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samedi 30 décembre 2023

Robert Mazur, The Infiltrator, Little Brown, 2009.

English version

Robert Mazur était dans les années 80 un agent des douanes américaines. Il a infiltré les cartels de la drogue et les banques qui les aident à blanchir leurs profits : les informations qu’il a recueillies ont ainsi amorcé les démarches qui conduiront en 1991 à la liquidation de la BCCI.

Sous le nom de Bob Musella il a tendu aux cartels le pot de miel d'un service de blanchiment efficace. Il est arrivé ainsi à s’attirer la confiance de criminels qui sont venus en foule lorsqu’il les a invités en 1988 à son « mariage », mariage factice qui fut l’occasion de nombreuses arrestations.

Le travail d’un agent infiltré est des plus périlleux. Pour faire croire aux mafieux qu’il est l’un des leurs, il doit se fabriquer une fausse identité, une fausse richesse, de fausses activités criminelles. À tout instant il risque d’être démasqué et tué.

Le livre décrit son aventure et apporte deux leçons que je crois utile de commenter.

*      *

La première est d’ordre psychologique.

Bob Musella a eu avec les mafieux des conversations lors desquelles ils lui ont confié leurs soucis. Il il a été invité chez eux et a fait la connaissance de leur famille. Cette relation, devenue très personnelle, est aussi parfois devenue amicale.

Il lui fallait donc vivre deux vies différentes : celle d’un agent infiltré qui enregistre toutes les conversations avec ses cibles, se faufilant parmi elles pour accumuler les indices et les preuves dont il nourrit ses rapports ; et celle d’un être humain en relation avec d’autres humains qui lui font confiance.

Son travail conduisait cependant à l’arrestation des criminels, la saisie de leurs biens, la dislocation de leur famille. Lorsqu’il s’agissait de ceux qu’il avait fini par apprécier malgré tout il souffrait, il pleurait et pendant quelque temps il ne savait plus où il en était, payant ainsi la duplicité de sa double vie.

Seuls ceux qui n’ont qu’une expérience limitée peuvent croire qu’il est possible pour un espion d’accomplir sa mission en gardant une froide distance affective avec chacune des personnes, ses cibles, qu’il côtoie familièrement et trahit.

*      *

La deuxième leçon est d’ordre sociologique.

Robert Mazur voulait remonter le plus haut possible dans la hiérarchie du crime, démasquer son organisation et, finalement, donner aux douanes les moyens de la détruire. Cette action était certes fondamentalement fidèle à la mission des douanes, mais non aux règles et comportements qui s’étaient inscrits dans leur organisation.

Dans les douanes il fallait saisir beaucoup de kilos de drogue pour pouvoir grimper l’échelle de la carrière. Ceux qui avaient cette ambition simple, mais jugée suffisante, jalousaient, méprisaient et haïssaient de tout leur cœur l’homme qui s’était faufilé dans les cartels au risque de sa vie, et dans lequel ils ne voyaient qu'un intriguant. Ils craignaient aussi que ses investigations ne révèlent des complicités dans les rangs de la douane ou, pire encore, chez des dirigeants politiques.

Pour sa hiérarchie, Mazur allait beaucoup trop loin.

Comment résister d'ailleurs, lorsque ses rapports avaient annoncé un prochain arrivage de drogue, à la tentation d’acquérir gloire et avancement en faisant une grosse saisie, quitte à mettre la vie de l’infiltré en danger car lui seul avait pu donner cette information ? Il n’est pas impossible aussi que certains de ses supérieurs hiérarchiques aient obscurément souhaité d’être ainsi débarrassés de lui.

L’expérience peut confronter chacun à une situation de ce genre. Souvent l’organisation d’une institution, d'une entreprise, s’appuie sur une définition appauvrie de sa mission : le formalisme de la hiérarchie et des procédures suffit, croit-on alors, à garantir la qualité des décisions et l’efficacité de l’action.

Celui qui par contre adhère à la mission et veut la servir de façon authentique osera, s’il le faut, s’affranchir de ce formalisme superficiel. Il s’attirera comme Mazur quelques sympathies mais prendra le risque d’être considéré par ses chefs comme quelqu’un qui « fait des histoires », s'attirant ainsi la haine qui se manifestera par des invectives, des bâtons dans les roues, des mesquineries budgétaires ou pire encore.

lundi 28 novembre 2022

Quelle est votre situation ?

