vendredi 15 octobre 2021

Un bilan

Avec l’accumulation des années le corps se déglingue et l’échéance de la mort approche. Elle ne me semble pas effrayante, je la trouve même désirable à certains égards.

Cela m’invite à méditer et faire un bilan : ce que j’ai fait, ce que j’ai été. Je condense ici le résultat.

J’ai fait souffrir des personnes par indifférence, sottise ou méchanceté. Comme je le regrette ! L’action étant malheureusement irréversible, ce que j’ai fait a été fait. J’en porte la responsabilité.

J’ai souffert moi aussi. Seule la mort pouvant effacer ces souvenirs pénibles, je voudrais par moments qu’elle vînt plus vite.

Mon intelligence a d’étroites limites même si je m’efforce à garder les yeux ouverts : je suis souvent borné et buté comme un âne. Partout où je suis passé – et j’ai souvent changé d’endroit – j’ai cependant fait ce qui me semblait être mon devoir. Même si l’on peine parfois à trouver un chemin cette boussole indique une orientation droite. Mon inflexibilité a pu être incommode mais je crois que c’est la seule attitude qui puisse être féconde à la longue.

J’ai voulu ne pas faire carrière, j’ai soigneusement évité les pièges de la célébrité, sur ces deux points j’ai parfaitement réussi. Cela a sans doute réduit l’audience de mon travail mais il a pu rester sans complaisance. Quelques personnes disent qu’il leur est utile et cela me suffit.

Je ne suis pas de ceux qui ruminent les exemples de perversité et de médiocrité que donne notre espèce car ils me semblent plus que compensés par l’éclat lumineux des personnes généreuses que j’ai rencontrées parmi mes professeurs, mes collègues, mes collaborateurs, ainsi que parmi les commerçants et les artisans.

J’aurai été aimé bien plus que je ne le mérite et lorsque je serai mort la vie continuera avec tout ce que j’aime : les jeux des enfants, la beauté des femmes, le déploiement des nuages, le jaillissement toujours renouvelé de la nature, la noble générosité de certains êtres, l’élégance efficace de certaines œuvres. Penser cela me procure une joie profonde.

mardi 7 septembre 2021

Un pays disparaît

Je publie ci-dessous, avec l’aimable autorisation de l’auteur, la traduction d’un article du New York Times qui témoigne de la vie quotidienne dans le Liban d’aujourd’hui.

Le lire nous fait mesurer les privilèges dont jouit un pays dont les institutions et les entreprises fonctionnent, dont les commerçants offrent tout ce dont un consommateur peut avoir besoin.

Nous croyons cela « normal » et « naturel » alors que cela résulte du travail organisé, de la volonté de millions de personnes. Une crise économique, financière, géopolitique ou autre peut à tout instant mettre à bas cet édifice délicat.

Cet article nous invite à mesurer l’inconséquence de ceux qui disent vouloir « tout détruire » parce qu’ils croient élégant de manifester un esprit dégagé des contingences, ou parce qu’ils éprouvent le besoin de soulager quelque malaise intime.

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Le Liban d’autrefois n’existe plus

Lina Mounzer

Mme Mounzer est une écrivaine et traductrice libanaise. Elle écrit dans le quotidien libanais L'Orient Today une chronique mensuelle sur les changements sociaux que provoque l'effondrement économique du pays.

The New York Times, 3 septembre 2021

BEYROUTH — Je n'aurais jamais pensé que je vivrais jusqu'à la fin du monde.

Mais c'est exactement ce que nous vivons aujourd'hui au Liban. La fin de tout un mode de vie. Les gros titres des journaux sont une liste de faits et de chiffres. La devise a perdu plus de 90 % de sa valeur depuis 2019 ; on estime que 78 % de la population vit dans la pauvreté ; il y a de graves pénuries de carburant et de diesel ; la société est au bord de l'implosion.

Mais qu'est-ce que tout cela signifie ? Cela signifie des jours entièrement occupés par la course aux nécessités de base. Une vie réduite à la logistique de la survie, une population épuisée physiquement, mentalement et émotionnellement.

J'aspire aux plaisirs les plus simples : se retrouver en famille le dimanche pour de bons repas, ils sont maintenant inabordables ; descendre sur la côte pour voir un ami, au lieu d'économiser mon essence pour les urgences ; sortir boire un verre dans le quartier Mar Mikhael de Beyrouth, sans compter combien de mes anciens repaires ont fermé. Je n'avais pas l'habitude de réfléchir à deux fois à ces choses, mais maintenant il est impossible d'imaginer un de ces luxes.

Je commence mes jours à Beyrouth déjà épuisée. Cela n'aide pas qu'il y ait une station-service au coin de ma maison. Les voitures commencent à faire la queue pour le carburant la veille, bloquant la circulation, et à 7 heures du matin, le bruit des klaxons et des cris de frustration provenant de la rue me tape sur les nerfs.

Il est presque impossible de s'asseoir pour travailler. La batterie de mon ordinateur portable ne dure pas longtemps de toute façon. Dans mon quartier, l'électricité fournie par le gouvernement ne fonctionne qu'une heure par jour. La batterie de l'onduleur qui permet au routeur Internet de fonctionner est à court de jus à midi. Je suis en retard à chaque échéance, j'ai écrit d'innombrables courriels honteux pour m’excuser. Qu'est-ce que je suis censée dire ? « Mon pays est en train de s'effondrer et il n'y a pas un seul moment de ma journée qui ne soit pas marqué par son effondrement » ? Les nuits sont blanches dans la chaleur étouffante de l'été. Les générateurs du bâtiment ne fonctionnent que quatre heures avant de s'éteindre vers minuit pour économiser du diesel, s'ils se sont allumés.

vendredi 3 septembre 2021

L’énigme du complotisme

Une énigme : pourquoi les théories du complot ont-elles autant d’adeptes ? Pourquoi suffit-il pour récolter un grand nombre de « followers » de publier un gros mensonge sur un réseau social ? Pourquoi Donald Trump est-il adulé par la moitié des Américains ? Comment Didier Raoult a-t-il pu convaincre tant de Français ?

Pourquoi tant de personnes aiment-elles à nier des faits avérés et à croire des choses fausses ? Pourquoi tous ces fantasmes à propos du vaccin contre la Covid 19 ? Pourquoi cette « résistance » au passe sanitaire ? Où est passée la raison que la famille et l’école devaient transmettre ?

Les sociologues et les politologues proposent leurs explications1. Pour trouver la mienne je me suis mis à la place de ces personnes et j'ai adhéré provisoirement à leur façon de voir. Je crois les avoir comprises, ce qui ne veut bien sûr pas dire que je les approuve ou les excuse. Je vous invite à accompagner cette exploration.

