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samedi 25 mai 2024

L’essentiel du modèle de l’iconomie

Je vous propose ici un survol rapide du modèle de l’iconomie.

Avec l’informatisation tout a été transformé : techniques, produits, marchés, organisations. Pour évaluer la portée de ce phénomène il faut se rappeler ce que furent les conséquences de la mécanisation.

Elle a apporté des techniques nouvelles, occasionné une prise du pouvoir par la bourgeoisie, fait émerger le capitalisme et la classe ouvrière, suscité des guerres pour la conquête des marchés et des ressources naturelles.

Les succès de la mécanique ont été considérés comme une preuve de la valeur universelle de la pensée rationnelle. Les qualités de la machine, qui est puissante, efficace, infatigable et dépourvue de sensibilité, ont été données en exemple aux humains : Lénine a cultivé une conception mécanique de l’histoire et les nazis ont voulu être impitoyables, « unbarmherzig ».

Avec l’informatisation apparaissent une nouvelle organisation de la production et de nouveaux produits. Toutes les techniques s’informatisent : mécanique, chimie, énergie, biologie, etc. La pensée s’informatise elle aussi avec les moteurs de recherche, l’intelligence artificielle et l’ubiquité de la ressource documentaire : derrière l’ordinateur individuel se trouve la « ressource informatique » à laquelle l’Internet donne accès, faite de processeurs, mémoires, documents et programmes.

L’exemple de l’ordinateur s’imposant aux esprits après celui de la machine, on va jusqu’à croire que son intelligence va surpasser celle de l’être humain et que les humains doivent se comporter comme des ordinateurs.

Que se passe-t-il au juste ? Quelles sont les lignes de force, les piliers structurants de la situation que l’informatisation fait émerger ? Le modèle de l’iconomie en a identifié quelques-uns.

1) d’abord, l’automatisation : l’informatisation s’appuie sur des automates qui exécutent un programme. Ce qui est programmable, c’est ce qui est prévisible : on ne peut pas programmer ce qui est imprévisible.

Or ce qui est prévisible dans l’économie, c’est ce qui est répétitif : si un travail est répétitif, on peut prévoir qu’il faudra bientôt faire la même chose que maintenant. L’automate va donc s’emparer du travail répétitif qui occupait la quasi-totalité de la main-d’œuvre dans l’économie mécanisée.

Nota Bene : on peut prévoir que le programme obéira exactement à la liste des instructions qu’il contient, et non ce qui résultera de leur application aux données imprévisibles que saisissent des individus ou que fournissent des capteurs.

Le travail répétitif étant réalisé par les ordinateurs, reste à l’être humain le travail non répétitif (conception et programmation des automates, conception des produits) ainsi que tout ce qui exige une compétence relationnelle (coopération entre les agents dans l’entreprise, relation de service avec les clients, relation avec les partenaires et les fournisseurs).

2) lorsque les humains ont commencé à se doter d’outils ils ont formé un être nouveau, l’ouvrier. Alors que l’outil sert une action individuelle, la machine sert une action collective : la mécanisation a organisé le couple que forment l’humain et la machine, formant ainsi un autre être nouveau, la main-d’œuvre.

Avec l’informatisation le couple que forme l’humain et l’ordinateur donne naissance au « cerveau-d’œuvre » : « humain + ordinateur » succède ainsi, comme cellule élémentaire de l’action productive, aux couples « humain + outil » et « humain + machine ».

mercredi 14 juin 2023

Open source et iconomie

L’iconomie, c’est « le modèle d’une économie informatisée par hypothèse efficace ». Ce modèle se compare à celui de l’équilibre général qui décrit lui aussi une économie par hypothèse efficace, mais dans un monde antérieur à l’informatisation.

Le modèle de l’équilibre général s'appuie sur l’hypothèse du rendement d’échelle décroissant, selon laquelle le coût unitaire de la production s’accroît lorsque le volume produit augmente. Or les produits de l’informatique ne respectent pas cette hypothèse (par exemple le coût de reproduction d’un logiciel est pratiquement nul), et il en est de même des autres produits selon la part qu'a l’informatique dans leur coût de production.

Il en résulte, nous l’avons démontré, que l’économie informatisée n’obéit pas au régime de la concurrence parfaite qui est celui de l’équilibre général, mais au régime de la concurrence monopolistique.

Qu’apporte l’open source sous un tel régime ? 

*     *

L’économie de l’open source a confronté les économistes à un paradoxe que Lerner et Tirole ont levé en s’appuyant sur la théorie des incitations1 : les programmeurs ne sont pas rémunérés en argent, mais la réputation qu’apporte leur contribution leur attire le respect de leurs pairs et favorise leur carrière.

Cela est vrai quel que soit le régime de l’économie mais l’open source apporte autre chose. Sous le régime de la concurrence monopolistique chaque produit se diversifie en variétés qualitativement différentes, destinées chacune à un segment de clientèle sur lequel elles ont un monopole. Cette diversification est active car la frontière des segments est bousculée par l’innovation de sorte que les monopoles sont temporaires : le téléphone mobile a ainsi été supplanté par le « smartphone », et celui-ci s’est diversifié en variétés qui se font concurrence. 

jeudi 18 août 2022

La clé de la situation présente

Je viens de publier un livre intitulé L’iconomie, clé de la situation actuelle. Cette publication fait suite à une conversation que j’ai eue voici quelques jours avec Christophe Dubois-Damien.

« C’est tout de même extraordinaire », lui ai-je dit. « Nous avons entre nos mains, à l’Institut de l’iconomie, la clé de la situation présente : une explication de la crise de transition que connaissent notre économie et notre société, offrant le repère qui peut permettre de s’orienter pour en sortir comme l’on sort d’une forêt en s’orientant sur le pic d’une montagne.

« Notre modèle de l’iconomie fournit ce repère. Comme tout modèle il est schématique et ignore des pans entiers de la réalité, pourtant il est éclairant car il se focalise sur ce que notre situation historique a d’essentiel et de particulier. Mettant en évidence les conditions nécessaires de l’efficacité dans une économie et une société informatisées, il permet de poser un diagnostic sur des entreprises, des institutions, dont les errements sont manifestes, et aussi de formuler le diagnostic qui leur permettra d’en sortir.

« Encore une fois, il n’a pas réponse à tout, aucun modèle ne le pourrait, mais la clarté qu’il projette sur notre situation est utile.

« Je connais des dirigeants n’ont pas eu besoin d’un modèle, d’une théorie, pour comprendre cette situation : ils possèdent l’intuition exacte qui conduit droit à la décision judicieuse. Ils sont ce que furent dans le métier des armes le grand Condé, Turenne, Bonaparte, Leclerc et quelques autres peu nombreux. J’estime que ces personnes admirables représentent au plus 10 % de nos dirigeants.

