mercredi 16 septembre 2020

Le président de la République donne une orientation

L’une des explications du mouvement des Gilets jaunes est une révolte après les propos d’Emmanuel Macron sur les « premiers de cordée » et la « startup nation ». L’entreprise dans laquelle travaillent la plupart des Français n’a en effet rien d’une startup et si le gouvernement donne la priorité aux premiers de cordée, que deviendront ceux qui savent n’être que deuxièmes ou troisièmes ?

Emmanuel Macron a sans doute voulu dire à quel point les entrepreneurs et l’esprit d’entreprise sont importants pour notre pays, idée juste, mais les expressions qu’il a utilisées ont irrité. L’effet a été le même lorsqu’il a dit qu’il faut « réindustrialiser » la France car l’image que cela évoque est celle du travail de la main-d’œuvre d’autrefois, dans un environnement bruyant, malodorant, salissant et dangereux.

La communication politique ne parle maintenant pratiquement plus que de « création d’emploi », le grand moyen étant la « relocalisation » des emplois naguère délocalisés vers des pays à bas salaires. L’écologie est appelée à la rescousse : « nous pouvons redevenir une grande Nation industrielle grâce et par l’écologie », a déclaré le Premier ministre, allant ainsi dans le sens d’EELV qui réclame « un plan de relance écologique et social ».

Certes personne ne peut être « contre » l’écologie et le social car il faut respecter la nature dans laquelle et avec laquelle nous vivons, il faut aussi être solidaire des personnes en difficulté : cet esprit anime le groupe « Écologie Démocratie Solidarité » de l’Assemblée nationale qu’ont formé 17 députés issus de l’aile gauche et écologiste de LREM.

Mais l’écologie et le social ne suffisent pas à eux seuls pour donner un sens à notre action productive.

C’est pourtant, m’a dit un ami politologue, le seul discours que les Français puissent aujourd’hui tolérer de la part des dirigeants, le seul qu’ils puissent entendre sans que des trublions descendent dans la rue pour « manifester » en brûlant quelques voitures et en cassant des vitrines.

Est-il donc vrai que les Français soient incapables d’entendre autre chose ? Tentons une expérience : prenons la place du président de la République et parlons.

*     *

« Mes chers concitoyens, nous devons voir clairement ensemble la situation présente et l’avenir de notre pays dans le monde tel qu’il est.

« J’ai le devoir de vous indiquer l’orientation qui peut nous permettre de sortir de la crise, du désarroi dont nous avons trop de témoignages.

« Ce désarroi s’explique car le numérique a tout bouleversé dans les dernières décennies. Les techniques sur lesquelles l’économie s’était appuyée – la mécanique, la chimie, l’énergie – ont été transformées ainsi que l’organisation des entreprises, le travail et la compétition sur le marché mondial.

« Toutes les techniques, y compris celles de la biologie et de l’écologie, se perfectionnent désormais en s’informatisant. Les automobiles sont des ordinateurs à quatre roues, les téléphones mobiles sont des ordinateurs tout comme les équipements ménagers, cuisinières, machines à laver, etc. Je pourrais multiplier les exemples.

« La plupart des tâches répétitives étant automatisées, l’emploi de la main-d’œuvre fait place à celui d’un « cerveau-d’œuvre » à qui les entreprises délèguent des responsabilités et dont l’intelligence est mobilisée comme jamais auparavant.

« On peut donc dire qu’industrialiser, aujourd’hui, c’est informatiser. La maîtrise industrielle de la microélectronique, du logiciel et de l’Internet, associée à la qualité du système d’information des entreprises, désigne les futurs vainqueurs dans la compétition économique.

« Cette évolution oblige à redéfinir le fonctionnement de notre État, la mission de nos institutions et de nos entreprises ainsi que l’organisation du travail et des pouvoirs légitimes.

« C’est nécessaire mais difficile car nous nous étions adaptés au monde d’avant, celui qui ignorait tout du numérique.

« D’autres pays ont compris cette situation. Ils investissent massivement dans le numérique : je pense bien sûr aux États-Unis mais aussi et surtout à la Chine, Taïwan, la Corée du Sud, Singapour, Israël, l’Estonie, etc. La population de certains de ces pays est beaucoup moins importante que la nôtre : on ne peut donc pas prétendre que la France est trop petite pour pouvoir agir.

« Aux immenses possibilités qu’apporte le numérique sont associés de graves dangers car les prédateurs et les pirates l’utilisent habilement : il faut de la lucidité pour tirer parti des possibilités tout en contenant les dangers.

« En conclusion il s’agit d’industrialiser la France en s’appuyant sur l’état présent des techniques qui, toutes, se sont informatisées, et de la remettre ainsi au premier rang parmi les nations.

« Je demande donc au commissariat au plan, que je viens de restaurer sous la présidence de François Bayrou, de réunir les représentants des entreprises et des salariés, avec des experts des techniques de l’informatique et de l’art de l’informatisation, afin de définir le programme d’action qui concrétisera cette orientation. Nous possédons les compétences nécessaires pour réussir. »

*     *

Que pensez-vous de ce discours ? Le jugez-vous réaliste, convaincant, mobilisateur ? Ou au contraire irréaliste, « à côté de la plaque », voire même révoltant ?

L’opinion qui importe ici n’est pas celle de l’opposition car elle s’oppose naturellement à tout ce que peut dire le « pouvoir ». C’est celle des personnes qui ont un métier et une famille, qui élèvent leurs enfants, et qui cherchent des repères pour s’orienter dans la situation présente.

samedi 12 septembre 2020

La formule de l'efficacité

Dubhashi et Lappin prédisent que l’efficacité résultera de l’articulation du cerveau humain et de l’ordinateur : « the strongest chess player today is neither a human, nor a computer, but a human team using computers » (Devdatt Dubhashi et Shalom Lappin, « AI Dangers: Imagined and Real », Communications of the ACM, février 2017). 

L’« ordinateur » peut-il penser tout seul, sans aucune intervention humaine ? Est-il plus efficace que l’être humain ? Va-t-il le remplacer partout dans les entreprises ? 

L’expérience apporte d’utiles enseignements. Certes le Deeper Blue d’IBM a battu en 1997 le champion du monde des échecs, Gary Kasparov, mais par la suite l’ordinateur (et le champion) ont été battus par une équipe de joueurs amateurs utilisant des ordinateurs. Comme l’ont dit Dubashi et Lappin, « le meilleur joueur d’échecs n’est ni un humain, ni un ordinateur, mais une équipe d’êtres humains utilisant des ordinateurs ». 

La formule la plus efficace est donc un partenariat entre l’être humain et l’ordinateur, dans lequel chacun des deux partenaires fait ce qu’il sait faire mieux que l’autre : l’ordinateur calcule vite et exécute inlassablement avec précision ce pour quoi il a été programmé, l’être humain sait interpréter une situation imprévue et décider. 

La programmation d’un automate est d’ailleurs une opération humaine, ainsi que la production, la sélection et la correction des données sur lesquelles sera étalonnée une intelligence artificielle : chaque programme est une intelligence humaine mise en conserve, et son utilisation va requérir un travail humain pour répondre aux incidents, pannes et autres événements imprévisibles. 

 Nous avons nommé « cerveau-d’œuvre » le partenariat, ou le couple, que forment l’être humain et l’ordinateur. Ce partenariat dégage une efficacité inédite car l’informatisation n’apporte pas seulement une automatisation des tâches répétitives : elle assiste la réflexion et la conception, elle aide les personnes qui produisent un service à connaître les besoins du client et trouver les solutions qui lui conviendront.

La raison d'être d'une entreprise est d'organiser une action collective lorsque l'action individuelle ne suffit pas pour élaborer un produit jugé nécessaire. Quand le partenariat qui fait apparaître les cerveaux d’œuvre est réussi, il reste à réussir la synergie des compétences individuelles. Une informatisation bien conçue contribue au travail coopératif en éclairant pour les intervenants la finalité des processus de production ainsi que le partage des rôles et responsabilités.

Le cerveau d’œuvre n’est donc pas seulement un être humain que l’ordinateur assiste dans son travail : c’est un réseau de compétences complémentaires. Le cerveau d’œuvre individuel, partenariat d’un être humain et de l’ordinateur, contribue à un cerveau d’œuvre collectif.

C’est la leçon de l’expérience que rapportent Dubashi et Lappin : dans nos entreprises, l’efficacité sera atteinte non par l’ordinateur seul, mais par une organisation collective des cerveaux d’œuvre que forment le couple de l’être humain et de l’ordinateur.

Savoir s'informatiser, ou faire faillite

Certains auteurs bien informés disent que le système d’information d’une entreprise est son « système nerveux », sa « colonne vertébrale », sa « principale richesse », etc. 

Le fait est cependant que le système d’information de la plupart des grandes entreprises françaises est de mauvaise qualité. Trop souvent les données sont incohérentes, les processus désordonnés, la supervision et la sécurité défaillantes, les tableaux de bord illisibles, la plateforme informatique instable. 

Ces défauts sont confortés par une organisation en silos hiérarchiques et étanches, par une focalisation sur fonctionnement interne, par une sous-traitance de la relation avec le client (accueil téléphonique, maintenance des installations, etc.) qui dispense de le connaître et de comprendre ses besoins. 

C’est que l’entreprise n’est pas le lieu de l’efficacité et de la rationalité : c’est un être psychosociologique soumis à des habitudes et des traditions, sujet à des phobies et des illusions héritées d’un temps où l’informatique n’existait pas encore. C’est pour cette raison que France Telecom a longtemps refusé le téléphone mobile et l’Internet. 

Or l’informatisation a transformé depuis 1975 le système productif : l’agriculture, la mécanique, la chimie, l’énergie, la biologie, l’écologie se sont informatisées et c’est désormais en s’informatisant qu’elles progressent. 

Comme tout être vivant une entreprise peut se trouver malade même si elle dégage un profit. Les vaches-à-lait, devenues incapables de renouveler l’effort de leurs créateurs, sont rigides et vulnérables : c’est le cas de la SNCF. 

Examiner un système d’information révèle, comme une radiographie, des faits réels que l’entreprise ne voit pas. Cet examen permet de poser un diagnostic et de formuler une prescription, mais elle ne sera écoutée que si les dirigeants ont acquis une intuition exacte des exigences pratiques de l’informatique, des possibilités qu’elle offre et des dangers qui les accompagnent. 

Les entreprises qui s’informatisent raisonnablement, comme Amazon ou Dassault Systèmes, s’appuient sur les techniques de l’informatique pour innover en concevant des biens et services compétitifs, développer les compétences de leur cerveau-d’œuvre, satisfaire leurs clients par le rapport qualité/prix de leurs produits, conquérir enfin des positions de monopole temporaire sur le marché mondial. 

