mardi 19 mars 2013

Prospective de l'iconomie

(Exposé lors du colloque de l'institut Xerfi le 27 mars 2013).

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La société a connu des épisodes de découragement alors même que se préparait un boom que personne ne voyait venir. Les révolutions européennes de 1848 ont été provoquées par le désespoir : personne n'anticipait la croissance qui s'est poursuivie de 1850 à 1875, personne ne voyait venir la lampe électrique, le moteur électrique et le moteur à essence qui allaient faire apparaître la grande entreprise, changer le rapport à l'espace et jusqu'à la vie quotidienne.

Nous entendons aujourd'hui des témoignages d'un découragement analogue : c'est pourquoi il est nécessaire de se représenter la dynamique de l'iconomie.

Faisons rapidement le point. L'Internet a déjà supprimé nombre des effets de la distance géographique ; le système productif confie de plus en plus l'exécution des tâches répétitives à des automates ; un système d'information sert désormais de pivot à la stratégie de chaque entreprise, de chaque institution.

L'informatisation a ainsi transformé notre rapport avec la nature. Elle a aménagé la nature elle-même : l'iconomie n'est rien d'autre que la perspective offerte par cette nouvelle nature.

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Nous pouvons prévoir en gros ce qui va se passer dans les dix prochaines années, car nous connaissons à peu près ce qui commence à se répandre dans les entreprises et ce qui se prépare dans les laboratoires.

La logistique, la traçabilité et le recyclage des produits et matières premières seront améliorés par l'Internet des objets. Nos corps seront équipés de prothèses organisées en réseau autour d'un téléphone mobile et elles permettront de surveiller notre santé ou notre forme physique. L'impression 3D décentralisera la fabrication des produits auxquels elle procurera une solidité et une légèreté jusqu'alors impossibles. De nouveaux matériaux aux propriétés étranges seront disponibles. Enfin d'ici dix ans certaines des promesses bouleversantes des biotechnologies auront été tenues.

Que dire sur le futur plus lointain ? L'hypothèse la plus raisonnable consiste à prolonger, comme le font des chercheurs du MIT, une exponentielle dont rien n'indique qu'elle va s'infléchir. Brynjolfsson et McAfee disent ainsi que nous n'en sommes qu'à la moitié de l'échiquier. Ils font allusion à une légende indienne : si l'on met un grain de riz sur la première case de l'échiquier, deux sur la seconde puis si l'on continue en doublant à chaque étape, on obtient à la 32e case la récolte annuelle d'une rizière de 40 hectares. Mais à la 64e case on trouve 600 milliards de tonnes de riz, soit mille fois la production annuelle mondiale.

Telle est la proportion entre ce que nous connaissons aujourd'hui, qui semble déjà si extraordinaire avec l'informatique ubiquitaire de nos téléphones et tablettes « intelligents », et ce qui va se produire au XXIe siècle. Ce que nous avons vu, c'est pour ainsi dire rien en regard de ce qui nous attend.

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L'iconomie va déployer de façon irrésistible ses exigences et ses possibilités. Le rapport entre la société et la nature sera ainsi soumis à une évolution explosive, volcanique, qui avec la puissance aveugle d'un phénomène naturel soulèvera et fera craquer la croûte des institutions et jusqu'aux conditions pratiques de notre vie personnelle. Il est inévitable qu'un tel cataclysme suscite le désarroi et entraîne des troubles, voire même des révolutions.

L'iconomie est-elle bonne ou mauvaise ? Il ne convenait pas vers 1820 de poser une telle question à propos de la mécanisation : c'était un fait incontournable, inévitable, qui faisait émerger l'économie et la société industrielles modernes. Si la mécanisation a permis d'édifier finalement une civilisation certes imparfaite, ce fut au prix d'un immense sacrifice humain. Il en sera de même avec l'iconomie : elle n'est ni bonne ni mauvaise mais il y aura de la casse, il faut en être conscient, et nous devrons tout faire pour la limiter.