Vous vivez hic et nunc : à chaque instant, votre corps occupe un volume. Vous êtes ainsi situé dans l’espace et le temps.

Cette situation détermine votre point de vue sur le monde, le point à partir duquel votre regard aligne la perspective selon laquelle les objets se présentent à votre perception, chacun à sa distance et avec son orientation.

Votre situation et votre action

Votre situation délimite aussi les possibilités offertes à votre action : vous pouvez toucher et saisir ce qui est à la portée de vos mains, vous pouvez parler aux personnes qui ne sont pas loin de vous. Vos mains peuvent saisir les appareils qui étendent la portée de votre action à condition que vous possédiez le savoir-faire nécessaire : des leviers, des outils, un téléphone, un ordinateur, etc. Votre parole peut influencer immédiatement d’autres personnes par des conseils, des indications ou des ordres. Vos écrits auront eux aussi une influence, mais après un délai.

Votre situation n’est pas déterminée seulement par le point que vous occupez dans l’espace et le temps : elle comporte diverses couches qui s’empilent ou s’emboîtent en entourant votre situation physique. Votre situation familiale et votre situation professionnelle reflètent votre insertion dans la société et cette insertion détermine un potentiel offert à votre action, votre « pouvoir ».

La société à laquelle vous participez et dans laquelle vous agissez occupe elle-même une situation particulière dans une histoire dont résultent ses institutions et jusqu’à l’ambiance, civilisée ou barbare, de la vie quotidienne.

Votre situation est la facette selon laquelle le monde de ce qui existe (l’Existant, ce qui « se tient debout à l’extérieur » de votre représentation et de votre volonté, ex-sistens) se présente à vous et s’offre à votre perception, votre pensée et votre action. Cette facette ne comprend qu’une partie de l’Existant mais elle est, comme lui, d’une complexité sans limite car aucun discours ne peut en rendre compte de façon complète. Cependant elle comporte des « poignées » – vos mains, votre savoir-faire, vos outils, votre parole, etc. – qui vous permettent d’agir pour la modifier et, à travers elle, modifier l’Existant lui-même, fût-ce de façon minuscule.

Votre corps vous impose ses besoins : alimentation, activité physique, sexualité, expulsion des excréments, repos, etc. Il répond d’instinct à la situation dont il fait partie par des réactions de plaisir, de désir, de douleur, de peur, qui vous incitent à agir.

vendredi 7 octobre 2022

L'individu, l'entreprise et leurs drames

(Exposé à l’EHESS, Marseille, 5 octobre 2022)

Parmi les personnes on distingue les « personnes physiques », qui sont des humains comme vous et moi, et les « personnes morales », qui sont des entreprises ou, de façon plus générale, des institutions.

Je dirai ci-dessous, comme le fait le langage courant, « entreprise » (au sens large qui désigne toutes les institutions) pour parler des personnes morales, et « individu » pour parler des personnes physiques, sans pour autant nier l’individualité des personnes morales.

Une société humaine fait naître une entreprise lorsqu’un travail jugé nécessaire ou utile excède les capacités d’un individu mais se trouve à la portée d’une action collective. Accomplir ce travail (produire des automobiles, instruire les jeunes, exploiter un réseau de télécoms, etc.), c’est la mission d’une entreprise et pour qu’elle puisse être accomplie il lui faut organiser l’action collective.

Les entreprises et les individus ont un destin qui les conduit de la naissance à la mort, ils ont des valeurs1 que leur action inscrit dans la situation historique : la mission générale de l’entreprise est ainsi, quoique l’on puisse dire d’autre, de « produire efficacement des choses utiles » afin de contribuer au bien-être d’une population.

Les valeurs ne sont pas nécessairement conformes à la réalité d’un destin individuel ou collectif : certaines sont donc perverses. Les prédateurs2, qui s’emparent de la richesse par la force, nient de partager une humanité commune avec les autres individus (négation qui est à la source du Mal) ; se donner pour mission « produire de l’argent » pervertit l’action de l’entreprise car l’argent n’est pas un produit, etc.

