricieux qu’il faut avant tout les calmer. Un ronron démagogique autour de l’environnement et du social peut les apaiser, ce sera toujours ça de gagné.

Moi : les Français ne sont pas tous immatures. Beaucoup d’entre eux sont capables de reconnaître, si on la leur présente, l’orientation qui permettra de redresser notre économie…

Elle : je sais à quelle orientation tu penses. Crois-tu qu’un Premier ministre puisse l’évoquer ? Cela ferait ricaner les gens des médias, les économistes les plus renommés et aussi ses petits camarades énarques, car s’intéresser à cette orientation est aujourd’hui, en France, le plus sûr moyen de couler sa carrière. Le virus de l’immaturité est endémique.

Moi : je crois pourtant utile de décrire clairement la situation. Je connais des énarques qui ont tout compris, c’est donc possible. Il est vrai qu’ils ont sacrifié leur carrière…
Je veux croire que Jean Castex n’est pas un démagogue et qu’il pense vraiment ce qu’il a dit. Je prends donc son discours au sérieux : il n’en est que plus inquiétant.

*     *

« Nous pouvons redevenir une grande Nation industrielle grâce et par l’écologie », a dit Jean Castex.
C’est une erreur stratégique car l’écologie n’est pas une ressource mais une contrainte.

Cette contrainte est absolue : il faut impérativement respecter la nature et combattre le réchauffement climatique. Cela suppose un changement des comportements et, aussi, la mise au point de procédés nouveaux s’appuyant sur l’état de l’art des techniques.

Mais l’écologie utilise les techniques : elle ne se trouve pas sur le front de taille de leur évolution1.

Les techniques fondamentales du système productif étaient naguère la mécanique, la chimie et l’énergie. Le « système technique contemporain2 » (STC) qui s’est déployé à partir des années 1970 s’appuie sur la synergie de la microélectronique, du logiciel et de l’Internet. La mécanique, la chimie et l’énergie n’ont certes pas disparu ainsi que la nature physique dans et sur laquelle elles agissent, mais leurs progrès actuels, ainsi que ceux de la biologie et de l’écologie, résultent de leur informatisation : les automobiles, avions, machines à laver, cuisinières, etc., se perfectionnent en s’informatisant, leur conception s’appuie sur des simulations dans l’espace « virtuel » de l’informatique.
Industrialiser, aujourd’hui, c’est informatiser, et cette action comporte deux dimensions : utiliser et produire l’informatique.

Utiliser l’informatique

Lorsque Jean Castex dit « nous accélérerons la numérisation des entreprises et des administrations », il se sert d’un terme inexact pour parler de leur informatisation, c’est-à-dire du système d’information qui organise et outille le travail qu’il convient d’automatiser comme celui qu’il vaut mieux confier au cerveau humain3.

Le système d’information s’entrelace ainsi à la production, à la gestion et à la stratégie : il éclaire la mission de l’entreprise4. Sa définition suppose donc une démarche dont la profondeur contrarie ceux qui, adhérant à une conception presse-bouton de la technique, croient qu’il peut suffire de se procurer des « outils ».

J’ai consacré des livres et articles à l’art de l’informatisation et aux pièges qu’il doit éviter5. Cet art étant difficile et méconnu, les systèmes d’information sont généralement en mauvais état. Ni le système de santé, ni le système judiciaire, ni le système éducatif ne sont aujourd’hui raisonnablement informatisés. Les entreprises dont le système d’information est de bonne qualité sont de rares et admirables exceptions.

La plupart de nos entreprises sont immatures et donc obsolètes en regard du système technique contemporain et de la situation présente6. Le Premier ministre n’aurait-il pas dû leur demander, en contrepartie des milliards que l’État va leur distribuer pour compenser les effets de la crise sanitaire, d’y remédier pour « recréer les conditions d’une croissance économique plus robuste, plus innovante, plus écologique et plus solidaire » ?

Si Jean Castex pensait aux systèmes d’information lorsqu’il a parlé de « numérisation », il l’aurait dit. Le plus vraisemblable, c’est qu’il est de ceux, nombreux, qui, évoquant le « numérique » et l’« intelligence artificielle7 » sans penser à ce que ces mots désignent, « parlent sans jugement de choses qu’ils ignorent8 ».