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Aujourd'hui l'informatisation fait émerger de façon implacable l'économie et la société hyperindustrielles, que l'on peut qualifier aussi d'ultra-modernes car elles outrepassent la modernité et la post-modernité. Cette émergence concerne toutes les dimensions de la société – la technique et l'économie certes, mais aussi la sociologie qui délimite les classes sociales, les démarches et méthodes de la pensée, et jusqu'aux valeurs qui fondent la mission de chaque institution et animent en profondeur la structure psychologique de chacun.

Ce phénomène puissant est, avons-nous dit, aveugle car en lui-même il n'obéit à aucune intention : il faut le dompter pour pouvoir le chevaucher et le conduire. C'est là un défi pour les anciennes nations riches car elles s'étaient habituées au système technique antérieur, celui qui s'appuie sur la mécanique, la chimie et l'énergie. Leurs institutions résistent, surtout en Europe où la tradition accorde plus d'importance à la hiérarchie des pouvoirs qu'à l'action productive de l'entreprise.

Or l'efficacité ne peut être atteinte que si les entreprises de l'iconomie se multiplient et se développent : étant plus proches du terrain que les autres institutions, elles sont les mieux placées pour anticiper les besoins des consommateurs.

L'entrepreneur de l'iconomie a un rôle clé dans le design des nouveaux produits, l'ingénierie de leur production et aussi la communication qui amorce leur usage. Son entreprise mobilise le « cerveau d’œuvre » dans l'innovation et les services, elle sait conquérir et renouveler des monopoles de niche sur le marché mondial, elle entoure ses innovations d'un secret vigilant. Ses produits sont des assemblages de biens et de services élaborés par un réseau de partenaires. Un système d'information assure tout à la fois la cohésion de l'assemblage, l'interopérabilité du partenariat et l'implication du consommateur. Le discernement de celui-ci est respecté et sollicité tout comme celui des salariés... Cette esquisse rapide suffit pour que l'intuition puisse anticiper la structure des organisations et aussi la forme que doit prendre la régulation.

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Si nous avons pu tracer pour l'iconomie les grandes lignes d'une prospective globale, les circonstances de son émergence différeront d'un pays à l'autre comme lors des deux premières révolutions industrielles. Certains pays resteront au bord de la route. Qu'en sera-t-il pour nous autres les Français ?

Nous sommes tentés aujourd'hui de ne percevoir que les effets du « numérique » dans le médiatique, le culturel, la presse, les droits d'auteur, les usages etc. Mais si nous voulons vraiment « une France qui gagne » il faut prendre l'arbre par sa racine et non se contenter de cueillir ses feuilles.

Il faut que nous reconnaissions dans l'iconomie la grande affaire stratégique et politique de notre temps. L'enjeu concerne toutes les institutions, donc le système productif en entier et non le seul secteur du « numérique ». Plus profondément encore, il concerne le rapport entre notre société et la nature : c'est là un fait dont les écologistes ne semblent pas encore s'être avisés.

Cet enjeu est infiniment plus important pour l'homme d’État que le déficit budgétaire sur lequel l'attention se focalise à l'excès. Si notre pays parvient à dompter l'iconomie, il aura en effet ipso facto restauré son système productif et résolu les problèmes qui l'entravent aujourd'hui : le chômage, le déficit commercial, le déficit budgétaire. Il aura donné à l'Europe l'exemple de la lucidité et retrouvé sa place au premier rang des nations.

2 commentaires:

  1. Bonjour et Merci,

    Je trouve le concept d'iconometrie fascinant ! En tant que jeune ingénieur, je voudrai vraiment y contribuer par mon travail...
    Mais le concept est encore très abstrait à appliquer.

    Recomanderiez vous des ouvrages ou des articles expliquant des exemples concrets d'applications ?

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  2. On trouve des exemples d'entreprises de l'iconomie dans la vidéo de Jean-Pierre Corniou. Voir aussi l'excellent témoignage de Joseph Puzo.

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