« L’intuition exacte d’une situation n’est cependant pas nécessairement le fait d’un génie personnel : elle peut s’acquérir grâce à l’expérience, la réflexion, la curiosité, les lectures et les conversations. Publier nos travaux peut donc accroître le nombre des dirigeants qui la possèdent.

« Il est vrai que les dirigeants n’ont souvent ni le temps de s’instruire, ni parfois le goût. Nous serions en outre naïfs si nous pensions que la lecture de nos travaux, s’ils les lisent, va leur procurer comme par un coup de baguette magique l’intuition exacte de la situation.

« Par contre nous pouvons toucher les experts qui les conseillent et forment leur état-major. En 1835 la femme de Clausewitz a publié De la guerre, ouvrage posthume qui apportait une conception nouvelle de la stratégie. Ce livre n’a pas été lu par les généraux qui commandaient l’armée prussienne mais par des capitaines qui, quelques dizaines d’années après, sont devenus des généraux, et alors l’œuvre de Clausewitz a exercé une grande influence.

« Il en sera sans doute de même de nos travaux sur l’iconomie. Ils attireront, souhaitons-le, l’attention des « capitaines » d’aujourd’hui qui, voulant faire l’effort de comprendre notre situation et d’y trouver un repère pour s’orienter, cherchent de quoi alimenter leur réflexion.

« Il se trouve cependant que la façon dont la théorie économique est présentée les engage dans une voie sans issue car l’informatisation a transformé les conditions pratiques et l’organisation de l’action productive ainsi que le régime des marchés. Des préceptes comme « concurrence parfaite », « prix égal au coût marginal », « libre échange » et « création de valeur pour l’actionnaire » sont fallacieux si on les prend au pied de la lettre comme le font des personnes influencées par la doctrine néo-libérale.

« Nous avons reformulé la théorie économique de façon à rendre compte de la situation présente, et ce faisant nous avons été plus fidèles à sa démarche que ceux qui s’efforcent de perfectionner le modèle de l’équilibre général pour comprendre le mécanisme de la « création de valeur pour l’actionnaire ».

« Nous avons tiré les conséquences sociologiques, psychologiques, stratégiques que cette situation fait émerger, et mis en évidence l’étendue des possibilités qu’elle présente ainsi que celle des dangers qu’elle comporte.

« Nous avons publié des livres et des articles, mais nous n’avons sans doute pas été assez habiles pour "communiquer", comme on dit, et pour convaincre. Il est vrai que nous avons contre nous des forces puissantes : celles de l’habitude et du conformisme, celles aussi des préjugés sociologiques de ceux qui, voyant dans l’informatique une technique, se font gloire de la mépriser et de l’ignorer. »

*     *

Nous invitons donc les « capitaines » qui forment l’état-major des dirigeants de l’économie et de la politique à se procurer L’iconomie, clé de la situation actuelle : ils n’ont rien à y perdre et ils ont tout à y gagner.

Nous serions heureux de recevoir des critiques, commentaires et suggestions.

lundi 14 février 2022

L'iconomie : un modèle de l'économie numérique

(Publié par Pierre-Olivier Beffy, Jean-Marc Béguin, Pierre-Jean Benghozi, Laurent Bloch, Hugues Chevalier, Vincent Lorphelin et Michel Volle dans la Revue d'économie industrielle n°165.)

Le mot « informatique » allie l'« automate » à l'« information », cette dernière procurant à qui sait l'interpréter la forme intérieure qui lui permet d'agir1. Le mot « informatisation » désigne la dynamique du déploiement de l'informatique et de ses conséquences dans une entreprise, une institution ou un pays. À ces deux mots, l'usage a substitué « numérique » au risque d'un appauvrissement que nous éviterons en lui donnant pour contenu celui des mots qu'il a supplantés.

Le numérique fait l'objet de jugements opposés. Nicholas Carr estime qu'il n'a aucune importance (Carr, 2003) car comme les entreprises en tirent toutes également parti il n'aurait aucune incidence sur leur compétitivité. Robert Gordon, héritier du paradoxe de Solow2, pense qu'il ne procurera jamais un gain de productivité comparable à celui qu'ont apporté la mécanisation et la maîtrise de l'énergie (Gordon, 2012).

D'autres auteurs ne partagent pas ce pessimisme. Au MIT, Erik Brynjolfsson soutient que le numérique transforme en profondeur l'économie et dit que si ses effets sur la productivité semblent faibles, c'est en partie parce que les instruments de mesure sont devenus inadéquats, en partie parce que l'économie est en transition et que les institutions ne se sont pas encore adaptées au numérique (Brynjolfsson et McAfee, 2011).

En France, des chercheurs encouragés par le CIGREF3 ont produit une série d'études sur les effets du numérique dans les entreprises (Bounfour, 2016) et l'école de l'économie de la régulation voit dans le numérique un facteur déterminant de l'évolution des institutions (Boyer, 2018).

Les techniques du numérique (langages de programmation, algorithmes, systèmes d'exploitation, systèmes d'information, sécurité informatique, etc.‪) font l'objet d'une abondante littérature destinée à des spécialistes. La plume des essayistes a été tentée par certaines d'entre elles, notamment par l'« intelligence artificielle » qui attise dans le public des espoirs et des craintes également extrêmes.

Nous avons nommé iconomie (du grec eikon, image, et nomos, organisation) le modèle d'une économie numérique par hypothèse efficace (Saint Étienne, 2013 ; Volle, 2014 ; Rochet et Volle, 2015). Ce modèle n'est ni une représentation de l'économie présente ni une prévision de l'économie future : c'est un repère placé à l'horizon du temps. Comme tout modèle, il est schématique et ce schéma est fait pour orienter les intentions vers l'action judicieuse.

jeudi 3 février 2022

L’iconomie est écologique

(Contribution au livre Informatisation et entreprises : les deux absents de la présidentielle, Institut de l’iconomie, janvier 2022.)

Taxer ?

Certains polémistes prétendent que l’informatique « consomme de l’énergie » et qu’il faut donc taxer les messages et vidéos qui passent sur l’Internet. Ils ne savent donc pas que l’économie informatisée est une économie des infrastructures, donc à coûts fixes, et que cela interdit d’assigner une dépense d’énergie à chaque transfert d’octets.

Pour éclairer le rapport entre l’informatisation et l’écologie, voyons à long terme

Plaçons-nous dans la situation où les entreprises, les consommateurs, les pouvoirs publics et le régulateur auraient, dans leur orientation et leur comportement, tiré toutes les conséquences de l’informatisation et atteindraient ainsi par hypothèse l’iconomie, économie informatisée pleinement efficace. Dans l’iconomie, chaque produit est un service ou un assemblage de biens et de services. L’Internet des objets permet de suivre les biens pendant leur cycle de vie, jusqu’à leur recyclage. L’iconomie est donc la base de l’économie circulaire qui interdit l’obsolescence programmée, garantit la durée de vie des biens et rend leur recyclage systématique (d’après le rapport de la Circle Economy l’économie circulaire permet de diminuer de 28 % le volume des matières premières consommées et de 1,5 °C le réchauffement du climat).

