vendredi 9 avril 2021

Quatre champs de bataille iconomiques

Voici l’introduction d’un livre édité par l’Institut de l’iconomie. Il sera disponible sur Amazon à partir du 15 avril.

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Le phénomène de l'informatisation, que l'on nomme souvent « numérique », confronte chaque entreprise, chaque institution et chaque nation à des possibilités et dangers nouveaux : il transforme les produits et l'ingénierie de la production, attise la concurrence et l'innovation, apporte des problèmes de sécurité inédits.

Des catastrophes sont probables si l'on ne prend pas la mesure de la situation que l'informatisation fait émerger. Les pays qui ne la maîtriseront pas n'auront plus aucune audience dans le concert de la géopolitique car leur système productif et leurs institutions seront obsolètes.

La responsabilité personnelle du dirigeant d'une entreprise, d'une institution publique ou de l'État est donc engagée. Que doit-il faire, notamment s'il n'a reçu aucune formation à l'informatique comme c'est souvent le cas aujourd'hui en France ?

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Un dirigeant conscient de ses responsabilités fera en sorte que l'entreprise ou l'institution qu'il préside possède des compétences dans toutes les dimensions de l'informatisation : informatique et système d'information, organisation, conception des produits, ingénierie, logistique, etc.

Il ne suffit cependant pas de posséder ces compétences : il faut aussi qu'elles soient présentes et entendues dans le comité de direction, dans l'état-major, afin que la stratégie et les décisions puissent tirer parti des possibilités que l'informatisation apporte tout en maîtrisant les dangers qui les accompagnent.

Ces dispositions cruciales permettront au dirigeant d'acquérir une intuition exacte de la situation présente et d'assumer ainsi sa responsabilité dans une époque très dangereuse, mais pleine d'opportunités.

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L'Institut de l'iconomie a voulu illustrer le phénomène de l'informatisation, auquel il avait consacré plusieurs ouvrages, par des études de cas qui éclaireront le lecteur en l'aidant à se représenter le caractère pratique, concret et très divers de ses manifestations.

Il a créé à cette fin quatre groupes de travail :

-- l'informatisation de l'automobile, animé par Jean-Pierre Corniou ;

-- la 5G, animé par Michel Volle ;

-- l'industrie informatique, animé par Laurent Bloch ;

-- la troisième révolution industrielle, animé par Hugues Chevalier.

Les animateurs ont rassemblé des experts pour produire les études publiées dans le présent volume, à la fin duquel on trouvera la liste des contributeurs.

Nous ne prétendons pas avoir dit le dernier mot sur chacun des sujets ainsi abordés : il s'agissait seulement d'éveiller l'intuition des personnes dont les décisions orientent la politique et l'économie en illustrant, sur des terrains divers, les possibilités, dangers et enjeux de l'informatisation.

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Ces textes font apparaître clairement l'effort que l'informatisation impose à la sociologie des organisations et à la psychologie des personnes, ainsi que le défi qu'elle adresse aux nations.

Ils sont destinés aux dirigeants, et aussi à l'état-major qui entoure chacun d'entre eux, afin qu'ils puissent trouver dans la situation -- celle de notre pays, de notre économie, de leur entreprise ou de leur institution -- les repères qui leur permettront de s'orienter.

samedi 27 mars 2021

La monnaie dans l'économie médiévale

On trouve dans un livre de Romuald Szramkiewicz (Histoire du droit des affaires, Monchrestien 1989, p. 65) une description éclairante de la nature et du rôle de la monnaie au Moyen Âge. Je reproduis ici ce passage.

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« Toute la vie économique du Moyen Âge et des temps modernes va être compliquée à l’extrême, sinon paralysée, en raison de la différence qui existait entre la monnaie de compte et la monnaie de paiement. Pour nous, gens du XXe siècle, c’est assez difficile à comprendre. Nous évaluons en francs et nous payons en francs : soit monnaie métallique pour les petites valeurs, soit monnaie de papier. Mais, jusqu’à la définition par Bonaparte du franc de Germinal en l’an XI, les Français, comme les autres pays, distinguaient une monnaie pour compter et une monnaie pour payer1.