Je prédis que ces entreprises efficaces auront d’ici à 2030 fait disparaître les vaches-à-lait et, de façon générale, toutes les entreprises qui refusent avec persévérance de comprendre la dynamique qui anime la situation présente.

dimanche 6 septembre 2020

Industrialiser = informatiser

On se représente trop souvent l’entreprise comme le lieu de l’efficacité et de la rationalité. Ceux qui y travaillent la vivent cependant, généralement sans savoir ni vouloir le dire, comme un être psychosociologique soumis à des habitudes et traditions héritées du passé.

Lorsque la situation change – qu’il s’agisse des techniques, de la concurrence, de la réglementation, etc. – l’entreprise qu’emmaillotent trop étroitement les habitudes et pouvoirs traditionnels ne pourra percevoir ni les possibilités, ni les dangers nouveaux : elle ratera les premières et tombera dans les seconds.

L’informatisation, que l’on préfère malheureusement nommer « numérique », provoque dans l’économie et la société une transformation d’une profondeur analogue à celle qu’a entraîné la mécanisation aux XIXe et XXe siècles : il est utile de comparer ces deux phénomènes.

La mécanisation

Avant la première révolution industrielle l’agriculture et les mines produisaient l’essentiel de la richesse d’un pays. Dans Anna Karénine (1877) Tolstoï décrit les réflexions d’un propriétaire terrien, Constantin Dmitriévitch Lévine, qui s’efforce de rationaliser son exploitation : son ingéniosité se focalise sur le choix des semences, la nature des sols, le rythme des saisons. Il est hostile à l’industrialisation car elle bouscule le monde auquel il est habitué et dans lequel il sait agir.

On sent la sympathie de Tolstoï pour ce personnage : à la veille de la deuxième révolution industrielle des personnes très intelligentes refusaient donc encore les conséquences de la première.

Celle-ci a déployé à partir de 1775 le potentiel que comporte la synergie de quelques techniques fondamentales (mécanique, chimie, énergie). Sa dynamique dépendait de trois acteurs : l’équipementier conçoit et produit des équipements ; l’entrepreneur organise leur mise en œuvre dans l’action productive1 ; l’homme d’État oriente son pays vers la maîtrise des techniques et de l’art de leur mise en œuvre.

La nécessité de l’équipementier et de l’entrepreneur étant évidente, il faut insister sur celle de l’homme d’État : seule sa volonté, sa lucidité, peuvent permettre à un pays de surmonter les obstacles institutionnels, culturels et sociologiques que rencontre l’industrialisation. Si elles lui font défaut son action renforcera le blocage de la société.

En 1820 la Chine était le pays le plus riche du monde2. Convaincus qu’elle avait atteint la perfection, les empereurs de la dynastie Qing refusèrent l’industrialisation : les canons anglais, précis et puissants, firent s’écrouler leur empire lors des guerres de l’Opium (1839-1842 et 1856-1860).

La mécanisation déterminait alors la richesse d’une nation, la puissance de ses armes, la capacité à exprimer ou imposer sa volonté. Elle était donc, ou aurait dû être, la première préoccupation d’un homme d’État.

Napoléon l’avait compris. Dans le traîneau qui le ramène de Russie en 1812 il se confie à Caulaincourt : « On a beau faire, dit-il, c’est moi qui ai créé l’industrie en France. Le but du système continental est de créer en France et en Allemagne une industrie qui l’affranchisse de celle de l’Angleterre3 ».

Le gain d’efficacité, de productivité et de compétitivité qu’apportaient la mécanique, la chimie et l’énergie ne pouvait cependant se manifester pleinement qu’au terme d’une évolution passant par le couple que forme la main-d’œuvre avec la machine, et par une organisation dont la mise au point ne sera acquise qu’avec Taylor (1911) et Fayol (1916).

Cette évolution a été très pénible car personne ne renonce volontiers à des habitudes qui lui semblent naturelles, et par ailleurs il ne semblait pas souhaitable de redéfinir des organisations léguées par le passé et qui, comme l’architecture des immeubles, témoignaient d’un effort de conception.

Durant une transition qui dura des décennies la population, désorientée par l’absence de repères, a été la proie d’un désarroi : d’où une montée de la violence, des attentats, des révolutions, enfin la pulsion suicidaire collective qui se manifesta lors des guerres de la Révolution, de l’Empire, et culminera au XXe siècle dans les guerres mondiales auxquelles la mécanique, la chimie, l’énergie (et aussi la physique nucléaire) procureront des armes meurtrières.

L’informatisation

Depuis 1975 le système productif s’appuie principalement sur la microélectronique, le logiciel et l’Internet. L’agriculture, la mécanique, la chimie et l’énergie n’ont pas certes pas disparu mais elles se sont informatisées : l’informatique est devenue le ressort de leur évolution car c’est en s’informatisant qu’elles progressent (la voiture électrique, par exemple, ne se conçoit pas sans une gestion informatique de la batterie).

L’informatisation est donc la forme contemporaine de l’industrialisation.

La transition de la mécanisation à l’informatisation rencontre naturellement des obstacles, tout comme le fit naguère la transition de l’agriculture à l’industrie. Les habitudes, valeurs et organisations sont prises à contre-pied. Des entreprises nouvelles se hissent au premier rang, suscitant une incompréhension chez les entreprises historiques : les constructeurs automobiles sont scandalisés par le succès de Tesla, les acteurs des télécoms le sont par celui des GAFAM.

L’informatisation de chaque entreprise se concrétise dans un « système d’information » dont l’examen procure une image de l’organisation et de l’orientation stratégique réelles (souvent différentes de ce que l’entreprise dit être et vouloir faire), car elles se reflètent sans complaisance dans la plateforme informatique, la sémantique des données, les processus de production, la supervision de la production et de la qualité, les tableaux de bord stratégiques, etc.

La plupart des grandes entreprises françaises sont aujourd’hui mal informatisées. Leur image de sérieux professionnel se dissipe lorsque l’on examine leur système d’information et que l’on y découvre des données incohérentes, des processus en désordre, une supervision défaillante, des tableaux de bord incompréhensibles, le tout entraînant une gestion déficiente des compétences.

Ces entreprises sont malades même si elles dégagent encore un profit. Ce sont des vaches à lait qui résultent d’un effort d’organisation passé mais se sont ensuite figées dans une rigidité qui les rend vulnérables : elles ne sauront pas tirer parti des possibilités qu’apporte l’informatisation, ne verront pas les dangers qui les accompagnent et seront un jour ou l’autre victimes d’un phénomène qu’elles n’auront pas vu venir. Il en est de même des grandes institutions de la nation (éducation, santé, justice, éducation, armée), dont l’organisation peut cependant longtemps survivre à son obsolescence.

L’examen d'un système d’information révèle donc, comme un examen radiologique, des choses qui existent mais que l’on ne voit pas, que l’on ne dit pas, que l’on ne sait pas. Il permet de poser un diagnostic et de formuler une prescription mais celle-ci ne sera suivie d’effet que si les dirigeants ont acquis une intuition exacte des exigences pratiques de l’informatique, des possibilités qu’elle offre et des dangers qui les accompagnent.

Les images qu’éveille l’expression « intelligence artificielle » invitent ces dirigeants à s’égarer dans une rêverie très éloignée des progrès réels de l’analyse des données. « Numérique », mot-valise au contenu flou, est préféré à « informatique », « numérisation » à « informatisation » : la parole et la pensée, répugnant à se confronter au réel, le tiennent à distance en refusant l’exactitude. Il en résulte une infirmité de l’action et de la décision.

Se conformant au « politiquement correct » de notre époque l’État s’est ainsi donné pour priorité l’environnement et le social. Ce sont des objectifs importants : le réchauffement climatique va s’accélérer4, une distribution plus équitable des revenus est nécessaire, mais la priorité devrait être donnée à l’efficacité du système productif car on ne peut distribuer une richesse que si elle a été auparavant produite.

Dire « nous pouvons redevenir une grande Nation industrielle grâce et par l’écologie », comme l’a fait Jean Castex, c’est orienter la France vers une impasse. L’écologie est importante, certes, mais c’est une obligation, une contrainte impérative pour l’économie et la politique, ce n’est pas une technique qui puisse contribuer à l’efficacité du système productif. Le Premier ministre aurait donc plutôt dû dire « nous pouvons redevenir une grande Nation industrielle grâce et par l’informatisation de nos entreprises et la maîtrise des techniques de l’informatique ».

Au XXIe siècle les pays qui auront su maîtriser l’art de l’informatisation et s’approprier les techniques de la microélectronique, du logiciel et de l’Internet domineront l’économie mondiale. Ceux qui auront refusé cette évolution n’auront plus droit à la parole dans le concert de la géopolitique : ils seront dominés et colonisés comme le fut la Chine au XIXe siècle.

La France retrouvera-t-elle sa place sur le front de taille de l’évolution des techniques ? Préférera-t-elle devenir un pays-musée, voué à offrir à des touristes le spectacle des monuments de sa grandeur passée ? Le choix est d’une clarté limpide.
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1 Nous comptons parmi les entrepreneurs ceux des actionnaires qui s’impliquent activement et durablement dans la vie de l’entreprise.
2 Elle produisait alors un tiers du PIB mondial (Angus Maddison, The World Economy: Historical Statistics, OECD, 2003, p. 261).
3 Caulaincourt, Mémoires, Plon 1933, vol. 2, p. 215 et 261.
4 Les fonds marins et le permafrost sibérien ont commencé à libérer du méthane, beaucoup plus pernicieux que le CO2.

samedi 5 septembre 2020

Un sommet de ridicule

Je viens de recevoir l'invitation de France Stratégie à une Webconférence consacrée à « l'état de l'art et les perspectives du très haut débit en Europe ». Le sujet est important, l'initiative excellente, bravo.

L'invitation est rédigée en français et en anglais, c'est bien.

Mais on y trouve la phrase suivante : « Les échanges se tiendront en anglais sans traduction. ».

Ainsi France Stratégie organise en France une Webconférence mais on y parlera exclusivement en anglais et, pour bien montrer que l'on n'éprouve aucune complaisance envers les ignares et les incultes qui ne maîtrisent pas parfaitement cette langue, on se dispensera de traduire.

On se trouvera ainsi de nouveau dans la situation qui se renouvelle trop souvent : des orateurs qui s'expriment en mauvais anglais ; des auditeurs qui, pour la plupart, font semblant de comprendre ce qui s'est dit ; des idées pauvres, car on n'est pas subtil lorsque l'on s'exprime dans une autre langue que la sienne.