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Mon Moi réclame l’existence que la société du spectacle lui refuse, car seuls existent dans cette société ceux dont les médias diffusent l’image. Il faut donc pour m’affirmer que je pousse l’existant vers le néant : la réalité ne sera plus ce qui existe réellement et de fait, mais ce qu’il me convient à chaque instant d’affirmer. Le monde tel que je me le représente est ainsi ma création et quiconque nie ce que j’affirme s’expose à ma colère.

Mon Moi n’est pas exactement le Moi de l’individualisme mais le Moi de l’Individu, l’« Ego » qui s’affirme contre les choses et les êtres qui existent (ex-sistere, « se tenir debout à l’extérieur ») en dehors du monde des idées, images et pensées que le cerveau produit ou cultive. J’estime d’ailleurs être libre d’affirmer que le monde des réalités n’est qu’une apparence, puisqu’il est impossible de prouver qu’il existe indépendamment de la volonté de l’Ego.

La science expérimentale, qui prétend soumettre la pensée de l’Ego au constat des faits, est son pire ennemi. Sous le couvert de leur efficacité prétendue les institutions, les entreprises, les pouvoirs, sont les rouages d’un complot : tout ce qu’ils disent, tout ce qu’ils font n’est qu’un mensonge dont le but est d’opprimer l’Ego.

Le monde, qui semblait complexe au point d’être opaque, s’éclaire alors car tout s’explique. Les choses dotées d’une masse et d’un volume, les institutions porteuses de règles, sont mauvaises : tandis que l’Ego est le Dieu du Bien de la Gnose2, elles expriment la volonté du Dieu du Mal. Sous la croûte superficielle et apparente du sol, révèle Qanon, un réseau de tunnels abrite des cultes sataniques.

Alors que l'individualiste veut être Roi et dominer le monde, l'Ego veut être Dieu et détruire le monde afin de le remplacer par la création qu'il affirme (voir « Le désir de chaos »). 

La communauté de point de vue entre les personnes qu’habite l’Ego fonde le succès de Trump et de Raoult : « voilà quelqu’un qui pense comme moi », se dit-on.

L’univers matériel et social qui fournit nourriture, logement, habillement, etc. n’intéresse pas l’Ego : il n’y pense pas plus qu’il ne le faut pour satisfaire ses besoins en pur consommateur. Certes il lui faut « gagner sa vie », mais son travail n’est que le théâtre de sa carrière. L’Autre n’étant pas plus réel que le reste du monde, il n’a pas de relation profonde avec autrui.

dimanche 22 août 2021

La clé de l’économie contemporaine

J’observe les commerçants qui travaillent dans mon canton des Cévennes. Quelques-uns sont désagréables et incompétents mais ils sont peu nombreux car une sélection naturelle tend à les éliminer.

La plupart de nos commerçants sont aimables et compétents : ils connaissent leurs clients, ils connaissent les produits qu’ils vendent, ils sont capables de signaler à un client les produits qui peuvent l’intéresser et de le guider dans ses choix.

Je parle à mes voisins et relations de ces personnes que j’admire. À ma grande surprise la plupart d’entre eux ne voient pas à quoi je fais allusion. Ils croient qu’un commerçant est quelqu’un qui ne pense qu’à gagner de l’argent, et sans aller jusqu’à le considérer comme un ennemi ils ne lui savent aucun gré de son amabilité ni de sa compétence.

Certes, ils vont lui revenir de façon instinctive parce que ses produits sont bons ainsi que son accueil. Mais aucun d’entre eux n’a la moindre idée du travail mental que doivent faire une épicière, un quincaillier, un marchand de fromages, un maraîcher que l’on rencontre au marché, etc. pour choisir ou produire ses approvisionnements, connaître chaque produit et ses qualités, connaître aussi chaque client et savoir ce dont il peut avoir besoin.

Tout se passe comme s’il fallait être soi-même un commerçant, ou l’avoir été, pour apprécier à sa juste valeur le travail de ces commerçants et admirer ceux qui l’accomplissent de façon admirable.

Eux-mêmes ne pensent aucunement mériter une admiration, car leur conduite est instinctive : elle ne leur est pas dictée par un raisonnement. Certes ils savent raisonner et tenir leurs comptes, mais le ressort de leur activité se trouve dans une autre couche de leur personne, plus profonde, celle que Philippe d’Iribarne a explorée1. Ils sont comme ils sont, ils font comme ils font, et si l’on tente de leur dire ce que l’on a vu en les regardant agir cela les étonne et cela peut même les contrarier.

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J’ai rencontré dans les administrations, dans les entreprises, des personnes qui mutatis mutandis se comportent comme ces commerçants. Elles sont équilibrées, elles semblent heureuses, elles créent une ambiance de calme, d’ordre et d’efficacité. Je les nomme animateurs car elles donnent son âme à l’institution dans laquelle elles travaillent. Les animateurs sont une minorité : de l’ordre de 10 % des effectifs, m’a-t-il semblé, partout où je suis passé.

Le citoyen gardera un souvenir très désagréable de sa rencontre avec un employé mal embouché, un policier brutal, un magistrat incompétent : ce souvenir se grave dans sa mémoire. Lorsque par contre ce citoyen rencontre un employé, un policier, un magistrat, etc. compétent et aimable, il pense avoir simplement affaire à quelqu’un de normal. Tout comme celui des bons commerçants, le travail des animateurs est inaperçu car il est jugé normal.

Il faut pour percevoir sa qualité avoir soi-même travaillé dans les administrations, les entreprises, et y avoir appris à quel point il est difficile d’atteindre l’égalité d’humeur et la clarté d’esprit des animateurs, d’adhérer comme ils le font non pas à la lettre des règles, lois et procédures, mais à l’esprit qui les a dictées, et qui exige que l’on s’écarte parfois de la lettre.

Autre exemple : certains chauffeurs des autobus de la RATP conduisent avec des à-coups, au risque de faire tomber les petits vieux qui se cramponnent. D’autres, les plus nombreux, conduisent souplement dans le trafic automobile parisien : j’admire leur dextérité, le soin qu’ils prennent pour ne pas bousculer leurs passagers.

Qu’est-ce qui caractérise ces animateurs ? Il semble y avoir chez eux quelque chose de particulier et qui leur est commun : on dirait que leur regard embrasse une réalité large, qu’ils ont conscience du contexte de leur action alors même que leur attention se focalise sur un travail précis.

Voici donc semble-t-il une clé du comportement des animateurs : leur pensée est capable à la fois de la concentration qu’exige l’action, et d’une conscience périscopique du monde qui l’entoure. Leur « vue périphérique » mentale est très développée.