« Par exemple, prenons un marché entre deux personnes où, pour apprécier, évaluer, on s’exprimait dans la monnaie de compte française, la livre ; la livre était définie par le roi de France comme équivalent à tel poids d’argent. Après l’évaluation, il fallait passer au deuxième stade, le paiement, donc à la monnaie de paiement. D’abord il n’existait pas de billets de banque (en France, le billet de banque est aussi une institution napoléonienne), il n’existait pas de la monnaie métallique marquée « livre », ce qui d’ailleurs permettait plus facilement les dévaluations royales2. Il fallait trouver le montant correspondant de métal d’or et d’argent pour payer. On pouvait payer avec des stocks de métal, des lingots. La plupart du temps, on payait en pièces. Chaque État (un roi, une ville libre, une république, un prince ou un évêque souverain, a fortiori le pape) battait sa propre monnaie à laquelle on donnait un nom spécifique. Cette monnaie de paiement en argent, en or, n’avait pas, bien entendu, d’un État à l’autre, la même forme, le même poids, le même alliage, la même pureté de métal précieux, ce que l’on appelle le « fin3 ».

dimanche 21 février 2021

Les trahisons à la mode

Il existe plusieurs façons de trahir un pays.

On pense immédiatement aux profiteurs et aux prédateurs : les dirigeants qui, comme l’a fait Carlos Ghosn, s'octroient une rémunération dont le montant annuel est celui d'un patrimoine familial confortable ; les politiques qui, fascinés par le niveau de vie de ces dirigeants, se procurent des revenus annexes en tirant parti de leur fonction et en cédant aux lobbys ; les entreprises qui, pratiquant une évasion fiscale nommée « optimisation », profitent de la qualité des équipements et services publics sans contribuer à leur financement ; les aventuriers qui, comme Patrick Drahi, empruntent pour s'emparer d'entreprises auxquelles ils feront ensuite porter le poids de la dette ; les banques enfin, qui vendent aux fraudeurs et aux criminels le blanchiment de leurs gains.

Mais il existe d'autres formes de trahison. Des intellectuels et gens des médias, cultivant un désespoir à la mode, parlent de notre prétendue « décadence », de notre prétendue « insécurité », alors que l'histoire montre que la France n'a jamais connu une telle sécurité et que si le PIB croît plus lentement que naguère, il ne recule pas (sauf en cas d’accident comme l’épidémie actuelle). Des économistes et des philosophes militent contre le « capitalisme » et pour une « décroissance » dont les conséquences personnelles les contrarieraient à coup sûr. Des « penseurs » comme les auteurs de L'insurrection qui vient, partisans de la « Nuit debout » et autres militent pour la destruction du « système », c'est-à-dire des institutions.

Le respect dû à l'être humain quel que soit son sexe est caricaturé par des nouveautés grimaçantes (« celles et ceux », écriture inclusive, etc.) qui détériorent notre langue maternelle, le français. Cette langue, des universitaires et des chercheurs l'ont abandonnée au détriment de la qualité de leur pensée pour ne plus parler et écrire qu'en un mauvais anglais, et cela s’est répandu aussi dans nos entreprises.

Des expressions comme « musique contemporaine » et « art contemporain » sont autant d’oxymores : sauf exception honorable, mais rare, ce qu'elles désignent n'est pas de la musique mais du bruit, pas de l'art mais une spéculation : notre culture est ainsi trahie par des personnes qui s’érigent en arbitres du goût.

jeudi 18 février 2021

La part de vérité du libéralisme, et sa part de mensonge

Il n’existait pas d’entreprise dans l’économie soviétique ou plutôt il n’en existait qu’une, énorme, que le Gosplan dirigeait jusque dans le détail de ses opérations : ce que l’on nommait « entreprise » dans cette économie n’était qu’un établissement de cette énorme entreprise, et il exécutait les ordres venus du sommet.

J’ai participé en 1978 avec Anicet Le Pors, Roland Lantner et Jean-Claude Delaunay à une mission qui nous a permis de rencontrer à Moscou les dirigeants du Gosplan.

Ils nous dirent « il n’existe que deux formes d’organisation : la centralisation ou l’anarchie, et l’anarchie, nous n’en voulons pas chez nous. La centralisation est très efficace : nos entreprises n’ont pas besoin de faire de la publicité car nous leur amenons les clients ».

« Nous fixons les prix, dirent-ils encore. Le prix des automobiles, par exemple, est très supérieur à leur coût de production. Cela nous permet de subventionner les tomates ».

« Supposons, leur dis-je, que le directeur d’une entreprise qui produit des tracteurs constate que les moteurs que lui fournit une autre entreprise sont défectueux. Pourra-t-il se chercher un autre fournisseur ? » « Non, nous fut-il répondu. Il doit nous rendre compte, c’est nous qui le lui indiquerons ».