Je sais que l'appauvrissement des idées est parfois jugé utile car il nous évite des excès de subtilité. Mais faut-il se contenter de la récitation de lieux communs et de slogans à quoi tant de conférences se réduisent, la langue anglaise leur conférant un semblant d'autorité ? N'avons-nous pas besoin, s'agissant du très haut débit, d'un peu de subtilité, voire de profondeur ?

Si la Webconférence évite la superficialité elle devra en effet considérer nombre de questions techniques, économiques et stratégiques : dimensionnement de l'infrastructure des télécoms ; distribution en fibre optique ; 5G, avec ou non les équipements de Huawei ; conséquences pour l'industrie de l'audiovisuel et le déploiement de l'Internet des objets, etc.

Je refuse de parler anglais en France devant une majorité de Français. Je veux bien que l'on traduise en anglais, par politesse envers les étrangers qui ne connaissent pas notre langue et comprennent l'anglais. Je veux bien aussi que l'on écoute des Britanniques, des Américains, parlant dans leur langue et traduits dans la nôtre.

Avez-vous vu ce qui se passe, lors de ces conférences en anglais, lorsqu'un Britannique ou un Américain prend la parole ? Sauf exception ils parlent à toute vitesse et avec un accent local (Texas, Écosse, etc.) tellement fort que pratiquement personne ne comprend rien.

Lorqu'ils font des jokes (les Américains aiment bien ça) le premier qui a compris ou cru comprendre s'empresse de rire puis d'autres l'imitent -- mais après un décalage révélateur -- pour faire croire qu'ils ont eux aussi compris. Pénible spectacle...

J'ai déjà consacré quelques pages à l'abus de l'anglais :

Le ridicule des traîtres, décembre 2006
Marre de l'anglais, décembre 2008
Le langage des traîtres, février 2011
L'X refuse de nous parler en français, mars 2013
Dans quel pays vivons-nous ?, mai 2020

Je radote, direz-vous ? C'est vrai. Je persévérerai, je me répéterai aussi longtemps que les enfoirés mondains (je suis poli) continueront à se plier à cette mode. Lui céder, c'est se soumettre à un colonialisme sournois et trahir notre République.

mercredi 12 août 2020

Jean Castex : démagogie ou immaturité ?

Après avoir entendu le 15 juillet la déclaration de politique générale du Premier ministre j’ai dit mon inquiétude à une amie.

Elle : il faudrait savoir si Jean Castex pense vraiment ce qu’il dit. Les Français sont tellement immatures, tellement capricieux qu’il faut avant tout les calmer. Un ronron démagogique autour de l’environnement et du social peut les apaiser, ce sera toujours ça de gagné.

Moi : les Français ne sont pas tous immatures. Beaucoup d’entre eux sont capables de reconnaître, si on la leur présente, l’orientation qui permettra de redresser notre économie…

Elle : je sais à quelle orientation tu penses. Crois-tu qu’un Premier ministre puisse l’évoquer ? Cela ferait ricaner les gens des médias, les économistes les plus renommés et aussi ses petits camarades énarques, car s’intéresser à cette orientation est aujourd’hui, en France, le plus sûr moyen de couler sa carrière. Le virus de l’immaturité est endémique.

Moi : je crois pourtant utile de décrire clairement la situation. Je connais des énarques qui ont tout compris, c’est donc possible. Il est vrai qu’ils ont sacrifié leur carrière…
Je veux croire que Jean Castex n’est pas un démagogue et qu’il pense vraiment ce qu’il a dit. Je prends donc son discours au sérieux : il n’en est que plus inquiétant.

*     *

« Nous pouvons redevenir une grande Nation industrielle grâce et par l’écologie », a dit Jean Castex.
C’est une erreur stratégique car l’écologie n’est pas une ressource mais une contrainte.

Cette contrainte est absolue : il faut impérativement respecter la nature et combattre le réchauffement climatique. Cela suppose un changement des comportements et, aussi, la mise au point de procédés nouveaux s’appuyant sur l’état de l’art des techniques.

Mais l’écologie utilise les techniques : elle ne se trouve pas sur le front de taille de leur évolution1.

Les techniques fondamentales du système productif étaient naguère la mécanique, la chimie et l’énergie. Le « système technique contemporain2 » (STC) qui s’est déployé à partir des années 1970 s’appuie sur la synergie de la microélectronique, du logiciel et de l’Internet. La mécanique, la chimie et l’énergie n’ont certes pas disparu ainsi que la nature physique dans et sur laquelle elles agissent, mais leurs progrès actuels, ainsi que ceux de la biologie et de l’écologie, résultent de leur informatisation : les automobiles, avions, machines à laver, cuisinières, etc., se perfectionnent en s’informatisant, leur conception s’appuie sur des simulations dans l’espace « virtuel » de l’informatique.
Industrialiser, aujourd’hui, c’est informatiser, et cette action comporte deux dimensions : utiliser et produire l’informatique.

Utiliser l’informatique

Lorsque Jean Castex dit « nous accélérerons la numérisation des entreprises et des administrations », il se sert d’un terme inexact pour parler de leur informatisation, c’est-à-dire du système d’information qui organise et outille le travail qu’il convient d’automatiser comme celui qu’il vaut mieux confier au cerveau humain3.

Le système d’information s’entrelace ainsi à la production, à la gestion et à la stratégie : il éclaire la mission de l’entreprise4. Sa définition suppose donc une démarche dont la profondeur contrarie ceux qui, adhérant à une conception presse-bouton de la technique, croient qu’il peut suffire de se procurer des « outils ».

J’ai consacré des livres et articles à l’art de l’informatisation et aux pièges qu’il doit éviter5. Cet art étant difficile et méconnu, les systèmes d’information sont généralement en mauvais état. Ni le système de santé, ni le système judiciaire, ni le système éducatif ne sont aujourd’hui raisonnablement informatisés. Les entreprises dont le système d’information est de bonne qualité sont de rares et admirables exceptions.

La plupart de nos entreprises sont immatures et donc obsolètes en regard du système technique contemporain et de la situation présente6. Le Premier ministre n’aurait-il pas dû leur demander, en contrepartie des milliards que l’État va leur distribuer pour compenser les effets de la crise sanitaire, d’y remédier pour « recréer les conditions d’une croissance économique plus robuste, plus innovante, plus écologique et plus solidaire » ?

Si Jean Castex pensait aux systèmes d’information lorsqu’il a parlé de « numérisation », il l’aurait dit. Le plus vraisemblable, c’est qu’il est de ceux, nombreux, qui, évoquant le « numérique » et l’« intelligence artificielle7 » sans penser à ce que ces mots désignent, « parlent sans jugement de choses qu’ils ignorent8 ».

Lorsqu’il dit « nous développerons sur notre territoire les technologies d’avenir », pense-t-il aux techniques fondamentales du STC ? Il ne mentionne que l’écologie, avec un « plan vélo », la « rénovation thermique des bâtiments », etc9., et « des interventions ciblées sur les filières stratégiques comme l’automobile et l’aéronautique ».

Or la place d’une nation dans le concert de la géopolitique dépendra de sa maîtrise de ces techniques fondamentales, donc de sa capacité non seulement à utiliser l’informatique mais à la produire.

Produire l’informatique

Les techniques fondamentales de notre temps sont, rappelons-le, la microélectronique, le logiciel et l’Internet.

Les États-Unis se sont placés dès leur début sur le front de taille de ces disciplines.

C’est chez eux que les innovations les plus décisives ont été accomplies : organisation du travail de bureau dès les années 1880, invention du téléphone, du transistor, des circuits intégrés et du microprocesseur, conception des langages10 et systèmes d’exploitation, science des algorithmes11, déploiement de l’Internet12, etc.

Si la contribution de certains Européens a été importante13 c’est aux États-Unis qu’elle a pu porter ses fruits et ils exercent une hégémonie dans le cyberespace14.

L’État américain a soutenu l’innovation et utilise l’extraterritorialité de la loi américaine pour nuire aux concurrents étrangers. Les grands centres de données se trouvent aux États-Unis, sous le contrôle d’Amazon, Microsoft, Google, Facebook, etc., de sorte que les entreprises qui en sont clientes sont (parfois sans le savoir) soumises au Patriot Act et au Cloud Act américains. Le règlement ITAR15 permet aux États-Unis d’imposer des restrictions à l’exportation européenne des produits qui comportent des composants d’origine américaine, comme ils l’ont fait pour les missiles qui équipent le Rafale16.

Comme le dit Jean Castex « nous avons atteint un niveau de dépendance qui n’est pas raisonnable, qui n’est pas acceptable », mais rien n’indique qu’il a pensé à l’informatique.

Les États-Unis restent leaders dans les systèmes d’exploitation (Google, suivi par Microsoft) et le Cloud (les mêmes, plus Amazon), mais le leader dans les microprocesseurs est Taïwan avec TSMC, qui possède la seule usine capable de produire selon la géométrie à 7 nm, suivi de près par le Coréen Samsung. Le microprocesseur du dernier iPhone a été conçu par ARM, entreprise britannique, et fabriqué par TSMC.

Tandis que la Chine avance à marche forcée pour rattraper son retard et que quatre « cyberdragons » de plus petite taille (Corée du Sud, Singapour, Israël et Taïwan) se trouvent au premier rang dans certains domaines, l’Europe et la France semblent paralysées17.

Plusieurs entreprises européennes ont un potentiel élevé (ARM déjà citée, le suédois Ericsson, le finlandais Nokia, le franco-italien STMicro, le français Dassault Systems, l’allemand SAP) mais ni les dirigeants politiques, ni les citoyens, ni les médias n’en semblent conscients. Le Japonais Softbank ayant mis en vente sa participation dans ARM, l’Europe risque de perdre un de ses fleurons en informatique et cela ne semble pas l’émouvoir18.

Laurent Bloch a énuméré les critères de la cyberpuissance en s’inspirant du professeur Yang Yukai, conseiller du gouvernement chinois19. Outre l’éducation et la recherche, l’effort doit porter sur :
- l’infrastructure du réseau à haut débit ;
- les systèmes d’exploitation et les processeurs ;
- les logiciels et le commerce électronique ;
- la cybersécurité ;
- la capacité d’exprimer son point de vue dans la géopolitique de l’informatique ;
- la présence active dans les postes de commandement du cyberespace (IETF20, W3C21 et ICANN22).

Quelle stratégie ?

