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samedi 25 mai 2024

L’écologie, les écolos et nous

On trouve dans la vallée de Grenoble un écosystème de 40 000 personnes travaillant dans la micro-électronique :

- STMicro fabrique des microprocesseurs, son chiffre d’affaires annuel est de l’ordre de 12 milliards d’euros. C’est sans doute le site industriel le plus capitalistique de France : STMicro utilise les machines d'ASML dont chacune coûte entre 100 et 200 millions d’euros, il en faut une trentaine pour monter une chaîne de production (une par couche du circuit que l’on construit). La fabrication est automatisée mais la conception et le réglage des processus est un travail délicat fait par des ingénieurs et des techniciens de haute compétence ;

- Soitec produit les tranches de semi-conducteur (wafers) sur lesquelles sont gravés les composants de microélectronique ;

- d’autres entreprises sont actives dans la préparation, la conception et le conditionnement en collaboration avec le LETI, laboratoire du CEA.

Soitec et STMicro sont en croissance. Elles ont donc prévu un extension de leurs sites mais les écologistes de Grenoble ont manifesté pour s’y opposer.

Soitec a donc suspendu son plan d’expansion et on craint que STMicro en fasse autant. Ces deux entreprises ont reçu des offres d’hospitalité américaines alléchantes : elles risquent de devenir des entreprises américaines.

Les manifestations des opposants sont le fait de chercheurs CNRS qui vont en vélo à leur travail et n’ont jamais eu à se soucier de gagner leur vie. Cela ne les ennuie pas de saboter des entreprises qui sont une des dernières chances de la France pour maintenir son rôle industriel. Un de leurs leaders est un docteur en sciences physiques…

*        *

Pourquoi les écolos torpillent-ils la micro-électronique ?

L’écologie est étymologiquement la science des rapports entre les humains et la nature (en grec, oikos est la maison, le foyer, l’être humain vivant dans son environnement). C’est une vraie science. Les écolos sont par contre une secte qui a trouvé, en prenant l’écologie pour prétexte, de quoi s’ériger en donneur de leçons et angoisser l’opinion avec des scénarios de catastrophe.

Cette secte a une longue histoire. Pour Jean-Jacques Rousseau, référence fondamentale, seule est bonne la nature vierge et pure de toute intervention humaine. Jacques Ellul et Ivan Illich, personnages sympathiques, ont eu beaucoup d’influence : Illich a milité pour une relation sobre avec la nature, but louable mais qu’il a poussé à l’extrême ; Ellul a vu dans la technique une déshumanisation, oubliant que la technique est comme l’a dit Georges Simondon une part de la culture humaine. Jean-Marc Jancovici souhaite une décroissance nécessaire selon lui pour limiter le réchauffement climatique.

Au fond de la pensée de ces personnes se trouve l’hostilité envers l’action productive qui consomme des matières premières, émet des déchets et encombre la nature avec ses produits. Cette hostilité vise naturellement aussi les entreprises qui produisent et les institutions dont l’organisation leur semble n'être qu'un artefact.

Ces errements découlent d’un mouvement philosophique ancien, profond, qui postule une cloison étanche entre la pensée et l’action organisée. Parmi les philosophes, seul Raymond Aron a su ce qu’est l’entreprise en tant qu’institution. Sartre n'a jamais pensé l'« entre-deux », les institutions qui se trouvent « entre l'individu et l'humanité » (Raymond Aron, Mémoires, Robert Laffont, 2010, p. 954). Il en est de même des intellectuels médiatiques et de la majorité de nos universitaires (sauf peut-être dans les sciences de la gestion).

Dans le milieu des économistes et des statisticiens personne ne se soucie de l’informatisation des entreprises. Les économistes se focalisent sur le marché. Schumpeter lui-même a mal compris les entrepreneurs, qu’il assimile aux joueurs qui osent prendre des risques. Les instituts statistiques n'observent pas l’organisation des entreprises ni leur système d’information. 

Le thème essentiel de nombre de politiques « de gauche » est la « lutte contre le capitalisme », c’est-à-dire la lutte contre les entreprises. Ils croient que le capital est un monstre qui dévore l’humanité, laquelle dans leur esprit se réduit à l’ensemble des individus : tout ce qui est dirigé et organisé leur semble oppressif.

Or l’entreprise est essentiellement le lieu d’une action collective organisée et dirigée afin de produire (cette définition s’applique aussi aux SCOP, aux « communs », etc.). Une pensée qui ne veut voir que des individus d’une part, et le vaste monde de l’autre, rate l’être organique qu’est l’entreprise et la complexité des relations entre l’individu et l’entreprise, entre la pensée et l’action organisée.

Les mêmes veulent supprimer aussi le libéralisme selon lequel les entreprises sont libres d’agir comme bon leur semble dans le cadre de la loi. Ils agissent comme s’ils lui préféraient le collectivisme qui organise le système productif comme une seule et gigantesque entreprise.

La toile de fond individualiste de notre formation intellectuelle s’oppose ainsi à tout ce qui est organisé et institutionnel, sauf paradoxalement si l’organisation est le fait d’un pôle institutionnel unique, d’un Gosplan source de toutes les décisions. Dans l’attente d’une réalisation de cet idéal qui élimine le personnage de l’entrepreneur il est excitant, romanesque et romantique de détruire les institutions « capitalistes et libérales ». Cette orientation séduit de jeunes adultes vigoureux et immatures.

Consolation, cela ne se passe pas qu’en France. Les universités américaines sont aujourd'hui débordées par des manifestants qui, sous le prétexte légitime de la compassion envers les Gazaouis, se livrent au blocage des routes et au saccage des universités afin de prendre la défense du Hamas.

Les écolos rêvent poétiquement d’un retour à la civilisation des chasseurs-cueilleurs mais ils ne supporteraient certainement pas qu’on leur coupe le téléphone, l’électricité ou qu’on les prive des autres apports de la société moderne. Leur inconséquence est évidente mais ils sont éloquents, influents et capables de remporter un succès lors des élections : les thèmes écolos sont médiatiquement porteurs.

