mercredi 18 novembre 2020

Mise en forme des publications de volle.com

Ce que j’ai publié depuis 1998 a un petit nombre de lecteurs fidèles : ils m’écrivent que cette lecture leur a été utile.

Surfer sur un site Web n’est cependant pas confortable. J’ai donc composé des documents pdf rassemblant chacun ce qui a été publié dans une année : les textes de 2019 sont ainsi accessibles à l’adresse http://volle.com/travaux/Documents2019.pdf, et pour les années 2000 à 2019 l’adresse se compose de façon analogue (il me reste à composer les années 1998 et 1999). Je suis reconnaissant aux lecteurs qui, comme l’a fait Alain Godinot, me signalent des coquilles et autres erreurs.

La lecture étant plus agréable sur papier, ces documents sont progressivement publiés sur Amazon en volumes dont le prix ne fait que couvrir le coût de l'impression.

Les volumes suivants sont déjà disponibles :
Documents 2019
Documents 2017
Documents 2015

Seul le format pdf permettant d’actionner les liens hypertexte, le livre et les documents pdf se compléteront mutuellement.

Je souhaite une bonne lecture à ceux qui entreprendront de fouiller le buisson de ces écrits ! Ils y trouveront des commentaires de lectures et ce que j’ai pu écrire en plus de vingt ans sur l’informatisation et ses conséquences pour les institutions, la pensée et l’action.

Fortune et mort de La Vauguyon

Ce texte extrait des Mémoires de Saint-Simon fait partie de la série "Un peu de lecture pendant les vacances"

Le dimanche 29 novembre [1693], le roi sortant du salut apprit, par le baron de Beauvais, que La Vauguyon s'était tué le matin de deux coups de pistolet dans son lit, qu'il se donna dans la gorge, après s'être défait de ses gens sous prétexte de les envoyer à la messe. Il faut dire un mot de ces deux hommes: La Vauguyon était un des plus petits et des plus pauvres gentilshommes de France. Son nom était Bétoulat, et il porta le nom de Fromenteau. C'était un homme parfaitement bien fait, mais plus que brun et d'une figure espagnole. Il avait de la grâce, une voix charmante, qu'il savait très bien accompagner du luth et de la guitare, avec cela le langage des femmes, de l'esprit et insinuant.

Avec ces talents et d'autres plus cachés mais utiles à la galanterie, il se fourra chez Mme de Beauvais, première femme de chambre de la reine mère et dans sa plus intime confidence, et à qui tout le monde faisait d'autant plus la cour qu'elle ne s'était pas mise moins bien avec le roi, dont elle passait pour avoir eu le pucelage. Je l'ai encore vue vieille, chassieuse et borgnesse, à la toilette de Mme la dauphine de Bavière où toute la cour lui faisait merveilles, parce que de temps en temps elle venait à Versailles, où elle causait toujours avec le roi en particulier, qui avait conservé beaucoup de considération pour elle. Son fils, qui s'était fait appeler le baron de Beauvais, avait la capitainerie des plaines d'autour de Paris. Il avait été élevé, au subalterne près, avec le roi; il avait été de ses ballets et de ses parties, et galant, hardi, bien fait, soutenu par sa mère et par un goût personnel du roi, il avait tenu son coin, mêlé avec l'élite de la cour, et depuis traité du roi toute sa vie avec une distinction qui le faisait craindre et rechercher. Il était fin courtisan et gâté, mais ami à rompre des glaces auprès du roi avec succès, et ennemi de même; d'ailleurs honnête homme et toutefois respectueux avec les seigneurs. Je l'ai vu encore donner les modes.

Fromenteau se fit entretenir par la Beauvais, et elle le présentait à tout ce qui venait chez elle, qui là et ailleurs, pour lui plaire, faisait accueil au godelureau. Peu à peu elle le fit entrer chez la reine mère, puis chez le roi, et il devint courtisan par cette protection. De là il s'insinua chez les ministres. Il montra de la valeur volontaire à la guerre, et enfin il fut employé auprès de quelques princes d'Allemagne. Peu à peu il s'éleva jusqu'au caractère d'ambassadeur en Danemark, et il alla après ambassadeur en Espagne. Partout on en fut content, et le roi lui donna une des trois places de conseiller d'État d'épée, et, au scandale de sa cour, le fit chevalier de l'ordre en 1688. Vingt ans auparavant il avait épousé la fille de Saint-Mégrin dont j'ai parlé ci-devant à propos du voyage qu'il fit à Blaye de la part de la cour, pendant les guerres de Bordeaux, auprès de mon père; ainsi je n'ai pas besoin de répéter qui elle était, sinon qu'elle était veuve avec un fils de M. du Broutay, du nom de Quelen, et que cette femme était la laideur même. Par ce mariage, Fromenteau s'était seigneurifié et avait pris le nom de comte de La Vauguyon. Tant que les ambassades durèrent et que le fils de sa femme fut jeune, il eut de quoi vivre; mais quand la mère se vit obligée de compter avec son fils, ils se trouvèrent réduits fort à l'étroit. La Vauguyon, comblé d'honneurs bien au delà de ses espérances, représenta souvent au roi le misérable état de ses affaires, et n'en tirait que de rares et très médiocres gratifications.

