jeudi 8 octobre 2020

Platon et le Talmud

Les aventures mentales sont peu visibles mais bouleversantes. Il est difficile de les décrire. J’ai procédé ici par petites touches impressionnistes. J’espère que l’intuition du lecteur comblera les intervalles du récit.
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Mon père a tenté de m’initier à la philosophie alors que j’avais douze ans. Nous nous promenions à la campagne et longions un champ de blé dont le vent faisait onduler les épis. « Seules les idées sont réelles », me dit-il, voulant sans doute prendre la philo dans l’ordre chronologique en commençant par Platon. 

Mais le vent et les épis étaient indéniablement réels eux aussi et ils n’étaient pas des « idées ». J’ai donc fermé mes oreilles à ce que mon père a pu dire ensuite. 

Vers la même époque, le père prieur du couvent où une de mes sœurs était moniale s’est attiré l’admiration des religieuses en s’écriant « Ah, mes sœurs, il n’y a que Dieu ! ». 

Dans les avenues qui se creusent entre les écailles de l’écorce des pins je voyais pourtant s’affairer un peuple de fourmis. « Comment peut-il dire qu’il n’y a que Dieu, me suis-je dit, alors qu’existe le monde des fourmis et que l’écorce des pins, vue de près, porte des dessins d’une complexité infinie ? ». 

Je n’aurais pas pu alors former cette phrase mais c’est ce que je sentais sans pouvoir me le dire. L’écart entre ma petite expérience et ce que disaient des personnes respectables m’a procuré un malaise durable. 

Il s’est heureusement dissipé, beaucoup plus tard, lorsque j’ai lu des extraits du Talmud.
 
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Je travaillais à l’INSEE, j’étais un statisticien. La statistique est un instrument d’observation orienté, comme un télescope ou un microscope, vers une réalité démographique, économique ou sociale qu’il s’agit de voir et de décrire. 

Mais cet instrument nécessite des conventions qui, classant les êtres observés et sélectionnant leurs attributs, déterminent non ce que l’on voit mais la façon de le voir. Comment ces conventions avaient-elles été définies ? Dans quel but ? Que permettaient-elles de voir et, de façon complémentaire, que masquaient-elles ? 

Ces questions ne tracassaient pas la plupart de mes collègues car ils étaient accaparés par le fonctionnement quotidien de l’usine à statistiques, mais elles réveillaient mon malaise.
 
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Mon père, dont la pensée était riche, complexe et, pour moi, énigmatique, s’écria un jour au sortir d’une longue réflexion : « Platon, c’est l’ennemi ! », phrase surprenante. Il m’avait confié aussi son intérêt pour le judaïsme. Cela m’a peut-être préparé à ce qui va suivre. 

Une collègue de l’INSEE me dit un jour que son mari était rabbin. « J’aimerais lire le Talmud », répondis-je. Quelques jours après elle me prêta un livre qui en contenait des extraits. 

Je dois ici apporter une précision. Je ne prétends pas avoir lu le Talmud, moins encore l’avoir étudié : je n’ai lu que ces extraits. Une lecture aussi superficielle peut scandaliser un talmudiste, mais elle a suffi pour me libérer de mon malaise. Elle a changé ma vie comme ont pu le faire aussi des rencontres, des conversations, des œuvres qui m’ont révélé des mondes jusqu’alors ignorés. 

J’ai trouvé dans le Talmud des anecdotes dont le schéma est le suivant : confrontés à une situation particulière, deux interlocuteurs tentent de l’éclairer à la lumière de la Torah. Ce faisant ils définissent quelques concepts et élaborent un raisonnement qui ne se sépare pas du caractère très concret de la situation qu’ils considèrent. 

Ainsi tandis que Platon part de l’Un dont il déduit les formes intelligibles, et aussi du Vrai, du Beau et du Bien vers lesquels l’âme est invitée à se convertir, le Talmud part des faits, événements et situations auxquels la vie nous confronte. 

Une image naïve s’est imposée mon intuition : alors que le monde de la pensée occupe tout l’espace qui sépare le plancher réel du plafond des idées pures, les abstractions de Platon descendent un peu du plafond sans toucher le plancher tandis que les abstractions du Talmud montent un peu vers le plafond tout en restant proches du plancher, du concret de la situation dont elles rendent compte. 