Il se trouve ainsi en France nombre de traîtres qui veulent détruire les institutions pour lesquelles les Français se sont tant battus dans le passé. Il est donc logique qu’ils s’attaquent à ce qui est aujourd’hui le plus productif et le plus efficace, en l’occurrence la microélectronique. D’autres pays, ayant une autre culture, ne sombrent pas dans ce délire et vont de l’avant.

samedi 18 novembre 2023

Le système d'information

Introduction

Quelle est la place du système d’information dans l’informatique ? Quelle est celle de l’architecte du système d’information parmi les informaticiens ? Comment sa spécialité s’articule-t-elle avec les autres spécialités de l’informatique ?

Beaucoup d’experts de l’informatique estiment que seuls sont vraiment des informaticiens les spécialistes des microprocesseurs, du logiciel, du réseau. Ils reconnaissent aussi la qualité d’informaticien aux ingénieurs système, réseau et sécurité ainsi qu’à ceux qui informatisent des machines : automobiles, avions, etc. Mais ceux qui s’occupent des « applications métier » d’une entreprise sont-ils des informaticiens ? Ils en doutent.

Informatiser une entreprise n’est pas la même chose qu’informatiser une machine. Concevoir l’« informatique embarquée » dans la machine est une affaire de physique et de logique qui se traite entre des ingénieurs et selon leurs méthodes. L’entreprise, par contre, n’est pas seulement un être physique et logique : comme elle rassemble des êtres humains pour organiser une action collective, c’est aussi un être psychosociologique.

Les pouvoirs que l’organisation définit sont ainsi tentés de rivaliser, des procédures conçues de façon raisonnable se rigidifient au point que leur raison d’être est oubliée. Il en résulte des illogismes qui tracassent les esprits et sont à l’origine du stress dont on a de nombreux témoignages.

Les informaticiens « purs » acceptent donc l’hybridation de l’informatique et de la machine dans l’informatique embarquée, mais non l’hybridation de l’informatique et de l’entreprise dans le système d’information : la nature psychosociologique de l’entreprise leur répugne comme si elle était salissante, et réciproquement la nature physique et logique de l’informatique répugne bien souvent aux dirigeants de l’entreprise.

Leur approche des systèmes d'information est très superficielle. Il pestent contre les défauts de l'interface que SNCF Connect offre à ses utilisateurs, ils admirent la qualité de celle d'Amazon, mais ils ne se soucient pas de connaître les principes dont le respect a permis la réussite d'Amazon, dont l'ignorance a fait capoter la SNCF.

Ces principes sont il est vrai méconnus par beaucoup d'entreprises. Jean-Pierre Meinadier, grand expert et auteur du Métier d’intégration de systèmes (Hermes 2002), a travaillé sur l’informatisation des produits et processus industriels. Invité à participer à la conception d’un système d’information, il a demandé « qui est le responsable ? ». Or cette responsabilité était l’enjeu d’un conflit de territoire entre des directeurs : sa question ayant été jugée insupportable, il a été éjecté du projet (mais comment un projet dont personne n’est responsable pourrait-il aboutir ?)

Un savoir-faire spécial est donc nécessaire pour assumer l’hybridation de l’informatique et de l’organisation de l’entreprise, assurer la coopération des spécialités et contenir la tendance centrifuge qui pousse chaque métier à s’isoler dans un « silo » protecteur, détruisant ainsi une part essentielle de l’apport du système d’information.

Il faut aussi anticiper le comportement des agents et clients de l’entreprise car un processus imprudemment conçu peut susciter des comportements pervers qui altèrent la qualité de ses produits. Des évolutions imprévues de ce comportement peuvent provoquer une baisse insupportable de la performance : il arrive que le dimensionnement des bases de données, la puissance des processeurs, le débit des réseaux, la pertinence des algorithmes soient débordés par le volume des données et la fréquence des transactions.

L’architecte du système d’information doit donc savoir « sentir » intuitivement les comportements des personnes et la situation de l’entreprise. Son métier exige, outre des compétences en informatique, une sensibilité et un flair qui ne s’acquièrent qu’avec l’expérience.

C’est que le système d’information doit assurer la symbiose de l’automate et du cerveau humain qui constitue le « cerveau d’œuvre », ainsi que la synergie de ces cerveaux d’œuvre. Or si l’automate sait effectuer très vite des calculs volumineux, seul le cerveau humain sait interpréter des situations nouvelles, « deviner ce qu’une personne a voulu dire » et orienter son action selon les valeurs qui l’animent. L’IA générative a fait apparaître, avec la force de l’évidence, la subtilité de cette collaboration et certains des écueils qu’elle peut rencontrer.

Nombre de projets échouent ou n’arrivent à terme que grâce à un dépassement important du budget et des délais (ils sont souvent multipliés par trois). Si des réussites existent (Amazon, Décathlon, Dassault Systèmes), les interfaces que certaines entreprises présentent sur le Web à leurs utilisateurs révèlent les défauts de leur système d’information (Orange, SNCF).

Les entreprises sont tentées d’informatiser tous les détails d’un processus : il en résulte des projets énormes dont la réalisation demande des années et dont le résultat sera rarement satisfaisant. Elles sont aussi tentées de programmer l’action des humains comme s’ils étaient des automates, leur refusant toute initiative.

La coopération de l’humain et de l’automate suppose de n’informatiser que le gros du travail répétitif, laissant aux humains le traitement des cas particuliers les plus complexes. Le programme sera alors moins compliqué, il se produira moins d’incidents et la maintenance sera moins coûteuse.

Mettre en œuvre cette coopération implique de surmonter des problèmes techniques auxquels répond l’art de l’ingénieur, et aussi des problèmes sociologiques et psychologiques qui s’entrelacent avec la technique. C’est complexe mais l’architecture des systèmes d’information possède, comme le métier des armes, des principes qui aident l'architecte à trouver sa démarche.

Les « méthodes agiles » ont ainsi aidé à découper les grands projets en « lots exploitables » de taille moindre dont la mise en œuvre procure une expérience qui permet d’ajuster la réalisation. Cependant l’« agilité » ne saurait à elle seule résoudre tous les problèmes... 

vendredi 16 juin 2023

Situation, action, entreprise

La situation

L’expérience la plus simple, la plus quotidienne, nous enseigne que le monde des êtres et des choses, l’Existant, est d’une complexité sans limite (« illimité » n’est pas identique à « infini » : une ligne droite est infinie mais la place qu’elle occupe dans l’espace est limitée). Comme le Dieu du Judaïsme, l’Existant est donc inconnaissable en ce sens que l’on ne peut pas en avoir une connaissance absolue mais seulement une connaissance partielle.