La pauvreté peu à peu lui tourna la tête, mais on fut très longtemps sans s'en apercevoir. Une des premières marques qu'il en donna fut chez Mme Pelot, veuve du premier président du parlement de Rouen, qui avait tous les soirs un souper et un jeu uniquement pour ses amis en petit nombre. Elle ne voyait que fort bonne compagnie, et La Vauguyon y était presque tous les soirs. Jouant au brelan, elle lui fit un renvi qu'il ne tint pas. Elle l'en plaisanta, et lui dit qu'elle était bien aise de voir qu'il était un poltron. La Vauguyon ne répondit mot, mais, le jeu fini, il laissa sortir la compagnie et quand il se vit seul avec Mme Pelot, il ferma la porte au verrou, enfonça son chapeau dans sa tête, l'accula contre sa cheminée, et lui mettant la tête entre ses deux poings, lui dit qu'il ne savait ce qui le tenait qu'il ne la lui mit en compote, pour lui apprendre à l'appeler poltron. Voilà une femme bien effrayée, qui, entre ses deux poings, lui faisait des révérences perpendiculaires et des compliments tant qu'elle pouvait, et l'autre toujours en furie et en menaces. À la fin il la laissa plus morte que vive et s'en alla. C'était une très bonne et très honnête femme, qui défendit bien à ses gens de la laisser seule avec La Vauguyon, mais qui eut la générosité de lui en garder le secret jusqu'après sa mort, et de le recevoir chez elle à l'ordinaire, où il retourna comme si de rien n'eût été.

Longtemps après, rencontrant sur les deux heures après midi M. de Courtenay, dans ce passage obscur à Fontainebleau, qui, du salon d'en haut devant la tribune, conduit à une terrasse le long de la chapelle, lui fit mettre l'épée à la main, quoi que l'autre lui pût dire sur le lieu où ils étaient et sans avoir jamais eu occasion ni apparence de démêlé. Au bruit des estocades, les passants dans ce grand salon accoururent et les séparèrent, et appelèrent des Suisses de la salle des gardes de l'ancien appartement de la reine mère, où il y en avait toujours quelques-uns et qui donnait dans le salon. La Vauguyon, dès lors chevalier de l'ordre, se débarrassa d'eux et courut chez le roi, tourne la clef du cabinet, force l'huissier, entre, et se jette aux pieds du roi, en lui disant qu'il venait lui apporter sa tête. Le roi, qui sortait de table, chez qui personne n'entrait jamais que mandé, et qui n'aimait pas les surprises, lui demanda avec émotion à qui il en avait. La Vauguyon, toujours à genoux, lui dit qu'il a tiré l'épée dans sa maison, insulté par M. de Courtenay, et que son honneur a été plus fort que son devoir. Le roi eut grand'peine à s'en débarrasser, et dit qu'il verrait à éclaircir cette affaire, et un moment après les envoya arrêter tous deux par des exempts du grand prévôt, et mener dans leurs chambres. Cependant on amena deux carrosses, qu'on appelait de la pompe, qui servaient à Bontems et à divers usages pour le roi, qui étaient à lui, mais sans armes et avaient leurs attelages. Les exempts qui les avaient arrêtés les mirent chacun dans un de ces carrosses et l'un d'eux avec chacun, et les conduisirent à Paris à la Bastille, où ils demeurèrent sept ou huit mois, avec permission au bout du premier mois d'y voir leurs amis, mais traités tous deux en tout avec une égalité entière. On peut croire le fracas d'une telle aventure: personne n'y comprenait rien. Le prince de Courtenay était un fort honnête homme, brave, mais doux, et qui n'avait de la vie eu querelle avec personne. Il protestait qu'il n'en avait aucune avec La Vauguyon, et qu'il l'avait attaqué et forcé de mettre l'épée à la main, pour n'en être pas insulté; d'autre part on ne se doutait point encore de l'égarement de La Vauguyon, il protestait de même que c'était l'autre qui l'avait attaqué et insulté: on ne savait donc qui croire, ni que penser. Chacun avait ses amis, mais personne ne put goûter l'égalité si fort affectée en tous les traitements faits à l'un et à l'autre. Enfin, faute de meilleur éclaircissement et la faute suffisamment expiée, ils sortirent de prison, et peu après reparurent à la cour.