Les consommateurs suivront les entrepreneurs

Les consommateurs, eux aussi par hypothèse efficaces, savent choisir les produits qu’ils consomment ou utilisent selon le rapport de leur qualité subjective à leur prix, et non selon le seul prix seul : ils sont sensibles à leur utilité ainsi qu’à la désutilité que provoquent les atteintes à l’environnement et la destruction des ressources naturelles. Le consommateur qui achète des vêtements, des chaussures, des équipements ménagers dont la qualité lui convient n’éprouve pas le besoin d’en avoir un grand nombre ni de les renouveler fréquemment : il est donc sobre en quantité. L’iconomie connaît ainsi une croissance en qualité et non plus en quantité, donc économe en matières premières.

On peut bien sûr douter de la possibilité d’une telle évolution. Un pessimiste dira que l’économie et la société peuvent rester indéfiniment embourbées dans l’inefficacité, que l'iconomie ne sera jamais atteinte, que la croissance en qualité est un doux rêve et que seule une « décroissance » pourra répondre aux exigences de l’écologie.

On constate qu’une prise de conscience écologique se fait jour

Pour que l’informatisation soit efficace en France et en Europe : l’« iconomie »

(Contribution au livre Informatisation et entreprises : les deux absents de la présidentielle, Institut de l’iconomie, janvier 2022.)

L’Institut de l’iconomie s’est donné pour mission d’éclairer les possibilités et les dangers que présente le phénomène de l’informatisation afin d’aider les responsables de l’économie et de la politique à prendre des décisions judicieuses. Il regroupe des économistes, sociologues, philosophes, historiens et informaticiens.

L’informatisation est un phénomène anthropologique complet (économique, culturel, intellectuel, sociologique, etc.). Nous en avons produit un modèle, l’iconomie, qui représente une économie et une société qui seraient par hypothèse parvenues à la maturité en regard des changements qu’apporte l’informatisation.

L’iconomie n’est donc ni une image de la situation présente, car nous sommes immatures en regard d’un phénomène dont la dynamique est encore mal comprise, ni une prévision car rien ne garantit que l’économie et la société atteindront un jour cette maturité.

Le modèle de l’iconomie est en fait un repère placé à l’horizon du futur et qui propose une orientation à l'action. Mettant en évidence les conditions nécessaires de l’efficacité, il fournit des critères qui permettent d’évaluer la société informatisée actuelle en diagnostiquant les écarts à l’efficacité qui s’y manifestent.

On peut condenser les principaux résultats de ce modèle en quelques expressions : l’iconomie est une économie de la qualité, une économie du risque maximum, une économie de la compétence.

Une économie de la qualité

L’informatisation a vocation à automatiser toutes les tâches répétitives, qu’elles soient physiques ou mentales. La production étant automatisée, robotisée, l’essentiel du coût de production réside dans le coût fixe de conception, organisation, ingénierie, programmation, etc., et le coût marginal est négligeable.

Les marchés ne peuvent plus alors obéir au régime de la concurrence parfaite : les entreprises recherchent une position de monopole en offrant à un segment de la demande la variété d’un produit dont la qualité répond à ses besoins, le mot « qualité » désignant ici des attributs qualitatifs et non la seule finition du produit.

Ce monopole est cependant temporaire car il est faux que « the winner takes all » : les concurrents réagissent en offrant des produits de qualité différente. Le smartphone d’Apple est ainsi concurrencé par Samsung, Nokia, etc., Amazon est concurrencé par Alibaba et Jumia, Tesla sera concurrencé par d’autres constructeurs. Le régime du marché est alors celui de la concurrence monopolistique.

Le consommateur est invité à choisir selon le rapport qualité/prix des produits et non selon le seul prix : la consommation devient sélective en qualité et sobre en quantité, ce qui répond aux exigences de l’écologie.

samedi 29 janvier 2022

À quoi sert l’iconomie ?

L’iconomie est un modèle économique qui possède, comme un diamant, des facettes qui se complètent sans se contredire. Il rayonne une lumière qui éclaire notre situation.

Ce diamant, nous l’avons dans notre main. L’Institut de l’iconomie le tend à qui veut le prendre, c’est ainsi que les idées se diffusent.

La plupart se détournent cependant, comme si nous étions des mendiants et non les détenteurs d’une richesse que nous offrons en partage. Nous allons tâcher de comprendre pourquoi.

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Voici la définition de l'iconomie : l’iconomie est la représentation, ou « modèle », d’une économie et d’une société informatisées qui seraient par hypothèse parvenues à la pleine efficacité. Certains ne perçoivent pas ce qu’implique cette définition. Nous allons la méditer posément afin de l’assimiler et de la faire nôtre.

L’économie présente est l’économie informatisée : l’action productive s’appuie sur la synergie de la microélectronique, du logiciel, de l’Internet, et toutes les autres techniques – mécanique, chimie, énergie, biologie – progressent aujourd’hui en s’informatisant.

Mais cette économie n’est pas pleinement efficace. La plupart des systèmes d’information dans lesquels se concrétise l’informatisation des entreprises présentent des défauts manifestes, la culture et les habitudes sont souvent contraires à l’efficacité : les silos de l’organisation hiérarchique, par exemple, érigent entre les divers métiers des cloisons qui interdisent leur coopération, pourtant nécessaire.

L’iconomie n’est donc pas une description réaliste de la situation présente. Ceux qui le lui reprocheraient auraient tort de croire que c’est un défaut rédhibitoire : il en est de même de tous les modèles économiques1.

Nombreux sont par ailleurs dans le public ceux qui reprochent à la science économique d’être impuissante à prévoir l’avenir et se gaussent de l’écart que l’on constate entre la situation réelle et les prévisions des économistes. Ce reproche tombe à faux car le but de la science économique n'est pas de prévoir le futur, mais d'éclairer la situation présente. 

Ce même reproche pourrait être adressé à l’iconomie, mais il tomberait encore plus à faux car elle n’est absolument pas une prévision. Rien ne garantit en effet que l’économie informatisée atteindra un jour la pleine efficacité : il restera certainement toujours des inefficacités et il se peut même que l’économie dans son ensemble, la société tout entière, choisissent de tourner le dos à l’efficacité. Contrairement à ce que pensent des économistes trop optimistes, l'efficacité n’est pas en effet un attracteur vers lequel l’évolution conduit spontanément : elle ne peut être conquise que par un choix collectif lucide et un effort persévérant.