Lorsqu’il dit « nous développerons sur notre territoire les technologies d’avenir », pense-t-il aux techniques fondamentales du STC ? Il ne mentionne que l’écologie, avec un « plan vélo », la « rénovation thermique des bâtiments », etc9., et « des interventions ciblées sur les filières stratégiques comme l’automobile et l’aéronautique ».

Or la place d’une nation dans le concert de la géopolitique dépendra de sa maîtrise de ces techniques fondamentales, donc de sa capacité non seulement à utiliser l’informatique mais à la produire.

Produire l’informatique

Les techniques fondamentales de notre temps sont, rappelons-le, la microélectronique, le logiciel et l’Internet.

Les États-Unis se sont placés dès leur début sur le front de taille de ces disciplines.

C’est chez eux que les innovations les plus décisives ont été accomplies : organisation du travail de bureau dès les années 1880, invention du téléphone, du transistor, des circuits intégrés et du microprocesseur, conception des langages10 et systèmes d’exploitation, science des algorithmes11, déploiement de l’Internet12, etc.

Si la contribution de certains Européens a été importante13 c’est aux États-Unis qu’elle a pu porter ses fruits et ils exercent une hégémonie dans le cyberespace14.

L’État américain a soutenu l’innovation et utilise l’extraterritorialité de la loi américaine pour nuire aux concurrents étrangers. Les grands centres de données se trouvent aux États-Unis, sous le contrôle d’Amazon, Microsoft, Google, Facebook, etc., de sorte que les entreprises qui en sont clientes sont (parfois sans le savoir) soumises au Patriot Act et au Cloud Act américains. Le règlement ITAR15 permet aux États-Unis d’imposer des restrictions à l’exportation européenne des produits qui comportent des composants d’origine américaine, comme ils l’ont fait pour les missiles qui équipent le Rafale16.

Comme le dit Jean Castex « nous avons atteint un niveau de dépendance qui n’est pas raisonnable, qui n’est pas acceptable », mais rien n’indique qu’il a pensé à l’informatique.

Les États-Unis restent leaders dans les systèmes d’exploitation (Google, suivi par Microsoft) et le Cloud (les mêmes, plus Amazon), mais le leader dans les microprocesseurs est Taïwan avec TSMC, qui possède la seule usine capable de produire selon la géométrie à 7 nm, suivi de près par le Coréen Samsung. Le microprocesseur du dernier iPhone a été conçu par ARM, entreprise britannique, et fabriqué par TSMC.

Tandis que la Chine avance à marche forcée pour rattraper son retard et que quatre « cyberdragons » de plus petite taille (Corée du Sud, Singapour, Israël et Taïwan) se trouvent au premier rang dans certains domaines, l’Europe et la France semblent paralysées17.

Plusieurs entreprises européennes ont un potentiel élevé (ARM déjà citée, le suédois Ericsson, le finlandais Nokia, le franco-italien STMicro, le français Dassault Systems, l’allemand SAP) mais ni les dirigeants politiques, ni les citoyens, ni les médias n’en semblent conscients. Le Japonais Softbank ayant mis en vente sa participation dans ARM, l’Europe risque de perdre un de ses fleurons en informatique et cela ne semble pas l’émouvoir18.

Laurent Bloch a énuméré les critères de la cyberpuissance en s’inspirant du professeur Yang Yukai, conseiller du gouvernement chinois19. Outre l’éducation et la recherche, l’effort doit porter sur :
- l’infrastructure du réseau à haut débit ;
- les systèmes d’exploitation et les processeurs ;
- les logiciels et le commerce électronique ;
- la cybersécurité ;
- la capacité d’exprimer son point de vue dans la géopolitique de l’informatique ;
- la présence active dans les postes de commandement du cyberespace (IETF20, W3C21 et ICANN22).

Quelle stratégie ?

La liste ci-dessus définit le programme d’une stratégie qui semblera raisonnable à ceux qui sont conscients de la situation. L’Europe et la France semblent cependant tentées de se comporter en pur utilisateur. Qu’importe, de ce point de vue, si l’on ne maîtrise pas les techniques fondamentales : il suffira de savoir s’en servir.

Mais le pays qui maîtrise ces techniques sera le mieux placé pour les utiliser efficacement : elles auront été conçues pour répondre à ses besoins, le milieu scientifique et technique dont elles sont issues forme les compétences nécessaires à leur utilisation23, enfin le pays qui produit les composants les plus efficaces pourra toujours s’en réserver l’usage et l’interdire aux autres.

