vendredi 10 avril 2020

Secouer la paresse des économistes

J’ai démontré dans les années 1990, avec toute la rigueur souhaitable, que l’économie actuelle est pour l’essentiel soumise à la loi du rendement d’échelle croissant et que ses marchés obéissent au régime de la concurrence monopolistique1.

Je n’étais ni le seul, ni le premier à percevoir ce phénomène : Paul Krugman, Brian Arthur, Elhanan Helpman, Mike Spence, Paul Romer, Steven Salop, Robert Solow, d’autres encore ont parlé avant moi des rendements croissants et de la concurrence monopolistique. J’ai donc pu me recommander de leur autorité et placer mon propos sous une ombrelle de citations américaines.

La théorie de la concurrence monopolistique n’est d’ailleurs pas récente : elle date de 1933 avec les travaux de Joan Robinson et Edward Chamberlin et fait partie du bagage de tout économiste bien formé.

Il existe cependant un écart entre ces travaux respectables, mais purement théoriques, et le fait de démontrer que désormais l’économie obéit pratiquement et concrètement à ce régime.

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Certains économistes exigent que toute démonstration s’appuie sur des statistiques et de l’économétrie. Mais autant ces disciplines sont nécessaires pour trancher des questions auxquelles ni l’évidence, ni le raisonnement ne peuvent suffire, ici l’évidence est criante et le raisonnement tout simple.

Le fait est en effet que le coût marginal d’un logiciel est pratiquement nul : une fois écrit, on peut le reproduire des millions de fois, sans coût supplémentaire significatif, par téléchargement ou impression de disques. Le fait est aussi que le coût marginal d’un composant microélectronique, processeur ou mémoire, est lui aussi pratiquement nul. Le fait est enfin que le transport d’un octet ou d’un document supplémentaire ne coûte pratiquement rien sur l’Internet : il sera seulement bloqué si le réseau est saturé.

Aucune personne de bon sens ne peut nier ces faits qui sont aussi solidement établis que possible : les trois techniques fondamentales de l’économie contemporaine sont donc à rendement d’échelle croissant, et cette propriété s’étend aux autres secteurs à proportion de leur informatisation.

C’est pour la science économique une catastrophe au sens de René Thom2 : les bases de la théorie de l’équilibre général étant ruinées, des lois économiques jugées certaines deviennent obsolètes, des réflexes professionnels auparavant judicieux ne peuvent plus avoir leurs effets habituels.

Cette catastrophe a été anticipée par John Hicks, toujours finement exact :

« It is, I believe, only possible to save anything from (…) the wreckage of the greater part of the general equilibrium theory if we can assume that the markets confronting most of the firms (…) do not differ greatly from perfectly competitive markets (…) and if we can suppose that the percentages by which prices exceed marginal costs are neither very large nor very variable » (John Hicks, Value and Capital, Oxford University Press, 1939, p. 84).

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Pour bâtir le modèle qui répondait à cette situation nouvelle il fallait la simplifier pour n’en retenir que l’essentiel. C’est ce que j’ai fait en postulant que le coût marginal est nul et que le coût de production se réduit au coût fixe (sunk cost), éventuellement très élevé, d’un investissement initial.

Dans une telle situation la concurrence parfaite est impossible ainsi que la tarification au coût marginal qui est un de ses corollaires. Le régime du marché sera donc soit le monopole, soit la concurrence monopolistique, et si le monopole peut subsister un temps sur un marché la diversification qualitative du produit y introduira bientôt la concurrence monopolistique.

De ce point de départ résulte une cascade de conséquences concernant les produits, l’ingénierie, l’emploi, les compétences, l’organisation, la stratégie, etc. Elles dessinent le monde hypothétique que j’ai exploré avec quelques autres et que nous avons nommé « iconomie ». Je l’ai décrit dans des livres3, articles et émissions sur Xerfi Canal, me répétant au point d’avoir parfois l’impression pénible de radoter.

Comme tout modèle économique celui de l’iconomie est schématique. Cela ne l’empêche pas de fournir des indications éclairantes à la stratégie des entreprises et à la politique : l’orientation qu’elles indiquent se révèle d’ailleurs familière aux entrepreneurs que nous rencontrons car à défaut de théorie ils ont une intuition exacte de la situation présente.