En sortant de la réunion nous avions des mines consternées : nous imaginions les conséquences d’une organisation qui ne laisse aux responsables du terrain aucune initiative autre que l’exécution des ordres reçus.

Devinant ce que nous pensions notre interprète, Nicolas Komine, dit « Que voulez-vous ! Depuis 1917 on a éliminé tous les entrepreneurs ici ».

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La centralisation se veut rationnelle, les décisions étant cohérentes par construction. Cette rationalité peut être efficace pour un grand projet comme la construction d’un barrage, d’une arme nucléaire, d’un avion de chasse, etc., mais non pour répondre à la diversité des besoins d’une population.

Aucune planification ne pourrait en effet organiser efficacement les milliers de pêcheurs, éleveurs, agriculteurs, transporteurs, négociants, épiciers, bouchers, poissonniers, etc. qui forment autour de Rungis un réseau d’une infinie complexité : il vaut mieux qu’ils se débrouillent pour s’organiser entre eux afin de régler les milles problèmes qu’ils rencontrent.

Seule la rencontre de nombreuses actions indépendantes est capable de répondre à la complexité du monde réel : c’est la part de vérité du libéralisme.

Mais si le libéralisme se réduit à la création de valeur pour l'actionnaire l'entreprise sera soumise à des personnes qui, vivant loin d’elle, ignorent le détail de sa situation : elle ne pourra pas alors agir de façon judicieuse et l’économie sera aussi inefficace que si elle était dirigée par un Gosplan. C’est la part de mensonge du libéralisme.

Pour tirer cela au clair nous distinguerons deux moments dans l’exercice de la pensée ; nous distinguerons aussi, parmi les chefs d’entreprise, les dirigeants des entrepreneurs.

Ces deux distinctions, l’une intellectuelle et l’autre sociologique, se confortent pour éclairer la question à laquelle le libéralisme a répondu en énonçant à la fois une vérité et un mensonge.

dimanche 14 février 2021

Restaurer l’esprit de sérieux

L’image du monde que les médias nous imposent est faussée par l’importance qu’ils accordent au sensationnel, qui attire l’audience et conforte leurs recettes publicitaires. Elle obéit par ailleurs à la mode de la dérision et du dénigrement.

Cette mode est insidieuse et pourtant manifeste.

On voit en effet, si l’on est attentif, que la plupart des commentateurs associent le verbe « tenter » à chaque décision politique ou économique (« Blanquer tente de, Véran tente de... ») : ce verbe suggère certes l’effort, mais aussi l’échec vraisemblable, et cela incite à croire la décision impuissante.

Ces commentateurs évaluent d’ailleurs chaque décision selon les seuls critères de la « communication » : elle semblera alors n’avoir pas d’autre but que de manipuler l’opinion à des fins électorales ou pour enrichir quelques individus. La mode que les médias reflètent ou créent est ainsi celle du ricanement et du sourire entendu de celui « à qui on ne la fait pas ».

Ainsi influencé, le citoyen ne pourra plus distinguer le politicien de l’homme d’État ni le dirigeant de l’entrepreneur. Cette « société du spectacle », comme disait Guy Debord, substitue à la réalité de la situation présente une image sans rapport avec les dangers et les possibilités qu’elle comporte.

L’esprit de sérieux, qui évalue toute action selon ses conséquences pratiques, tend alors à s’évaporer : des farceurs perçoivent la prime de prestige que l’opinion accorde aux escrocs séduisants.

Il importe donc de savoir distinguer le vrai sérieux du faux sérieux.

mercredi 10 février 2021

La réalité des êtres mathématiques

L’enseignement de la physique confronte souvent l’étudiant à des êtres mathématiques énigmatiques.

Ainsi l’équation 1/x + 1/x’ = 1/f du cours élémentaire d’optique en seconde exprime x’ comme fonction homographique de x : x’ = xf/(x – f). Lorsque je l’ai rencontrée elle m’était étrangère : je n’avais pas encore étudié la fonction homographique en maths. Lorsque le cours de maths m’a permis de la connaître à fond, le voile s’est levé et le cours élémentaire d’optique n’a plus présenté de difficulté.