Il suffit pour le comprendre de penser à l’un ou l’autre des objets de la vie quotidienne (une tasse de café, par exemple). Nous ne connaissons pas son passé (le lieu et le moment de sa production, l’origine des matières premières qu’elle a utilisées, l’identité des personnes qui l’ont produite et de celles qui en ont conçu le prototype), ni le fin détail de sa composition cristalline, moléculaire et ondulatoire, enfin nous ignorons naturellement son futur.

Le fait est cependant que nous n’avons nul besoin d’une connaissance complète et absolue, mais seulement d’une connaissance pratique : nous en savons assez sur la tasse de café si nous pouvons la prendre par son anse, y verser du café et le boire. Cette connaissance pratique est subjective, puisque relative à nos besoins et notre action ; mais elle est aussi objective dans la mesure où elle répond objectivement à ces besoins et aux exigences pratiques de l’action.

L’Existant ne nous présente à chaque instant qu’une facette, la situation dans laquelle nous nous trouvons. Cette situation comporte des limites, puisqu’elle n’est qu’une partie du monde. Mais à l’intérieur de cette limite elle est, tout comme le monde, d’une complexité illimitée : aucun des êtres et des objets qu’elle nous présente ne peut en effet être parfaitement et entièrement décrit ni compris.

Notre situation est historique car elle est hic et nunc : nous la rencontrons ici et maintenant. Cependant « ici » se découpe dans l’espace, « maintenant » se découpe dans le temps, et nous avons (ou devrions avoir) conscience de l’un comme de l’autre.

La situation est telle en effet que nous trouvons dans une ville mais savons (ou devrions savoir) qu’autour de la ville se trouve un espace qui n’est pas la ville et au-delà duquel se trouvent d’autres villes ; il en est de même de l’entreprise dans et pour laquelle nous travaillons, et aussi de notre profession dont les spécialités et compétences se découpent dans un espace logique et qualitatif autre que celui de la topographie.

En outre les êtres et les choses que nous présente la situation sont saisis par notre perception de façon photographique, selon leur image instantanée. Mais cette image obéit à une cinématique qui la transforme et, plus profondément, à une dynamique qui est le ressort de cette transformation. L’entreprise dans laquelle vous travaillez maintenant est le résultat d’une histoire, sa dynamique la propulse vers son futur.

Notre perception donne une image réduite au maintenant et à l’ici de la situation : il faut une réflexion pour compléter cette image en l’entourant d’une conscience de l’espace et du temps. Tandis que la conscience de l’espace est sans doute une évidence qui s’éteint rarement, il arrive souvent que la conscience du temps soit anesthésiée par le caractère répétitif d’une vie quotidienne que seuls troublent des événements très peu fréquents.

lundi 14 février 2022

L'iconomie : un modèle de l'économie numérique

(Publié par Pierre-Olivier Beffy, Jean-Marc Béguin, Pierre-Jean Benghozi, Laurent Bloch, Hugues Chevalier, Vincent Lorphelin et Michel Volle dans la Revue d'économie industrielle n°165.)

Le mot « informatique » allie l'« automate » à l'« information », cette dernière procurant à qui sait l'interpréter la forme intérieure qui lui permet d'agir1. Le mot « informatisation » désigne la dynamique du déploiement de l'informatique et de ses conséquences dans une entreprise, une institution ou un pays. À ces deux mots, l'usage a substitué « numérique » au risque d'un appauvrissement que nous éviterons en lui donnant pour contenu celui des mots qu'il a supplantés.

Le numérique fait l'objet de jugements opposés. Nicholas Carr estime qu'il n'a aucune importance (Carr, 2003) car comme les entreprises en tirent toutes également parti il n'aurait aucune incidence sur leur compétitivité. Robert Gordon, héritier du paradoxe de Solow2, pense qu'il ne procurera jamais un gain de productivité comparable à celui qu'ont apporté la mécanisation et la maîtrise de l'énergie (Gordon, 2012).

D'autres auteurs ne partagent pas ce pessimisme. Au MIT, Erik Brynjolfsson soutient que le numérique transforme en profondeur l'économie et dit que si ses effets sur la productivité semblent faibles, c'est en partie parce que les instruments de mesure sont devenus inadéquats, en partie parce que l'économie est en transition et que les institutions ne se sont pas encore adaptées au numérique (Brynjolfsson et McAfee, 2011).

En France, des chercheurs encouragés par le CIGREF3 ont produit une série d'études sur les effets du numérique dans les entreprises (Bounfour, 2016) et l'école de l'économie de la régulation voit dans le numérique un facteur déterminant de l'évolution des institutions (Boyer, 2018).

Les techniques du numérique (langages de programmation, algorithmes, systèmes d'exploitation, systèmes d'information, sécurité informatique, etc.‪) font l'objet d'une abondante littérature destinée à des spécialistes. La plume des essayistes a été tentée par certaines d'entre elles, notamment par l'« intelligence artificielle » qui attise dans le public des espoirs et des craintes également extrêmes.

Nous avons nommé iconomie (du grec eikon, image, et nomos, organisation) le modèle d'une économie numérique par hypothèse efficace (Saint Étienne, 2013 ; Volle, 2014 ; Rochet et Volle, 2015). Ce modèle n'est ni une représentation de l'économie présente ni une prévision de l'économie future : c'est un repère placé à l'horizon du temps. Comme tout modèle, il est schématique et ce schéma est fait pour orienter les intentions vers l'action judicieuse.

jeudi 18 février 2021

La part de vérité du libéralisme, et sa part de mensonge

Il n’existait pas d’entreprise dans l’économie soviétique ou plutôt il n’en existait qu’une, énorme, que le Gosplan dirigeait jusque dans le détail de ses opérations : ce que l’on nommait « entreprise » dans cette économie n’était qu’un établissement de cette énorme entreprise, et il exécutait les ordres venus du sommet.

J’ai participé en 1978 avec Anicet Le Pors, Roland Lantner et Jean-Claude Delaunay à une mission qui nous a permis de rencontrer à Moscou les dirigeants du Gosplan.

Ils nous dirent « il n’existe que deux formes d’organisation : la centralisation ou l’anarchie, et l’anarchie, nous n’en voulons pas chez nous. La centralisation est très efficace : nos entreprises n’ont pas besoin de faire de la publicité car nous leur amenons les clients ».