Chaque entreprise a une individualité, une « personnalité » : l’INSEE, France Télécom, Air France, le Pôle emploi ont chacun une « culture », une « ambiance » qui expriment leurs valeurs.

I – Les « drames »

1 - Drame de l’entreprise

L’organisation est nécessaire à la réalisation de la mission de l’entreprise, mais une fois installée son formalisme pèse d’un tel poids sur les individus qu’il se substitue souvent en eux à la conscience de la mission, à laquelle il oppose alors des valeurs parasitaires : quand par exemple « faire carrière » est devenu le but principal des individus, la mission de l’entreprise est entravée par une foule de trahisons quotidiennes.

jeudi 4 août 2022

Un monde en désarroi

Plusieurs facteurs contribuent à une pandémie de désarroi. L'intensité des changements apportés par l'informatisation déroute, l'imaginaire a altéré la perception du réel, un sentiment d'absurdité et d'injustice incite à la révolte et à la destruction.

Certaines personnes souffrent de ce désarroi, d'autres se laissent aller à un individualisme capricieux. Il faut oser s'affranchir du conformisme à la mode pour observer et penser la situation présente.

Pour se libérer de ce désarroi, il faut tirer ses ressorts au clair.

Un monde déroutant

Chacune des révolutions industrielles a été suivie par un épisode de désarroi : l'émergence de nouvelles formes de l'action productive déconcertait les habitudes et déstabilisait les institutions.

Que l'on pense à ce qui s'est passé au début du XIXe siècle : une population principalement rurale a migré vers les villes pour travailler dans des usines où elle a formé la classe ouvrière ; s'étant enrichie, la bourgeoisie industrielle et financière est devenue une nouvelle aristocratie ; les nations, qui avaient jusqu'alors rivalisé pour le contrôle d'un territoire, se sont combattues pour assurer leur approvisionnement en matières premières et le débouché de leur production.

La stabilité apparente du monde ayant été ébranlée, il a été difficile pour chacun de trouver ses repères alors que le contenu du travail, son organisation, la répartition des pouvoirs et des légitimités ont changé sans que toutes les conséquences de ce changement soit tirées, ce qui crée des situations absurdes. Certaines questions fondamentales deviennent alors autant d'énigmes pour les individus : « quel est le sens de mon travail ? », « quelle est ma place dans la société ? », « qui suis-je ? », etc.

Il en est de même aujourd'hui avec la révolution industrielle que provoque l'informatisation. C'est un des facteurs explicatifs du désarroi dont on a tant de témoignages. Ce n'est sans doute pas le seul facteur, car il ne pourrait pas s'exprimer si d'autres facteurs ne jouaient pas, mais c'est peut-être le facteur le plus important.

Un monde imaginaire

La puissance que l'informatique confère à l'intellect peut être dévoyée.

mercredi 13 mai 2020

L'élite et la masse

Rien n’est plus certain que ceci : nous sommes tous des êtres humains et sous ce rapport nous sommes identiques et égaux car nous partageons le même destin, le même voyage qui nous transporte de la naissance à la mort à travers la diversité des âges de la vie, et sommes a priori dotés du même potentiel, celui de l’humanité.

Mais rien n’est aussi plus certain que ceci : nous sommes tous extrêmement différents et inégaux sous le rapport du savoir et de la compétence pratique, inégaux par la maîtrise de la pensée, du langage, par la dextérité de nos gestes et mouvements.

Constater ces inégalités, ce n’est pas nier l’égalité fondamentale des êtres humains : c’est reconnaître la diversité de notre espèce, l’éventail des potentialités offertes à chacun et que chacun réalise plus ou moins profondément.

Nier ces inégalités, c’est couper la racine de l’effort individuel : pourquoi se soucier de maîtriser sa langue si l’on estime que toutes les façons de parler se valent ? Pourquoi se donner la peine d’apprendre une science si l’on estime que l’ignorant en sait autant que le maître ?

Il n’est pas vrai que l’inculte, l’ignorant, le paresseux, soient au même niveau que celui qui a fait effort sur soi-même pour affiner son discernement, interpréter les situations, orienter son action : il existe entre les personnes un relief qu’il faut savoir percevoir.