Quelque temps après, une nouvelle escapade mit les choses plus au net. Allant à Versailles, La Vauguyon rencontre un palefrenier de la livrée de M. le Prince, menant un cheval de main tout sellé, allant vers Sèvres et vers Paris. Il arrête, appelle, met pied à terre et demande à qui est le cheval. Le palefrenier répond qu'il est à M. le Prince. La Vauguyon lui dit que M. le Prince ne trouvera pas mauvais qu'il le monte, et saute au même temps dessus. Le palefrenier bien étourdi ne sait que faire à un homme à qui il voit un cordon bleu par-dessus son habit et sortant de son équipage, et le suit. La Vauguyon prend le petit galop jusqu'à la porte de la Conférence, gagne le rempart et va mettre pied à terre à la Bastille, donne pour boire au palefrenier et le congédie. Il monte chez le gouverneur à qui il dit qu'il a eu le malheur de déplaire au roi et qu'il le prie de lui donner une chambre. Le gouverneur bien surpris lui demande à son tour à voir l'ordre du roi, et sur ce qu'il n'en a point, plus étonné encore, résiste à toutes ses prières, et par capitulation le garde chez lui en attendant réponse de Pontchartrain, à qui il écrit par un exprès. Pontchartrain en rend compte au roi, qui ne sait ce que cela veut dire, et l'ordre vient au gouverneur de ne point recevoir La Vauguyon, duquel, malgré cela, il eut encore toutes les peines du monde à se défaire. Ce trait et cette aventure du cheval de M. le Prince firent grand bruit et éclaircirent fort celle de M. de Courtenay. Cependant, le roi fit dire à La Vauguyon qu'il pouvait reparaître à la cour, et il continua d'y aller comme il faisait auparavant, mais chacun l'évitait et on avait grand'peur de lui, quoique le roi par bonté affectât de le traiter bien.

On peut juger que ces dérangements publics n'étaient pas sans d'autres domestiques qui demeuraient cachés le plus qu'il était possible. Mais ils devinrent si fâcheux à sa pauvre femme, bien plus vieille que lui et fort retirée, qu'elle prit le parti de quitter Paris et de s'en aller dans ses terres. Elle n'y fut pas bien longtemps, et y mourut tout à la fin d'octobre, à la fin de cette année. Ce fut le dernier coup qui acheva de faire tourner la tête à son mari: avec sa femme il perdait toute sa subsistance; nul bien de soi et très peu du roi. Il ne la survécut que d'un mois. Il avait soixante quatre ans, près de vingt ans moins qu'elle, et n'eut jamais d'enfants. On sut que les deux dernières années de sa vie il portait des pistolets dans sa voiture et en menaçait souvent le cocher ou le postillon, en joue, allant et venant de Versailles. Ce qui est certain c'est que, sans le baron de Beauvais qui l'assistait de sa bourse et prenait fort soin de lui, il se serait souvent trouvé aux dernières extrémités, surtout depuis le départ de sa femme. Beauvais en parlait souvent au roi, et il est inconcevable qu'ayant élevé cet homme au point qu'il avait fait et lui ayant toujours témoigné une bonté particulière, il l'ait persévéramment laissé mourir de faim et devenir fou de misère.

lundi 16 novembre 2020

Un tour de Lauzun

Ce texte extrait des Mémoires de Saint-Simon fait partie de la série "Un peu de lecture pendant les vacances"