Est-ce un phénomène physiologique ? Une question de tempérament ? Le résultat d’une éducation ? Un choix volontaire et réfléchi ? L’hypothèse la plus vraisemblable, c’est qu’il s’agit bien d’un choix mais que ce choix est enfoui dans les couches les plus profondes de la personne de sorte que tout en étant réel il n’est nullement réfléchi.

Il détermine ce que la personne est et nous pouvons le qualifier de métaphysique car il est antérieur à la pensée explicite comme à l’action, qu’il oriente.

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Je sais que des oreilles se ferment lorsque certains mots sont prononcés : « métaphysique » est l’un d’entre eux parce qu’on l’a rencontré dans nombre de textes peu lisibles et de déclarations grandiloquentes. Il en est de même des mots « concept », « abstraction » et « théorie ». Mais doit-on s’interdire d’utiliser un terme exact parce que beaucoup de gens lui associent de mauvais souvenirs de leur scolarité ?

Je rencontre souvent un autre obstacle : certaines personnes entendent comme une fausse note lorsque j’assemble, dans un même texte ou une même phrase, des choses qui semblent appartenir à des mondes éloignés l’un de l’autre. Parler de métaphysique à propos des commerçants ou du travail dans les entreprises leur semble une faute de goût : elles croient que cela ne peut pas être sérieux.

Je prétends, au contraire, que les réalités que désignent les mots « concept », « abstraction », « théorie », « métaphysique », etc., sont quotidiennes, présentes dans notre vie familiale et courante comme dans le fonctionnement des entreprises. Ceux qui refusent de le voir sont aveugles devant la réalité du monde dans lequel nous vivons, devant notre situation historique.

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Nous avons dit plus haut que la plupart des personnes n’avaient aucune idée de ce qui fait la vie et l’activité d’un bon commerçant. Il en est de même pour les entreprises et les institutions : la plupart des personnes, même celles qui sont employées dans une entreprise ou qui en dirigent une, n’ont aucune idée de ce qu’est vraiment une entreprise2 : l’opinion la plus répandue, et que l’on croit « réaliste », c’est que l’entreprise est la « boîte » qui permet aux salariés de « gagner leur vie » et aux patrons de « s’enrichir »…

Je nomme « entrepreneurs » ceux des dirigeants qui se comportent en animateurs. Il existe une énorme différence, un gouffre, entre ces entrepreneurs et ceux qui ne sont que des dirigeants sans être des animateurs.

dimanche 25 juillet 2021

La trahison des clercs (suite)

J’ai publié une critique du rapport Blanchard-Tirole intitulée « la trahison des clercs ». Certains l’ont approuvée, d’autres non. Les commentaires les plus négatifs sont ceux de Jean-Luc Tavernier, directeur général de l’INSEE, et de David Mourey, professeur d’économie en lycée et chargé de TD à l’université. Les voici :

Jean-Luc Tavernier : La charge est injuste et le mot de trahison déplacé. Blanchard et Tirole ont choisi trois sujets sur lesquels ils se savaient compétents et savaient pouvoir rassembler d’autres compétences. A aucun moment ils ne prétendent traiter tous les sujets. Halte au bashing de ceux qui donnent de leur temps pour l’intérêt général.

David Mourey, en réponse à Jean-Luc Tavernier : Je suis d'accord, il y a une forme de critique automatique fondée soit sur des arguments fallacieux, soit sur des procès d'intention... Une manière de se donner de l'importance.

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Je travaille bénévolement depuis vingt ans, cela ne protège heureusement pas mes travaux de la critique. Blanchard et Tirole, qui ont eux aussi « donné de leur temps pour l’intérêt général », n’aimeraient certainement pas bénéficier d’une telle protection.

En intitulant leur rapport « les grands défis économiques » ils ont cependant pris le risque de faire croire à leurs lecteurs qu’il n’existe pas de plus grands défis que ceux sur lesquels ils « se savent compétents ». Or l’informatisation est un défi plus radical que ceux-là : comme elle détermine désormais les conditions pratiques de l’action, elle se trouve au centre des préoccupations des entrepreneurs.

Certes cette affirmation peut être discutée. J’ai donné quelques arguments dans ma critique du rapport Blanchard-Tirole, on peut trouver une argumentation plus détaillée dans les publications de l’Institut de l’iconomie.

Cependant l’informatisation n’est pas à la mode chez les intellectuels, les dirigeants et les médias. Les économistes, soucieux de ne pas sembler « ringards », répugnent à faire le travail nécessaire pour penser ce phénomène.

Ils trahissent ainsi ce que la science économique a de plus profond : sa mission, qui est d’éclairer les conditions de la production, de l’échange et du bien-être dans chaque situation historique particulière. On ne peut pas faire de la bonne science économique dans l’absolu, sans savoir de quelle situation il s’agit.

Ma conception de la science économique peut certes se discuter, mais que penser de ceux qui disent ou même croient que la science, c’est ce qui se publie en anglais dans des revues à comité de lecture bien classées ?

L’Institut de l’iconomie a proposé un modèle de la situation que l’informatisation fait émerger. Comme tout modèle celui-ci est schématique mais nous le croyons éclairant. Il est open source : chacun est libre de le critiquer, de le préciser, de l’améliorer.

samedi 10 juillet 2021

La trahison des clercs

Le président de la République a demandé à deux économistes célèbres, Jean Tirole et Olivier Blanchard, « de présider une commission chargée de se pencher sur les questions structurelles ». Ils ont rendu un rapport intitulé Les grands défis économiques1.

Tirole et Blanchard me semblent avoir trahi dans ce rapport les exigences de la raison en économie2. Je n’ai pas la prétention d’égaler leur compétence professionnelle ni celle de l’équipe qu’ils ont réunie, mais j’en sais assez pour dire que leur regard est mal orienté.

Ils ont en effet choisi de concentrer leur attention sur « le changement climatique, les inégalités et le défi démographique ». Répondre au changement climatique est une contrainte impérative, promouvoir l’équité est une obligation morale, équilibrer le régime des retraites est une nécessité. Ce sont des questions importantes, mais sont-elles « structurelles » ?

Elles le sont pour l’opinion : l’écologie, les inégalités et les retraites occupent aujourd’hui une grande place dans les conversations et les médias. Mais la mission d’un économiste est-elle de conforter l’opinion comme le font des démagogues ?

Tirole et Blanchard ont écrit « l’évolution technologique est un aspect central, constituant à la fois une partie du problème et une partie de la solution » : il n’ignorent donc pas qu’il existe une « évolution technologique » mais le corps du rapport ne contiendra rien de plus précis que cette évocation (l’oxymore « aspect central » révèle un malaise dans leur pensée car ce qui est « central » ne peut pas être un « aspect »).