La liste ci-dessus définit le programme d’une stratégie qui semblera raisonnable à ceux qui sont conscients de la situation. L’Europe et la France semblent cependant tentées de se comporter en pur utilisateur. Qu’importe, de ce point de vue, si l’on ne maîtrise pas les techniques fondamentales : il suffira de savoir s’en servir.

Mais le pays qui maîtrise ces techniques sera le mieux placé pour les utiliser efficacement : elles auront été conçues pour répondre à ses besoins, le milieu scientifique et technique dont elles sont issues forme les compétences nécessaires à leur utilisation23, enfin le pays qui produit les composants les plus efficaces pourra toujours s’en réserver l’usage et l’interdire aux autres.

Il est donc vain de croire qu’un pays puisse développer durablement son économie sans maîtriser les techniques fondamentales.

Une politique immature, qui ignore la concurrence géopolitique autour de ces techniques, satisfera le MEDEF en soutenant des entreprises obsolètes, séduira la population en parlant de l’environnement et en multipliant les mesures « sociales », mais elle n’aura aucun avenir car avant de distribuer une richesse il faut l’avoir produite et valorisée sur le marché mondial : or celui-ci sera dominé par les pays qui savent maîtriser les techniques fondamentales et les utiliser efficacement.

Qu’est-ce qui empêche notre Premier ministre de définir la stratégie qui réponde à la situation présente et de la partager avec le Parlement, avec les Français ? Rien de tout cela n’excède des capacités intellectuelles normales mais il faut, pour oser le faire, s’être libéré de la peur du ridicule24.

Or le ridicule frappe, en France, quiconque ne se plie pas au conformisme aujourd’hui à la mode, lequel exige que les détenteurs de la légitimité et du pouvoir, économistes, politiques, dirigeants et gens des médias, déguisent l’informatique avec le concept-valise vide du « numérique » et disent l’informatisation « ringarde ».
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1 Jeremy Rifkin a égaré les intuitions lorsqu’il a dit que la transition énergétique était la « troisième révolution industrielle ». Trop de gens l’ont pris au sérieux (The Third Industrial Revolution, Griffin, 2013.)
2 Bertrand Gille, Histoire des techniques, Gallimard, 1978.
3 « “What can be automated?” is one of the most inspiring philosophical and practical questions of contemporary civilization » (George Forsythe, « Computer science and education », Information processing 68, North Holland 1969, p. 92.
4 Michel Volle, Valeurs de la transition numérique : civilisation de la troisième révolution industrielle, Institut de l’iconomie, 2018.
5 Voir par exemple De l’informatique : savoir vivre avec l’automate, Economica, 2006, et l’article « Systèmes d’information » de l’Encyclopédie des techniques de l’ingénieur, 2011.
6 Michel Volle, iconomie, Economica, 2014.
7 Pierre Blanc et alii, Élucider l’intelligence artificielle, Institut de l'iconomie 2018.
8 René Descartes, Discours de la méthode, 1637.
9 « Le plan de relance proposera de mobiliser plus de 20 milliards€ pour la rénovation thermique des bâtiments, pour réduire les émissions des transports et de nos industries, pour produire une alimentation plus locale et durable, pour soutenir les technologies vertes de demain comme les batteries, pour mieux recycler et moins gaspiller. »
10 Richard L. Wexelblat, History of Programming Languages, Academic Press, 2014.
11 Donald Knuth, The Art of Computer Programming, Addison Wesley, 2011.
12 Katie Hafner et Matthew Lyon, Where Wizards Stay Up Late, Touchstone 1998.
13 Tim Berners-Lee, Linus Torvalds, Niklaus Wirth, Jean Ichbiah, Donald Davies, Louis Pouzin, etc.
14 Laurent Bloch, « À propos de l’hégémonie américaine dans le cyberespace », 20 mars 2020.
15 International Traffic in Arms Regulations.
16 Ariane Lavrilleux et Guerric Poncet, « ARMEMENT : Pourquoi TRUMP veut briser le Rafale ? », Association de soutien à l’armée française, 21 août 2018.
17 Laurent Bloch, « Géopolitique de l’iconomie, nouveaux rapports de force et stratégies d’influence » in Claude Rochet et Michel Volle, L’intelligence iconomique, De Boeck, 2015, p. 97.
18 Alice Vitard, « SoftBank pourrait se séparer du concepteur de micro-architectures ARM », L’usine digitale, 15 juillet 2020.
19 Laurent Bloch, op. cit., p. 100.
20 Internet Engineering Task Force.
21 World Wide Web Consortium.
22 Internet Corporation for Assigned Names and Numbers.
23 Le parallélisme des multiprocesseurs exige une révolution dans l’art de la programmation.
24 « Ils ont peur du ridicule, et cette peur les rend fous » (Stendhal, Le rouge et le noir, chapitre XLIII).

samedi 8 août 2020

La productivité des services

Selon un de mes amis économistes l’informatisation (qu’il nomme « révolution digitale ») n’apporterait aucun gain de productivité : 

« La révolution digitale, a-t-il écrit, a des retombées décevantes en termes d’efficacité productive. La forte flexibilité du marché du travail a facilité le déversement des moins qualifiés sur des petits jobs périphériques de services. Les plateformes d’intermédiation mobilisent un halo de petits emplois dédiés à la logistique ou à des micro-tâches et qui dégradent la productivité à plus grande échelle. Les nouvelles possibilités de contact client, d’organisation, de notation, etc. liées aux outils numériques favorisent l’explosion des services à la personne sur lesquels les niveaux comme les progrès de productivité sont très faibles. » 

Cette opinion avait été exprimée par Robert Solow1, elle est défendue par Robert Gordon2, on la retrouve sous une autre forme chez Nicholas Carr3 : elle est répandue parmi les économistes et aussi dans la masse de la population. 

Condensons le raisonnement de mon ami. Il ne niera certes pas la productivité qu’apporte l’automatisation : l’action productive étant automatisée, le travail auparavant nécessaire à la production est remplacé par celui qui est consacré à l’ingénierie des automates, dont la quantité est moindre (si ce n’était pas le cas les entreprises n’investiraient pas dans l’automatisation). 

Cependant il dit que l’informatisation provoque dans les services une croissance du nombre des emplois peu qualifiés et à faible productivité, et que cela fait plus que compenser le gain qu’apporte l’automatisation. 

Je crois cette opinion radicalement fausse car elle masque à notre intuition la perspective qu'a ouverte l’informatisation. 

mardi 28 juillet 2020

Melanie Mitchell, Artificial Intelligence: A Guide for Thinking Humans, Farrar, Straus and Giroux, 2019

J'ai lu ce livre avec plaisir. L'auteur est compétente, modeste, lucide, elle a de l'humour, les exemples qu'elle décrit sont une mine d'informations.

Contrairement aux essayistes qui cèdent à la mode du « hype » ou qui, au contraire, considèrent l’IA à travers les lunettes que fournit une philosophie hors de saison, elle sait de quoi elle parle parce qu'elle en a acquis en tant que chercheur une expérience pratique et professionnelle.

Les épisodes historiques de l’IA sont décrits de façon précise avec leurs avancées et leurs limites : systèmes experts, machines à vecteurs de support, réseaux neuronaux. Certaines réussites sont impressionnantes (victoires contre les champions du monde aux échecs et au jeu de Go, reconnaissance d’images), mais l’IA qui sait jouer aux échecs ne sait rien faire d’autre : elle est étroitement limitée et il en est de même pour toutes les autres applications.

*     *

J’ai, comme Melanie Mitchell mais sans avoir son expérience, de fortes convictions concernant l'IA. La lire m'a incité à m'interroger sur ma propre expérience.

Mes convictions viennent de la pratique de la statistique. J'ai conçu, réalisé, exploité des enquêtes puis publié leurs résultats. J'ai pratiqué l'analyse des données et étudié à fond l'état de l'art de ses techniques dans les années 60-80.

Dans l'un et l'autre cas, j'ai rencontré des limites et tenté de les comprendre : comment et dans quel but est définie la grille conceptuelle d’une observation statistique ? Comment interpréter les résultats d'une analyse des données ?

La première question m'a conduit vers l'histoire, la deuxième vers la science économique. Cela m'a préparé aux systèmes d'information que j'ai rencontrés dans les années 90.

*     *

Les questions que soulève Melanie Mitchell concernent en fait l'informatique dont l'IA n'est qu'une application parmi d'autres. La question fondamentale est celle que George Forsythe a posée en 1969 : « “What can be automated?” is one of the most inspiring philosophical and practical questions of contemporary civilization ».

vendredi 24 juillet 2020

Éviter la faillite

L'informatisation a transformé le système productif, l'économie et la société. Le monde sera dominé par les pays qui auront su maîtriser l'informatique. Ne parler que de "numérique" et d'"intelligence artificielle" n'aide vraiment pas à concevoir la stratégie qui répond à ce phénomène.

Dans sa déclaration d'intention le Premier ministre a indiqué au Parlement les priorités de son gouvernement : l'environnement, le social et l'emploi.

Nous serons donc verts et pauvres, comme le veulent les écologistes épris de décroissance. Le social distribuera équitablement notre pauvreté. Dans nos entreprises obsolètes l'emploi sera soutenu par des subventions.

Ainsi nous aurons atteint la Vertu que prêchait Rousseau et dont Mao a donné un exemple : nous aurons eu du moins, foutu pour foutu, la satisfaction de mourir dans l'honneur.

L'institut de l'iconomie propose une autre orientation : concevoir les possibilités comme les dangers qu'apporte l'informatique, respecter les conditions nécessaires de l'efficacité dans la situation présente.

L’État pourrait donner l'exemple en s'occupant enfin sérieusement de l'informatisation des grands systèmes de la nation : santé, justice, éducation, défense, etc.

dimanche 28 juin 2020

La France bientôt condamnée au silence ?

Nicholas Carr a prétendu que « IT doesn’t matter1 » : il a prédit que l’informatique deviendrait un produit banal qui s’achète sur étagère, une « commodité » sans importance : « companies will fulfill their IT requirements simply by purchasing fee-based “Web services” from third parties ».

La puissance qu’ont acquise les GAFAM suffit pour le contredire, à tel point que l'on peut même prédire que les entreprises qui n’auront pas su s’informatiser raisonnablement finiront par disparaître. Plus généralement, les pays qui n’auront pas su s’informatiser n’auront plus aucune influence dans les affaires du monde.

Les techniques fondamentales pour l'économie sont en effet aujourd’hui celles de la microélectronique, du logiciel et de l’Internet : la mécanique, la chimie, l’agriculture et l’énergie, qui ont été les techniques fondamentales jusque dans les années 1970, évoluent désormais en s’informatisant2.