Il arriva [lors de la revue des troupes à Compiègne en 1698] une plaisante aventure au comte de Tessé. Il était colonel général des dragons. M. de Lauzun lui demanda deux jours auparavant, avec cet air de bonté, de douceur et de simplicité qu'il prenait presque toujours, s'il avait songé à ce qu'il lui fallait pour saluer le roi à la tête des dragons, et là-dessus, entrèrent en récit du cheval, de l'habit et de l'équipage. Après les louanges, « mais le chapeau, lui dit bonnement Lauzun, je ne vous en entends point parler? — Mais non, répondit l'autre, je compte d'avoir un bonnet. — Un bonnet! reprit Lauzun, mais y pensez-vous! un bonnet! cela est bon pour tous les autres, mais le colonel général avoir un bonnet! monsieur le comte, vous n'y pensez pas. — Comment donc? lui dit Tessé, qu'aurais-je donc? » Lauzun le fit douter, et se fit prier longtemps, et lui faisant accroire qu'il savait mieux qu'il ne disait; enfin, vaincu par ses prières, il lui dit qu'il ne lui voulait pas laisser commettre une si lourde faute, que cette charge ayant été créée pour lui, il en savait bien toutes les distinctions dont une des principales était, lorsque le roi voyait les dragons, d'avoir un chapeau gris. Tessé surpris avoue son ignorance, et, dans l'effroi de la sottise où il serait tombé sans cet avis si à propos, se répand en actions de grâces, et s'en va vite chez lui dépêcher un de ses gens à Paris pour lui rapporter un chapeau gris. Le duc de Lauzun avait bien pris garde à tirer adroitement Tessé à part pour lui donner cette instruction, et qu'elle ne fût entendue de personne; il se doutait bien que Tessé dans la honte de son ignorance ne s'en vanterait à personne, et lui aussi se garda bleu d'en parler.

Le matin de la revue, j'allai au lever du roi, et contre sa coutume, j'y vis M. de Lauzun y demeurer, qui avec ses grandes entrées s'en allait toujours quand les courtisans entraient. J'y vis aussi Tessé avec un chapeau gris, une plume noire et une grosse cocarde, qui piaffait et se pavanait de son chapeau. Cela qui me parut extraordinaire et la couleur du chapeau que le roi avait en aversion, et dont personne ne portait plus depuis bien des années, me frappa et me le fit regarder, car il était presque vis-à-vis de moi, et M. de Lauzun assez près de lui, un peu en arrière. Le roi, après s'être chaussé et [avoir] parlé à quelques-uns, avise enfin ce chapeau. Dans la surprise où il en fut, il demanda à Tessé où il l'avait pris. L'autre, s'applaudissant, répondit qu'il lui était arrivé de Paris. « Et pourquoi faire? dit le roi. — Sire, répondit l'autre, c'est que Votre Majesté nous fait l'honneur de nous voir aujourd'hui. — Eh bien! reprit le roi de plus en plus surpris, que fait cela pour un chapeau gris? — Sire, dit Tessé que cette réponse commençait à embarrasser, c'est que le privilège du colonel général est d'avoir ce jour-là un chapeau gris. — Un chapeau gris ! reprit le roi, où diable avez-vous pris cela? — [C'est] M. de Lauzun, sire, pour qui vous avez créé la charge, qui me l'a dit; » et à l'instant, le bon duc à pouffer de rire et s'éclipser. « Lauzun s'est moqué de vous, répondit le roi un peu vivement, et croyez-moi, envoyez tout à l'heure ce chapeau au général des Prémontrés. » Jamais je ne vis homme plus confondu que Tessé. Il demeura les yeux baissés et regardant ce chapeau avec une tristesse et une honte qui rendit la scène parfaite. Aucun des spectateurs ne se contraignit de rire, ni des plus familiers avec le roi d'en dire son mot. Enfin Tessé reprit assez ses sens pour s'en aller, mais toute la cour lui en dit sa pensée et lui demanda s'il ne connaissait point encore M. de Lauzun, qui en riait sous cape, quand on lui en parlait. Avec tout cela, Tessé n'osa s'en fâcher, et la chose, quoique un peu forte, demeura en plaisanterie, dont Tessé fut longtemps tourmenté et bien honteux.

vendredi 13 novembre 2020

Nouvelles de volle.com

Vidéo
La vidéo du "discours du président"

Philosophie
Les époques de la vérité

Informatique
Randonnée au pays des Hackers

La vie dans l'entreprise
Le Parador, roman

Publication des documents 2019
En livre pour une lecture commode
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Les époques de la vérité

La vérité comme certitude

Il fut un temps où la vérité se trouvait dans des écritures dictées ou même écrites par Dieu et enrichies par les commentaires des Pères de l’Église. Les clercs, qui seuls pouvaient les lire, étaient pour le simple peuple des intermédiaires obligés.