Quels sont les êtres mathématiques avec lesquels sa formation a progressivement familiarisé un étudiant ?
– le plan avec la droite, les angles, le triangle, le cercle, l’homothétie, l’inversion et divers théorèmes (Thalès, Pythagore, etc.) ;
– l’espace à trois dimensions avec le plan, la sphère, le cone, l’hyperboloïde, etc. ;
– les nombres (entiers, rationnels, réels, complexes) ;
– l’espace vectoriel, les tenseurs ;
– l’algèbre, les équations ;
– les fonctions, le calcul différentiel et intégral ;
– la statistique, les probabilités, etc.

Chacun de ces êtres présentant à l’intellect un monde à explorer, il faut un apprentissage pour y trouver ses repères et se familiariser, comme avec une personne ou une langue étrangère. Certains peinent longtemps, d’autres apprennent vite, mais pour les uns comme pour les autres l’apprentissage est nécessaire.

Ces êtres mathématiques s’expriment sobrement, dans le monde de la pensée, sous la forme d’axiomes et de raisonnements. Leurs inventeurs ont cependant le plus souvent répondu au désir de reproduire mentalement un phénomène physique afin de le soumettre au calcul : la relation entre la physique et les maths est organique, elle ne se réduit pas à un formalisme1.

vendredi 5 février 2021

Le palais de Poutine

Avez-vous vu la dernière vidéo de Navalny ?

Les commentaires se sont focalisés sur son aspect sensationnel : un palais construit sur les rives de la mer Noire, d’abord filmé de l’extérieur depuis un drone, puis visité en détail grâce à une simulation en 3D.

Ce qui me semble vraiment sensationnel, c’est la qualité professionnelle de la vidéo et, surtout, l’immensité du travail de recherche dont témoigne son contenu.

Navalny dit que ce palais et ses considérables dépendances appartiennent à Vladimir Poutine, celui-ci répond que ce n’est pas vrai. Où est la vérité ?

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En regardant cette vidéo j’ai d’abord renâclé car Navalny m’a semblé plus convaincu que convaincant. N’est-il pas abusif en effet d’expliquer toute la carrière de Poutine, depuis ses modestes débuts, par le désir de s’enrichir et de vivre dans le luxe ?

Puis Navalny nous plonge dans une cascade de sociétés-écran, dans un réseau d’hommes de paille tous relations ou familiers de longue date de Poutine. Des documents sont montrés, qui ne semblent pas être des faux. La silhouette d’une foule d’étranges personnages se dessine. Des dizaines et centaines de milliards de roubles sont évoquées à répétition (un milliard de roubles équivaut à onze millions d'euros).

Le fameux palais, manifestation opulente d’un mauvais goût poussé à l’extrême, n’apparaît plus alors que comme le symptôme ou le symbole d’un système qui met un grand pays en coupe réglée au bénéfice d’une bande de prédateurs, entourés chacun par un essaim de parasites qui réclament leur part du flux de richesse : parentèle du prédateur et de ses maîtresses, complicités à conforter, etc.

jeudi 4 février 2021

L’interopérabilité des systèmes d’information

Je me trouvais voici quelques mois dans le bureau d’un directeur général dont l’entreprise s’associe à divers partenaires pour élaborer ses produits. J’ai prononcé le mot « interopérabilité ».

« Ah non, s’écria ce DG. L’interopérabilité, c’est beaucoup trop compliqué. »

Surpris, j’ai sursauté et, manquant à tous mes devoirs de consultant, me suis exclamé « mais alors votre système d’information est foutu ! ». La réunion s’est terminée vite et plutôt froidement.

Je vais dire ici ce que j’aurais dû expliquer calmement à ce DG.

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Un partenariat associe deux entités différentes (entreprises ou directions d’une entreprise) dans l’élaboration d’un produit, c’est-à-dire dans l’enchaînement des tâches qui concourent à sa production.

L’entreprise qui organise une production doit définir les tâches élémentaires, la façon dont elles se succèdent, les données et les documents qui permettront de les exécuter. On appelle cela « modéliser un processus ». Ce n’est pas facile mais l’état de l’art des systèmes d’information fournit des règles, méthodes et instruments informatiques dont l’utilisation habile est efficace.

Quand le flux du processus traverse la frontière entre deux entités qui collaborent à son exécution, on dit que le processus est « transverse » : c’est alors que se pose le problème de l’interopérabilité.