Rappelons-nous ce qui s’est passé au XIXe siècle. En quelques décennies la Grande-Bretagne est devenue la puissance dominante parce qu’elle avait su la première maîtriser la mécanique et la chimie : les armes qu’elles permettaient de concevoir lui ont permis, lors des guerres de l’opium, de vaincre facilement la Chine qui avait été jusqu’alors la première puissance mondiale.

La nation qui maîtrisera le mieux les techniques de l’informatique et saura les utiliser efficacement dominera le monde. C’est l’ambition de la Chine, c’est pourquoi elle investit massivement dans ces techniques comme dans l’art de leur utilisation : toutes ses grandes entreprises ont misé sur l’informatique3.

Aucun projet de crypto-monnaie souveraine, par exemple, ne pourra réussir sans la maîtrise des techniques les plus avancées (processeurs multi-cœurs, programmation parallèle, etc.) et sans l’intelligence de leur mise en œuvre.

*     *

En France la classe sociale qui dirige la politique et les grandes entreprises, ayant été formée à l’expertise dans l’art de la communication, méprise ce qu’elle juge « technique4 » et ignore l’informatique : elle parle ainsi abondamment du « numérique », mot-valise vide de sens, et se laisse fasciner par les chimères qu’évoque l’expression « intelligence artificielle ». L’inexactitude de son vocabulaire révèle son refus de percevoir, de comprendre la situation historique à laquelle notre pays est confronté.

Il ne pourra cependant conserver à la longue un droit à la parole dans le concert des nations que s’il prend conscience de la transformation que l’informatisation a apportée à la définition des produits et des compétences, à l’ingénierie de la production, à la forme de la concurrence et du travail humain, et s’il fait le nécessaire pour en maîtriser les techniques fondamentales car c’est une condition nécessaire de l’habileté de leur utilisation.

À défaut d’être un informaticien tout dirigeant doit donc acquérir une intuition exacte de l’informatique et une culture de l’informatisation (c’est pour tenter de les lui procurer que j’ai publié De l’informatique). Sinon la France sera colonisée par les nations qui, ayant pris de l’avance dans les techniques de l’informatique, auront su s’informatiser efficacement.

Le monde deviendra alors plus pauvre et plus terne car la France ne pourra plus y faire rayonner les valeurs de notre République.
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1 Nicholas G. Carr, « IT doesn’t matter », Harvard Business Review, mai 2003.
2 Bertrand Gille, Histoire des techniques, Gallimard, 1978.
3 Pascal Ordonneau, Crypto-Yuan, La route de la soie, 2020.
4 « La technique, moi, je n'en ai rien à foutre » (Michel Bon, président de France Télécom, lors d'une conférence à Dauphine).

lundi 8 juin 2020

Le pays des enfants gâtés

Les enfants les plus gâtés ne sont pas les plus heureux, et ils ne sont pas les plus aimables car ils n’éprouvent aucune reconnaissance envers ceux qui les gâtent.

Nous autres Français sommes des enfants gâtés et grognons.

Nos frais médicaux sont largement remboursés par la sécurité sociale. Nous percevons des indemnités lorsque nous sommes au chômage. Nos retraites sont confortables. L’éducation nationale est gratuite.

Mais nous croyons que cela nous est dû et jugeons légitime d’en abuser à l’occasion, tout en pestant contre « les charges » qui sont la contrepartie des assurances sociales.

Nous sommes à l’aise mais nous aimons nous croire pauvres, insulte envers les pays vraiment pauvres. Il se trouve, certes, des pauvres parmi nous mais ils sont très discrets : seuls les enfants gâtés grognent.

C’est que nous sommes des bourgeois qui haïssent la bourgeoisie : cette duplicité a contaminé notre littérature, notre culture, notre philosophie et jusqu'à la vie de tous les jours, car haïr ce que l'on est n'est pas sans conséquences.

Nous détestons les institutions, les entreprises, dont l'organisation contrarie notre individualisme. Notre exaspération se manifeste au Café du commerce : « il faut tout foutre en l’air », disons-nous alors – mais nous ne tolérerions pas que l’électricité soit coupée, que les trains cessent de rouler, que les aliments ne soient plus distribués.

Nous revêtons notre révolutionnarisme de nobles intentions qui sont autant de prétextes : « écologie », « social ». Mais pour que le social puisse redistribuer une richesse il faut qu’elle ait été d’abord produite, pour que l’écologie puisse s’épanouir il faut en avoir les moyens. Cette richesse, ces moyens, sont produits par les entreprises et par les personnes dont elles organisent le travail.

Si nous vivons si bien en France, c’est parce que les Français ne sont pas tous des enfants gâtés : il se trouve aussi parmi eux des entrepreneurs, des animateurs qui savent donner un sens à une action collective, soumettre son organisation à une mission.

Mais les entrepreneurs, les animateurs sont aussi discrets que les pauvres : seuls les enfants gâtés se font entendre dans les médias et dans la rue.

La vraie nature de la crise

Quelle sera la durée de la crise que provoque le coronavirus ?

Christian Saint-Étienne a publié son pronostic sur Twitter :

« Avec PIB = 100 en 2019, PIB 2020 = 91, PIB 2021 = 95, PIB 2022 = 99 au mieux. Dette 2019 = 98 % du PIB, dette 2020 = 116 % du PIB, dette 2021 = 117 ou 118 % du PIB. Chômage catégorie A = 5 millions fin 2020. »

Il faudrait donc selon lui attendre 2022 pour que le PIB retrouve à peu près le niveau de 2019 et cela se ferait au prix d’une très forte augmentation de la dette de l’État.

Je trouve ce pronostic pessimiste (je m’en explique ci-dessous) et l’ai dit sur Twitter, mais d’autres personnes ont estimé au contraire que Saint-Étienne était trop optimiste.

« Trois ans pour revenir au régime antérieur ? », a ainsi écrit @HugoMe. « En 2008 ça a mis huit ans. »

Un dialogue s’est amorcé :

@michelvolle – « Une crise sanitaire n’est pas une crise économique, dont l’origine se trouve dans l’économie elle-même. »

@HugoMe – « Je ne comprends pas cette remarque. L’économie est durement touchée, des entreprises font faillite, des secteurs sont totalement ralentis. On ne sait même pas si ça va pas recommencer l’année prochaine. »

@michelvolle – « La crise est accidentelle, son ressort est extérieur à l’économie. On guérit plus vite d’une fracture que d’un cancer. »

@HugoMe – « On va dire aux chômeurs qu’ils sont pas vraiment au chômage. Que c’est une erreur. »

@michelvolle – « Une fracture, ça peut faire très mal. Mais il ne faut pas se tromper sur le diagnostic. »

*     *

La crise de 2008 était l’expression d’un mal qui rongeait l’économie : le risque excessif que portaient les prêts « subprimes », masqué par des produits financiers frauduleux que personne ne savait évaluer, avait contaminé tout le système financier. L’économie s’est alors effondrée comme le fait la santé d’une personne dont un cancer généralisé détruit le corps.

L’épidémie du coronavirus est par contre analogue à un accident dont on sort avec une fracture invalidante. Une fracture peut révéler des points faibles de notre vie : celui qui a besoin d’aide voit parfois s’éloigner des personnes qu’il avait cru amicales. De même, le coronavirus révèle des points faibles de notre société, de notre économie.

Mais il faut faire la différence entre une maladie intime, interne à l’économie qu’elle ronge, et les effets d’un choc extérieur. Le diagnostic n’étant pas le même, la prescription doit être différente.

*     *

Voici le scénario qui me semble le plus vraisemblable : une fois l’épidémie maîtrisée, la reprise surprendra les pessimistes mais elle sera inégale : le tourisme sera sans doute durablement déprimé ainsi que les activités qui en dépendent (luxe, hôtellerie, restauration).

Ce scénario peut être cependant contredit par les faits car notre économie est vulnérable aux errements de l’opinion : alors que nous aurions besoin d’une orientation constructive, des forces non négligeables se rassemblent pour se livrer un travail de démolition.

Une minorité remuante de la population, prenant l’écologie ou le social pour prétexte, s’est laissé séduire par l’esthétique du chaos, l’hostilité envers les institutions et les entreprises, le désir de « décroissance », l'opposition irréfléchie à tout « pouvoir » quel qu’il soit, et la plupart de nos « intellectuels » médiatiques lui emboîtent le pas.

C’est cela, le cancer dont souffre notre société, et il est beaucoup plus dangereux que le coronavirus.

samedi 30 mai 2020

Dans quel pays vivons-nous ?

Lors de leur intervention télévisée du 28 mai Edouard Philippe et Olivier Véran ont utilisé à plusieurs reprises le mot cluster pour désigner les foyers épidémiques.

L’anglais « cluster » se traduit par bouquet, grappe, amas, groupe, rassemblement, etc. : il évoque donc un lieu où se trouvent plusieurs personnes contaminées tandis que « foyer » évoque un feu, un incendie qui risque de se propager. Les connotations de ces deux mots ne sont donc pas les mêmes mais ils pointent vers un même fait, une même réalité.

Le président de la République, ayant pris à tort ou à raison l'écologie pour priorité, a parlé d'un "green deal".

Ces hommes politiques ont donc choisi de se conformer à la mode qui veut que l’on parle anglais (ou plutôt américain).

Que peut signifier alors l'expression « réindustrialiser la France » ? Celui qui abandonne sa langue maternelle ne peut plus penser avec tout son corps, avec sa chair insérée dans la situation historique du monde réel : ne sachant plus où il habite, il sera dupe des suggestions d'un monde imaginaire.

Ce matin sur France Culture une dame qui parlait du riz gluant de Thaïlande s’est senti obligée de dire « sticky rice »... sur « France Culture » !

*     *

Beaucoup de personnes se comportent comme si elles pensaient que la France n’a plus de raison d’être, que la langue française est appelée à disparaître et qu’il faut se « mettre à l’anglais » parce que c’est la langue des affaires comme le dit Ernest-Antoine Seillère, la langue de la finance comme le dit la BNP, la langue de la science comme le dit l’École polytechnique.

Je ne sais que penser de ces personnes qui jettent à la poubelle une langue qui est depuis des siècles un instrument des plus précieux pour la littérature, la philosophie et la science.

Ont-elles honte d’être françaises ? Pensent-elles que nous devons devenir mentalement des Américains, nous conformer en tout à l’American way of life ? Estiment-elles que notre République n’a plus rien à apporter au monde, à la civilisation ?