L’expression « évolution technologique » évoque d’ailleurs chez eux une continuité : les techniques évoluent depuis toujours, elles continuent d’évoluer, il n’y a rien de fondamentalement nouveau et la théorie économique qui nous a été enseignée a aujourd’hui la même pertinence que naguère, seuls des détails étant perfectibles.

Le fait est cependant qu’un changement du système technique, amorcé dans les années 1970, a rompu la continuité historique de l’évolution en modifiant la relation entre l’action et la nature. La situation qui en résulte est radicalement nouvelle. Le modèle de l’équilibre général est frappé d’obsolescence et, avec lui, nombre des résultats qu’il procurait à la science économique.

Tel est le cadre que le pragmatisme impose aujourd’hui à la pensée comme à l'action mais on n’en trouve pas la trace dans le rapport Blanchard-Tirole. Je plains le président de la République qui, ayant demandé une expertise, a reçu un tel rapport.

vendredi 9 juillet 2021

Le monde des brevets

Ce texte s’appuie sur des informations que m’a données Vincent Lorphelin.

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Les brevets ont pour fonction de protéger la propriété immatérielle que sont des idées, des inventions et des innovations.

Il faut distinguer recherche, invention et innovation. La recherche est une activité dont le but est de produire des inventions (ou de faire progresser la science). Une invention est une idée nouvelle de produit ou de procédé. Une innovation est la réalisation pratique du produit ou du procédé. Pour passer de l’invention à l’innovation il faut une ingénierie dont la mise au point demande du travail et prend du temps.

C’est pourquoi il existe souvent un délai de plusieurs années entre l’invention et l’innovation, et aussi un autre délai entre la première réalisation d’un nouveau produit, d’un nouveau procédé, et son plein déploiement sur le marché. Le flux qui relie recherche, invention et innovation étant aléatoire et turbulent, l’investissement en amont ne garantit pas la rentabilité en aval.

L’actif immatériel qu’est un brevet n’occupe donc pas la même place dans le bilan d’une entreprise selon son degré de maturité. Le brevet d’une invention qui n’a pas franchi l’étape de la réalisation pratique n’est que la promesse d’un revenu futur éventuel. Les brevets relatifs à une invention qui s’est concrétisée par une innovation, puis par un déploiement marchand, sont par contre une source de revenus soit en les exploitant, soit sous la forme de redevances ou de licences.

Dans une économie fortement innovante les brevets sont des actifs importants. Ils permettent à l’innovateur, qui a dû consacrer un important travail d’ingénierie à la mise en œuvre de l’invention, d’en conserver le monopole pendant la durée couverte par le brevet.

L’entreprise qui possède un brevet peut vouloir se réserver l’usage de l’invention : seuls ses produits, ses procédés pourront en tirer parti. Elle peut aussi en accorder le droit d’usage à d’autres entreprises, moyennant une redevance.

Lorsque l’invention est importante, les autres entreprises seront tentées de nier le droit de propriété du détenteur du brevet : les inventions mal protégées seront la proie des contrefacteurs1.

Dans l’économie actuelle, informatisée, l’innovation est vive et la mise au point des produits nouveaux est très coûteuse. Le rendement d’échelle étant croissant, les marchés obéissent au régime de la concurrence monopolistique : chaque entreprise s’efforce de conquérir la position de monopole, le plus souvent temporaire, qui lui permettra de rentabiliser son investissement. La lutte pour la possession de brevets renforce la concurrence monopolistique car elle conforte le monopole tout en étant une forme de concurrence.

Le rôle d’un brevet dépend de la nature de l’entreprise qui le possède : un brevet n’est pas la même chose pour une très grande entreprise comme par exemple une des GAFAM, une entreprise de taille moyenne comme Dassault Systèmes ou enfin une start-up : il faut donc dans chaque cas particulier savoir de qui l’on parle.

jeudi 17 juin 2021

Présentation du livre « Quatre champs de bataille iconomiques »

Visioconférence-débat dans le cadre du Groupe professionnel 1980 de Sciences-Po Paris Alumni, lundi 28 juin 2021 de 18 heures à 19 heures 30

Présentation du livre
Quatre champs de bataille iconomiques
avec les quatre auteurs :
Laurent Bloch
Hugues Chevalier
Jean-Pierre Corniou
Michel Volle

L’inscription est nécessaire. Pour obtenir le lien Zoom, aller à la page https://sciencespo-alumni.fr/ et cliquer sur le bouton « Participer » en haut à droite.

Merci de bien vouloir diffuser cette invitation.
Au plaisir de vous accueillir nombreuses et nombreux.

Les auteurs et intervenants, tous membres de l’Institut de l'iconomie, ont été assistés par des experts et des contributeurs pour produire des études qui illustrent le phénomène de l'informatisation par des études de cas :
l’informatisation de l'automobile, par Jean-Pierre Corniou,
la 5G, par Michel Volle,
l’industrie informatique, par Laurent Bloch,
la 3e révolution industrielle, par Hugues Chevalier.

L’objectif est d'éveiller l'intuition des personnes dont les décisions orientent la politique et l'économie en illustrant sur des terrains divers les possibilités, dangers et enjeux de l'informatisation.

Ces textes font apparaître l'effort que l'informatisation impose à la sociologie des organisations et à la psychologie des personnes, ainsi que le défi qu’elle adresse aux nations. Ce livre est en particulier destiné aux dirigeants et à l'état-major d'experts qui entoure chacun d'entre eux. 

Iconomie – (du grec. eikon, image, et nomos, organisation) : société dont l’économie, les institutions et les modes de vie s’appuient de façon par hypothèse efficace, sur la synergie de la microélectronique, du logiciel et de l’Internet.

Les intervenants

Laurent Bloch : précédemment responsable de l’informatique scientifique de l’Institut Pasteur, directeur du Système d’information de l’Université Paris-Dauphine. Il est auteur de plusieurs ouvrages sur les systèmes d’information et leur sécurité. Il se consacre à la recherche en cyber stratégie.

Hugues Chevalier : Enseignant-chercheur en Histoire de l’économie, il a fondé des entreprises de conseil (stratégie d’entreprise, Intelligence économique, transfert de technologies) et mis au point une approche globale des diverses composantes de la stratégie d’entreprise. Auteur d’ouvrages (management, stratégie d'entreprise, économie générale).