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Chacune de ces entités a en effet son langage, ses concepts, sa façon de voir le monde, de nommer les êtres qui le peuplent, de définir ses priorités, bref ses habitudes et sa culture.

mardi 26 janvier 2021

La pensée préconceptuelle

Le rapport entre la pensée et le réel comporte deux moments : celui où la personne rencontre la complexité d’un monde dans lequel il lui faut trouver des repères pour pouvoir agir ; celui où, sachant ce qu’elle veut faire, elle recherche la précision nécessaire à l’action.

Nous dirons que la pensée est « préconceptuelle » dans le premier moment, « rationnelle » dans le deuxième (d’autres mots pourraient convenir, ceux-là nous ont semblé acceptables).

Beaucoup de personnes croient la pensée constituée de concepts et de raisonnements : l'expression « pensée préconceptuelle » risque de leur sembler dépourvue de sens. Cependant le fait est que les concepts ont été choisis, définis, nommés, et pour cela il a bien fallu qu'existe une pensée chronologiquement et logiquement antérieure aux concepts qu'elle construira. C'est cette pensée-là que nous voulons explorer ici. 

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Pour se convaincre de l’existence de ces deux moments chacun peut se remémorer des expériences : l’arrivée dans un pays étranger, l’apprentissage d’une nouvelle technique, nous confrontent à la complexité d’un monde devant lequel nous sommes privés de nos repères habituels. Cela est vrai aussi dans la pensée pure : le mathématicien qui entrevoit une théorie anticipe les résultats qu’il pourra en obtenir, mais ne possède alors ni la clarté des définitions, ni la rigueur des démonstrations.

Notre mémoire s’empresse d’oublier ces moments d’apprentissage dont elle ne veut conserver que le résultat, la clarté enfin acquise. Il est donc pénible de se les remémorer, et pourtant c’est utile car cela prépare à mieux trouver son chemin lorsque l’on se trouvera, une fois de plus, confronté à la complexité d’un monde que l’on ne connaît pas.

Un autre exemple éclairera ce qu’est la pensée préconceptuelle. Le général à la tête d’une armée est confronté, a dit Jomini, à « la tâche, toujours difficile et compliquée, de conduire de grandes opérations au milieu du fracas et du tumulte des combats ». Accomplie dans l’urgence, face aux initiatives de l’ennemi et en recevant des rapports incomplets et parfois fallacieux, cette tâche ne peut pas bénéficier de la rigueur des concepts et démonstrations. Le fait est pourtant que certains stratèges la maîtrisent : ils possèdent le « coup d’œil » qui leur présente à l’instant la décision juste sous la forme d’une évidence.

« Rien de plus juste que le coup d’œil de M. de Luxembourg, a dit Saint-Simon, rien de plus brillant, de plus avisé, de plus prévoyant que lui devant les ennemis, ou un jour de bataille, avec une audace, une flatterie, et en même temps un sang-froid qui lui laissait tout voir et tout prévoir au milieu du plus grand feu et du danger du succès le plus imminent ; et c’était là où il était grand. Pour le reste, la paresse même1. »

On pense aussi à Leclerc qui, outre l’habileté tactique, avait le sens des possibilités stratégiques comme il l’a montré à propos de l’Indochine2.

lundi 25 janvier 2021

La tectonique des monnaies

L’Institut de l’iconomie vient de publier un livre collectif, Dollar, Euro, Yuan, Bitcoin, Diem, cryptos : la tectonique des monnaies.

Il rassemble les contributions de Jean-Paul Betbeze, Laurent Bloch, Nathalie Janson, Vincent Lorphelin, Pascal Ordonneau et moi-même.

Je reproduis ici l’introduction et la conclusion de cet ouvrage.

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Introduction

Notre époque est celle d’un grand chambardement avec des révolutions technologique, climatique, géopolitique, religieuse, sanitaire. Pour couronner le tout, une révolution s’annonce dans la monnaie.

Cela peut surprendre et pourtant c’est logique. Au nœud de toutes ces révolutions se trouve en effet un même phénomène : l’informatisation ou, comme on dit, le « numérique ». La synergie de la microélectronique, du logiciel et de l’Internet a supplanté celle de la mécanique, de la chimie et de l’énergie, qui avait dominé le système productif, l’économie, le travail et la société jusqu’aux années 1970.

La concurrence entre les nations pour la domination géopolitique se joue désormais sur le terrain des « technologies de l’information ». L’intégrisme, qu’il soit religieux, sectaire ou partisan, s’est emparé de leurs moyens pour empoisonner les esprits. En sens inverse, la mise au point très rapide d'un vaccin contre la Covid-19 illustre les progrès de la bio-informatique. Alors que la consommation de l’énergie d’origine fossile, cause du réchauffement climatique, est comme un souvenir de l’économie révolue, les « nouvelles technologies » apportent la voiture électrique informatisée.