La Terre était le centre d’un Univers vieux de 4 000 ans et qui tournait autour d’elle. L’être humain, image de Dieu, était le sommet de la création. La fin du monde était proche : elle serait amorcée par une apocalypse suivie par le triomphe du royaume de Dieu et la résurrection des morts.

La vie terrestre était l’attente de la vie éternelle, seule vie véritable. Si l’absolution lavait les péchés que commettait la chair, celle-ci avait une peur affreuse de l’enfer promis par les clercs aux mécréants et pécheurs endurcis.

Cette vérité était complète, stable et certaine car transmise par une autorité qui expliquait tout et jusqu’à l’inexplicable : les épidémies, catastrophes naturelles et désastres de la guerre étaient autant de manifestations de la colère de Dieu en réponse aux péchés des hommes, colère à laquelle il fallait répondre par des prières, des processions et un renfort d’ascétisme. Les églises, cathédrales et monastères faisaient monter des prières vers le Ciel, appelant les grâces qui descendaient en retour.

L’évidence de cette vérité procurait un socle à la vie en société. Si la vie matérielle était dure, courte et violente, la pensée ne connaissait pas les tourments du doute car celui-ci était impossible et inimaginable, sauf cas pathologique et rarissime : il suffisait de se laisser porter par la croyance commune.

La question qui nous occupe ici, on le comprend, n’est pas de savoir si cette vérité était « vraie » ou non mais de comprendre, de sentir comment elle a pu être vécue. Dans ses Mémoires Saint-Simon qualifie d’« horrible » la mort d’une personne morte dans son sommeil, qui nous semble pourtant bien douce, car elle n’a pas pu recevoir les derniers sacrements : cet exemple illustre ce qui sépare notre temps de celui-là.

La question n’est évidemment pas non plus de savoir si les personnes qui adhéraient à cette vérité étaient intelligentes ou non. La parole du Christ, qui s’adresse à l’intuition, a occasionné une méditation vigoureuse et suscité l’art de l’évocation symbolique dont témoignent les fresques et sculptures des églises romanes. Une culture, une civilisation s’étaient ainsi bâties, partagées par tout un peuple.

Elles portaient cependant en germe ce qui allait les briser.

La vérité comme expérience

Aristote avait contribué à l’ordre de ce monde en classant les êtres selon leur essence, c’est-à-dire leur définition. Cette classification répondait aux phénomènes tels que les sens les perçoivent : elle pouvait être contredite si les sens, s’aiguisant et se précisant, percevaient des faits dont on ne s’était pas avisé jusqu’alors.

Galilée, tirant parti des travaux de Tycho-Brahé, Kepler et Copernic, apporta une nouvelle conception de la vérité : sa lunette astronomique permettait de voir les détails de la Lune, Saturne et ses anneaux, Jupiter et ses satellites, Neptune, les taches solaires, les phases de Vénus, etc. Il proposa à des clercs de regarder dans la lunette mais ils refusèrent : la vérité est dans Aristote et saint Thomas, dirent-ils, il est inutile d’en savoir plus.

D’autres personnes acceptèrent de considérer les faits que l’expérience révélait. Il est aujourd’hui difficile de se représenter aujourd’hui le désarroi que provoqua l’émergence de cette vérité. La démarche expérimentale, arrachant la pensée à ses certitudes, la lançait dans l’aventure périlleuse du doute méthodique, mettant à l’épreuve les croyances jusqu’alors partagées, séparant les hommes de science des autres êtres humains par un mur d’incompréhension.

L’expérience, dira Popper, nie les hypothèses que les faits contredisent mais n’affirme rien car l’hypothèse conforme aux faits pourrait être contredite par une expérience ultérieure : la connaissance qu’elle apporte est donc négative.

« Ich bin der Geist der stets verneint », dit le diable à Faust, « je suis l’esprit qui toujours nie ». L’Église, soutenue dans l’opinion par le souvenir nostalgique de la simplicité perdue, estima que la science naissante était satanique et lutta contre elle de tout le poids de son autorité, contraignant ainsi ses fidèles à refuser la réalité de faits que l’expérience révèle.

À chaque époque la conception de la vérité ne se sépare pas de la sociologie des pouvoirs qui délimitent la parole légitime. La pensée qui voudrait distinguer ce qui est vrai de ce qui ne l’est pas se trouve donc soumise à des injonctions qui la contraignent.