Quand on est sensible à ce relief on voit certaines personnes se détacher nettement sur la toile de fond moyenne car elles donnent l’exemple d’une humanité accomplie : dans les entreprises, dans la société, ces personnes sont des animateurs (voir « Le secret des animateurs »).

Il s’en trouve dans toutes les institutions, dans toutes les entreprises, et elles ne pourraient pas fonctionner sans eux. Il s’en trouve aussi dans toutes les professions : j’ai connu des animateurs parmi mes professeurs, patrons et collègues, et autour de mon village je vois briller d’un vif éclat le caractère d’un maire, d’un menuisier, d’un électricien, d’un maraîcher, d’une épicière, d’un boulanger, d’une secrétaire de mairie, etc.

Beaucoup de gens semblent cependant ne pas sentir ce relief. J’ai suivi les cours d’allemand de l’excellent M. Guinaudeau qui, chaque année, prenait à bras le corps une classe de seconde pour lui enseigner ce qu’elle était censée avoir appris les années précédentes, et qu’elle ignorait évidemment, mais mes camarades semblaient ne voir en lui qu’un prof autoritaire comme les autres, ni plus ni moins.

De même, notre excellente épicière connaît ses produits, ses clients, ses fournisseurs et sait indiquer discrètement à chacun ce qui lui convient : les gens sont assidus dans son magasin, ils s’y sentent bien, mais cela leur paraît tout naturel et ils ne voient en elle qu’une épicière comme les autres et qui veut « gagner de l'argent », ni plus ni moins.

Les animateurs sont une élite, la seule véritable élite, mais elle est discrète. Ils « créent une bonne ambiance », on a plaisir à travailler ou converser avec eux car tout semble alors simple, clair et naturel. J’ai tenté, dans « Le rationnel et le raisonnable », d’élucider leur façon de voir et de penser.

mercredi 25 décembre 2019

L'intelligence créative

La créativité est un mystère. Comme nous tendons spontanément à reproduire nos conditions d’existence nous sommes tous fondamentalement conservateurs, même ceux qui se qualifient de « révolutionnaires ». Comment se fait-il que nous puissions pourtant évoluer ?

Dans toute entreprise, dans toute institution, les forces conservatrices luttent pour assurer la pérennité de l’organisation et la plupart des dirigeants ne comprennent rien aux nouveautés. Le raisonnement économique ne suffit pas à expliquer qu’il se produise des innovations : pour que l’entreprise se lance dans un projet nouveau il ne suffit pas que l’innovation lui semble rentable, il faut aussi que cette rentabilité potentielle ait été comprise ou du moins entrevue. Comment des dirigeants « qui ne comprennent rien aux nouveautés » peuvent-ils pourtant, finalement, comprendre l'intérêt d'une invention ?

Ces deux mystères sont analogues à celui auquel nous confronte l’évolution des espèces. Si les parents transmettent leurs gènes à leurs enfants, comment se fait-il qu’une espèce puisse évoluer, que les formes que prend la vie puissent se diversifier ? La réponse, on le sait, réside dans les mutations aléatoires : les gènes ne sont pas toujours transmis à l’identique.

La plupart des mutations sont nocives et leurs porteurs disparaissent. Quelques-unes cependant sont tellement positives que leurs porteurs seront avantagés dans la concurrence pour la reproduction : d’où l’évolution.

Ne se produit-il pas dans notre esprit, dans nos institutions, un phénomène analogue à celui-ci, et qui expliquerait à la fois la créativité de la pensée chez l'individu, et l'innovation dans l'entreprise ?

*     *

Nous croyons que la pensée réside tout entière dans les concepts et relations logiques entre concepts, et qu’elle est donc tout entière explicite. Le fait est que l’éducation, l’expérience, l’habitude, nous dont dotés de la grille conceptuelle à travers laquelle nous voyons le monde. Cette grille est nécessaire à l’action mais le « petit monde » qu’elle permet de voir est étroit en regard de la complexité sans limite du monde réel : nos connaissances sont comme un cercle lumineux, entouré par un plan infini et obscur.

« Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement », disait Boileau. C’est faux ou plutôt incomplet : nous concevons bien le visage de l’être aimé mais il n’est pas possible d’« énoncer » un visage. Avant que la pensée ne s’explicite en concepts, qu’elle ne se mette en forme, elle tâtonne dans l’obscurité pour prendre un contact intuitif avec le monde réel et tenter de sortir des limites du « petit monde ».

L’association d’idées, qu’il convient certes de bannir de la pensée explicite et rationnelle, est le moteur de cette phase préconceptuelle de la pensée : elle est comme l’engrais que nous ne mangeons pas mais qui nourrit les plantes qui nous alimentent.

Dans les moments de détente et de rêverie qui précèdent ou suivent le sommeil, lorsque nous nous laissons aller, des idées, images et impulsions se succèdent dans notre esprit : la glande cérébrale les produit spontanément tout comme les glandes endocrines sécrètent des hormones. Le cerveau humain est le lieu naturel de naissance des idées nouvelles.

L’association d’idées n’obéit pas à un ordre logique. Suscitée par l’assonance des mots, par la ressemblance des images, elle suit des chemins aléatoires en regard de l’ordre des choses : elle est comme la main qui bat un jeu de cartes.

Parmi les idées, les images qui défilent ainsi dans notre esprit, la plupart n’ont aucun intérêt : elles seraient aussi nocives que ne le sont la plupart des mutations génétiques. Quelques-unes, rares, sont potentiellement fécondes : elles ont mis en rapport des choses qu’il serait utile de rapprocher, suggéré la démarche ingénieuse à laquelle on n’aurait jamais pensé si l’on était resté enfermé dans la rationalité de la grille conceptuelle, proposé des principes dont il sera possible de tirer une moisson de conséquences.

Pour repérer, dans le flot d'idées que produit spontanément la glande cérébrale, celles qui sont potentiellement fécondes, il faut faire un tri : c'est le rôle de l’intelligence créative, qui suppose de la méthode, une sensibilité d’un type particulier et l'intervention de la mémoire.

vendredi 26 juillet 2019

Penser le monde

Voici le texte de la vidéo diffusée aujourd'hui sur ma chaîne YouTube :

L’informatisation (ou, comme on dit, le « numérique ») est un phénomène dont la complexité défie l’entendement. Il est donc utile de l’aborder à partir d’exemples tirés de la vie quotidienne et qui peuvent donc sembler banals, mais qui sont pourtant éclairants.

Considérons par exemple ce qui se passe dans notre cerveau lorsque nous conduisons notre voiture. Notre regard sélectionne, dans l’image qui s’imprime sur notre rétine, les seuls éléments nécessaires à la conduite : tracé et bordures de la voie, signalisation, autres véhicules et obstacles divers. Nous n’accordons en règle générale aucune attention aux détails de l’architecture, de la physionomie des passants, du paysage, etc.

Ainsi nous filtrons la richesse du monde réel, que nous percevons à travers une « grille conceptuelle » pour n’en retenir que ce qui est nécessaire à notre action du moment : « Consider what effects, that might conceivably have practical bearings, we conceive the object of our conception to have. Then, our conception of these effects is the whole of our conception of the object. » (Charles Sanders Pierce, « How to Make Our Ideas Clear », 1878).

La leçon que nous pouvons tirer de cet exemple a une portée générale. Le fait est en effet que tout objet concret, même très modeste, nous confronte à une complexité sans limite. Ma tasse de café a une composition moléculaire, une histoire, un destin énigmatiques : qui l’a fabriquée, et comment ? Qui l’a vendue, et quand ? Quand sera-t-elle cassée, et par qui ? Mais je n’ai que faire de ces interrogations : il me suffit de savoir prendre la tasse par son anse pour pouvoir boire mon café.

Ainsi tout objet réel, concret, est représenté dans notre cerveau par une image qui n’en retient que quelques attributs : nous le percevons à travers une « grille conceptuelle » qui sélectionne les concepts pertinents en regard de notre action, et ignore les autres.

À chacune de nos occupations, de nos actions, correspond une grille conceptuelle différente : notre regard n’est pas le même lorsque nous conduisons, lorsque nous nous promenons, lorsque nous faisons la cuisine, lorsque nous lisons un livre, etc. Chaque situation impose à notre action des exigences particulières dont résultent les concepts qui délimitent notre perception.