« Nous fixons les prix, dirent-ils encore. Le prix des automobiles, par exemple, est très supérieur à leur coût de production. Cela nous permet de subventionner les tomates ».

« Supposons, leur dis-je, que le directeur d’une entreprise qui produit des tracteurs constate que les moteurs que lui fournit une autre entreprise sont défectueux. Pourra-t-il se chercher un autre fournisseur ? » « Non, nous fut-il répondu. Il doit nous rendre compte, c’est nous qui le lui indiquerons ».

En sortant de la réunion nous avions des mines consternées : nous imaginions les conséquences d’une organisation qui ne laisse aux responsables du terrain aucune initiative autre que l’exécution des ordres reçus.

Devinant ce que nous pensions notre interprète, Nicolas Komine, dit « Que voulez-vous ! Depuis 1917 on a éliminé tous les entrepreneurs ici ».

*     *

La centralisation se veut rationnelle, les décisions étant cohérentes par construction. Cette rationalité peut être efficace pour un grand projet comme la construction d’un barrage, d’une arme nucléaire, d’un avion de chasse, etc., mais non pour répondre à la diversité des besoins d’une population.

Aucune planification ne pourrait en effet organiser efficacement les milliers de pêcheurs, éleveurs, agriculteurs, transporteurs, négociants, épiciers, bouchers, poissonniers, etc. qui forment autour de Rungis un réseau d’une infinie complexité : il vaut mieux qu’ils se débrouillent pour s’organiser entre eux afin de régler les milles problèmes qu’ils rencontrent.

Seule la rencontre de nombreuses actions indépendantes est capable de répondre à la complexité du monde réel : c’est la part de vérité du libéralisme.

Mais si le libéralisme se réduit à la création de valeur pour l'actionnaire l'entreprise sera soumise à des personnes qui, vivant loin d’elle, ignorent le détail de sa situation : elle ne pourra pas alors agir de façon judicieuse et l’économie sera aussi inefficace que si elle était dirigée par un Gosplan. C’est la part de mensonge du libéralisme.

Pour tirer cela au clair nous distinguerons deux moments dans l’exercice de la pensée ; nous distinguerons aussi, parmi les chefs d’entreprise, les dirigeants des entrepreneurs.

Ces deux distinctions, l’une intellectuelle et l’autre sociologique, se confortent pour éclairer la question à laquelle le libéralisme a répondu en énonçant à la fois une vérité et un mensonge.

jeudi 10 décembre 2020

Benjamin Cuq, Carlos Ghosn, autopsie d’un désastre, First, 2020

Ce livre écrit à la diable est un dossier à charge. J’aurais préféré qu’il fût mieux écrit et qu'il fût à décharge autant qu’à charge, comme tout dossier d’instruction devrait l’être. Mais enfin la charge est lourde et s’il lui manque le contrepoids d’une décharge, les éléments qu’elle apporte sont probants.

Carlos Ghosn y apparaît comme un homme animé par le désir de soigner une blessure intime, causée peut-être par les mésaventures judiciaires de son père. Il dit être fier de ne pas être du sérail mais cette affirmation trop répétée révèle un regret et, sans doute, un complexe d’infériorité.

Bien qu’il soit polytechnicien et passé par l’École des mines Ghosn n’appartient pas en effet au Corps des mines qui, par tradition, accueille les mieux classés des polytechniciens et forme au sein de l’appareil de l’État une toute petite élite : il n’est qu’ingénieur civil des mines, ce qui veut simplement dire qu’après l’X il a suivi les cours de l’École des mines pour acquérir une spécialité et un diplôme de plus.

Ceux, nombreux, qui ignorent cette nuance et croient, comme le fait Cuq (p . 137), que Ghosn appartient à cette petite élite, lui attribuent d’office l’intelligence supérieure que ses membres sont censés posséder. La foi dans l’estampille que procure un bon classement scolaire fait chez nous des ravages... et en l’occurrence elle est déplacée.

Ghosn, dit Cuq, n’aime que lui-même et sa famille, prolongement de sa personne. Il n’aime ni l’entreprise Renault ni la France et il déteste notre État. Ce qui l’intéresse, c’est s’affirmer, dominer, et pour cela il s’appuie sur la logique sommaire du « cost killer ». Elle lui a réussi au Japon : Nissan avait besoin d’une cure d’amaigrissement, il la lui a administrée avec une brutalité qui aurait été impossible pour un Japonais. Mais cette logique ne suffit pas à tout.

lundi 12 octobre 2020

Huawei : un entrepreneur et son entreprise

Le livre de Vincent Ducrey, Un succès nommé Huawei, Eyrolles 2019, contient une leçon de stratégie : sa lecture sera utile à ceux pour qui la vie d’un entrepreneur est quelque chose d'énigmatique. J’en cite ici quelques éléments.

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Ren Zhengfei 任正非, le « Steve Jobs chinois », est né en 1944. Comme toutes les familles chinoises à cette époque la sienne a connu la pauvreté, puis les drames de la révolution culturelle (1966-1976).

L’éducation qu’il a reçue de ses parents l’a doté d’un caractère bien trempé. Il s’est donné par la lecture une bonne formation intellectuelle qui sera ensuite confortée par les connaissances techniques acquises d’abord dans une entreprise textile de pointe dont il connaît à fond les équipements, puis dans l’armée où il participe à la conception du réseau militaire de télécoms.

L’armée comprimant ses effectifs, il la quitte en 1983 pour entrer comme directeur-adjoint de la filiale électronique d’un groupe immobilier à Shenzen, ville en croissance rapide où il s’installe avec sa famille. Grugé par un partenaire, il fait perdre à cette entreprise une somme importante qu’il est incapable de rembourser. Il est alors licencié, sa femme divorce : criblé de dettes, il sombre dans la dépression.

Pour s’en sortir il crée en 1987 (à 43 ans) une entreprise d’import-export, Huawei 华为, qui fera commerce de tout et jusqu’à des pilules amaigrissantes.

Huawei importera notamment des PABX, commutateurs téléphoniques qui s’installent dans les entreprises. Ils se vendent bien car le pays s’équipe rapidement. Ren Zhengfei amorce alors une évolution qui ne s’interrompra pas.

samedi 12 septembre 2020

Savoir s'informatiser, ou faire faillite

Certains auteurs bien informés disent que le système d’information d’une entreprise est son « système nerveux », sa « colonne vertébrale », sa « principale richesse », etc. 