La certitude avait été sans doute pour les écritures une excroissance cancéreuse car la parole du Christ s’adresse non à la pensée de l’être humain, instrument de son action, mais à son cœur, point central où s’élaborent ses valeurs : elle est plus profonde que ce que l’intellect peut élaborer. Mais ce n’est pas ainsi que l’Église, héritière de l’Empire romain et du stoïcisme grec, a conçu sa mission.

Elle a voulu et elle voudrait encore, comme en témoigne l’encyclique Veritatis Splendor, avoir sur les esprits un pouvoir absolu, complet, sans faille ni fissures. Elle a donc engagé avec la science un combat qui n’est pas terminé et si elle fit des concessions, ce fut avec une réticence qui révèle des arrières pensées et un désir de reconquête.

La science comme institution

Il était inévitable que la science expérimentale, forte de sa méthode et de ses résultats, construise une institution pour administrer ses affaires. Comme toute institution, comme l’Église elle-même, celle-ci sera tentée de trahir sa mission : si la démarche expérimentale est à l’origine de ses théories, elle sera en pratique niée par ceux qui ne veulent voir dans la science qu’une accumulation de résultats.

C’est que la science est elle aussi le lieu d’une sociologie qui délimite les pouvoirs et répartit le droit à la parole légitime. Des ambitions de carrière et de prestige incitent les professeurs, chercheurs et penseurs aux simagrées du faux sérieux, ou même à des escroqueries : seuls des naïfs ou des complices peuvent dire aujourd’hui que la publication dans une revue à comité de lecture est le critère de la scientificité.

La lecture des articles et des livres de cours supplantant l’expérimentation, l’enseignement de la science expérimentale devient paradoxalement dogmatique : les étudiants étant invités à croire ce qu’ils lisent dans le cours, les études ne sont qu’un exercice de mémoire et de docilité.

L’institution scientifique tolère mal le témoignage des pionniers qui rapportent des faits constatés dans un territoire nouveau. « Dans quel livre avez-vous lu cela, qu’est-ce qui vous autorise à le dire ? », demandent, soupçonneux, ceux dont l’explorateur bouscule la théorie. Pourtant le témoignage d’une expérience individuelle doit être écouté avant d’être évalué, car seul un fou pourrait évoquer des faits imaginaires et le diagnostic de folie ne doit pas être posé à la légère.

Comme une théorie fait abstraction des faits qu’elle juge négligeables, ceux qui adhèrent à ses résultats (et non à la démarche qui lui a donné naissance) refusent les témoignages qu’ils qualifient d’anecdotiques comme le firent naguère les généraux qui préféraient les chevaux aux chars.

Les hommes de science, fidèles à l’esprit de la recherche, sont raisonnables devant la contradiction que des faits peuvent apporter à la rationalité d’une théorie. Ils sont en minorité parmi les scientifiques tout comme les « hommes de foi », fidèles à la parole qui les a touchés, sont en minorité parmi les croyants, les « hommes d’État », fidèles à la mission des institutions, en minorité parmi les politiques, les « entrepreneurs », fidèles à la mission de l’entreprise, en minorité parmi les dirigeants.

Dans la science, comme dans toute institution, le sens la mission est donc porté par une minorité tandis que la majorité l’oublie, ou le trahit, en obéissant au mécanisme pesant d’une sociologie.

Ainsi la sociologie des pouvoirs, de l’autorité, de la légitimité, pollue la science expérimentale tout comme elle a pollué la religion. Mais voilà qu’une troisième vérité a émergé : celle des « faits alternatifs », qui sape la science expérimentale à sa base et détruit aussi toute certitude par ses fluctuations.

La vérité comme imaginaire

La réalité comporte trois degrés1 : (a) ce qui existe réellement et de fait, (b) ce qui est possible mais n’existe pas ou pas encore, (c) ce qui est imaginable mais peut être impossible comme le sont les chimères.

Ces degrés coexistent en s’entrelaçant : l’action exprime une volonté de transformer l’existant : l’intuition outrepasse l’existant pour explorer le possible : l’imagination outrepasse le possible en un jeu qui délasse l’esprit et peut, mais ni toujours ni souvent, révéler un possible dont on ne s’était pas avisé jusqu’alors.

Ces trois degrés diffèrent absolument. La réalité de l’imagination est celle d’un phénomène mental et non celle d’un existant dont le fait s’impose comme le font un événement, le résultat d’une expérience, le constat d’un lieu, d’une date, d’une distance, d’une durée, d’une masse.