Il est donc vain de croire qu’un pays puisse développer durablement son économie sans maîtriser les techniques fondamentales.

Une politique immature, qui ignore la concurrence géopolitique autour de ces techniques, satisfera le MEDEF en soutenant des entreprises obsolètes, séduira la population en parlant de l’environnement et en multipliant les mesures « sociales », mais elle n’aura aucun avenir car avant de distribuer une richesse il faut l’avoir produite et valorisée sur le marché mondial : or celui-ci sera dominé par les pays qui savent maîtriser les techniques fondamentales et les utiliser efficacement.

Qu’est-ce qui empêche notre Premier ministre de définir la stratégie qui réponde à la situation présente et de la partager avec le Parlement, avec les Français ? Rien de tout cela n’excède des capacités intellectuelles normales mais il faut, pour oser le faire, s’être libéré de la peur du ridicule24.

Or le ridicule frappe, en France, quiconque ne se plie pas au conformisme aujourd’hui à la mode, lequel exige que les détenteurs de la légitimité et du pouvoir, économistes, politiques, dirigeants et gens des médias, déguisent l’informatique avec le concept-valise vide du « numérique » et disent l’informatisation « ringarde ».
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1 Jeremy Rifkin a égaré les intuitions lorsqu’il a dit que la transition énergétique était la « troisième révolution industrielle ». Trop de gens l’ont pris au sérieux (The Third Industrial Revolution, Griffin, 2013.)
2 Bertrand Gille, Histoire des techniques, Gallimard, 1978.
3 « “What can be automated?” is one of the most inspiring philosophical and practical questions of contemporary civilization » (George Forsythe, « Computer science and education », Information processing 68, North Holland 1969, p. 92.
4 Michel Volle, Valeurs de la transition numérique : civilisation de la troisième révolution industrielle, Institut de l’iconomie, 2018.
5 Voir par exemple De l’informatique : savoir vivre avec l’automate, Economica, 2006, et l’article « Systèmes d’information » de l’Encyclopédie des techniques de l’ingénieur, 2011.
6 Michel Volle, iconomie, Economica, 2014.
7 Pierre Blanc et alii, Élucider l’intelligence artificielle, Institut de l'iconomie 2018.
8 René Descartes, Discours de la méthode, 1637.
9 « Le plan de relance proposera de mobiliser plus de 20 milliards€ pour la rénovation thermique des bâtiments, pour réduire les émissions des transports et de nos industries, pour produire une alimentation plus locale et durable, pour soutenir les technologies vertes de demain comme les batteries, pour mieux recycler et moins gaspiller. »
10 Richard L. Wexelblat, History of Programming Languages, Academic Press, 2014.
11 Donald Knuth, The Art of Computer Programming, Addison Wesley, 2011.
12 Katie Hafner et Matthew Lyon, Where Wizards Stay Up Late, Touchstone 1998.
13 Tim Berners-Lee, Linus Torvalds, Niklaus Wirth, Jean Ichbiah, Donald Davies, Louis Pouzin, etc.
14 Laurent Bloch, « À propos de l’hégémonie américaine dans le cyberespace », 20 mars 2020.
15 International Traffic in Arms Regulations.
16 Ariane Lavrilleux et Guerric Poncet, « ARMEMENT : Pourquoi TRUMP veut briser le Rafale ? », Association de soutien à l’armée française, 21 août 2018.
17 Laurent Bloch, « Géopolitique de l’iconomie, nouveaux rapports de force et stratégies d’influence » in Claude Rochet et Michel Volle, L’intelligence iconomique, De Boeck, 2015, p. 97.
18 Alice Vitard, « SoftBank pourrait se séparer du concepteur de micro-architectures ARM », L’usine digitale, 15 juillet 2020.
19 Laurent Bloch, op. cit., p. 100.
20 Internet Engineering Task Force.
21 World Wide Web Consortium.
22 Internet Corporation for Assigned Names and Numbers.
23 Le parallélisme des multiprocesseurs exige une révolution dans l’art de la programmation.
24 « Ils ont peur du ridicule, et cette peur les rend fous » (Stendhal, Le rouge et le noir, chapitre XLIII).