Le fait est cependant que le système d’information de la plupart des grandes entreprises françaises est de mauvaise qualité. Trop souvent les données sont incohérentes, les processus désordonnés, la supervision et la sécurité défaillantes, les tableaux de bord illisibles, la plateforme informatique instable. 

Ces défauts sont confortés par une organisation en silos hiérarchiques et étanches, par une focalisation sur fonctionnement interne, par une sous-traitance de la relation avec le client (accueil téléphonique, maintenance des installations, etc.) qui dispense de le connaître et de comprendre ses besoins. 

C’est que l’entreprise n’est pas le lieu de l’efficacité et de la rationalité : c’est un être psychosociologique soumis à des habitudes et des traditions, sujet à des phobies et des illusions héritées d’un temps où l’informatique n’existait pas encore. C’est pour cette raison que France Telecom a longtemps refusé le téléphone mobile et l’Internet. 

Or l’informatisation a transformé depuis 1975 le système productif : l’agriculture, la mécanique, la chimie, l’énergie, la biologie, l’écologie se sont informatisées et c’est désormais en s’informatisant qu’elles progressent. 

Comme tout être vivant une entreprise peut se trouver malade même si elle dégage un profit. Les vaches-à-lait, devenues incapables de renouveler l’effort de leurs créateurs, sont rigides et vulnérables : c’est le cas de la SNCF. 

Examiner un système d’information révèle, comme une radiographie, des faits réels que l’entreprise ne voit pas. Cet examen permet de poser un diagnostic et de formuler une prescription, mais elle ne sera écoutée que si les dirigeants ont acquis une intuition exacte des exigences pratiques de l’informatique, des possibilités qu’elle offre et des dangers qui les accompagnent. 

dimanche 8 septembre 2019

Qu’est-ce qu’une entreprise ?

(Texte de l’exposé au colloque « État-Entreprise » de l’Institut d’études avancées de Nantes, 19 et 20 septembre 2019)

L’entreprise se trouve dans la tache aveugle de notre perception1. Elle existe, certes, mais nous ne savons pas la définir, en faire un concept qui se prête à l’exercice de la pensée, car elle est la cible d’une multitude de points de vue dont chacun ne l’éclaire qu’en partie : les juristes la voient à travers la notion de propriété qui leur est familière : elle serait la propriété des actionnaires ; les économistes la voient à travers la théorie néoclassique de l’équilibre général : elle aurait pour seul but de maximiser son profit ; les politiques lui assignent pour principale mission de « créer des emplois » ; les philosophes, pour la plupart, l’ignorent comme ils ignorent les autres institutions2 ; les cadres la perçoivent comme le théâtre de leur carrière, les autres comme la « boîte » où l’on peut « gagner sa vie », etc.

Plutôt que de tenter de la définir nous considérerons donc son action : ce qu’elle fait et comment elle le fait. Ce que nous allons dire concerne aussi bien les PME et les ETI que les grandes entreprises.

Que fait l’entreprise ?

Le fait est qu’une entreprise puise des ressources dans la nature qui l’environne (nature physique, mais aussi nature humaine et nature sociale) pour élaborer des produits qu’elle proposera à ses clients. Cette action transformatrice, productive, se décrit selon le schéma ternaire de l’activité économique, « input –> technique –> output ».

L’entreprise assure ainsi les fonctions d’une interface entre la nature et les besoins économiques des consommateurs des biens, des utilisateurs des services qu’elle produit3.

Il faut distinguer l’Entreprise, forme institutionnelle qui s’appuie sur une structure juridique et réglementaire, de l’entreprise avec un « e » minuscule qui en est une réalisation concrète et particulière. La mission de l’Entreprise, qui est d’assurer cette interface, s’entrelace historiquement avec celles de l’Église et de l’État4. Chaque entreprise est une institution (elle a été « instituée ») qui s’est donnée une mission (élaborer tel produit afin de satisfaire tel besoin) et s’est dotée de l’organisation qui lui permet de la remplir.

Concevoir ainsi l’Entreprise efface la frontière qui la sépare des services publics. Le système éducatif, le système judiciaire, le système de santé, l’armée, etc. agissent eux aussi à l’interface entre la nature et les besoins (en l’occurrence collectifs) pour produire respectivement un service d’éducation et de formation des jeunes, d’arbitrage des conflits, de préservation de la santé, de défense et de puissance, etc.

lundi 5 août 2019

Qu'est-ce qu'une « donnée » ?

Voici le texte de la vidéo diffusée aujourd'hui sur ma chaîne YouTube :

Derrière le mot « donnée » se trouve un piège. Ce mot suggère en effet que les « données » ont été données par la nature comme s’il s’agissait d’une matière première, d’un minerai. Des expressions comme « big data », « data lake » ou « entrepôt de données » suggèrent qu’il suffirait de les déverser dans un lieu de stockage pour pouvoir les utiliser à sa guise.

Mais les données ne sont pas une matière première. Elles ont été produites et avant d’être produites elles avaient été choisies1. Leur qualité est déterminée par celle de cette production et de ce choix et si le choix a été mal orientée, si la production a été erronée, on ne pourra rien en tirer qui vaille car « garbage in, garbage out ». Disons-le en bon français : si vous stockez de la merde dans vos data lakes et autres datawarehouses, l’intelligence artificielle la plus puissante ne pourra fournir que de la merde. Cela arrive souvent dans les entreprises trop négligentes.

Les choix qui définissent les données d’une entreprise se font en trois étapes :
  • d’abord elle choisit, dans l’immensité du monde réel, d’observer quelques populations (j’emprunte ici son vocabulaire à la démographie) : clients, équipements, produits, agents, etc. ;
  • ensuite elle choisit les quelques attributs qu’il lui convient d’observer parmi les attributs innombrables des individus qui appartiennent à ces populations ;
  • enfin elle choisit la façon dont les observations seront codées : périodicité, unité de mesure, nomenclature pour les données qualitatives.

Ces choix doivent répondre aux besoins pratiques de l’entreprise, à sa relation avec les êtres qu’elle observe, aux exigences de l’action dans la situation qui est la sienne : ils sont donc soumis à un critère de pertinence. Ce critère n’est pas d’application facile ni évidente car comme la situation évolue ce qui était pertinent hier peut ne plus l’être aujourd’hui.