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Si l’iconomie n’est pas réaliste, si elle n’est pas une prévision, à quoi peut-elle donc servir ?

lundi 15 novembre 2021

L’informatisation, forme contemporaine de l’industrialisation

(Contribution au séminaire « Renaissance industrielle » de l’Institut d’études avancées de Nantes, 30 septembre 2021).

Industrialiser = informatiser

Bertrand Gille a proposé un découpage de l’histoire en périodes caractérisées chacune par un « système technique », synergie de quelques techniques fondamentales1. Il nomme ainsi « système technique moderne » celui qui a émergé à partir la fin du XVIIIe siècle en s’appuyant sur la synergie de la mécanique, de la chimie et de l’énergie.

On a nommé « industrialisation » ce phénomène auquel a été associée l’image d’une cheminée d’usine ou d’un engrenage. L’industrialisation n’a pas supprimé l’agriculture, jusqu’alors principale source de la richesse, mais elle l’a mécanisée, chimisée, et a fortement réduit sa part dans la population active (65 % en France en 1806, 4,5 % en 19962).

Si l’on prend le mot « industrie » par sa racine étymologique, « projection à l’extérieur d’un souffle intérieur » (Pierre Musso), on conçoit qu’il peut également être associé à d’autres systèmes techniques.

Vers 1975 a émergé3 ce que Bertrand Gille a nommé « système technique contemporain », qui s’appuie sur la synergie de la microélectronique, du logiciel et du réseau. Ce nouveau système technique ne supprime pas la mécanique, la chimie et l’énergie mais il les informatise, l’essentiel de leur évolution et de leurs progrès passant désormais par l’informatique (avec par exemple en mécanique la modélisation et la simulation 3D, la production addictive, etc.). La biologie elle-même s’appuie sur une bioinformatique4.

On peut donc dire que l’informatisation est la forme contemporaine de l’industrialisation.

Alors qu’« informatique » désigne un alliage de l’information avec l’automate qu’est l’ordinateur, « informatisation » désigne la dynamique du déploiement des applications de l’informatique et de leurs conséquences. Dans l’alliage, « information » doit être pris selon le sens précis que lui donne Gilbert Simondon :

« L'information n'est pas une chose, mais l'opération d'une chose arrivant dans un système et y produisant une transformation. L'information ne peut pas se définir en dehors de cet acte d'incidence transformatrice et de l'opération de réception » (Gilbert Simondon, Communication et information, Les éditions de la transparence, 2010).

dimanche 22 août 2021

La clé de l’économie contemporaine

J’observe les commerçants qui travaillent dans mon canton des Cévennes. Quelques-uns sont désagréables et incompétents mais ils sont peu nombreux car une sélection naturelle tend à les éliminer.

La plupart de nos commerçants sont aimables et compétents : ils connaissent leurs clients, ils connaissent les produits qu’ils vendent, ils sont capables de signaler à un client les produits qui peuvent l’intéresser et de le guider dans ses choix.

Je parle à mes voisins et relations de ces personnes que j’admire. À ma grande surprise la plupart d’entre eux ne voient pas à quoi je fais allusion. Ils croient qu’un commerçant est quelqu’un qui ne pense qu’à gagner de l’argent, et sans aller jusqu’à le considérer comme un ennemi ils ne lui savent aucun gré de son amabilité ni de sa compétence.

Certes, ils vont lui revenir de façon instinctive parce que ses produits sont bons ainsi que son accueil. Mais aucun d’entre eux n’a la moindre idée du travail mental que doivent faire une épicière, un quincaillier, un marchand de fromages, un maraîcher que l’on rencontre au marché, etc. pour choisir ou produire ses approvisionnements, connaître chaque produit et ses qualités, connaître aussi chaque client et savoir ce dont il peut avoir besoin.

Tout se passe comme s’il fallait être soi-même un commerçant, ou l’avoir été, pour apprécier à sa juste valeur le travail de ces commerçants et admirer ceux qui l’accomplissent de façon admirable.

Eux-mêmes ne pensent aucunement mériter une admiration, car leur conduite est instinctive : elle ne leur est pas dictée par un raisonnement. Certes ils savent raisonner et tenir leurs comptes, mais le ressort de leur activité se trouve dans une autre couche de leur personne, plus profonde, celle que Philippe d’Iribarne a explorée1. Ils sont comme ils sont, ils font comme ils font, et si l’on tente de leur dire ce que l’on a vu en les regardant agir cela les étonne et cela peut même les contrarier.

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J’ai rencontré dans les administrations, dans les entreprises, des personnes qui mutatis mutandis se comportent comme ces commerçants. Elles sont équilibrées, elles semblent heureuses, elles créent une ambiance de calme, d’ordre et d’efficacité. Je les nomme animateurs car elles donnent son âme à l’institution dans laquelle elles travaillent. Les animateurs sont une minorité : de l’ordre de 10 % des effectifs, m’a-t-il semblé, partout où je suis passé.

Le citoyen gardera un souvenir très désagréable de sa rencontre avec un employé mal embouché, un policier brutal, un magistrat incompétent : ce souvenir se grave dans sa mémoire. Lorsque par contre ce citoyen rencontre un employé, un policier, un magistrat, etc. compétent et aimable, il pense avoir simplement affaire à quelqu’un de normal. Tout comme celui des bons commerçants, le travail des animateurs est inaperçu car il est jugé normal.

Il faut pour percevoir sa qualité avoir soi-même travaillé dans les administrations, les entreprises, et y avoir appris à quel point il est difficile d’atteindre l’égalité d’humeur et la clarté d’esprit des animateurs, d’adhérer comme ils le font non pas à la lettre des règles, lois et procédures, mais à l’esprit qui les a dictées, et qui exige que l’on s’écarte parfois de la lettre.

Autre exemple : certains chauffeurs des autobus de la RATP conduisent avec des à-coups, au risque de faire tomber les petits vieux qui se cramponnent. D’autres, les plus nombreux, conduisent souplement dans le trafic automobile parisien : j’admire leur dextérité, le soin qu’ils prennent pour ne pas bousculer leurs passagers.

Qu’est-ce qui caractérise ces animateurs ? Il semble y avoir chez eux quelque chose de particulier et qui leur est commun : on dirait que leur regard embrasse une réalité large, qu’ils ont conscience du contexte de leur action alors même que leur attention se focalise sur un travail précis.

Voici donc semble-t-il une clé du comportement des animateurs : leur pensée est capable à la fois de la concentration qu’exige l’action, et d’une conscience périscopique du monde qui l’entoure. Leur « vue périphérique » mentale est très développée.

Est-ce un phénomène physiologique ? Une question de tempérament ? Le résultat d’une éducation ? Un choix volontaire et réfléchi ? L’hypothèse la plus vraisemblable, c’est qu’il s’agit bien d’un choix mais que ce choix est enfoui dans les couches les plus profondes de la personne de sorte que tout en étant réel il n’est nullement réfléchi.