Si par ailleurs la mission de la littérature, et plus généralement des médias, est d’enrichir notre expérience de la vie, il leur est plus facile et peut-être plus rentable d’alimenter notre imagination : la littérature fantastique, les films à effets spéciaux, excitent celle des adolescents et retardent parfois durablement leur accès à la maturité et au sens des responsabilités. La presse, les « informations » de la radio et la télévision, s’efforcent pour retenir l’attention d’éveiller une émotion disproportionnée en soulignant ce que l’actualité peut avoir de plus sensationnel.

Le dogmatisme de l’enseignement scientifique suscite aussi, chez certains de ceux qui ont fait les plus longues études, le désir d’affirmer les droits de leur imagination : « je ne sais pas ce que veut dire le mot ‘réalité’ », ai-je entendu à l’INSEE, alors que la statistique est un instrument d’observation qui suppose une réalité à observer. Un de mes collègues poussait la liberté de pensée jusqu’à se proclamer « libre de penser et de dire que la Terre est plate », mais nier un fait avéré, c’est exactement du négationnisme. Un autre, plus subtil, se disait « libre de postuler l’hypothèse de la Terre plate » mais si un mathématicien est en effet libre de choisir ses axiomes il ne pourra rien déduire de vrai d’un axiome qui nie un fait avéré.

Enfin des personnes simples peuvent manifester dans leur activité quotidienne et professionnelle un fin discernement pratique, mais n’avoir aucun repère pour ce qui touche à la science, la politique, la société, les institutions, qui leur paraissent d’autant plus nébuleuses et lointaines que l’image sensationnelle qu’en donnent les médias s’oppose à la compréhension.

Le démagogue et le charlatan qui proposent un diagnostic et une prescription des plus simples trouvent alors des oreilles attentives : « celui-là, au moins, je comprends ce qu’il dit » pensaient dans les années 50 les partisans de Poujade, et pensent aujourd’hui ceux de Donald Trump aux États-Unis, de Didier Raoult en France, etc. Des entreprises de démolition mentale répandent leur poison sur les réseaux sociaux.

Beaucoup de personnes pensent que si elles peuvent imaginer quelque chose, cette chose imaginaire est aussi réelle que ce qui existe réellement et de fait : s’il est possible d’imaginer un complot extravagant comme celui qu’évoque Qanon c’est, pensent-elles, que ce complot est réel et elles se mobilisent en conséquence.

L’individu réclame ainsi le droit d’affirmer la réalité tangible, matérielle, factuelle, de ce qu’il imagine, et cette vérité changera du jour au lendemain selon les caprices de son imagination. C’est manifestement ainsi que pense Donald Trump et ses partisans, nombreux, se disent « voilà enfin quelqu’un qui pense comme moi ».

Alors que l’expérience individuelle s’appuie sur un constat de faits qu’il convient d’évaluer et d’interpréter, mais qui n’ont rien d’imaginaire, l’individualisme de la pensée s’affranchit par contre de l’expérience en opposant à la réalité des faits la réalité d’une imagination sans frein. Les sectes qui se forment autour des vérités produites par l’imagination d’un gourou ou d’un chef de parti entrent en conflit comme le font les religions, mais sont d’accord pour nier la réalité des faits et les résultats de la science expérimentale.

Ce phénomène est pour notre époque une épidémie beaucoup plus dangereuse que celle de la Covid.

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1 Étienne Gilson, L’être et l’essence, Vrin, 1948.

lundi 9 novembre 2020

Randonnée au pays des hackers

Les hackers sont les virtuoses de l’informatique. Comme tous les virtuoses ils ont acquis dans le plus jeune âge des réflexes et des habitudes qui se sont gravés dans leur système nerveux et leur donnent des aptitudes exceptionnelles. Edward Snowden1 s’est ainsi intéressé alors qu’il était tout petit aux jeux sur ordinateur, puis sa curiosité l’a poussé à programmer alors qu’il n’était qu’un enfant.

Cet itinéraire a été celui de la plupart des hackers. On ne devient pas hacker sur le tard car les habitudes, les réflexes, la mémoire qui permettent d’agir en virtuose dans l’interface de commande de l’ordinateur ne peuvent plus se former aussi efficacement après l’âge de dix ou douze ans.

Il en est de même des pianistes : il faut avoir commencé très jeune pour être plus tard capable de jouer de mémoire lors d’un concert. La qualité des interprétations étant inégale, un virtuose n’est pas toujours un bon musicien : une différence analogue existe sans doute parmi les hackers.