Il ne suffit pas d’avoir fait les bons choix, d’avoir défini les bons « concepts » : il faut encore que l’observation soit exacte, c’est-à-dire capable d’alimenter un raisonnement exact, une action judicieuse. Souvent un ordre de grandeur pourra suffire alors qu’un excès de précision serait fallacieux (il ne convient pas de mesurer la taille d’un être humain au micron près) : l’exactitude n’est pas la même chose que la précision.

Chaque « concept » est le couple que forment une idée et une définition. Ainsi pour se représenter un cercle l'idée d'un rond régulier peut suffire. Le concept de cercle lui ajoute une définition, « lieu des points d'un plan à égale distance d'un point donné », qui seule permet de déduire les propriétés du cercle (surface, longueur de la circonférence, etc.).
Il faudrait une infinité de concepts pour décrire entièrement un être concret, sa forme géométrique, sa composition moléculaire, son histoire, etc. La « grille conceptuelle » à travers laquelle il est perçu ne retient que quelques concepts et fait abstraction des autres. La qualité de cette grille s'évalue selon sa pertinence en regard des exigences de l'action.
Pour éviter malentendus les noms que l'entreprise donne aux concepts ne doivent comporter ni synonymes, ni homonymes.

Beaucoup d’erreurs seraient évitées si on remplaçait le mot « donnée » par le mot « observation ». Les observations peuvent être le fait d’un être humain ou de capteurs automatiques mais dans tous les cas la définition de ce qu’ils observent aura été choisie.

Des données sont enfin calculées en soumettant le résultat des observations à un algorithme : c’est ainsi que l’on obtient des indicateurs de gestion, le résultat d’une entreprise, le taux de croissance du PIB, etc. La qualité des données calculées dépend d’une part de celle des observations qui alimentent le calcul, d’autre part de celle de l’algorithme.

Pertinence des concepts, exactitude de l’observation, unicité du nommage et, pour les données calculées, justesse de l’algorithme : ce sont les quatre critères qui permettent de vérifier l’adéquation des données aux exigences de l’action.
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1 Andrea Jones-Rooy, I’m a data scientist who is skeptical about data, Quartz, 24 juillet 2019.

samedi 6 juillet 2019

Boeing 737 Max : avion mal né, entreprise en crise

La direction de Boeing l’avait décidé : il fallait faire vite pour répondre à la concurrence de l’Airbus A320 Neo, il fallait faire aussi pour le moins cher possible.

Boeing a donc choisi d’adapter un modèle vieux de plus de 50 ans, le Boeing 737. Il ne serait pas nécessaire d’employer des ingénieurs expérimentés, ce serait autant d’économisé : les dirigeants estiment d’ailleurs que « Boeing doesn’t need senior engineers because its products are mature », ce qui a pu faire dire « engineering started becoming a commodity1 ».

Pour répondre à Airbus il fallait équiper cet avion d’un moteur puissant, le LEAP de Safran et GE. Mais le 737, dont le train d’atterrissage est court, manquait de place pour ce gros moteur : il a fallu déplacer la nacelle vers l’avant et vers le haut.

Ce changement ayant déséquilibré la cellule (fuselage, voilure, nacelles) l’avion aura tendance à se cabrer. Pour corriger ce défaut il aurait fallu déplacer dérives et moteurs, mais cela aurait demandé un délai de cinq à dix ans.

Qu’à cela ne tienne : « il n’y a qu’à » le corriger avec un logiciel. Certes c’est contraire aux règles d’ingénierie de l’aéronautique, dont la démarche normale consiste à concevoir d’abord une cellule physique robuste, équilibrée, aérodynamique, etc., puis à équiper ensuite cette cellule de logiciels qui permettront d’en tirer le meilleur parti2. Mais le comité de direction exigeait de faire vite et pour pas cher, il n’écoutait pas les ingénieurs et il était peu sensible aux règles d’ingénierie3.

Pour compenser la tendance de l’avion à se cabrer on va donc l’équiper d’un logiciel qui, dans certaines circonstances, le forcera à piquer.

samedi 1 décembre 2018

L'intimité de la grande entreprise

Je viens de republier Le Parador, petit roman qui décrit la grande entreprise : https://www.amazon.fr/dp/1790366461 (la première édition n'était plus disponible).

La grande entreprise est le lieu où pourra émerger l'iconomie, mais ce fait est masqué par deux malédictions :
- la plupart des dirigeants méprisent sottement l'informatique (ils disent « c'est de la technique ») ;
- la plupart des penseurs se détournent de l'entreprise comme si c'était une chose malpropre.

D'où l'abondance des malentendus autour du « numérique », de l'intelligence « artificielle », etc.

Seuls ceux qui ont une expérience de la grande entreprise peuvent, s'ils s'appliquent, acquérir une intuition exacte de l'informatisation.

Le Parador tente de mettre cette intuition à la portée de tous ses lecteurs en les invitant à sentir dans leur propre psychologie l'effet de la vie dans la grande entreprise, et à éprouver la contrainte qu'y exerce la sociologie des réseaux d'influence.

J'invite les lecteurs de ce blog à lire et faire lire Le Parador !

lundi 6 août 2018

De l'organisation hiérarchique à l'organisation communicante

Dans l’organisation hiérarchique chaque personne n’a en principe à connaître que son supérieur et ses subordonnés immédiats, toute autre communication étant proscrite.

L'un des processus de gestion d'une entreprise connaissait des incidents répétés. Le directeur responsable, que je nommerai M. Dupont, ne comprenait pas ce qui se passait. Lors d'une réunion à la DSI un informaticien « de base », que je nommerai M. Durand, m'explique ce qui se passe avec une parfaite clarté. Je lui dis « il faudrait que vous en parliez avec M. Dupont », et j'ai la surprise de le voir blêmir.

Le lendemain je rencontre le DG qui me dit, d'un air sévère et contrarié : « j'interdis à M. Dupont de parler à M. Durand » : j'avais sans le savoir violé le principe de l'organisation hiérarchique.

Les métiers ne communiquent alors que par leur sommet, à l’occasion de réunions où les responsables se rencontrent : l’entreprise est « organisée en silos ». Chaque silo est de surcroît divisé en étages étanches car un directeur ne doit pas communiquer directement avec un agent opérationnel de sa direction, et moins encore avec un agent d’une autre direction : cela court-circuiterait la chaîne des responsabilités.