Il détermine ce que la personne est et nous pouvons le qualifier de métaphysique car il est antérieur à la pensée explicite comme à l’action, qu’il oriente.

*     *

Je sais que des oreilles se ferment lorsque certains mots sont prononcés : « métaphysique » est l’un d’entre eux parce qu’on l’a rencontré dans nombre de textes peu lisibles et de déclarations grandiloquentes. Il en est de même des mots « concept », « abstraction » et « théorie ». Mais doit-on s’interdire d’utiliser un terme exact parce que beaucoup de gens lui associent de mauvais souvenirs de leur scolarité ?

Je rencontre souvent un autre obstacle : certaines personnes entendent comme une fausse note lorsque j’assemble, dans un même texte ou une même phrase, des choses qui semblent appartenir à des mondes éloignés l’un de l’autre. Parler de métaphysique à propos des commerçants ou du travail dans les entreprises leur semble une faute de goût : elles croient que cela ne peut pas être sérieux.

Je prétends, au contraire, que les réalités que désignent les mots « concept », « abstraction », « théorie », « métaphysique », etc., sont quotidiennes, présentes dans notre vie familiale et courante comme dans le fonctionnement des entreprises. Ceux qui refusent de le voir sont aveugles devant la réalité du monde dans lequel nous vivons, devant notre situation historique.

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Nous avons dit plus haut que la plupart des personnes n’avaient aucune idée de ce qui fait la vie et l’activité d’un bon commerçant. Il en est de même pour les entreprises et les institutions : la plupart des personnes, même celles qui sont employées dans une entreprise ou qui en dirigent une, n’ont aucune idée de ce qu’est vraiment une entreprise2 : l’opinion la plus répandue, et que l’on croit « réaliste », c’est que l’entreprise est la « boîte » qui permet aux salariés de « gagner leur vie » et aux patrons de « s’enrichir »…

Je nomme « entrepreneurs » ceux des dirigeants qui se comportent en animateurs. Il existe une énorme différence, un gouffre, entre ces entrepreneurs et ceux qui ne sont que des dirigeants sans être des animateurs.

dimanche 25 juillet 2021

La trahison des clercs (suite)

J’ai publié une critique du rapport Blanchard-Tirole intitulée « la trahison des clercs ». Certains l’ont approuvée, d’autres non. Les commentaires les plus négatifs sont ceux de Jean-Luc Tavernier, directeur général de l’INSEE, et de David Mourey, professeur d’économie en lycée et chargé de TD à l’université. Les voici :

Jean-Luc Tavernier : La charge est injuste et le mot de trahison déplacé. Blanchard et Tirole ont choisi trois sujets sur lesquels ils se savaient compétents et savaient pouvoir rassembler d’autres compétences. A aucun moment ils ne prétendent traiter tous les sujets. Halte au bashing de ceux qui donnent de leur temps pour l’intérêt général.

David Mourey, en réponse à Jean-Luc Tavernier : Je suis d'accord, il y a une forme de critique automatique fondée soit sur des arguments fallacieux, soit sur des procès d'intention... Une manière de se donner de l'importance.

*     *

Je travaille bénévolement depuis vingt ans, cela ne protège heureusement pas mes travaux de la critique. Blanchard et Tirole, qui ont eux aussi « donné de leur temps pour l’intérêt général », n’aimeraient certainement pas bénéficier d’une telle protection.

En intitulant leur rapport « les grands défis économiques » ils ont cependant pris le risque de faire croire à leurs lecteurs qu’il n’existe pas de plus grands défis que ceux sur lesquels ils « se savent compétents ». Or l’informatisation est un défi plus radical que ceux-là : comme elle détermine désormais les conditions pratiques de l’action, elle se trouve au centre des préoccupations des entrepreneurs.

Certes cette affirmation peut être discutée. J’ai donné quelques arguments dans ma critique du rapport Blanchard-Tirole, on peut trouver une argumentation plus détaillée dans les publications de l’Institut de l’iconomie.

Cependant l’informatisation n’est pas à la mode chez les intellectuels, les dirigeants et les médias. Les économistes, soucieux de ne pas sembler « ringards », répugnent à faire le travail nécessaire pour penser ce phénomène.

Ils trahissent ainsi ce que la science économique a de plus profond : sa mission, qui est d’éclairer les conditions de la production, de l’échange et du bien-être dans chaque situation historique particulière. On ne peut pas faire de la bonne science économique dans l’absolu, sans savoir de quelle situation il s’agit.

Ma conception de la science économique peut certes se discuter, mais que penser de ceux qui disent ou même croient que la science, c’est ce qui se publie en anglais dans des revues à comité de lecture bien classées ?

L’Institut de l’iconomie a proposé un modèle de la situation que l’informatisation fait émerger. Comme tout modèle celui-ci est schématique mais nous le croyons éclairant. Il est open source : chacun est libre de le critiquer, de le préciser, de l’améliorer.

vendredi 9 juillet 2021

Le monde des brevets

Ce texte s’appuie sur des informations que m’a données Vincent Lorphelin.

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Les brevets ont pour fonction de protéger la propriété immatérielle que sont des idées, des inventions et des innovations.

Il faut distinguer recherche, invention et innovation. La recherche est une activité dont le but est de produire des inventions (ou de faire progresser la science). Une invention est une idée nouvelle de produit ou de procédé. Une innovation est la réalisation pratique du produit ou du procédé. Pour passer de l’invention à l’innovation il faut une ingénierie dont la mise au point demande du travail et prend du temps.

C’est pourquoi il existe souvent un délai de plusieurs années entre l’invention et l’innovation, et aussi un autre délai entre la première réalisation d’un nouveau produit, d’un nouveau procédé, et son plein déploiement sur le marché. Le flux qui relie recherche, invention et innovation étant aléatoire et turbulent, l’investissement en amont ne garantit pas la rentabilité en aval.

L’actif immatériel qu’est un brevet n’occupe donc pas la même place dans le bilan d’une entreprise selon son degré de maturité. Le brevet d’une invention qui n’a pas franchi l’étape de la réalisation pratique n’est que la promesse d’un revenu futur éventuel. Les brevets relatifs à une invention qui s’est concrétisée par une innovation, puis par un déploiement marchand, sont par contre une source de revenus soit en les exploitant, soit sous la forme de redevances ou de licences.

Dans une économie fortement innovante les brevets sont des actifs importants. Ils permettent à l’innovateur, qui a dû consacrer un important travail d’ingénierie à la mise en œuvre de l’invention, d’en conserver le monopole pendant la durée couverte par le brevet.