Si c’est le cas les étrangers leur en feront le reproche car ils ont besoin, eux, d’une France dont le concert des nations puisse entendre la voix.

Trahir notre langue, ce n'est pas seulement dégrader notre pensée et notre action : c’est affadir et appauvrir le monde.

jeudi 21 mai 2020

Pourquoi il ne faut pas restaurer l’ISF

Comme j’estime que l’ISF n’est pas un bon impôt (je m’en explique ci-dessous), j’ai commenté le tweet suivant :
@philippechopin : « Bruno Le Maire rejette l'idée d'un retour de l'ISF pour faire face à la crise ».
@michelvolle : « Oui, car l’impôt doit porter sur le revenu et non sur le patrimoine, qui ne doit être taxé (de façon très progressive) qu’à l’occasion d’un héritage ».

J’ai reçu en réponse plusieurs notifications :
@CitoyenSoucieux : « Comment faire pour égaliser les patrimoines dans ce cas ? »
@g_allegre : « C'est une nouvelle règle ? L'impôt ne doit pas toucher le patrimoine ? Pourtant un patrimoine élevé augmente la capacité contributive et certains hauts patrimoines peuvent contourner l'impôt sur le revenu en ne déclarant aucun revenu... »
@BasileM_L : « Mais alors pour vous le patrimoine ce n'est pas du travail cristallisé ? Qu'est-ce / qui est-ce qui a produit ce patrimoine (ou capital) ? »
@Lude_F : « Et vous justifiez ça comment ? Parce que moi je peux vous argumenter en titane que ça n'aurait aucun sens ni économique ni moral. »

Voici la suite du dialogue :
@michelvolle : « C’est une modeste opinion... »
@g_allegre : « Pour éclairer cette opinion : https://ofce.sciences-po.fr/pdf/revue/12-1 »
@michelvolle : « J’ai lu. Je commenterai sur mon blog. »
@BasileM_L : « J'ai hâte ! N'hésitez pas à le poster ici. »

Je développe ici ma réponse.

samedi 16 mai 2020

L’informatique comme science et la cybernétique comme idéologie ?

(Article écrit avec Pierre Musso et destiné au numéro 10 de la revue Etudes digitales)

Dans les années 1935-50, à la veille, pendant et au sortir de la deuxième Guerre mondiale sont nées à la fois l’informatique (Turing/von Neumann) qui crée un nouveau « système technique » au sens de Bertrand Gille1, et une vision du monde associée, à savoir la cybernétique (Norbert Wiener). Comme l’a bien montré Jean-Pierre Dupuy, le point de départ commun à l’informatique et à la cybernétique avait été la révolution de la logique des années 1930-36 avec l’arithmétisation de la logique de Kurt Gödel et l’émergence de la notion abstraite de machine qu’Alan Turing proposa de formaliser en défendant que toute fonction calculable mathématiquement l’est aussi par une calculatrice arithmétique (« machine de Turing »). Ainsi, résume Jean-Pierre Dupuy, « machine artificielle ou matérielle, d’un côté, logique comme machine, de l’autre, sont liées par un rapport d’identité2 ». De leur origine conceptuelle commune, cybernétique et informatique partagent certains concepts : l’information, la communication, la rétroaction, les algorithmes, la programmation, etc. et Turing comme von Neumann ont participé aux fameuses conférences de la fondation Macy (de 1942 à 1953) d’où est issue la cybernétique.

Nous sommes les héritiers de ces deux mutations majeures : d’une part, celle de l’informatisation qui est un nouveau système technique toujours en développement notamment par sa fusion avec les télécommunications, et d’autre part, celle de l’idéologie3 cybernétique qui à l’origine fut une utopie chez Wiener avant de devenir un cadre de pensée.

En amont de ces deux disciplines et de la révolution de la logique des années 30, il y a une même vision du monde occidental qui traite - depuis qu’Aristote introduisit un modèle technologique pour expliquer le vivant - des rapports de l’homme et de la machine. Le rêve d’une « machine intelligente » ou autonome et le mythe d’un mode de fonctionnement similaire chez le vivant et la machine hantent la pensée occidentale depuis l’Antiquité. Avec la seconde guerre mondiale s’est opérée la cristallisation foudroyante de ces utopies dans le couple informatique/cybernétique.

Si aujourd’hui l’informatique et la cybernétique sont dissociées, et même perçues par certains comme des phénomènes du passé, en fait elles demeurent très actives mais sous des formes différentes : la première sous la forme de l’informatisation de la société et de l’économie, qualifiées de « numériques », et la seconde considérée comme paradigme de la pensée rationnelle et calculatrice.

Le philosophe et historien des sciences Georges Canguilhem a proposé pour analyser l’histoire de la biologie, quelques concepts que nous reprenons pour éclairer l’articulation de l’informatique et de la cybernétique. Il distingue « l’idéologie scientifique » qui a une histoire et une fin car elle va être « investie par une discipline qui fait la preuve opérativement, de la validité de ses normes de scientificité » de « l’idéologie de scientifiques, c’est-à-dire que les savants engendrent par les discours qu’ils tiennent (….) sur la place qu’elle occupe dans la culture4 ». On peut ainsi distinguer trois notions : d’abord, « l’idéologie scientifique » qui est une protoscience ou une pensée préscientifique, ensuite, la rupture épistémologique que marque la naissance d’une science informatique et enfin, « l’idéologie de scientifiques », en l’occurrence la cybernétique, qui vient se greffer sur la science informatique en gestation pour produire un paradigme post-scientifique. Tout se passe comme si « l’idéologie scientifique » se dissociait en deux « branches » : d’un coté son versant scientifique, ici l’informatique, et de l’autre, son versant philosophico-idéologique, ici la cybernétique. Par la suite, au-delà des années 1965, ces deux blocs issus de la même racine dérivent tels des « icebergs » en suivant deux trajectoires séparées : l’une dynamique, l’informatique devient informatisation généralisée et l’autre ossifiée, la cybernétique se fige en un « modèle » ou un paradigme.

Nous nous proposons d’examiner d’abord, la vision du monde longuement élaborée en Europe qui se cristallise dans les années 1935-50, dans l’informatique et la cybernétique aux États-Unis, soit une « idéologie scientifique » (1), ensuite de distinguer la rationalité informatique (2) de l’idéologie cybernétique (3) ; enfin, nous verrons leur devenir, avec d’un côté l’informatisation généralisée constituant le système technique contemporain et de l’autre, la formation d’un paradigme culturel, soit une « idéologie de scientifiques » (4).

mercredi 13 mai 2020

L'élite et la masse

Rien n’est plus certain que ceci : nous sommes tous des êtres humains et sous ce rapport nous sommes identiques et égaux car nous partageons le même destin, le même voyage qui nous transporte de la naissance à la mort à travers la diversité des âges de la vie, et sommes a priori dotés du même potentiel, celui de l’humanité.

Mais rien n’est aussi plus certain que ceci : nous sommes tous extrêmement différents et inégaux sous le rapport du savoir et de la compétence pratique, inégaux par la maîtrise de la pensée, du langage, par la dextérité de nos gestes et mouvements.

Constater ces inégalités, ce n’est pas nier l’égalité fondamentale des êtres humains : c’est reconnaître la diversité de notre espèce, l’éventail des potentialités offertes à chacun et que chacun réalise plus ou moins profondément.

Nier ces inégalités, c’est couper la racine de l’effort individuel : pourquoi se soucier de maîtriser sa langue si l’on estime que toutes les façons de parler se valent ? Pourquoi se donner la peine d’apprendre une science si l’on estime que l’ignorant en sait autant que le maître ?

Il n’est pas vrai que l’inculte, l’ignorant, le paresseux, soient au même niveau que celui qui a fait effort sur soi-même pour affiner son discernement, interpréter les situations, orienter son action : il existe entre les personnes un relief qu’il faut savoir percevoir.

Quand on est sensible à ce relief on voit certaines personnes se détacher nettement sur la toile de fond moyenne car elles donnent l’exemple d’une humanité accomplie : dans les entreprises, dans la société, ces personnes sont des animateurs (voir « Le secret des animateurs »).

Il s’en trouve dans toutes les institutions, dans toutes les entreprises, et elles ne pourraient pas fonctionner sans eux. Il s’en trouve aussi dans toutes les professions : j’ai connu des animateurs parmi mes professeurs, patrons et collègues, et autour de mon village je vois briller d’un vif éclat le caractère d’un maire, d’un menuisier, d’un électricien, d’un maraîcher, d’une épicière, d’un boulanger, d’une secrétaire de mairie, etc.

Beaucoup de gens semblent cependant ne pas sentir ce relief. J’ai suivi les cours d’allemand de l’excellent M. Guinaudeau qui, chaque année, prenait à bras le corps une classe de seconde pour lui enseigner ce qu’elle était censée avoir appris les années précédentes, et qu’elle ignorait évidemment, mais mes camarades semblaient ne voir en lui qu’un prof autoritaire comme les autres, ni plus ni moins.

De même, notre excellente épicière connaît ses produits, ses clients, ses fournisseurs et sait indiquer discrètement à chacun ce qui lui convient : les gens sont assidus dans son magasin, ils s’y sentent bien, mais cela leur paraît tout naturel et ils ne voient en elle qu’une épicière comme les autres et qui veut « gagner de l'argent », ni plus ni moins.

Les animateurs sont une élite, la seule véritable élite, mais elle est discrète. Ils « créent une bonne ambiance », on a plaisir à travailler ou converser avec eux car tout semble alors simple, clair et naturel. J’ai tenté, dans « Le rationnel et le raisonnable », d’élucider leur façon de voir et de penser.

mardi 12 mai 2020

Publication des archives de volle.com

J'ai entrepris de mettre en forme avec LaTeX l'ensemble des documents qui ont été publiés de 1998 à 2009 sur volle.com, puis à partir de 2009 sur michelvolle.blogspot.com.

Cette publication a pour but de placer mon travail entre les mains des lecteurs (et de le soumettre à leur critique) sous une forme plus commode et plus durable que celle d'un site Web.

J'ai systématiquement publié tous mes travaux sur ces deux sites pendant une vingtaine d'années, à la seule exception de mes ouvrages et de quelques rapports destinés à des clients. Certains de ces textes répondent à une situation qui a évolué par la suite (c'est par exemple le cas de ceux qui concernent les télécoms) et témoignent ainsi d'un moment de l'histoire. D'autres me semblent avoir conservé une pertinence à travers le temps.

Les documents sont présentés dans l'ordre chronologique de leur publication, de sorte que le texte sautille d'un thème à l'autre : économie, informatisation, histoire, sociologie, philosophie, politique, etc.