Mais qu’en est-il de nos confrères économistes ?

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À quelques exceptions individuelles près, moins nombreuses que les doigts d’une main, ils ne s’intéressent pas à ce travail et font comme si aucune catastrophe n’avait chamboulé leur discipline.

Il est vrai que notre modèle ne possède pas les attributs formels qu’affectionne la profession. Il est publié en français, non en anglais ; le recours aux statistiques et à l’économétrie ne lui étant pas indispensable, il ne s’appuie pas sur des tableaux de nombres ; son recours aux mathématiques est, comme chez John Hicks, réduit au strict nécessaire. Il se peut donc que ce modèle, qui évite tout pédantisme, semble trop simple pour mériter l’attention.

S’intéresser à l’informatisation demanderait peut-être aussi à un économiste un effort qui l’isolerait et l’éloignerait de la voie royale de la réussite dans sa discipline.

Je crois cependant que le silence des économistes s’explique surtout par leur paresse intellectuelle.

La profession et, avec elle, les politiques qu’elle influence, reste en effet emmaillotée dans la théorie de l’équilibre général et le modèle de la concurrence parfaite, fût-il complété à la marge par des explorations comme celle de Jean Tirole4 sur les situations d’information imparfaite, dissymétrique, etc.

C’est que cette théorie est trop séduisante pour que l’on y renonce aisément : sous le régime de la concurrence parfaite, le libre jeu de l’offre et la demande détermine une structure de prix, « main invisible » qui s’ajoute à celle d’Adam Smith pour conduire les productions et les échanges vers un optimum de Pareto tout en maximisant le surplus collectif.

Les économistes semblent prêts à s’écrier en paraphrasant Hilbert « nul ne doit nous exclure du paradis que Walras a créé5 ! ». On conçoit qu’ils répugnent à quitter ce paradis pour accepter l’iconomie, qui peut d’ailleurs leur sembler boiteuse car l’équilibre de concurrence monopolistique n’est pas optimal6.

« Nous faisons cas du beau, nous méprisons l'utile ;
Et le beau souvent nous détruit. »
(La Fontaine, Le cerf se voyant dans l'eau)

Mais n’était-on pas dupe de l’optimalité de l’équilibre général ? Sa théorie est certes paradisiaque, mais au prix du refus de réalités contrariantes comme l’incertitude du futur, que Keynes a explorée, et la prédation7, qui caractérisait l’économie féodale mais que l’industrialisation n’a pas fait disparaître.

Les rendements d’échelle croissants ont provoqué le naufrage de cette théorie (« wreckage », disait Hicks). Ils nous ont chassé de son paradis pour nous confronter à une économie du risque maximum : la concurrence « parfaite » n’a certes jamais été paisible, mais la concurrence monopolistique atteint un sommet de violence.

C’est peut-être pourquoi l’expression « concurrence monopolistique », si volontiers utilisée aux États-Unis, effraie certains économistes français : en fusionnant la Concurrence et le Monopole elle leur semble mêler le Bien et le Mal. Certains préfèrent dire « concurrence oligopolistique8 », mais cette expression bancale désigne en fait une concurrence monopolistique comportant un petit nombre de concurrents.

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L’attitude de la majorité des économistes a des conséquences car elle influence les décisions des dirigeants de la politique et des entreprises, celles aussi de « Bruxelles » et de « Bercy ». S’appuyer sur l’optimalité de la concurrence parfaite alors que l’économie obéit au régime de la concurrence monopolistique, c’est s’interdire en effet de discerner les opportunités que la situation comporte comme les dangers qui les accompagnent : on rate les premières, on tombe dans les seconds.

La France et l’Europe ont ainsi négligé les compétences fondamentales du système technique contemporain – celle des algorithmes et du logiciel, de la micro-électronique et des circuits intégrés, celles qui assurent la maîtrise de l’Internet – pour se focaliser sur des applications utiles sans doute (les « usages », l’« intelligence artificielle », le « cloud souverain ») mais dans lesquelles il est impossible de réussir et d’être compétitif sans maîtriser ces compétences fondamentales.