L’entreprise qui possède un brevet peut vouloir se réserver l’usage de l’invention : seuls ses produits, ses procédés pourront en tirer parti. Elle peut aussi en accorder le droit d’usage à d’autres entreprises, moyennant une redevance.

Lorsque l’invention est importante, les autres entreprises seront tentées de nier le droit de propriété du détenteur du brevet : les inventions mal protégées seront la proie des contrefacteurs1.

Dans l’économie actuelle, informatisée, l’innovation est vive et la mise au point des produits nouveaux est très coûteuse. Le rendement d’échelle étant croissant, les marchés obéissent au régime de la concurrence monopolistique : chaque entreprise s’efforce de conquérir la position de monopole, le plus souvent temporaire, qui lui permettra de rentabiliser son investissement. La lutte pour la possession de brevets renforce la concurrence monopolistique car elle conforte le monopole tout en étant une forme de concurrence.

Le rôle d’un brevet dépend de la nature de l’entreprise qui le possède : un brevet n’est pas la même chose pour une très grande entreprise comme par exemple une des GAFAM, une entreprise de taille moyenne comme Dassault Systèmes ou enfin une start-up : il faut donc dans chaque cas particulier savoir de qui l’on parle.

jeudi 17 juin 2021

Présentation du livre « Quatre champs de bataille iconomiques »

Visioconférence-débat dans le cadre du Groupe professionnel 1980 de Sciences-Po Paris Alumni, lundi 28 juin 2021 de 18 heures à 19 heures 30

Présentation du livre
Quatre champs de bataille iconomiques
avec les quatre auteurs :
Laurent Bloch
Hugues Chevalier
Jean-Pierre Corniou
Michel Volle

L’inscription est nécessaire. Pour obtenir le lien Zoom, aller à la page https://sciencespo-alumni.fr/ et cliquer sur le bouton « Participer » en haut à droite.

Merci de bien vouloir diffuser cette invitation.
Au plaisir de vous accueillir nombreuses et nombreux.

Les auteurs et intervenants, tous membres de l’Institut de l'iconomie, ont été assistés par des experts et des contributeurs pour produire des études qui illustrent le phénomène de l'informatisation par des études de cas :
l’informatisation de l'automobile, par Jean-Pierre Corniou,
la 5G, par Michel Volle,
l’industrie informatique, par Laurent Bloch,
la 3e révolution industrielle, par Hugues Chevalier.

L’objectif est d'éveiller l'intuition des personnes dont les décisions orientent la politique et l'économie en illustrant sur des terrains divers les possibilités, dangers et enjeux de l'informatisation.

Ces textes font apparaître l'effort que l'informatisation impose à la sociologie des organisations et à la psychologie des personnes, ainsi que le défi qu’elle adresse aux nations. Ce livre est en particulier destiné aux dirigeants et à l'état-major d'experts qui entoure chacun d'entre eux. 

Iconomie – (du grec. eikon, image, et nomos, organisation) : société dont l’économie, les institutions et les modes de vie s’appuient de façon par hypothèse efficace, sur la synergie de la microélectronique, du logiciel et de l’Internet.

Les intervenants

Laurent Bloch : précédemment responsable de l’informatique scientifique de l’Institut Pasteur, directeur du Système d’information de l’Université Paris-Dauphine. Il est auteur de plusieurs ouvrages sur les systèmes d’information et leur sécurité. Il se consacre à la recherche en cyber stratégie.

Hugues Chevalier : Enseignant-chercheur en Histoire de l’économie, il a fondé des entreprises de conseil (stratégie d’entreprise, Intelligence économique, transfert de technologies) et mis au point une approche globale des diverses composantes de la stratégie d’entreprise. Auteur d’ouvrages (management, stratégie d'entreprise, économie générale).

Jean-Pierre Corniou : Sciences Po, ENA, haut fonctionnaire, ancien directeur des systèmes d'information de grandes entreprises : Sollac, Usinor, Renault. Désormais de « l'autre côté du miroir » comme consultant et directeur général adjoint de SIA conseil. Président du club informatique des grandes entreprises françaises (CIGREF) entre 2000 et 2006 et à l'origine d’Euro CIO. Auteur et enseignant au master en systèmes d'information HEC/Mines, à l'Université Paris-Dauphine et à l’École de management des systèmes d'information (EMSI) de Grenoble. Co-président de l'Institut de l'iconomie.

Michel Volle : X-ENSAE, docteur en histoire économique, a été responsable des statistiques d'entreprise et des comptes trimestriels à l'INSEE, professeur à l'ENSAE, chef économiste au CNET et créateur d'entreprises. Co-président de l'Institut de l'iconomie.

lundi 24 mai 2021

Deux questions à propos des données

Je me suis posé les questions suivantes :
- comment trouver des données pertinentes dans le bric-à-brac qu'a créé l'informatisation ?
- quelle est la nature du savoir qu'il faut posséder pour interpréter des données ? Comment l'acquérir ?
- les réponses invitent à considérer la fonction pratique de la théorie.

Le bric-à-brac de l’informatisation

Les données étaient rares avant l’informatisation. Pour les produire il fallait le vouloir : faire une enquête, l’exploiter, publier ses résultats demandait du travail et un délai.

S’étant étendue à toutes les actions (étapes du processus de production, démarches des clients et utilisateurs, etc.), l’informatisation enregistre désormais dans la mémoire informatique des traces semblables aux empreintes que les animaux laissent sur le sol : ce sont autant de données qui s’offrent à l’observation sans que personne n'ait voulu les produire.

Leur abondance suscite l’émerveillement : « c’est une richesse ! », « c’est de l’or ! », entend-on dire. C’est plutôt un bric-à-brac semblable au marché aux puces : comment trouver, dans cette accumulation disparate, les données pertinentes dont on pourra tirer un enseignement utile ?

Si nous allons au marché aux puces sans rien chercher de précis il est probable que nous n’y trouverons rien d’intéressant. Si par contre nous savons ce que nous voulons – « il me faut quatre verres à pied », « je voudrais une table de nuit », etc. – alors nous avons une chance d’y trouver ce qui nous convient.

Il en est de même avec les données : si nous n’avons aucun besoin, ne nous posons aucune question, leur bric-à-brac ne nous apportera sans doute rien. Si par contre nous nous posons une question précise, nous y trouverons peut-être des données éclairantes : la « richesse » des données ne peut se manifester qu’en réponse à une interrogation.

Au fronton d’une mémoire informatique on peut placer les vers que Paul Valéry a inscrits sur le palais de Chaillot :

Il dépend de celui qui passe
Que je sois tombe ou trésor
Que je parle ou me taise
Ceci ne tient qu’à toi
Ami n’entre pas sans désir

Comment interpréter les données

Place des données dans l’iconomie

L’informatisation se manifeste (1) par la construction des automates (processeurs, mémoires), (2) par la programmation des automates (algorithmes), (3) enfin par l’assistance que la ressource informatique apporte au cerveau-d’œuvre.