Jean-Pierre Corniou : Sciences Po, ENA, haut fonctionnaire, ancien directeur des systèmes d'information de grandes entreprises : Sollac, Usinor, Renault. Désormais de « l'autre côté du miroir » comme consultant et directeur général adjoint de SIA conseil. Président du club informatique des grandes entreprises françaises (CIGREF) entre 2000 et 2006 et à l'origine d’Euro CIO. Auteur et enseignant au master en systèmes d'information HEC/Mines, à l'Université Paris-Dauphine et à l’École de management des systèmes d'information (EMSI) de Grenoble. Co-président de l'Institut de l'iconomie.

Michel Volle : X-ENSAE, docteur en histoire économique, a été responsable des statistiques d'entreprise et des comptes trimestriels à l'INSEE, professeur à l'ENSAE, chef économiste au CNET et créateur d'entreprises. Co-président de l'Institut de l'iconomie.

mardi 15 juin 2021

Œuvres complètes

J’ai publié en vingt-deux volumes sur Amazon l’ensemble de ce que j’ai écrit sur le Web depuis 1998 afin de le mettre à disposition sous une forme commode. Chacune des années fait ainsi l’objet d’un livre : celui de l’année 1998 est intitulé Documents 1998, les autres titres sont analogues.

Dans chaque volume les textes sont rangés dans l’ordre chronologique, un classement thématique est indiqué à la fin (« Commentaires », « Économie », « Entreprise », « Informatique », « Lectures », « Philosophie », etc.).

Documents 2002 comprend 800 pages, Documents 2016 comprend 137 pages. La taille de chacun des autres volumes se trouve entre ces deux extrêmes.

L’informatisation a été pendant ces années ma principale préoccupation, mais non la seule : je me suis intéressé aussi à la sociologie, la politique, l’histoire, etc. En feuilletant ces volumes on découvrira donc des textes très divers mais reliés par une même orientation – c’est du moins ce qui m’apparaît lorsque je les feuillette, les lecteurs feront sans doute le même constat.

Certains de ces textes ont été repris dans des livres qui les ont organisés de façon cohérente (De l’informatique, Prédation et prédateurs, iconomie, Valeurs de la transition numérique, etc.).

Une confidence à ceux qu’intéresse ma réflexion : quels que soient ses éventuels défauts, Valeurs de la transition numérique me semble en être l’expression la plus achevée.

vendredi 11 juin 2021

Comprendre et convaincre

« Tu n’es pas convaincant », a dit l’un de mes amis après que j’eus fait un exposé sur l’informatisation. « Je ne cherche pas à convaincre », répondis-je. J’ai senti que je scandalisais l’auditoire : il faut donc que je m’explique.

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Je comprends bien sûr l’intention de mon ami : comme il milite pour une renaissance de l’industrie, il s’efforce de convaincre l’opinion alors qu’elle n’associe que des connotations négatives à ce mot. Si j’avais été convaincant, cela lui aurait fourni des arguments.

Mais « convaincre » n’est pas mon métier et je ne crois pas que ce soit non plus le sien : c’est celui des spécialistes de la communication et ils seraient bien inspirés de mettre leur talent au service du sérieux, dont nous avons tant besoin, plutôt qu’à celui des escroqueries et conformismes séduisants qui sont à la mode.

Il faudrait pour cela que le sérieux lui-même devînt à la mode : est-ce vraiment impossible ?

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Pour convaincre il faut éviter de contrarier. Or les faits qu’un chercheur rapporte, le vocabulaire qu’il retient, les raisonnements qu’il conduit, ne peuvent d’abord que contrarier les personnes qui n’ont pas sondé la profondeur du phénomène considéré.

Pour s’attirer la sympathie de l’auditoire certains de mes estimés collègues simulent donc le bégaiement, l’hésitation, et adoptent le vocabulaire à la mode. Je respecte trop mes interlocuteurs pour me livrer à de telles simagrées : je leur parle clairement et ose les inviter à refuser les chimères qu’évoquent « numérique », « intelligence artificielle », « véhicule autonome », « ordinateur quantique », pour se colleter avec la dynamique du phénomène que désignent exactement des mots que l’on croit sottement ringards : « informatique », « informatisation », « système d’information ».

J’ose encore leur présenter des concepts qui indiquent ses conséquences : le « cerveau d’œuvre », symbiose du cerveau humain et de l’ordinateur ; l’automatisation des tâches répétitives et la « production à coût fixe », le « rendement d’échelle croissant » et la « concurrence monopolistique » ; le fait que chaque produit est un « assemblage de biens et de services » ; la concentration de l’emploi sur la « membrane » qui assure la relation de l’entreprise avec l’extérieur, etc.

Ces concepts et quelques autres confèrent leur sens aux expressions courantes : pour savoir ce qu’est l’« intelligence artificielle » il faut avoir compris ce qu’est l’informatique ; pour entrevoir les possibilités de la « voiture autonome » il faut une connaissance pratique de la « symbiose du cerveau humain et de l’ordinateur » ; pour anticiper les conséquences de l’« ordinateur quantique » il faut avoir perçu la dynamique de l’informatisation.

lundi 24 mai 2021

Deux questions à propos des données

Je me suis posé les questions suivantes :
- comment trouver des données pertinentes dans le bric-à-brac qu'a créé l'informatisation ?
- quelle est la nature du savoir qu'il faut posséder pour interpréter des données ? Comment l'acquérir ?
- les réponses invitent à considérer la fonction pratique de la théorie.

Le bric-à-brac de l’informatisation

Les données étaient rares avant l’informatisation. Pour les produire il fallait le vouloir : faire une enquête, l’exploiter, publier ses résultats demandait du travail et un délai.

S’étant étendue à toutes les actions (étapes du processus de production, démarches des clients et utilisateurs, etc.), l’informatisation enregistre désormais dans la mémoire informatique des traces semblables aux empreintes que les animaux laissent sur le sol : ce sont autant de données qui s’offrent à l’observation sans que personne n'ait voulu les produire.

Leur abondance suscite l’émerveillement : « c’est une richesse ! », « c’est de l’or ! », entend-on dire. C’est plutôt un bric-à-brac semblable au marché aux puces : comment trouver, dans cette accumulation disparate, les données pertinentes dont on pourra tirer un enseignement utile ?

Si nous allons au marché aux puces sans rien chercher de précis il est probable que nous n’y trouverons rien d’intéressant. Si par contre nous savons ce que nous voulons – « il me faut quatre verres à pied », « je voudrais une table de nuit », etc. – alors nous avons une chance d’y trouver ce qui nous convient.

Il en est de même avec les données : si nous n’avons aucun besoin, ne nous posons aucune question, leur bric-à-brac ne nous apportera sans doute rien. Si par contre nous nous posons une question précise, nous y trouverons peut-être des données éclairantes : la « richesse » des données ne peut se manifester qu’en réponse à une interrogation.