Or la géopolitique et l’économie sont liées : une population n’est pas composée seulement de consommateurs, mais aussi de producteurs ayant des compétences. Chaque nation doit veiller à se placer, dans le concert géopolitique, de façon à pouvoir exprimer son identité et ses valeurs, qui sont pour la France celles de notre République et pour l’Europe celles de la paix et de la coopération. Les nations qui cultivent une conception superficielle de l’état des techniques risquent de perdre leur droit à la parole.

« Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur du monde », a écrit Camus9 : la paresse intellectuelle tolère un vocabulaire qui engage la pensée dans des impasses. « Numérique » et « digital » masquent la dynamique de l’informatisation et empêchent de concevoir le ressort qui propulse la situation présente vers son futur ; l’expression « intelligence artificielle » suscite des chimères qui masquent une réalité pratique, celle des techniques de l’informatique et de la statistique que l’opinion commune (qui est aussi celle des dirigeants de la politique et des entreprises) méprise d’ailleurs sottement.

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L’informatisation a rompu les amarres intellectuelles qui liaient la réalité économique à la théorie de l’équilibre général. Les économistes doivent donc secouer leur paresse : en restant prisonniers des résultats d’une théorie obsolète ils trahissent leur mission, qui est d’éclairer la situation présente et d’indiquer les voies de l’action judicieuse. Cette démarche a été en leur temps celle d’Adam Smith, David Ricardo, Léon Walras, John Hicks, et des autres grands économistes.

Il faut pour cela qu’ils fassent l’effort d’acquérir une intuition exacte de l’informatisation : ils doivent lire et méditer Turing, von Neumann, Donald Knuth, les témoignages des créateurs, les travaux des historiens10, les rapports des praticiens de l’informatique et des systèmes d’information, etc.

Mes propres travaux11 et ceux de l’Institut de l’iconomie12 ont été publiés pour leur faciliter la tâche.
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1 Michel Volle, Économie des nouvelles technologies, Economica, 1999.
2 Ivar Ekeland, « La théorie des catastrophes », La Recherche, n° 81, septembre 1977.
3 « Éléments de théorie iconomique » in Claude Rochet et Michel Volle, L’intelligence iconomique, De Boeck, 2015.
4 Jean Tirole, Économie du bien commun, PUF, 2016.
5 « Aus dem Paradies, das Cantor uns geschaffen, soll uns niemand vertreiben können » (David Hilbert, « Über das Unendliche », Mathematische Annalen 95, 1926).
6 Michel Volle, e-conomie, Economica, 2000, p. 139-140.
7 Michel Volle, Prédation et prédateurs, Economica, 2008.
8 Christian Saint-Etienne, L’iconomie pour sortir de la crise, Odile Jacob, 2013.
9 Albert Camus, « Sur une philosophie de l’expression », Poésie 44, 1944.
10 Pierre Mounier-Kuhn, L’informatique en France, PU Paris-Sorbonne, 2010.
11 Michel Volle, De l’informatique : Savoir vivre avec l’automate, Economica, 2006.
12 www.iconomie.org.

2 commentaires:

  1. Remarquable résumé d'une question qui n'a cessé de fasciner. Comment faire pour faire faire un bond épistémologique à tous ceux qui "pensent l'économie" , comme il y eut un jour, un bond qui fit passer l'astronomie newtonienne à l'astrophysique d'Einstein et de ses suiveurs. Nous continuons à vivre comme si les prix étaient des boules de billards se déplaçant sur un tapis vert parfaitement plan, sans frottement, sans irrégularités, sans déséquilibres entre les joueurs. Michel, il faut continuer. "déconstruire" dit-il!

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  2. Pierre MOUNIER-KUHN16 avril 2020 à 12:54

    Merci pour cette vigoureuse mise au point, à diffuser urbi et orbi ! Concernant l’expression « concurrence monopolistique », elle semble avoir deux qualités : non seulement elle dit exactement ce qu'elle veut dire, mais elle a aussi l'apparence d'un paradoxe, ce qui est un avantage en termes de visibilité.

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