L’espace de travail du hacker est la fenêtre du terminal plus que l’interface graphique qui est si commode pour le simple utilisateur. Sylvain Ellenstein et César (dit « Pacemaker ») dans Le bureau des légendes, Elliot Alderson dans Mr. Robot, Marcus Yallow dans Little Brother2, tapent à toute vitesse des lignes de code mystérieuses pour le non-initié.

Steven Levy a décrit dans Hackers la vie de ceux des années 60 à qui nous devons le micro-ordinateur. Programmer assidûment n’est pas sans conséquences psychologiques3 : si vous dites « Peux-tu me donner l’heure ? » à l’un d’eux, il répondra « Oui, je peux » et en restera là car vous n’avez pas exactement demandé quelle heure il était.

Les hackers savent accéder au Darknet, utiliser le réseau Tor, partager des fichiers sur Pirate Bay selon le protocole BitTorrent, chiffrer avec l’algorithme RSA, détecter et neutraliser des attaques (ceux d'entre eux qui sont malhonnêtes ou pervers savent aussi en commettre...). Ils affectionnent le système d’exploitation Linux (la distribution que la plupart préfèrent est semble-t-il Kali Linux).

The Hacker Crackdown4 décrit les hackers qui se sont appliqués dans les années 80-90 à démolir les barrières que de grandes entreprises (et la loi) opposaient au libre partage de l’information.

Marcus Hutchins est devenu un héros pour avoir bloqué la dissémination du rançongiciel WannaCry, puis il a été interpellé par le FBI pour avoir fourni des outils puissants à un pirate5. Aaron Szwarc, hacker talentueux, s’est suicidé sous la pression sans doute excessive de l’appareil judiciaire américain.

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J’ai passé l’âge où un hacker peut se former : je ne serai donc jamais un virtuose mais cela ne m’empêche pas de m’intéresser au monde de possibilités qui se trouve dans la fenêtre de commande de mon ordinateur.

On trouve sur l’Internet largement de quoi se documenter. Wikipédia d’abord, à condition de fouiller la page « Discussion » (« Talk » dans la version anglaise) où l’on trouve plus d’indications techniques que dans l’article lui-même. On peut suivre aussi avec profit les cours du Linux Professional Institute, de France Université Numérique (FUN), de Codecademy, etc.

On peut sans être un virtuose trouver du plaisir à jouer d’un instrument de musique et, peut-être, s’exprimer ainsi en bon musicien sur des partitions faciles. De même on peut, sans être un hacker, trouver du plaisir à comprendre et quelque peu dompter l’être si riche en possibilités qu’est l’ordinateur.

Suivons Gilbert Simondon6 : contrairement à une opinion trop répandue, la technique est une des expressions de la culture humaine et de la civilisation. L’honnête homme d’aujourd’hui s’intéresse donc à la technique informatique, à ce qui s’ouvre à lui lorsqu’il explore les architectures informatiques que sont Linux, le chiffrement RSA, le protocole BitTorrent, les réseaux 4G et 5G, etc., sans même parler des plaisirs qu’apporte la programmation.

Ceux qui méprisent la technique et la jugent tout juste bonne pour des barbares sont bien à plaindre.

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1 Edward Snowden, Mémoires vives, Seuil, 2019.

2 Cory Doctorow, Little Brother, Tor Teen, 2008.

3 « The logical mind-frame required for programming spilled over into more commonplace activities. You could ask a hacker a question and sense his mental accumulator processing bits until he came up with a precise answer to the question you asked » (Hackers, p. 37-38).

4 Bruce Sterling, The Hacker Crackdown: Law and Disorder on the Electronic Frontier, Bantam Books 1992.

5 Andy Greenberg, « The Confessions of Marcus Hutchins, the Hacker Who Saved the Internet », Wired, 12 mai 2020.

6 « Pour jouer son rôle complet, la culture doit incorporer les êtres techniques sous forme de connaissance et de sens des valeurs » (Gilbert Simondon, Du mode d'existence des objets techniques, Aubier, 1958, p. 9).

lundi 2 novembre 2020

La vidéo du « Discours du président »

Après le texte, voici la vidéo du « discours du président » :


Que pensez-vous de ce discours ? Le jugez-vous réaliste, convaincant, mobilisateur ? Ou au contraire irréaliste, « à côté de la plaque », voire même révoltant ?

S'il vous a convaincu, n'hésitez pas à partager cette vidéo !