Je me suis souvent répété, les mêmes thèmes revenant sous une forme et avec un vocabulaire qui ont évolué. On pourra penser que la répétition est ici trop poussée, mais une telle compilation n'est pas faite pour être lue à la file, mais plutôt en picorant selon la fantaisie du lecteur.

Chaque volume comporte un index thématique qui propose un classement selon ces diverses rubriques.

Il faudra une vingtaine de volumes pour tout publier. Lorsque j'y aurai introduit des index et bibliographies ces volumes seront publiés sur Amazon et ainsi disponibles sur papier.

On peut télécharger les versions actuelles au format .pdf. Celles qui sont disponibles sont les suivantes :

jeudi 7 mai 2020

L'erreur à ne pas commettre

La presse, toujours à l'affût des ragots, répète aujourd'hui qu'il existe un conflit entre l’Élysée et Matignon, que les jours du Premier ministre sont comptés, qu'Emmanuel Macron souhaite se débarrasser de lui, etc.

Il est difficile de savoir ce qui est vrai ou non dans ces ragots.

Ils sont bien sûr alimentés par la rivalité traditionnelle, et peut-être inévitable, entre les équipes des deux cabinets.

Ceux de Matignon sont fiers de préparer les décisions du gouvernement, les arbitrages entre les ministères (qui rêvent de "mesures" nouvelles, mais coûteuses) et le budget (systématiquement opposé à tout ce qui coûte).

Ceux de l’Élysée sont fiers d'être près du chef de l’État, dont le prestige rayonne jusqu'à leurs personnes, et de contribuer à sa réflexion, aux orientations qu'il indique à la nation. Mais ils aimeraient bien, aussi, pouvoir participer aux décisions du gouvernement... et là ils rencontrent l'hostilité des gens de Matignon.

La rivalité entre les équipes a tôt fait de remonter jusqu'au Président et au Premier ministre car les gens se plaignent, se disent incompris, méprisés, maltraités, décrivent par le menu les avanies qu'ils estiment avoir subies. "Matignon nous bloque, ils sont stupides", dit-on à l’Élysée ; "L’Élysée veut se mêler de tout, il nous piétine", dit-on à Matignon.

Ce conflit est de toutes les époques et, je le répète, il est peut-être inévitable. Il faut que le Président et le Premier ministre sachent, chacun de son côté, le gérer en pansant les amours-propres et en apaisant les conflits.

Mais le pire est possible s'ils se laissent influencer par leurs équipes, se laissent contaminer par leurs jalousies. C'est là une pente d'autant plus tentante que les missions du Président et du Premier ministre se chevauchent. Le Président préside, c'est certain ; mais d'une certaine façon, il gouverne aussi.

Certes, d'après la constitution le Premier ministre "dirige l'action du Gouvernement qui détermine et conduit la politique de la nation", tandis que le Président de la République "veille au respect de la Constitution et assure, par son arbitrage, le fonctionnement régulier des pouvoirs publics ainsi que la continuité de l'État" : en principe donc, l'un gouverne tandis que l'autre oriente et arbitre.

Mais quelle est, en cas d'urgence, la différence entre orienter et gouverner ? Comment se partage le pouvoir de nomination, qui seul permet de tenir la bride aux réseaux d'influence ? Comment se partage aussi le droit à la parole, à la présence médiatique ? Et puis, disons-le très simplement, quel est en définitive celui des deux qui domine l'autre, qui "commande" ?

Le tandem formé par Édouard Philippe et Emmanuel Macron rassemble deux personnes aux talents complémentaires et qui ont su, jusqu'à présent, agir loyalement l'une envers l'autre - art difficile, qui suppose de supporter des froissures d'amour-propre dans les moments où l'autre semble avoir le dessus.

Il n'est pas sûr qu'Emmanuel Macron puisse trouver un Premier ministre plus travailleur, plus habile, plus loyal - et de toutes façons la victoire de l'équipe de l’Élysée ne durera qu'un temps, car les mêmes tensions renaîtront bien vite avec les nouveaux conseillers de Matignon. Alors pourquoi changer de Premier ministre ? C'est une erreur à ne pas commettre.

lundi 13 avril 2020

Le professeur Raoult et la chloroquine

Je ne suis pas compétent pour savoir si l'hydroxychloroquine est efficace ou non pour combattre le coronavirus. Je sais par contre qu'en cas d'épidémie une population sera toujours tentée de croire celui qui lui propose un médicament miracle : l'emballement autour du protocole du professeur Raoult est une manifestation de ce phénomène.

Je ne connais pas le professeur Raoult et n’ai aucune opinion sur sa personne – peut-on d’ailleurs vraiment avoir une opinion sur une personne ?

On doit, par contre, avoir une opinion sur les comportements ne serait-ce que pour savoir lesquels on peut avoir soi-même et lesquels il faut refuser. Adopter par exemple le rôle du gourou entouré d’admirateurs, est-ce un comportement que l’on puisse s’autoriser ? N’est-il pas préférable d’agir et parler en personne libre parmi des personnes libres ?

On peut encore avoir une opinion sur la cohérence de ce que dit quelqu’un, car une pensée incohérente s’annule elle-même.

Le professeur Raoult s'inspire du philosophe Paul Feyerabend qui, voulant critiquer l’académisme et le conformisme qu’il juge trop fréquents chez les scientifiques, a outrepassé cette critique légitime pour adopter une position de principe « contre la méthode ».

Sa critique de la méthode consiste cependant à proposer... une méthode, l’« anarchisme épistémologique ». La philosophie de Feyerabend se nie ainsi elle-même, comme le font ceux qui affirment qu’« il est absolument vrai que tout est relatif », ou encore comme le font les anarchistes qui, hostiles par principe aux organisations, tentent toujours et inévitablement de s’organiser.

Une des conséquences de la philosophie de Fayerabend, c’est qu'une intuition peut être aussi « vraie » que le constat expérimental d'un fait. Dire cela, c’est faire jouer la pensée à la roulette car l'exactitude d'une intuition n’est qu’une probabilité, éventuellement très faible.

Je crains bien que ce ne soit le cas du protocole du Professeur Raoult. Attendons les conclusions d'une expérimentation rigoureuse et méthodique : nous saurons alors si nous avons, avec lui, gagné à la roulette.

Monnaie et souveraineté

Certains responsables voient une menace pour la « souveraineté » dans la Libra, projet de monnaie électronique de Facebook : chaque monnaie, disent-ils, est l’expression de la souveraineté d’un État, et d’ailleurs seuls les États peuvent être les garants de la fonction fiduciaire de la monnaie. Pour Bruno Le Maire, « nous ne pouvons pas accepter qu’une entreprise privée se dote des instruments de souveraineté d’un État ».

Le débat semble clos depuis que Mark Zuckerberg a fait allégeance aux États-Unis. Le lien entre monnaie et souveraineté semble pourtant contredit par la réalité empirique comme par la réalité historique et la théorie économique : l’informatisation de la monnaie révélera-t-elle cette contradiction ?

Réalité empirique

Si la première qualité d’une monnaie est d’inspirer confiance, la garantie d’un État n’a jamais suffi pour empêcher une crise monétaire : pour ne citer que deux exemples l’Allemagne en 1923 et l’Argentine à la fin des années 1980 ont connu des épisodes d’inflation extrême.

L’Euro, qui est resté stable depuis sa création, n’est pas une monnaie souveraine. On dit bien sûr que les États ont délégué leur souveraineté monétaire à l’Europe, mais est-il logiquement possible de « déléguer » une souveraineté ? Une telle délégation, qui fait des « souverains » des pays qui ont adhéré à l’Euro les membres élus d’une assemblée qui délibérera sur les initiatives de la BCE, réduit la « souveraineté » des États à une fonction de type parlementaire, assujettie aux décisions d’une bureaucratie dont on peut seulement souhaiter qu’elle soit compétente.

Quel est d’ailleurs le périmètre des institutions qui émanent du souverain (la « couronne », disent les Britanniques)  ? Il comprend à coup sûr la défense, la justice et la diplomatie. Certains pays leur ajoutent l'enseignement, la santé publique, la politique sociale, la culture et même la religion : ce périmètre est plus ou moins étendu selon les nations.

L'expérience des crises monétaires invite à ne pas considérer la monnaie comme un « instrument de la souveraineté de l’État », mais comme un outil dont la commodité fonde l'usage général qui, lui-même, inspire la confiance : si l'on a confiance en la monnaie, ce n'est pas parce qu'elle bénéficie de la garantie d'un État (garantie contredite par les épisodes d'hyperinflation), mais parce que sa commodité fait qu'elle est acceptée par chacun en contrepartie des biens et des services dont elle facilite l'échange.

Réalité historique

vendredi 10 avril 2020

Secouer la paresse des économistes

J’ai démontré dans les années 1990, avec toute la rigueur souhaitable, que l’économie actuelle est pour l’essentiel soumise à la loi du rendement d’échelle croissant et que ses marchés obéissent au régime de la concurrence monopolistique1.

Je n’étais ni le seul, ni le premier à percevoir ce phénomène : Paul Krugman, Brian Arthur, Elhanan Helpman, Mike Spence, Paul Romer, Steven Salop, Robert Solow, d’autres encore ont parlé avant moi des rendements croissants et de la concurrence monopolistique. J’ai donc pu me recommander de leur autorité et placer mon propos sous une ombrelle de citations américaines.

La théorie de la concurrence monopolistique n’est d’ailleurs pas récente : elle date de 1933 avec les travaux de Joan Robinson et Edward Chamberlin et fait partie du bagage de tout économiste bien formé.

Il existe cependant un écart entre ces travaux respectables, mais purement théoriques, et le fait de démontrer que désormais l’économie obéit pratiquement et concrètement à ce régime.

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Certains économistes exigent que toute démonstration s’appuie sur des statistiques et de l’économétrie. Mais autant ces disciplines sont nécessaires pour trancher des questions auxquelles ni l’évidence, ni le raisonnement ne peuvent suffire, ici l’évidence est criante et le raisonnement tout simple.

Le fait est en effet que le coût marginal d’un logiciel est pratiquement nul : une fois écrit, on peut le reproduire des millions de fois, sans coût supplémentaire significatif, par téléchargement ou impression de disques. Le fait est aussi que le coût marginal d’un composant microélectronique, processeur ou mémoire, est lui aussi pratiquement nul. Le fait est enfin que le transport d’un octet ou d’un document supplémentaire ne coûte pratiquement rien sur l’Internet : il sera seulement bloqué si le réseau est saturé.