Au fronton d’une mémoire informatique on peut placer les vers que Paul Valéry a inscrits sur le palais de Chaillot :

Il dépend de celui qui passe
Que je sois tombe ou trésor
Que je parle ou me taise
Ceci ne tient qu’à toi
Ami n’entre pas sans désir

Comment interpréter les données

Place des données dans l’iconomie

L’informatisation se manifeste (1) par la construction des automates (processeurs, mémoires), (2) par la programmation des automates (algorithmes), (3) enfin par l’assistance que la ressource informatique apporte au cerveau-d’œuvre.

Cette ressource associe une image documentaire du monde réel à des algorithmes permettant de chercher, lire, écrire, classer et modifier les documents, le mot « document » désignant ici des « données » au sens large (outre les données au sens précis du mot, des textes, images, sons, etc.).

Comme toute image l’image documentaire est sélective et donc partielle, ce qui ne l’empêche pas d’être authentique (fidèle à la réalité), pertinente (adéquate à l’action que le cerveau-d’œuvre a l’intention de réaliser) et significative (porteuse de sens). Elle apporte au cerveau-d’œuvre qui sait l’interpréter l’information (« forme intérieure ») qui lui procure une capacité d’action.

Les données (au sens large comme au sens étroit) sont une composante essentielle du phénomène de l’informatisation car elles conditionnent la capacité d’action du cerveau-d’œuvre. Elles ne se séparent pas :
- des algorithmes dont l’utilisation réclame l’expertise des data scientists ;
- de l’instruction qui donne au cerveau humain la structure théorique (logique et causale) qui lui permet d’interpréter des données.

Il faut donc insister sur les compétences nécessaires :
- en data science : prolonger et développer ce qui a été publié à la p. 35 d’Élucider l’intelligence artificielle, « Former les intelligences à la data » ;
- en connaissance logique et théorique des faits réels dont les données donnent une image.

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Certaines données sont produites par une entité afin de répondre, par l’observation d’un fait réel, à un besoin qui lui est propre. Le concept qui définit ce fait réel doit être pertinent, l'observation doit être exacte.

D’autres données, produites à l’occasion d’opérations diverses, sont comme les empreintes que le passage d’un animal laisse sur le sol d’une forêt : « fadettes » téléphoniques, transactions sur une carte bancaire, etc.

Qu’est-ce que la qualité des données ?

« Data is not a perfect representation of reality: It’s a fundamentally human construct, and therefore subject to biases, limitations, and other meaningful and consequential imperfections. » (Andrea Jones-Rooy, « I’m a data scientist who is skeptical about data », Quartz, 24 juillet 2019)

Le mot « donnée » suggère une matière première « donnée par la nature », mais les données été produites et avant cela elles avaient été choisies : il vaudrait mieux dire « observation » plutôt que « donnée ».

Le choix qui définit les données d’une entreprise comporte trois étapes :
1) choisir les populations à observer : clients, équipements, produits, agents, etc. ;
2) choisir les attributs à observer sur les individus de ces populations ;
3) choisir le codage des observations : périodicité, unité de mesure, nomenclature pour les données qualitatives, etc.

Ces choix définissent des « concepts » qui doivent répondre aux exigences de l’action dans la situation qui est celle de l’entreprise : ils sont donc soumis au critère de pertinence car pour les définir il faut considérer ce que l’entreprise veut ou doit faire.

Chaque concept est le couple, formé par une idée et une définition, auquel est attaché un nom (le vocabulaire de l’entreprise ne doit en principe comporter ni synonymes, ni homonymes) : l’ensemble des concepts d’une entreprise est nommé métadonnées, ontologie, référentiel, etc. Il faut encore que l’observation soit exacte c’est-à-dire capable d’alimenter un raisonnement exact, une action judicieuse. L’observation peut être le fait d’un être humain ou d’un capteur automatique, dans ce dernier cas la définition de ce que le capteur observe aura été choisie au préalable.

Certaines données sont enfin calculées en soumettant des données observées à un algorithme (totaux, moyennes, corrélations, indicateurs de gestion, résultat comptable, etc.). La qualité d’une donnée calculée résulte de celle de l’algorithme et de celle des observations qui l’alimentent.

Les critères de qualité des données d’une entreprise sont donc : pertinence des concepts, exactitude des observations, unicité du nommage et, pour les données calculées, justesse des algorithmes.

Pour pouvoir alimenter l’action les données doivent encore être publiées (tableaux, graphiques), commentées et interprétées. Commentaire et interprétation supposent de confronter les données à d’autres informations (historique, contexte, hypothèses, etc.).

On observe parfois les défauts suivants :
- données non pertinentes : observer des détails superflus, négliger des faits importants ;
- observations inexactes : biais, lacunes, retards, codages défectueux, etc. ;
- algorithmes inexacts : estimations biaisées, incohérences, etc. ;
- publication fallacieuse, illisible, etc. ;
- interprétation erronée.

Voir aussi :
Place des données dans l'iconomie
Deux questions à propos des données

vendredi 9 avril 2021

Quatre champs de bataille iconomiques

Voici l’introduction et la conclusion d’un livre édité par l’Institut de l’iconomie. Il sera disponible sur Amazon à partir du 15 avril.

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Introduction :

Le phénomène de l'informatisation, que l'on nomme souvent « numérique », confronte chaque entreprise, chaque institution et chaque nation à des possibilités et dangers nouveaux : il transforme les produits et l'ingénierie de la production, attise la concurrence et l'innovation, apporte des problèmes de sécurité inédits.

Des catastrophes sont probables si l'on ne prend pas la mesure de la situation que l'informatisation fait émerger. Les pays qui ne la maîtriseront pas n'auront plus aucune audience dans le concert de la géopolitique car leur système productif et leurs institutions seront obsolètes.

La responsabilité personnelle du dirigeant d'une entreprise, d'une institution publique ou de l'État est donc engagée. Que doit-il faire, notamment s'il n'a reçu aucune formation à l'informatique comme c'est souvent le cas aujourd'hui en France ?

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Un dirigeant conscient de ses responsabilités fera en sorte que l'entreprise ou l'institution qu'il préside possède des compétences dans toutes les dimensions de l'informatisation : informatique et système d'information, organisation, conception des produits, ingénierie, logistique, etc.

Il ne suffit cependant pas de posséder ces compétences : il faut aussi qu'elles soient présentes et entendues dans le comité de direction, dans l'état-major, afin que la stratégie et les décisions puissent tirer parti des possibilités que l'informatisation apporte tout en maîtrisant les dangers qui les accompagnent.

