vendredi 1 mai 2009

Mille Madoffs (suite)

Nota Bene : Ce message fait suite à Mille Madoffs.
J'ai reçu d'un de mes amis le message suivant, daté du 28 avril :

"De passage tout à l’heure dans le quartier de la Bourse, j’ai vu qu’il se tenait au palais Brongniart un colloque financier. Des costume-cravate anglo-saxons entraient et sortaient, certains allant boire un café ou une bière au « Vaudeville ».

"Ayant mes entrées au palais Brongniart je suis allé voir ce qu’il s’y passait. C’était "EuroHedge Summit 2009", congrès des hedge funds européens. A l’intérieur, des stands pour la banque privée suisse, Jersey, l’île de Man, les fiduciaires luxembourgeoises et j’en passe... Il est regrettable que les journalistes n'aient pas été invités ni même autorisés : j'imagine l'article que l'EuroHedge Summit aurait inspiré à Libération...


"Conclusion : ce sont les banques qui ont créé les paradis fiscaux et ces paradis fiscaux procurent aux banques des fonds et des commissions, pour une bonne part de leur résultat. Sur ce point le dernier G20 n’a rien changé : il a au contraire renforcé le système."

* *

Pendant la crise, la folie continue ! Sarkozy dit que la titrisation a favorisé la croissance économique [1]. Bientôt donc nous aurons une autre crise, plus profonde encore - à moins que ce ne soit cette crise-ci qui s'approfondisse.

Car la finance est le commerce des créances [2]. Celui qui a besoin d'emprunter est en position de faiblesse : il doit supplier les prêteurs. Mais dès que le prêt est fait, l'emprunteur se trouve en position de force.

Observez ce qui se passe si un ami vous demande de lui prêter de l'argent. Il vous supplie, mais si lui avez prêté vous devrez supplier pour qu'il vous rembourse et souvent il trouvera expédient de se brouiller avec vous pour trouver un prétexte et ne pas vous rembourser. Le meilleur moyen pour perdre son meilleur ami, c'est de lui prêter de l'argent : cette recette bien connue fonctionne de façon automatique.

Comme toujours en matière de comportement humain cet automatisme est aléatoire : il se peut que tel de vos amis se fasse un point d'honneur de rembourser ponctuellement et qu'il vous manifeste de la reconnaissance. Mais ce comportement-là, tout simplement honnête, est non pas la règle mais l'exception.

La position du débiteur est d'autant plus forte que le montant du prêt est plus élevé. Il remboursera sans rechigner un prêt de quelques euros ; mais celui qui a emprunté, disons, un milliard d'euros tient le créancier à sa merci : celui-ci a inscrit la créance à l'actif de son bilan et devrait provisionner une perte s'il s'avérait que le débiteur ne remboursera pas. Le créancier doit user de diplomatie, de précautions, de séduction, pour éviter une rupture qui lui ferait tout perdre.

* *

Entre débiteur et créancier, c'est à qui fera à l'autre une clef au bras. Lorsque les banques se sont trouvées en faillite l'État était en position de force. Il aurait pu leur imposer ce qu'il voulait, faire partir leurs dirigeants, changer les règles : il ne l'a pas fait. Il leur a fourni de l'argent et en outre (circonstance aggravante) il leur a accordé sa caution.

Elles sont maintenant en position de force. Leurs bilans ayant été redressés, pourquoi maltraiteraient-elles leurs actionnaires, leurs cadres, leurs dirigeants ? Pourquoi n'afficheraient-elles pas de nouveau un profit ? La vie peut continuer comme avant ! Mieux même qu'avant, car elles sont désormais en mesure d'obtenir de l'État encore plus d'argent : elles le tiennent par la barbichette, car si elles font faillite ses créances ne vaudront plus rien.

Quiconque participe à une négociation financière comprend vite une règle fondamentale : il faut pousser l'avantage au maximum. Emportées par leur logique, les banques iront donc, si l'État ne sait pas se défendre, jusqu'à vider sa caisse - mais pas au delà, car sa faillite leur porterait tort.

Certes, cette logique est aléatoire : on ne peut pas exclure a priori que les banquiers ne se comportent en emprunteurs honnêtes. Mais le plus probable, c'est que ce mécanisme jouera de façon automatique.

* *

C'est drôle tout de même, quand on y pense : étant soutenus par l'État, les banquiers sont de facto devenus des fonctionnaires ; mais de jure ils peuvent se verser encore de bons gros bonus. Que les salaires des fonctionnaires de jure soient comprimés, que les retraites soient diminuées, par contre, cela ne les gênera aucunement.

L'aristocratie d'aujourd'hui réside dans le monde des médias et de la finance. Comme toute aristocratie, elle juge ses privilèges légitimes et fait tout pour les maintenir. Les maîtres du monde, convaincus de leur bon droit, ne lâchent pas facilement la rampe.

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Sur la couverture de Prédation et prédateurs (ci-contre) j'ai mis une image. Mon libraire dit qu'elle fait peur et éloigne les lecteurs potentiels : faut-il donc que nous ayons peur de regarder la réalité en face !

Le rapace, ce sont ces gens qui s'entendent à "produire de l'argent" (comme si l'argent était un "produit" !) et qui s'en attribuent une part au passage ; le petit mammifère dont ils arrachent la tête, c'est vous et c'est moi : celui qui travaille, réfléchit de façon constructive et s'efforce d'élever ses enfants sans chercher à détruire le monde pour faire fortune.
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[1] Lors du déjeuner le 15 avril avec des parlementaires (ce même déjeuner où il a exprimé de façon étrange son opinion sur Obama et Zapatero), il a "fait l’éloge de la titrisation, pourtant à l’origine de la crise américaine. «Il y a eu des excès, mais il faut la faire repartir», lâche Sarkozy. Henri Emmanuelli objecte un «ça se discute». «Henri, toi qui as été banquier, tu le sais très bien. La titrisation a permis le développement du monde depuis vingt ans», réplique le chef de l’Etat." (Matthieu Ecoiffier et François Wenz-Dumas, "Sarkozy se voit en maître du monde", Libération, 16 avril 2009).
[2] Pierre-Noël Giraud, Le commerce des promesses, Seuil, 2001.

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