Aucune personne de bon sens ne peut nier ces faits qui sont aussi solidement établis que possible : les trois techniques fondamentales de l’économie contemporaine sont donc à rendement d’échelle croissant, et cette propriété s’étend aux autres secteurs à proportion de leur informatisation.

C’est pour la science économique une catastrophe au sens de René Thom2 : les bases de la théorie de l’équilibre général étant ruinées, des lois économiques jugées certaines deviennent obsolètes, des réflexes professionnels auparavant judicieux ne peuvent plus avoir leurs effets habituels.

Cette catastrophe a été anticipée par John Hicks, toujours finement exact :

« It is, I believe, only possible to save anything from (…) the wreckage of the greater part of the general equilibrium theory if we can assume that the markets confronting most of the firms (…) do not differ greatly from perfectly competitive markets (…) and if we can suppose that the percentages by which prices exceed marginal costs are neither very large nor very variable » (John Hicks, Value and Capital, Oxford University Press, 1939, p. 84).

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Pour bâtir le modèle qui répondait à cette situation nouvelle il fallait la simplifier et n’en retenir que l’essentiel. C’est ce que j’ai fait en postulant que le coût marginal est nul et que le coût de production se réduit au coût fixe (sunk cost), éventuellement très élevé, d’un investissement initial.

Dans une telle situation la concurrence parfaite est impossible ainsi que la tarification au coût marginal qui est un de ses corollaires. Le régime du marché sera donc soit le monopole, soit la concurrence monopolistique, et si le monopole peut subsister un temps sur un marché la diversification qualitative du produit y introduira bientôt la concurrence monopolistique.

De ce point de départ résulte une cascade de conséquences concernant les produits, l’ingénierie, l’emploi, les compétences, l’organisation, la stratégie, etc. Elles dessinent le monde hypothétique que j’ai exploré avec quelques autres et que nous avons nommé « iconomie ». Je l’ai décrit dans des livres3, articles et émissions sur Xerfi Canal, me répétant au point d’avoir parfois l’impression pénible de radoter.

Comme tout modèle économique celui de l’iconomie est schématique. Cela ne l’empêche pas de fournir des indications éclairantes à la stratégie des entreprises et à la politique : l’orientation qu’elles indiquent se révèle d’ailleurs familière aux entrepreneurs que nous rencontrons car à défaut de théorie ils ont une intuition exacte de la situation présente.

Mais qu’en est-il de nos confrères économistes ?

mercredi 8 avril 2020

La crise et comment en sortir

Pour comprendre la crise actuelle, il faut d’abord voir que ce n’est pas une crise économique.

L’origine d’une crise économique se trouve dans l’économie : une ressource naturelle fait défaut (crise pétrolière), le potentiel du système technique est épuisé (crise systémique), la spéculation a détruit la crédibilité des créances (crise financière), la confiance dans la monnaie s’est dissipée (crise monétaire), etc. Souvent une crise économique comporte plusieurs de ces dimensions.

On peut juger l’économie actuelle fragile sous certains de ces aspects mais le fait est que ce n’est pas eux qui ont déclenché cette crise. L’origine de la crise présente ne réside ni dans les ressources naturelles, ni dans le système technique, ni dans les créances, ni dans la monnaie.

L’origine de la crise présente est sanitaire.

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Elle a cependant des conséquences économiques. L’INSEE estime que 35 % du système productif sont à l’arrêt1, ce taux variant d’ailleurs fortement d’un secteur à l’autre (certaines activités sont à l’arrêt complet, d’autres travaillent au contraire à plein rendement). Il reste que l’économie fonctionne à 65 % de ses capacités : ce n’est pas nul, contrairement à ce que l’on entend parfois dire, mais le choc est sévère.

Comme toute crise, celle-ci a eu un début et elle finira lorsque sa cause aura disparu : elle durera le temps de l’épidémie, c’est-à-dire encore quelques semaines. Il ne faut pas avoir la vue courte : la situation actuelle n’est pas faite pour durer. Il faut résister à la tentation de la myopie.

La crise aiguë aura cependant laissé des traces. La logistique des flux qui ont été bloqués et les processus de production interrompus devront redémarrer. Cela demandera un certain délai.

Cependant les ressources sont toujours là. Avec tout le respect qui est dû aux personnes qui ont perdu des proches, on peut dire que la démographie n’aura pas été atteinte de façon significative : les compétences seront pratiquement intactes, les organisations ne sont pas compromises.

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La plus grave des conséquences de la crise sanitaire sera la dégradation de la trésorerie des entreprises. Les ménages auront relativement peu souffert grâce aux mesures de soutien aux revenus (chômage partiel, indemnités, etc.). Par contre les entreprises qui ont été contraintes de ralentir ou cesser leur activité (mécanique, BTP, transport aérien et chemin de fer, restauration, tourisme, etc.) auront dû couvrir leurs dépenses récurrentes sans pouvoir faire de recettes.

Nous risquons donc une épidémie de faillites d’entreprises par ailleurs saines, mais incapables de supporter un tel choc.

Il ne faudra pas jouer à la « destruction - création » schumpeterienne. On peut lorsque l’économie est dans son régime normal croire aux vertus brutales de la sélection naturelle, qui supprime des entreprises inefficaces, mais l’épidémie est une situation exceptionnelle et les entreprises qui se trouvent aujourd’hui en danger ne sont pas nécessairement des entreprises inefficaces.

mercredi 18 mars 2020

Le rationnel et le raisonnable

Cette série développe le contenu du texte Pensée rationnelle et pensée raisonnable, que certains lecteurs ont jugé trop elliptique.

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Notre pensée fournit à l’action les concepts et hypothèses, autrement dit les théories, qui lui permettent de répondre à diverses situations. Les « petits mondes » qu’elle crée ainsi découpent autant de zones de clarté rationnelle dans la complexité du réel. L’immensité obscure du monde réel entoure cependant ces « petits mondes » et il arrive qu’elle se manifeste.

La « pensée raisonnable » est celle qui, tout en tirant parti de la pensée rationnelle, est consciente de la complexité du monde réel et vigilante en regard des phénomènes qu’il comporte ainsi que de la dynamique qui transforme les situations.

Une personne dont la pensée est raisonnable diffère, par sa psychologie et par son action, de celles dont l’intellect s’enferme dans le « petit monde » rationnel d’une spécialité professionnelle, d’une institution ou d’une époque.

Seule la pensée raisonnable peut répondre au changement de situation qui a lieu, comme c’est le cas aujourd’hui, lorsqu’une révolution industrielle transforme la relation entre l’action et le monde réel.

Fonction pratique de notre pensée


Notre pensée confrontée au monde réel

Les « théories » familières de notre vie courante

Nos apprentissages

Réponse à une objection

Les étapes de notre pensée

Nos « petits mondes »

Nos « petits mondes » et le monde réel

Pensée rationnelle et pensée raisonnable


La situation présente


Une révolution dans le monde de la pensée


La situation présente (suite)

Fonction pratique de notre pensée

(Ce texte fait partie de la série "Le rationnel et le raisonnable".)

Il nous est impossible de penser entièrement et complètement l’objet réel le plus modeste, notre tasse de café par exemple, car elle est en fait d’une complexité sans limite : les atomes qui composent ses molécules nous sont imperceptibles ainsi que leurs électrons ; son histoire est énigmatique car nous ignorons où, comment et par qui elle a été fabriquée, par quel circuit elle a été commercialisée, quand et par qui elle a été achetée ; son futur est imprévisible car nous ne pouvons pas savoir quand et par qui elle sera cassée, puis jetée, ni où iront ses restes, etc.

Ces connaissances, direz-vous, nous sont inutiles. C’est vrai : il suffit de savoir se servir de la tasse pour boire un café. Mais dire qu’une connaissance est inutile, c’est soumettre la connaissance au critère de l’utilité. Utilité en regard de quoi ? En regard de ce que l’on a à faire, c’est-à-dire d’une action que l’on a l’intention de réaliser en réponse à la situation dans laquelle on se trouve.

La connaissance, la pensée, sont donc soumises aux exigences de l’action, aux contraintes d’une situation : nous ignorons délibérément ce qu’il nous est inutile de connaître. Nous sélectionnons, parmi les attributs innombrables d’un objet réel, ceux seuls dont la connaissance nous est utile, et faisons abstraction des autres.


Nota Bene : la langue courante et familière associe au mot « abstraction » des connotations sérieuses, académiques, « scientifiques » : l’abstraction serait le fait des Savants, Philosophes et Intellectuels que l’on soupçonne d’être éloignés de la vie quotidienne et dépourvus de l’esprit pratique. Or l’exemple de la tasse de café montre que l’abstraction se trouve au cœur de notre activité quotidienne et qu’elle a un caractère pratique puisque la « pratique », c’est l’action elle-même.

Les choses que désignent les mots « pensée », « abstraction », « concept », « théorie » et « hypothèse » ne doivent pas être jugées « grandes, hautes, élevées, sublimes », mais « basses, communes, familières1 » : comme elles sont présentes dans nos activités les plus quotidiennes (conduire une voiture, faire la cuisine, avoir une conversation, etc.), c’est en considérant ces activités que l’on comprend leur nature, et cela permet d’élucider leur rôle dans les institutions, les sciences et la société.


Dire que la pensée est soumise aux exigences de l’action, c’est renverser l’ordre des choses qui nous a été inculqué par l’éducation et qui nous semble naturel : nous avons été formés à respecter la dignité éminente de la pensée, nous estimons qu’elle ne doit pas dépendre de ce qui est « subjectif » – nos désirs, nos intentions – et nous n’acceptons de la courber, avec la science expérimentale, que sous le joug du constat des faits.

L’exemple de la tasse de café montre cependant que l’objectivité au sens courant du mot, celle qui « reproduit exactement l’objet dans la pensée », est impossible car l’objet réel le plus modeste est d’une complexité illimitée. La connaissance est toujours en un sens subjective car elle est le fait d’un sujet porteur de valeurs, animé par des intentions, plongé dans une situation et cherchant des repères pour y agir. Cette subjectivité n’est cependant ni individuelle, ni capricieuse : elle est historique car elle est le fait de tous les individus qui rencontrent une même situation et adhèrent aux valeurs de la même civilisation. Prendre objectivement conscience de cette rencontre confère au mot « objectivité » un sens plus fécond que celui de l’usage courant.

Épisode suivant : Notre pensée confrontée au monde réel

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1 Blaise Pascal, « De l'esprit géométrique et de l'art de persuader », in Oeuvres complètes, ed. Pléiade, Gallimard, Pléiade, 1954, p. 602