L’organisation hiérarchique rassemble ainsi malencontreusement deux dimensions de la légitimité : le pouvoir de décision, le droit de communiquer.

1) La fonction de commandement concentre dans une personne physique, le directeur, la légitimité des décisions dites « stratégiques » et le droit de signer les contrats qui engagent la « personne morale » qu’il dirige : cette fonction est nécessaire dans l’économie numérique comme elle l’a été dans l’économie antérieure.

La réflexion de ce stratège embrasse toutes les dimensions de l’entité qu’il dirige : elle est périscopique. Il écoute des experts dont la réflexion, plus étroite, l’informe sur l’état des techniques, du marché, de la réglementation, etc.

À chacun son rôle : l’expert informe, le stratège décide.

2) Interdire la communication hors de la relation hiérarchique directe a pu procurer simplicité et efficacité au fonctionnement quotidien lorsque la situation était stable, sans innovations et sans surprises : une fois définies les responsabilités et les procédures du travail, l’attention pouvait en effet se focaliser sur l’exécution des tâches.

Dans l’économie numérique les innovations abondent et les surprises sont fréquentes : les « chefs de projet » qui conçoivent de nouveaux produits découvrent chemin faisant des obstacles et possibilités imprévisibles ; les agents de la première ligne rencontrent la diversité des besoins des clients, ainsi que des incidents dans l’utilisation des produits ; des recherches font apparaître de nouveaux procédés, l’état de l’art évolue, etc.

dimanche 1 juillet 2018

Élucider la sémantique de l’entreprise

(Exposé devant le collège des architectes du système d’information, BNP, 28 juin 2018)

La sémantique fournit à l’entreprise à la fois son socle conceptuel et son langage : elle définit les mots avec lesquels les agents désignent les êtres avec lesquelles l’entreprise est en relation, et qui sont l’objet de leurs conversations : l’ingénierie du système d’information s’appuie sur une ingénierie sémantique.

Il arrive que celle-ci soit de mauvaise qualité, que les données soient incohérentes, lacunaires, voire fallacieuses : or le meilleur des algorithmes ne peut rien fournir qui soit meilleur que les données qui l’alimentent car « garbage in, garbage out ».

Les choix fondamentaux

Dans l’immensité du monde qui l’entoure, et aussi dans la complexité de son monde interne, l’entreprise choisit quelques « populations » qu’elle va observer.

Nous empruntons ici le langage de la démographie. Un mathématicien dirait que l’entreprise choisit des « ensembles » composés d’« éléments », il vaut mieux dire « populations » composées d’« individus » car cela oriente l’intuition vers quelque chose de vivant : des « éléments » sont statiques tandis que des « individus » vivent et évoluent.


Quelles sont les « populations » que l’entreprise observe ? Ses clients, ses agents, ses équipements, ses établissements, les entités de son organisation, les logiciels, les méthodes, ses produits, ses concurrents, les factures, les rubriques de la comptabilité, etc. Ces populations sont donc de nature très diverse.

L’entreprise va aussi choisir les attributs qu’elle observe sur chacun des individus qui composent une population. Un individu possède a priori une infinité d’attributs (que l’on pense à un être humain : son poids, sa taille, le nombre de ses cheveux, la couleur de ses yeux, etc.) : l’entreprise ne va en retenir que quelques-uns, nous verrons comment elle les choisit.

mardi 13 mars 2018

La "raison d'être" des entreprises

Le rapport Sénard-Notat "Entreprise et intérêt général" est intéressant et utile, car il convenait de rompre avec la représentation de l'entreprise comme société et avec le "modèle principal-agent", si cher à Jean Tirole, qui fait du dirigeant non un entrepreneur mais un polichinelle dont les actionnaires tirent les ficelles.

La "responsabilité sociale et environnementale" ne suffit cependant pas à rendre compte de la relation de l'entreprise avec le monde de la nature physique, sociale et humaine.

Il est salubre, pour définir l'entreprise, de partir non des exigences "sociales et environnementales" ou autres, mais de ce que l'entreprise fait. Or le fait est que son action puise des ressources dans la nature (au sens large ci-dessus), élabore des produits et émet des déchets. L'entreprise assure ainsi l'interface entre la nature, dont elle use les ressources et que ses déchets dégradent, et les besoins des consommateurs ou utilisateurs de ses produits.

mardi 9 janvier 2018

L'Entreprise et l'Etat

Voici une vidéo enregistrée dans le cadre du séminaire « Métamorphoses des relations Etat/Entreprise » animé par Pierre Musso à l'Institut d'Etudes Avancées de Nantes :


Le texte écrit de ma contribution est intitulé « Anatomie de l'entreprise : pathologies et diagnostic ».

En cliquant sur le lien, vous pouvez voir d'autres vidéos enregistrées par des membres du séminaire.

samedi 25 novembre 2017

Il faudra s’attendre à une exponentielle

(Entretien de Vincent Lorphelin et Michel Volle avec Benoît Barbedette, 30 juillet 2015, WE/conomie)

L’informatisation, point de rencontre entre la « micro-électronique, le logiciel et internet », nous a fait pénétrer dans l’ère de l’iconomie. Que signifie le vocable ? Selon Michel Volle et Vincent Lorphelin, coprésidents de l’Institut de l’Iconomie, les préceptes de ce nouvel âge se vérifient sur quatre champs : l’emploi, l’économie, la production et le commerce. Explications.

Pouvez-vous définir cette transition iconomique, dans le temps, les étapes clés et une perspective ?

M. Volle : On peut dater de 1975 l’émergence du système technique informatisé. Il a fait suite au système technique mécanisé et chimisé antérieur. La mécanique et la chimie ne sont pas supprimées : elles s’informatisent. La ressource informatique est devenue ubiquitaire dans les années 1990 avec l’Internet. L’informatisation a fait alors émerger un être nouveau : le couple que forment le cerveau humain et l’automate programmable. L’automatisation de la production a substitué dans l’emploi le cerveau d’œuvre à la main-d’œuvre. Il en résulte un bouleversement des organisations. Les produits sont devenus des assemblages de biens et de services. La production des biens est automatisée, celle des services est assistée par l’automate.

Quelles ont été les innovations marquantes depuis 20 ans ? Et celles à venir dans un futur proche ?

mercredi 8 novembre 2017

Pour ne plus souffrir dans l'entreprise

Beaucoup de souffrances viennent de ce que nous n’avons pas une représentation exacte de l'entreprise.