Ces dispositions cruciales permettront au dirigeant d'acquérir une intuition exacte de la situation présente et d'assumer ainsi sa responsabilité dans une époque très dangereuse, mais pleine d'opportunités.

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L'Institut de l'iconomie a voulu illustrer le phénomène de l'informatisation, auquel il avait consacré plusieurs ouvrages, par des études de cas qui éclaireront le lecteur en l'aidant à se représenter le caractère pratique, concret et très divers de ses manifestations.

Il a créé à cette fin quatre groupes de travail :

-- l'informatisation de l'automobile, animé par Jean-Pierre Corniou ;

-- la 5G, animé par Michel Volle ;

-- l'industrie informatique, animé par Laurent Bloch ;

-- la troisième révolution industrielle, animé par Hugues Chevalier.

Les animateurs ont rassemblé des experts pour produire les études publiées dans le présent volume, à la fin duquel on trouvera la liste des contributeurs.

Nous ne prétendons pas avoir dit le dernier mot sur chacun des sujets ainsi abordés : il s'agissait seulement d'éveiller l'intuition des personnes dont les décisions orientent la politique et l'économie en illustrant, sur des terrains divers, les possibilités, dangers et enjeux de l'informatisation.

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Ces textes font apparaître clairement l'effort que l'informatisation impose à la sociologie des organisations et à la psychologie des personnes, ainsi que le défi qu'elle adresse aux nations.

Ils sont destinés aux dirigeants, et aussi à l'état-major qui entoure chacun d'entre eux, afin qu'ils puissent trouver dans la situation -- celle de notre pays, de notre économie, de leur entreprise ou de leur institution -- les repères qui leur permettront de s'orienter.

Conclusion :

Les exercices auxquels nous nous sommes livrés dans cet ouvrage n’épuisent certes pas le phénomène de l’informatisation. Ils illustrent cependant son ampleur, sa complexité et les enjeux auxquels l’iconomie confronte les nations.

Aucune d'entre elles ne pourra en effet se permettre de prendre du retard dans la course à la puissance informatique, à la qualité des algorithmes et des applications, à l’intelligence de leur utilisation.

Tout en rivalisant les nations seront contraintes à échanger et à coopérer pour tirer parti des économies d’échelle dans l'élaboration des produits : un réseau de relations paradoxales s’entrelace déjà sur l’échiquier de la géopolitique avec la généralisation de la concurrence monopolistique, régime ultra-violent mais qui attise l’innovation.

Si la loi de Moore semble arriver bientôt à la fin de sa portée, cela ne mettra pas un terme à la dynamique de l’informatisation car beaucoup reste à faire dans la qualité des systèmes d’information, leur interopérabilité, leur sécurité, leur insertion dans l’organisation et la stratégie des entreprises.

La rapidité de la mise au point des vaccins contre la Covid 19 a illustré les progrès de la bioinformatique. La biologie et la médecine s'informatisent à vive allure et il en est de même de toutes les filières : les tâches répétitives étant de plus en plus automatisées, c’est en s’informatisant que les filières de la mécanique, de la chimie, de l’énergie, de l’agriculture et de la logistique progressent désormais.

Certes les ordinateurs consomment de l’énergie mais leur bilan écologique doit tenir compte des économies qu’apporte leur utilisation dans les usages personnels comme professionnels et, avec le réseau intelligent (smart grid), dans la production et la distribution d’énergie elles-mêmes : contrairement à une opinion trop répandue la transition écologique sera fondamentalement une transition informatique.

Une telle évolution ne peut pas aller sans frictions ni difficultés. Tandis que dans l'emploi le « cerveau d’œuvre » a remplacé la main d’œuvre, les organisations peinent à reconnaître et à gérer ses compétences. La sociologie des institutions et la psychologie des personnes étant ainsi mises sous tension, la transition vers l'iconomie rencontre de nombreux obstacles.

Comme toute transition elle exigera volonté et courage de la part des décideurs. Il leur faudra surtout, pour pouvoir s'orienter dans la situation présente, avoir acquis une intuition exacte, instinctive et familière, du phénomène de l'informatisation.

samedi 27 mars 2021

La monnaie dans l'économie médiévale

On trouve dans un livre de Romuald Szramkiewicz (Histoire du droit des affaires, Monchrestien 1989, p. 65) une description éclairante de la nature et du rôle de la monnaie au Moyen Âge. Je reproduis ici ce passage.

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« Toute la vie économique du Moyen Âge et des temps modernes va être compliquée à l’extrême, sinon paralysée, en raison de la différence qui existait entre la monnaie de compte et la monnaie de paiement. Pour nous, gens du XXe siècle, c’est assez difficile à comprendre. Nous évaluons en francs et nous payons en francs : soit monnaie métallique pour les petites valeurs, soit monnaie de papier. Mais, jusqu’à la définition par Bonaparte du franc de Germinal en l’an XI, les Français, comme les autres pays, distinguaient une monnaie pour compter et une monnaie pour payer1.

« Par exemple, prenons un marché entre deux personnes où, pour apprécier, évaluer, on s’exprimait dans la monnaie de compte française, la livre ; la livre était définie par le roi de France comme équivalent à tel poids d’argent. Après l’évaluation, il fallait passer au deuxième stade, le paiement, donc à la monnaie de paiement. D’abord il n’existait pas de billets de banque (en France, le billet de banque est aussi une institution napoléonienne), il n’existait pas de la monnaie métallique marquée « livre », ce qui d’ailleurs permettait plus facilement les dévaluations royales2. Il fallait trouver le montant correspondant de métal d’or et d’argent pour payer. On pouvait payer avec des stocks de métal, des lingots. La plupart du temps, on payait en pièces. Chaque État (un roi, une ville libre, une république, un prince ou un évêque souverain, a fortiori le pape) battait sa propre monnaie à laquelle on donnait un nom spécifique. Cette monnaie de paiement en argent, en or, n’avait pas, bien entendu, d’un État à l’autre, la même forme, le même poids, le même alliage, la même pureté de métal précieux, ce que l’on appelle le « fin3 ».

dimanche 21 février 2021

Les trahisons à la mode

Il existe plusieurs façons de trahir un pays.

On pense immédiatement aux profiteurs et aux prédateurs : les dirigeants qui, comme l’a fait Carlos Ghosn, s'octroient une rémunération dont le montant annuel est celui d'un patrimoine familial confortable ; les politiques qui, fascinés par le niveau de vie de ces dirigeants, se procurent des revenus annexes en tirant parti de leur fonction et en cédant aux lobbys ; les entreprises qui, pratiquant une évasion fiscale nommée « optimisation », profitent de la qualité des équipements et services publics sans contribuer à leur financement ; les aventuriers qui, comme Patrick Drahi, empruntent pour s'emparer d'entreprises auxquelles ils feront ensuite porter le poids de la dette ; les banques enfin, qui vendent aux fraudeurs et aux criminels le blanchiment de leurs gains.