Cette ressource associe une image documentaire du monde réel à des algorithmes permettant de chercher, lire, écrire, classer et modifier les documents, le mot « document » désignant ici des « données » au sens large (outre les données au sens précis du mot, des textes, images, sons, etc.).

Comme toute image l’image documentaire est sélective et donc partielle, ce qui ne l’empêche pas d’être authentique (fidèle à la réalité), pertinente (adéquate à l’action que le cerveau-d’œuvre a l’intention de réaliser) et significative (porteuse de sens). Elle apporte au cerveau-d’œuvre qui sait l’interpréter l’information (« forme intérieure ») qui lui procure une capacité d’action.

Les données (au sens large comme au sens étroit) sont une composante essentielle du phénomène de l’informatisation car elles conditionnent la capacité d’action du cerveau-d’œuvre. Elles ne se séparent pas :
- des algorithmes dont l’utilisation réclame l’expertise des data scientists ;
- de l’instruction qui donne au cerveau humain la structure théorique (logique et causale) qui lui permet d’interpréter des données.

Il faut donc insister sur les compétences nécessaires :
- en data science : prolonger et développer ce qui a été publié à la p. 35 d’Élucider l’intelligence artificielle, « Former les intelligences à la data » ;
- en connaissance logique et théorique des faits réels dont les données donnent une image.

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Certaines données sont produites par une entité afin de répondre, par l’observation d’un fait réel, à un besoin qui lui est propre. Le concept qui définit ce fait réel doit être pertinent, l'observation doit être exacte.

D’autres données, produites à l’occasion d’opérations diverses, sont comme les empreintes que le passage d’un animal laisse sur le sol d’une forêt : « fadettes » téléphoniques, transactions sur une carte bancaire, etc.

samedi 12 septembre 2020

La formule de l'efficacité

Dubhashi et Lappin prédisent que l’efficacité résultera de l’articulation du cerveau humain et de l’ordinateur : « the strongest chess player today is neither a human, nor a computer, but a human team using computers » (Devdatt Dubhashi et Shalom Lappin, « AI Dangers: Imagined and Real », Communications of the ACM, février 2017). 

L’« ordinateur » peut-il penser tout seul, sans aucune intervention humaine ? Est-il plus efficace que l’être humain ? Va-t-il le remplacer partout dans les entreprises ? 

L’expérience apporte d’utiles enseignements. Certes le Deeper Blue d’IBM a battu en 1997 le champion du monde des échecs, Gary Kasparov, mais par la suite l’ordinateur (et le champion) ont été battus par une équipe de joueurs amateurs utilisant des ordinateurs. Comme l’ont dit Dubashi et Lappin, « le meilleur joueur d’échecs n’est ni un humain, ni un ordinateur, mais une équipe d’êtres humains utilisant des ordinateurs ». 

La formule la plus efficace est donc un partenariat entre l’être humain et l’ordinateur, dans lequel chacun des deux partenaires fait ce qu’il sait faire mieux que l’autre : l’ordinateur calcule vite et exécute inlassablement avec précision ce pour quoi il a été programmé, l’être humain sait interpréter une situation imprévue et décider. 

La programmation d’un automate est d’ailleurs une opération humaine, ainsi que la production, la sélection et la correction des données sur lesquelles sera étalonnée une intelligence artificielle : chaque programme est une intelligence humaine mise en conserve, et son utilisation va requérir un travail humain pour répondre aux incidents, pannes et autres événements imprévisibles. 

vendredi 24 juillet 2020

Éviter la faillite

L'informatisation a transformé le système productif, l'économie et la société. Le monde sera dominé par les pays qui auront su maîtriser l'informatique. Ne parler que de "numérique" et d'"intelligence artificielle" n'aide vraiment pas à concevoir la stratégie qui répond à ce phénomène.

Dans sa déclaration d'intention le Premier ministre a indiqué au Parlement les priorités de son gouvernement : l'environnement, le social et l'emploi.

Nous serons donc verts et pauvres, comme le veulent les écologistes épris de décroissance. Le social distribuera équitablement notre pauvreté. Dans nos entreprises obsolètes l'emploi sera soutenu par des subventions.

Ainsi nous aurons atteint la Vertu que prêchait Rousseau et dont Mao a donné un exemple : nous aurons eu du moins, foutu pour foutu, la satisfaction de mourir dans l'honneur.

L'institut de l'iconomie propose une autre orientation : concevoir les possibilités comme les dangers qu'apporte l'informatique, respecter les conditions nécessaires de l'efficacité dans la situation présente.

L’État pourrait donner l'exemple en s'occupant enfin sérieusement de l'informatisation des grands systèmes de la nation : santé, justice, éducation, défense, etc.

lundi 6 janvier 2020

Réindustrialiser la France par l'informatisation et l'automatisation (3/3)

"Le rôle stratégique des assembleurs"
Entretien avec Laurent Faibis sur Xerfi Canal.



Transcription de l'entretien :

Laurent Faibis : Vous avez prononcé tout à l'heure le mot « assemblage ». Produire, aujourd'hui, c'est assembler une gigantesque chaîne de production au niveau mondial, c’est assembler les aspects matériels et les aspects serviciels d'un produit. Il y a donc des entreprises qui doivent jouer ce rôle d'assembleur et elles ont parfois un rôle presque féodal par rapport à leurs sous-traitants, dans le meilleur des cas elles sont à la tête d'un réseau de partenaires.

Michel Volle : Effectivement vous avez tout à fait raison. Il y a en fait deux assemblages : l'assemblage des biens et des services qui forment le produit, l'assemblage des partenaires qui coopèrent à l'élaboration de ce produit en apportant chacun la partie qu’il maîtrise.
La cohésion de ces deux assemblages - l'assemblage à l'intérieur du produit et l'assemblage des partenaires pour l'élaborer - est assurée par un système d'information. C'est le système d'information qui permet aux partenaires de coopérer, d'automatiser les transactions qu'ils ont entre eux, d'ailleurs de surveiller aussi la transparence du partage des recettes et dépenses qui est un des éléments très importants de la solidité du partenariat : lorsqu’on n'assure pas cette transparence le partenariat tend à exploser parce qu'il se produira des fraudes, ou en tout cas ils auront l'impression que des fraudes se sont produites et ça mène au divorce. J'ai vu ça quand je travaillais dans le transport aérien, il était extrêmement difficile de maintenir la cohésion d'un partenariat si on n'avait pas assuré la transparence dans les échanges d'informations.

Laurent Faibis : Soit l'information va dans les deux sens, soit un des acteurs a une information privilégiée.

Réindustrialiser la France par l’informatisation et l’automatisation (2/3)

"Vers une industrie servicielle"
Entretien avec Laurent Faibis sur Xerfi Canal.