Notre formation nous a préparé à la concevoir comme un être purement rationnel et orienté vers l'efficacité. Or étant une collectivité humaine l’entreprise est en fait un être psychosociologique :
  • psychologique, car chacun y agit selon la représentation qu'il se fait de sa place dans le monde, de son destin personnel, de l'opinion que les autres se font de lui ;
  • sociologique, car une structure de pouvoir définit la légitimité (droit à la parole, droit à l'erreur) accordée à chacun selon la fonction qu'il occupe (commandement, expertise, gestion, exécution, etc.).
Ces deux dimensions peuvent présenter des pathologies :
  • psychologie : personnalités perturbées par l'angoisse, la perversité, l'inhibition, etc. ;
  • sociologie : silos hiérarchiques empêchant la communication et la coopération, autoritarisme, « sommet coupé de la base », etc.
Ces pathologies provoquent des phénomènes qui contredisent évidemment tout ce que l'on a pu penser sur la rationalité et l'efficacité.

Quelle attitude avoir ?

  • D'abord être réaliste : concevoir l'entreprise comme un être psychosociologique et donc susceptible de pathologies ;
  • puis assumer le fait qu'une certaine dose de pathologie est inévitable : la santé parfaite n'existe ni dans l'entreprise, ni chez une personne ;
  • enfin soigner les maladies psychologiques et sociologiques d'abord en soi-même, puis dans son environnement de travail.
Cette attitude, c'est tout simplement la sagesse : voir le monde tel qu'il est et non tel qu'on nous l'a enseigné ; y agir en douceur et avec bonne volonté. Une fois acquis ces trois principes (réalisme, assumer, soigner) procurent une paix intérieure : on prend les choses avec humour, on ne s'énerve pas, on dort bien. Un animateur rayonne autour de lui le calme et le bon sens... il allège la vie des autres.

Je suis sans doute trop anxieux pour pouvoir parvenir à cette sagesse, mais j'ai connu des animateurs dont je garde un souvenir lumineux.

À propos de l'entreprise

L’entreprise « est l’un des concepts les plus difficiles à appréhender1 », elle est « le point aveugle du savoir2 », etc. Elle résiste en effet à la conceptualisation, et quand des statisticiens tentent de la définir le résultat n’est guère convaincant :

« L’entreprise correspond à la plus petite combinaison d’unités légales qui constitue une unité organisationnelle de production de biens et de services jouissant d’une certaine autonomie de décision, notamment pour l’affectation de ses ressources courantes. Une entreprise exerce une ou plusieurs activités dans un ou plusieurs endroits » (Règlement du Conseil de l’Union européenne relatif aux unités statistiques d’observation et d’analyse du système productif dans la Communauté, 15 mars 1993).

L’entreprise n’est pas le seul être qui résiste de la sorte : la « personne », la « société », la « science », sont comme elle des phénomènes organiques que chaque discipline tente de saisir selon sa grille conceptuelle sans jamais pouvoir les embrasser en entier.

Nous allons évoquer ici les disciplines qui considèrent l’entreprise. Nous n’entrerons pas dans leur détail car notre objet est seulement de montrer de façon très schématique en quoi leurs points de vue diffèrent, puis de suggérer comment ils peuvent se compléter.

*     *

Chaque entreprise est une institution en ce sens précis qu’elle a été instituée pour remplir une mission. Elle se dote à cette fin d’une organisation qui définit les procédures de l’action et les pouvoirs de décision légitimes. Le formalisme de l’organisation tend cependant toujours à s’émanciper de la mission : mission et organisation entretiennent une relation dialectique.

La production et l’échange sont l’objet de la théorie économique. Elle considère l’Entreprise avec un « E » (aussi nommée « système productif »), forme institutionnelle dont la mission est d’assurer l’interface entre les ressources naturelles et le bien-être matériel d’une population, et les entreprises avec un « e », dont chacune est un îlot d’organisation baignant dans un marché où il concrétise l’Entreprise.

dimanche 20 août 2017

De la main d'œuvre au cerveau d'œuvre

(Contribution au colloque de Cerisy « Qu'est-ce qu'un régime de travail réellement humain ? », 10 juillet 2017.)

Résumé

L'informatisation a suscité l'automatisation des tâches répétitives autrefois accomplies par une main d’œuvre dont les entreprises laissaient les facultés mentales en jachère. L'action productive se partage entre l'automate et l'être humain, ce dernier possédant pour interpréter les cas particuliers et répondre à des incidents imprévisibles un discernement que l'automate ne peut pas exercer.
Le « cerveau d’œuvre » remplace ainsi la main d’œuvre.
Cela implique une transformation des organisations, dont la qualité dépend désormais de la synergie des compétences individuelles : un « commerce de la considération » doit se substituer à la relation hiérarchique. La plupart des entreprises refusent cette transformation qui bouscule leurs habitudes. L'inefficacité massive qui en résulte est l'une des causes de la crise actuelle.

L'entreprise aujourd'hui

Ouvrons les yeux et regardons ce qui se passe. Dans les bureaux le temps de travail des agents se partage entre « l'ordinateur » et les réunions. Dans les usines des robots s’activent et l’essentiel de l'emploi est consacré à leur supervision et à leur maintenance.

Les ordinateurs de bureau, robots et téléphones mobiles (ces derniers étant en fait des ordinateurs mobiles) sont des automates programmables, conçus pour exécuter automatiquement tout ce qu'il est possible de programmer.

La plupart des ménages sont équipés de plusieurs automates : leur ordinateur est relié à l’Internet, parents et enfants possèdent chacun un téléphone mobile, les équipements ménagers – réfrigérateur, machine à laver, aspirateur, cuisinière, téléviseur, chaîne haute-fidélité, etc. – sont informatisés.

L'utilisateur d’un ordinateur accède, sous la seule contrainte de ses habilitations, à la ressource informatique mondiale composée de processeurs, mémoires, logiciels et documents (données, textes, images, vidéos, etc.). L’ensemble des ordinateurs en réseau forme ainsi un automate accessible sans délai perceptible depuis n’importe où, l’automate programmable ubiquitaire (APU).

L'informatisation a ainsi pénétré la vie personnelle comme la vie au travail : elle impose de « savoir vivre avec l'automate1 ». Dans les institutions, dans les entreprises, cette exigence se condense en deux mots : symbiose et synergie.