Il était inévitable que ce phénomène touche aussi la monnaie : il va la transformer comme il a transformé tout le reste, apportant comme ailleurs autant de nouveaux dangers que de nouvelles possibilités.

Dans la compétition mondiale les vainqueurs seront ceux qui savent contenir les dangers et tirer parti des possibilités.

dimanche 17 janvier 2021

La réalité des faits

Des réseaux sociaux ont coupé la parole de Donald Trump. Certains de mes amis estiment que c'est là un acte de censure scandaleux, s'agissant d'un dirigeant politique et de sa liberté de parole, freedom of speech

Cependant ces réseaux sociaux ont publié des règles (par exemple les règles de Twitter) et si un réseau social publie des règles, c'est sans doute pour qu'elles soient respectées par les personnes qui utilisent gratuitement ses services.  Ces règles, Trump les a manifestement violées. Ne fallait-il donc pas l'exclure ? 

Oui, disent mes amis, mais alors il aurait fallu l'exclure plus tôt car il viole ces règles depuis très longtemps. Dire "il ne fallait pas l'exclure" puis "il fallait l'exclure plus tôt" est contradictoire mais ils ne semblent pas se soucier de logique. 

Ils disent aussi que si les réseaux sociaux ont exclu Trump, c'est parce que cet épouvantail faisait fuir et compromettait leurs recettes publicitaires. Est-ce vrai ? Je n'en sais rien et eux non plus sans doute, mais le soupçon est à la mode. 

Si l'on estime que la liberté d'expression, de parole, d'opinion doit être sans limite, alors il ne faut pas condamner ceux qui nient l'extermination des juifs par les nazis et que l'on nomme négationnistes - mot qui peut qualifier aussi ceux qui nient un fait avéré ou affirment un fait manifestement faux. 

La science expérimentale soumet la pensée au joug du constat des faits : une hypothèse contredite par un fait que l'expérience révèle doit être abandonnée. Le négationniste qui polémique contre un fait s'attaque, à travers lui, à la science expérimentale elle-même. 

samedi 2 janvier 2021

Jean Chauvel, Commentaire, Fayard 1972

Jean Chauvel est un diplomate qui a traversé certains des épisodes les plus marquants de notre histoire. Il était en poste à Vienne au moment de l’Anschluss ; à Paris, puis Bordeaux, lors de la catastrophe de mai-juin 40 ; à Vichy jusqu’en 42, qu’il a quittée après l’invasion de la zone libre par les Allemands car, pensait-il, une administration française ne pouvait plus être qu’une fiction.

Il organise alors à Paris un administration des Affaires étrangères bis, puis rallie Alger où de Gaulle le nomme secrétaire général du ministère, poste qu’il occupera après la Libération. Il sera ensuite chargé de diverses ambassades.

Il observe, chez les individus, le ressort moral qui sous-tend les intentions et les actions. Certains, dit-il, sont myopes, le regard collé sur la situation présente ; d’autres sont obnubilés par une perspective qui leur cache les particularités du moment. Certains enfin sautent d’instinct sur toutes les opportunités, quelles qu’elles soient, qui promettent immédiatement avancement et carrière.

Les doctrinaires de Vichy, ignorant que l’on n’est vraiment vaincu que si l'on intériorise la défaite, pensaient que la bataille perdue en mai 40 était une défaite totale, irrémédiable. La seule politique raisonnable, pensaient-ils, était de faire aux côtés de l’Allemagne la guerre à l’Angleterre afin de ravir à l’Italie le rang de meilleur allié des nazis – mais ces derniers ont préféré dominer la France plutôt que de lui accorder un statut qui leur aurait imposé quelques obligations.

Chauvel admire la lucidité stratégique de de Gaulle mais lui reproche son indifférence méprisante envers les êtres humains. Il lui reproche aussi de supposer toujours que l’intendance suivra, une fois indiquées les grandes lignes de l’action : or pour qu’une intendance puisse surmonter dans la foulée les mille difficultés que comporte l’exécution, il faut avoir échauffé et mobilisé les intelligences et les cœurs et il ne suffit pas, même si c’est nécessaire, d’évoquer de hautes exigences.