Transcription de l'entretien :

Laurent Faibis : L’un des plus grands producteurs de produits électroniques chinois, en l'occurrence Foxconn, annonce qu’en raison de la hausse des salaires il souhaite robotiser et automatiser.

Michel Volle : Il a annoncé effectivement qu'il allait acheter plusieurs dizaines de milliers de robots.

Laurent Faibis : Mais je reviens sur ce qui s'est passé à partir des années 90, dans les années 90 et 2000. Finalement cette possibilité d'utiliser du travail à bon marché au lieu d'investir dans l'automatisation et l'informatisation a conduit à une stratégie de sous-investissement.

Michel Volle : Ça a freiné un mouvement nécessaire. Ce qui est dans la logique de cette évolution du système productif, c'est l'émergence d'une économie ultra-capitalistique.
Les économistes aiment bien utiliser des modèles où il y a une fonction de production avec deux facteurs de production qui sont le capital et le travail, le « capital » étant du travail stocké, du travail accumulé ou comme on dit du « travail mort », et le « travail » étant le flux de « travail vivant » nécessaire pour la production. Eh bien l'automatisation donne une part très importante au capital, non pas au capital financier mais au capital sous la forme de travail stocké : les automates, les robots, les programmes informatiques, l'organisation, enfin tout ce que l'on doit faire avant de produire. L'intervention du travail dans le flux de la production elle-même devient minime puisqu'il se réduit à quelque supervision et à de la maintenance.

Laurent Faibis : Ça ce n’est pas une usine chinoise des années 90 ou 2000.

Michel Volle : Oui mais ça le devient, donc c'est peut-être pas le modèle exact de l'entreprise d'aujourd'hui mais je dirais que c'est la cible, c'est l'horizon de l'entreprise contemporaine, c'est-à-dire de celle qui répond de manière raisonnable, de manière intelligente, au changement de système technique tel qu'il se produit.
C'est une contrainte physique, notre rapport à la nature a changé, nous n'avons plus la même façon de nous comporter vis-à-vis des ressources naturelles que nous voulons transformer en produits. Le fait de d'utiliser l'informatique, d'utiliser les automatismes, modifie notre façon d'agir, modifie aussi notre façon de penser, ça a énormément de conséquences anthropologiques, ça change réellement les conditions pratiques du système productif.
Il est inconcevable que ce phénomène ne soit pas perçu, ça me paraît incroyable tellement cette évidence crève les yeux : les conditions physiques de la production ont changé, les conditions physiques, pratiques, matérielles. Ce n’est pas de l'idéologie, c'est un constat pur et dur dont il faut tirer les conséquences.

Réindustrialiser la France par l'informatisation et l'automatisation (1/3)

"La globalisation a retardé la révolution du système productif"
Entretien avec Laurent Faibis sur Xerfi Canal.



Transcription de l'entretien :

Laurent Faibis : Tous les candidats à l'élection présidentielle ont mis à leur programme la réindustrialisation de la France, voire le retour au « made in France », mais à les écouter on sent bien qu'ils n'ont qu'une idée très vague des réalités de l’usine du XXIe siècle, de la réalité des process de production et de la réalité de ce que c'est qu'un produit aujourd'hui.

Michel Volle : Pourtant il est assez facile si on visite simplement une usine de se rendre compte que tout est fait par des robots à peu de choses près. Il y a quelques superviseurs, quelques équipes de maintenance, mais en fait beaucoup de choses sont automatisées. Toutes les tâches répétitives sont automatisées, qu'il s'agisse d'ailleurs des tâches manuelles ou des tâches intellectuelles, et donc l'entreprise d'aujourd'hui n'a plus grand-chose de commun avec l'image que l'on a conservée de l'entreprise industrielle d'autrefois, où des milliers d'ouvriers accomplissaient à longueur de journée des tâches répétitives. Cette image est celle sans doute qui reste dans la tête des politiques qui ont rarement mis les pieds dans une usine, ou en tout cas s'ils y ont mis les pieds c'était pour des visites officielles assez superficielles, et donc ils n'ont pas vu cette transformation très profonde du système productif qui réside dans l'automatisation des tâches répétitives.

Laurent Faibis : Alors cette révolution du système productif c'est ce que nous allons aborder aujourd'hui de façon approfondie. Michel Volle en quelques mots vous êtes polytechnicien vous êtes aussi, et vous y tenez beaucoup, docteur en histoire, vous êtes un ancien administrateur de l'INSEE vous avez été consultant, chef d'entreprise, auteur de nombreux ouvrages sur la statistique, l'analyse des données, les nouvelles technologies avec iconomie, un ouvrage sur l'informatique, un roman Le parador, et vous êtes blogueur sur le site volle.com. Vous venez d'ailleurs de publier sur votre site volle.com une lettre ouverte aux présidentiables pour les interpeller justement sur ce thème de leur méconnaissance de l'industrie. Selon vous l’informatisation des process de production est le moteur d'une nouvelle révolution industrielle : dans les années soixante dix nous avons véritablement changé de système technique.

mercredi 9 octobre 2019

L'iconomie dans la science économique

Lire l’œuvre d’un économiste créatif, c’est assister à la rencontre d’une intention et d’une situation économique.

La situation est celle d’une époque, d’un pays ou d’un continent, caractérisée par l’état du système technique1 (ou, comme on dit, des « forces productives »). Elle est donc évolutive et diverse. L’intention est par contre toujours la même : il s’agit de construire la théorie hypothétique et schématique, le « modèle », qui permettra de penser la situation pour fournir des repères et une orientation à l’action stratégique2.

Ainsi Adam Smith a produit en 1776 la théorie qui éclairait le phénomène émergent de la mécanisation ; David Ricardo a en 1817 schématisé l’échange entre les nations ; Léon Walras a résolu en 1874, avec le modèle de l’équilibre général, l’énigme que présentait l’émergence de l’économie moderne ; John Hicks a, dans le sillage de Keynes, répondu à la crise des années 1930 en introduisant une théorie des anticipations qui tenait compte de l’incertitude du futur, etc.

Chacune de ces théories, chacun de ces modèles, attirent l’attention comme le font les bâtiments que l’histoire nous a légués : on peut admirer leur architecture et apprécier l’ingéniosité des architectes. La démarche de ces grands économistes est donc riche d’enseignements.

Nous pouvons, nous devons nous en inspirer pour penser la situation économique présente. Elle diffère en effet de celles qui l’ont précédée : le système technique, qui s’appuyait jusque vers 1975 sur la synergie de la mécanique, de la chimie et de l’énergie, s’appuie désormais sur celle de la microélectronique, du logiciel et de l’Internet. Il en est résulté une transformation de la production, des produits, du travail, des organisations, de la concurrence, etc.