J’ai rencontré ainsi dans le Talmud une façon de voir et de penser qui étaient les miennes mais dont je n’avais jamais rencontré d’exemple : lorsque j’avais étudié les mathématiques et la physique j’avais voulu savoir pourquoi tels axiomes avaient été choisis, pourquoi et comment les théories avaient été construites. À l’INSEE j’avais voulu comprendre la statistique en considérant sa pratique, puis en remontant le fil de son histoire. 

De telles réflexions n’intéressaient pas la plupart de mes camarades et collègues car elles n’aidaient ni à réussir aux concours, ni à faire carrière en évitant les ennuis. Elles les contrariait plutôt car elles associaient un concret, dont le détail leur semblait anecdotique, aux abstractions qu’il m’avait fallu produire pour le comprendre. 

Ces collègues étaient de ces platoniciens qui jugent le concret confus et même un peu sale, tandis que la pensée, elle, serait claire et propre. Rapprocher la pensée des choses au point de les lier intimement, comme je le faisais, suscitait une réprobation pesante mais dont l’exemple du Talmud m’a libéré une fois pour toutes.
 
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Observer des fourmis et l’écorce des pins, ou tout autre détail analogue, enseigne, me suis-je dit, que le monde des choses extérieures à la pensée, le monde réel, est d’une complexité sans limite. Il en est de même des situations que la vie nous fait rencontrer : nous ne pouvons ni les connaître ni les comprendre entièrement et pourtant il faut agir, car les valeurs que porte notre cœur exigent de s’exprimer par des actes. 

Les valeurs du Talmud sont celles de la Torah et de la Loi, les miennes sont autres mais je partage la même attention au concret, au particulier d’une situation. 

Dans la diversité infinie des faits auxquels une situation nous confronte il faudra sélectionner ceux sur lesquels l’action peut s’appuyer et faire abstraction des autres : la pensée doit assumer cette simplification en recherchant la pertinence des concepts, leur adéquation aux exigences de l’action.
 
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Si la pensée répond à une situation, ses concepts ne pourront être pertinents qu’en regard de cette situation et des valeurs que l’on veut y exprimer : à d’autres situations, à d’autres valeurs répondront d’autres concepts. 

Tandis que les individus ont des valeurs diverses chaque société les condense dans une architecture législative et des normes de comportement qui évoluent lentement. La situation paraît stable car dans la vie quotidienne chaque jour ressemble au précédent. 

Une théorie peut alors sembler « vraie » indépendamment de toute situation comme de toute valeur. Les concepts paraissant indiscutables, l’enseignement sera dogmatique : celui que j’ai subi à l’ENSAE, par exemple, oubliait que les théories économiques ont été conçues pour répondre à une situation historique et ignorait que pour répondre à notre situation il faut savoir s’écarter des résultats qu’ont obtenus des économistes créatifs pour renouveler leur démarche

Platon lui-même a répondu à une situation particulière : les Grecs, qui venaient de découvrir la puissance de l’abstraction en mathématiques (et aussi l’avantage qu’elle leur procurait dans l’art de la guerre1), ont exploré avec enthousiasme le monde de la pensée. Il est naturel qu’ils se soient exagéré la portée de leur découverte, mais la vérité des mathématiques est suspendue à des axiomes indémontrables. 

Le peuple juif, lui, pensait que Dieu est inconnaissable et en déduisait qu’aucune idée ne peut être un absolu. Une conception aussi explosive étant dangereuse pour la vie en société, ils s’imposèrent la cohésion que procure la Loi. 

Nous disons notre culture « judéo-chrétienne » mais l’une des racines qu’évoque cet adjectif pèse beaucoup plus que l’autre. Le christianisme et, avec lui, la pensée occidentale ont cultivé l’hellénisme et ignoré ou réprouvé le judaïsme. Le Talmud a été jugé « satanique », adjectif que le clergé a utilisé pour qualifier tout ce qui échappait à son pouvoir2

La vérité a été enfermée dans des dogmes dont il était périlleux de s’écarter, cela a marqué les mentalités : beaucoup de personnes, me semble-t-il, vivent encore dans le monde étroit que délimitent les principes et traditions de leur métier et de leur entreprise.
 