Mais il existe d'autres formes de trahison. Des intellectuels et gens des médias, cultivant un désespoir à la mode, parlent de notre prétendue « décadence », de notre prétendue « insécurité », alors que l'histoire montre que la France n'a jamais connu une telle sécurité et que si le PIB croît plus lentement que naguère, il ne recule pas (sauf en cas d’accident comme l’épidémie actuelle). Des économistes et des philosophes militent contre le « capitalisme » et pour une « décroissance » dont les conséquences personnelles les contrarieraient à coup sûr. Des « penseurs » comme les auteurs de L'insurrection qui vient, partisans de la « Nuit debout » et autres militent pour la destruction du « système », c'est-à-dire des institutions.

Le respect dû à l'être humain quel que soit son sexe est caricaturé par des nouveautés grimaçantes (« celles et ceux », écriture inclusive, etc.) qui détériorent notre langue maternelle, le français. Cette langue, des universitaires et des chercheurs l'ont abandonnée au détriment de la qualité de leur pensée pour ne plus parler et écrire qu'en un mauvais anglais, et cela s’est répandu aussi dans nos entreprises.

Des expressions comme « musique contemporaine » et « art contemporain » sont autant d’oxymores : sauf exception honorable, mais rare, ce qu'elles désignent n'est pas de la musique mais du bruit, pas de l'art mais une spéculation : notre culture est ainsi trahie par des personnes qui s’érigent en arbitres du goût.

jeudi 18 février 2021

La part de vérité du libéralisme, et sa part de mensonge

Il n’existait pas d’entreprise dans l’économie soviétique ou plutôt il n’en existait qu’une, énorme, que le Gosplan dirigeait jusque dans le détail de ses opérations : ce que l’on nommait « entreprise » dans cette économie n’était qu’un établissement de cette énorme entreprise, et il exécutait les ordres venus du sommet.

J’ai participé en 1978 avec Anicet Le Pors, Roland Lantner et Jean-Claude Delaunay à une mission qui nous a permis de rencontrer à Moscou les dirigeants du Gosplan.

Ils nous dirent « il n’existe que deux formes d’organisation : la centralisation ou l’anarchie, et l’anarchie, nous n’en voulons pas chez nous. La centralisation est très efficace : nos entreprises n’ont pas besoin de faire de la publicité car nous leur amenons les clients ».

« Nous fixons les prix, dirent-ils encore. Le prix des automobiles, par exemple, est très supérieur à leur coût de production. Cela nous permet de subventionner les tomates ».

« Supposons, leur dis-je, que le directeur d’une entreprise qui produit des tracteurs constate que les moteurs que lui fournit une autre entreprise sont défectueux. Pourra-t-il se chercher un autre fournisseur ? » « Non, nous fut-il répondu. Il doit nous rendre compte, c’est nous qui le lui indiquerons ».

En sortant de la réunion nous avions des mines consternées : nous imaginions les conséquences d’une organisation qui ne laisse aux responsables du terrain aucune initiative autre que l’exécution des ordres reçus.

Devinant ce que nous pensions notre interprète, Nicolas Komine, dit « Que voulez-vous ! Depuis 1917 on a éliminé tous les entrepreneurs ici ».

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La centralisation se veut rationnelle, les décisions étant cohérentes par construction. Cette rationalité peut être efficace pour un grand projet comme la construction d’un barrage, d’une arme nucléaire, d’un avion de chasse, etc., mais non pour répondre à la diversité des besoins d’une population.

Aucune planification ne pourrait en effet organiser efficacement les milliers de pêcheurs, éleveurs, agriculteurs, transporteurs, négociants, épiciers, bouchers, poissonniers, etc. qui forment autour de Rungis un réseau d’une infinie complexité : il vaut mieux qu’ils se débrouillent pour s’organiser entre eux afin de régler les milles problèmes qu’ils rencontrent.

Seule la rencontre de nombreuses actions indépendantes est capable de répondre à la complexité du monde réel : c’est la part de vérité du libéralisme.

Mais si le libéralisme se réduit à la création de valeur pour l'actionnaire l'entreprise sera soumise à des personnes qui, vivant loin d’elle, ignorent le détail de sa situation : elle ne pourra pas alors agir de façon judicieuse et l’économie sera aussi inefficace que si elle était dirigée par un Gosplan. C’est la part de mensonge du libéralisme.

Pour tirer cela au clair nous distinguerons deux moments dans l’exercice de la pensée ; nous distinguerons aussi, parmi les chefs d’entreprise, les dirigeants des entrepreneurs.

Ces deux distinctions, l’une intellectuelle et l’autre sociologique, se confortent pour éclairer la question à laquelle le libéralisme a répondu en énonçant à la fois une vérité et un mensonge.

dimanche 14 février 2021

Restaurer l’esprit de sérieux

L’image du monde que les médias nous imposent est faussée par l’importance qu’ils accordent au sensationnel, qui attire l’audience et conforte leurs recettes publicitaires. Elle obéit par ailleurs à la mode de la dérision et du dénigrement.

Cette mode est insidieuse et pourtant manifeste.

On voit en effet, si l’on est attentif, que la plupart des commentateurs associent le verbe « tenter » à chaque décision politique ou économique (« Blanquer tente de, Véran tente de... ») : ce verbe suggère certes l’effort, mais aussi l’échec vraisemblable, et cela incite à croire la décision impuissante.

Ces commentateurs évaluent d’ailleurs chaque décision selon les seuls critères de la « communication » : elle semblera alors n’avoir pas d’autre but que de manipuler l’opinion à des fins électorales ou pour enrichir quelques individus. La mode que les médias reflètent ou créent est ainsi celle du ricanement et du sourire entendu de celui « à qui on ne la fait pas ».

Ainsi influencé, le citoyen ne pourra plus distinguer le politicien de l’homme d’État ni le dirigeant de l’entrepreneur. Cette « société du spectacle », comme disait Guy Debord, substitue à la réalité de la situation présente une image sans rapport avec les dangers et les possibilités qu’elle comporte.

L’esprit de sérieux, qui évalue toute action selon ses conséquences pratiques, tend alors à s’évaporer : des farceurs perçoivent la prime de prestige que l’opinion accorde aux escrocs séduisants.

Il importe donc de savoir distinguer le vrai sérieux du faux sérieux.