Cette même expérience individuelle se retrouve dans les entreprises : l’image qu’elles se font de leurs clients, de leurs produits, des entités de leur organisation, de leurs techniques, de leurs agents, etc. est soumise à la même exigence de pertinence, d’adéquation aux besoins de l’action. L’entreprise notera ceux des attributs d’un client dont la connaissance est nécessaire à sa relation avec lui et elle ignorera les autres, qui existent cependant : seul un policier note la couleur des yeux d’un de ses « clients », personne ne se soucie de noter le nombre de ses cheveux (nombre qui existe cependant même s’il change d’un instant à l’autre).

mercredi 10 juillet 2019

Les ratés et leur bouc émissaire

Tout être humain porte le poids d'un échec, tant est grand l'écart entre les potentialités illimitées de notre espèce et les limites de ce qu'un individu peut faire durant sa vie. Il en résulte la souffrance intime que Leibniz a nommée "mal métaphysique".

Cet échec étant objectivement universel, chacun est libre de l'assumer ou de l'intérioriser. Il en est en effet de l'échec comme de la défaite : seul celui qui s'avoue vaincu est vraiment vaincu, seul celui qui intériorise un échec a vraiment échoué. Se considérer comme un raté, se comporter en raté, c'est donc le fait purement subjectif de personnes qui, incapables d'assumer la souffrance que provoque le mal métaphysique, intériorisent l'échec en se dévalorisant.

Certaines circonstances psychologiques et sociologiques peuvent inciter un individu à se considérer comme un raté : il lui est difficile d'assumer les limites de son destin si les contrariétés abondent dans sa vie affective ou sa vie professionnelle. Il n'en reste pas moins qu'assumer ou intérioriser l'échec est fondamentalement un choix métaphysique.

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La souffrance qu'éprouve un raté étant pénible, il cherchera parfois à s'en soulager en sacrifiant un bouc émissaire. Souvent, dans une entreprise où l'ambiance est malsaine, les ratés se liguent contre une personne qu'ils accusent de tous les maux : elle devient la cible d'un mépris collectif, de moqueries, reproches et autres mauvais traitements ; elle est bientôt reléguée dans un "placard", bureau exigu d'accès malcommode, il lui est demandé de faire un travail humiliant ou même rien du tout.

Or le bouc émissaire est fragile (c'est pour cela que les ratés l'ont choisi) : il ne lui reste plus que le choix entre la démission et la dépression et cette dernière aboutit parfois à un suicide. Le sacrifice physique ou symbolique du bouc émissaire est pour les ratés un moment de jubilation qui ne dure qu'un instant, après quoi ils devront trouver une autre personne à sacrifier.

Les ratés sont nombreux dans les institutions où le sens du travail s'est évaporé, comme cela se voit fréquemment, pour faire place à une bureaucratie formaliste. Ils abondent aussi dans une société désorientée où le sens de la vie humaine est oblitéré par le divertissement, panem et circenses.

lundi 29 avril 2019

Entrave à la circulation

La loi sanctionne l’entrave à la circulation (article L412-1 du code de la route) :

« Le fait, en vue d'entraver ou de gêner la circulation, de placer ou de tenter de placer, sur une voie ouverte à la circulation publique, un objet faisant obstacle au passage des véhicules ou d'employer, ou de tenter d'employer un moyen quelconque pour y mettre obstacle, est puni de deux ans d'emprisonnement et de 4 500 euros d'amende.

« Toute personne coupable de l'une des infractions prévues au présent article encourt également la peine complémentaire de suspension, pour une durée de trois ans au plus, du permis de conduire, cette suspension pouvant être limitée à la conduite en dehors de l'activité professionnelle.

« Lorsqu'un délit prévu au présent article est commis à l'aide d'un véhicule, l'immobilisation et la mise en fourrière peuvent être prescrites dans les conditions prévues aux articles L. 325-1 à L. 325-3.

« Les délits prévus au présent article donnent lieu de plein droit à la réduction de la moitié du nombre maximal de points du permis de conduire. »

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Les gilets jaunes qui se sont attroupés aux ronds-points ont manifestement commis le délit d’entrave à la circulation. Ils n’ont pas été sanctionnés, tout comme ne l’ont jamais été les chauffeurs de poids lourds ou de taxis qui organisent une « opération escargot », car la jurisprudence admet que la liberté de circuler soit limitée lorsque s’exerce la liberté de manifester.