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Penser une situation concrète considérée dans sa particularité, soumettre la pensée au critère de pertinence en regard des exigences de l’action, c’est parachever le renversement qu’a effectué la démarche expérimentale en soumettant la pensée au constat des faits. 

Cependant la plupart des philosophes, ainsi que la plupart de ceux qui ont assimilé leur enseignement, refusent de considérer l’action comme le critère de la pensée : ils méprisent les techniques alors que la philosophie est la technique de la pensée3 ! Maurice Blondel s’est intéressé à l’action4 mais il était prisonnier de l’hellénisme et du catholicisme. 

Une philosophie de l’action a cependant été développée au XIXe siècle par des pragmatistes américains confrontés par la situation historique de leur pays aux bouleversements d’une société en voie d’industrialisation rapide5. Je ne sais pas s’ils ont perçu le rapport entre leur pensée et le Talmud, mais il me semble évident. 
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1 Xénophon (430-355 av. JC), Anabase
2 Jeanne Favret-Saada, Le christianisme et ses juifs, Seuil 2004. 
3 Gilbert Simondon (1924-1989) a dénoncé cette attitude (Du mode d’existence des objets techniques, 1958). 
4 Maurice Blondel (1861-1949), L’action, 1893. 
5 Charles Sanders Pierce (1939-1914), La maxime du pragmatisme, 1903.

4 commentaires:

  1. Cher Michel ! merci pour ce beau texte et tes réflexions qui nous aident !! Après avoir relu et relu ton texte j'en arrive à la conclusion que le monde de la pensée arrive à point nommée de l'action lorsque ces deux sont combinées avec une lecture et une détermination commune. C'est toujours pareil, c'est le monde de l'action que l'on juge et c'est uniquement l'action qui nous porte sur une ligne fine qui nous sépare soit du désespoir soit de l'inconscience. Bravo pour tes recherches personnelles dans ce domaine !! Perso, moi ça m'aide à y voir plus clair !! merci encore ! Olivier Piuzzi

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  2. Cher Michel, c'est encore moi !! et oui ce texte est si beau et si puissant qu'on revient avec plaisir le relire !!
    Alors voici d'autres commentaires de ma part :
    "nous ne pouvons ni les connaître ni les comprendre entièrement et pourtant il faut agir, car les valeurs que porte notre cœur exigent de s’exprimer par des actes."
    Oui c'est assez puissant cet extrait car il force tout jugement "haut" à redescendre les pieds sur terre. De même la réciproque est vraie aussi, puisque tout jugement a besoin de simplifications et donc de modèles et donc de principes !!

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  3. "Penser une situation concrète considérée dans sa particularité, soumettre la pensée au critère de pertinence en regard des exigences de l’action, c’est parachever le renversement qu’a effectué la démarche expérimentale en soumettant la pensée au constat des faits."
    Cette phrase aussi est super puissante !!
    Mais attention là tu parles d'actions qui ne collent pas avec une quelconque théorie à valider mais plutôt d'actions qu'il faut entreprendre pour réaliser une chose qu'on souhaite faire.
    D'où l'importance du pragmatisme qui ne définit en rien la valeur des choses mais semble orientée vers l'action tout court. Olivier

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  4. "Si la pensée répond à une situation, ses concepts ne pourront être pertinents qu’en regard de cette situation et des valeurs que l’on veut y exprimer : à d’autres situations, à d’autres valeurs répondront d’autres concepts."

    cette phrase est très forte aussi !!
    tout change et ce qui est vrai à une époque n'est plus vrai aujourd'hui ou demain !!
    On voit encore des entreprises rechercher des diplômés alors que l'esprit de Napoléon était de démocratiser l'accès à des rangs supérieurs. Aujourd'hui l'entreprise a tout intérêt à rechercher des gens qui ont des talents plus que des diplômes. C'est d'ailleurs le cas avec Amazon. Je passe sur le monde scolaire qui a à mon avis un train de retard avec l'informatisation du monde. Olivier

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