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vendredi 7 octobre 2022

La science économique, la monnaie et les crypto-monnaies

La science économique a longtemps ignoré la monnaie. Le modèle néoclassique qui lui servait de référence se focalise en effet sur la relation entre la « fonction de production » des entreprises et la « fonction d'utilité » des consommateurs : l'« optimum de Pareto » est atteint lorsque les prix relatifs sont tels qu'il serait impossible d'accroître le bien-être d'un consommateur sans diminuer celui d'un autre.

Certes le fait est que chacun accepte, comme paiement de ce qu'il vend, des billets de banque ou un virement sur son compte, mais comment comprendre la « confiance » qu’évoquent les économistes1 ? Dans leur raisonnement elle tombe du ciel et elle explique tout. Comment peut-on, d’ailleurs, croire que la monnaie est « transparente », comme ils le disent parfois, alors qu’une crise monétaire peut mettre l’économie à l’arrêt ?

Ne faut-il pas tirer cette question au clair avant de se lancer dans les monnaies non seulement électroniques mais cryptées et inscrites dans une blockchain, fussent-elles « de banque centrale » ? Quels sont les critères selon lesquels on pourra évaluer leur qualité, leur solidité et, finalement, la confiance que l’on peut ou doit leur accorder ?

La réponse à cette question, trop souvent ignorée, se trouve dans un article de John Hicks2. Il a suggéré d'associer à chaque individu non pas une, mais deux fonctions d'utilité : l'une concerne sa consommation, c'est la seule que le modèle économique de référence considère ; l'autre concerne le patrimoine que forment les actifs qu'il possède : biens meubles et immeubles, équipements ménagers, actifs financiers, enfin monnaie.

Hicks classe ces actifs selon qu'ils sont plus ou moins « liquides », c'est-à-dire plus ou moins immédiatement échangeables sur le marché. Les actifs parfaitement liquides sont de la « monnaie », les mots « monnaie » et « liquidité » étant pratiquement synonymes. Les autres actifs sont d'autant moins liquides que leur échange nécessite une négociation et un délai plus longs (que l'on pense aux démarches que nécessite la vente d'un appartement), mais ils ont l'avantage de « rapporter quelque chose » alors que la monnaie « ne rapporte rien ».

Dans un bilan le classement des actifs selon leur rendement est de sens contraire au classement selon leur liquidité : un actif rapporte d'autant moins qu'il est plus liquide. La monnaie ne rapporte rien et même son pouvoir d’échange se dégrade au cours du temps en raison de l’inflation.

Pourquoi donc les agents souhaitent-ils détenir de la monnaie, actif qui ne leur rapporte rien, au lieu de faire des « placements » qui, eux, peuvent rapporter des loyers, des dividendes, des intérêts, des plus-values ?

L'explication se trouve dans l'incertitude du futur. Il est évident pour chacun que le futur est essentiellement incertain, mais la science économique a longtemps ignoré ce fait, ajoutant simplement dans ses calculs un indice t à des données futures supposées connues. John Maynard Keynes a été le premier à considérer les effets de l’incertitude des anticipations, pour le grand scandale des autres économistes.

samedi 13 août 2022

Dan McCrum, Money Men, Penguin Random House, 2022

Dan McCrum a consacré à sa lutte contre Wirecard un livre touffu et un peu difficile à lire. Il s’en dégage cependant une histoire : je vais tenter d’en expliquer le mécanisme, du moins ce que j’en ai compris, puis d’en tirer quelques leçons.

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Wirecard était une entreprise allemande qui offrait des services sécurisés de paiement en ligne, ce qui implique de savoir traiter les données que l’on échange avec les clients, les banques, les systèmes de cartes de crédit ou de paiement, enfin avec les commerçants qui offrent leurs produits sur l’Internet.

Wirecard a commencé, de façon modeste, par outiller la pornographie payante. Le développement envahissant de la pornographie gratuite a mis un terme à ce commerce, donc à cette activité de Wirecard.

Elle s’est alors repliée sur le jeu en ligne (casinos, poker, etc.) mais le développement explosif de celui-ci, sa commodité pour blanchir les revenus des activités criminelles et les effets dévastateurs de l’addiction au jeu ont conduit les États à le réguler et le limiter : le flux de cette deuxième activité a donc lui aussi tari.

L’expérience acquise dans le paiement en ligne a cependant permis à Wirecard de proposer ses services à des activités commerciales moins controversées, se campant ainsi en rivale européenne de PayPal.

Mais le ver était sans doute dans le fruit : les premières activités de Wirecard l’ayant fait flirter avec les milieux de la délinquance, elle n’était pas immunisée contre les tentations.

L’une d’entre elles était de « créer de la valeur pour l’actionnaire » en faisant croître démesurément le cours de l’action et, pour cela, en faisant croître la taille de l’entreprise. Wirecard a donc étendu son activité en achetant des entreprises de paiement en ligne partout dans le monde et notamment en Asie, elle a aussi utilisé quelques astuces sur lesquelles nous reviendrons.

Le chiffre d’affaires a crû fortement, le profit aussi ainsi que le cours de l’action. Wirecard est devenue une grande réussite allemande dans la high tech, comparable à SAP. L’opinion, les analystes financiers, les journalistes, les régulateurs, les commissaires aux comptes, tous étaient admiratifs. Wirecard était la chérie de la bourse : consécration, elle est entrée dans le DAX, l’équivalent allemand du CAC 40.

Sa capitalisation boursière a atteint 24 milliards d'euros, le double de celle de la Deutsche Bank : Wirecard a envisagé d’acheter cette dernière, ce qui l’aurait placée parmi les institutions emblématiques de l’Allemagne.

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Certains doutaient cependant de la réalité de cette réussite. Des lanceurs d’alerte émettaient des signaux inquiétants. Les comptes étaient-ils fidèles ? Ernst & Young, le commissaire aux comptes, avait-il convenablement vérifié tout ce que Wirecard lui annonçait ? L’activité des entreprises que Wirecard avait achetées était-elle réelle et, avec elle, le chiffre d’affaires et le profit annoncés ?

Ces signaux ont attiré en 2014 l’attention de Dan McCrum, journaliste au Financial Times. Pour tirer l’affaire au clair il a rassemblé des témoignages, épluché des documents, réuni une équipe, et il est allé sur place pour constater l’activité des entreprises que Wirecard avait achetées ainsi que celle de leurs clients.