Les autorités hésitent d’ailleurs à intervenir, même quand la manifestation n’est pas déclarée, car elles craignent de provoquer une radicalisation du mouvement. L’opinion a la même complaisance : nombreux sont ceux qui se rangent du côté des « manifestants » en pensant à leurs propres revendications.

Nous autres Français avons hérité de la noblesse de l’ancien régime un individualisme frondeur. Nous rêvons volontiers d’un monde sans institutions, sans organisations, dans lequel notre Moi chéri pourrait « jouir sans entraves », comme on disait en Mai 68.

Il en est résulté des divagations intellectuelles dont L’insurrection qui vient est l’exemple type. Elles sont aussi incohérentes que les revendications des gilets jaunes.

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Bloquer la circulation a des conséquences. La plus visible, ce sont les accidents mortels (onze à ce jour sur les ronds points) mais il y en a d’autres : des infirmiers et médecins ne peuvent pas soigner les malades, des familles ne peuvent pas conduire les enfants à l’école, des entreprises, commerces et chantiers sont à mis à l’arrêt.

Lorsque l’entrave est organisée de façon systématique, jour après jour et sur l’ensemble du territoire, l’ampleur du délit est telle que la complaisance devient lâcheté.

Il a fallu que les gilets jaunes profanent l’arc de triomphe de l’Étoile, se comportent en pillards et en incendiaires, enfin qu’ils crient « suicidez vous ! » à des policiers, pour que l’opinion s’éloigne décidément d’eux. Ceux qui les approuvent encore attribueront sans doute ces excès à des provocateurs : quand on aime un enfant gâté, on lui trouve toujours des excuses…

Il faut pourtant savoir reconnaître la figure du Mal lorsqu’elle se dessine dans les comportements. L’interprétation psychosociologique n’y suffit pas.

mercredi 8 novembre 2017

Pour ne plus souffrir dans l'entreprise

Beaucoup de souffrances viennent de ce que nous n’avons pas une représentation exacte de l'entreprise.

Notre formation nous a préparé à la concevoir comme un être purement rationnel et orienté vers l'efficacité. Or étant une collectivité humaine l’entreprise est en fait un être psychosociologique :
  • psychologique, car chacun y agit selon la représentation qu'il se fait de sa place dans le monde, de son destin personnel, de l'opinion que les autres se font de lui ;
  • sociologique, car une structure de pouvoir définit la légitimité (droit à la parole, droit à l'erreur) accordée à chacun selon la fonction qu'il occupe (commandement, expertise, gestion, exécution, etc.).
Ces deux dimensions peuvent présenter des pathologies :
  • psychologie : personnalités perturbées par l'angoisse, la perversité, l'inhibition, etc. ;
  • sociologie : silos hiérarchiques empêchant la communication et la coopération, autoritarisme, « sommet coupé de la base », etc.
Ces pathologies provoquent des phénomènes qui contredisent évidemment tout ce que l'on a pu penser sur la rationalité et l'efficacité.

Quelle attitude avoir ?

  • D'abord être réaliste : concevoir l'entreprise comme un être psychosociologique et donc susceptible de pathologies ;
  • puis assumer le fait qu'une certaine dose de pathologie est inévitable : la santé parfaite n'existe ni dans l'entreprise, ni chez une personne ;
  • enfin soigner les maladies psychologiques et sociologiques d'abord en soi-même, puis dans son environnement de travail.
Cette attitude, c'est tout simplement la sagesse : voir le monde tel qu'il est et non tel qu'on nous l'a enseigné ; y agir en douceur et avec bonne volonté. Une fois acquis ces trois principes (réalisme, assumer, soigner) procurent une paix intérieure : on prend les choses avec humour, on ne s'énerve pas, on dort bien. Un animateur rayonne autour de lui le calme et le bon sens... il allège la vie des autres.

Je suis sans doute trop anxieux pour pouvoir parvenir à cette sagesse, mais j'ai connu des animateurs dont je garde un souvenir lumineux.