samedi 8 mai 2010

Les salles de marché en chasse

Ce texte fait partie de la série Le chemin vers l'abîme.

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La banque est une institution utile : sans elle, nous garderions chez nous nos liquidités pour le plus grand bonheur des cambrioleurs ; elle nous fournit des moyens de paiement commodes et sûrs ; à l'occasion, elle nous fait un prêt.

Une grande banque emploie des dizaines ou centaines de milliers d'agents répartis dans le réseau des agences. Mais elle héberge aussi une petite unité de quelques dizaines ou centaines de personnes, logée dans un petit nombre de salles de marché et disposant d'importantes ressources informatiques. Dans ces salles de marché officient des traders assistés par une arrière-boutique (back office), encadrés par des managers et supervisés par des contrôleurs (voir « Lexique des salles de marché »). Dans la langue des médias, on dit « les marchés » pour désigner les salles de marché.

D'abord modestes, les salles de marché ont depuis 1975 pris une importance croissante : aujourd'hui, ces unités de quelques centaines de personnes « produisent » l'essentiel du profit de la banque. Le réseau des agences est la toile d'araignée qui piège des liquidités que la salle de marché avale pour les faire fructifier.

Tirer parti de la panique

Ce texte fait partie de la série Le chemin vers l'abîme.

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Les vagues de panique que suscite la contemplation du ratio « dette brute de l'État / PIB » sont du pain bénit pour les salles de marché : la crédibilité des États étant mise en doute, elles jouent à la baisse pour la faire plonger encore et encore.

Supposez qu'à tort ou à raison les créances sur un État paraissent fragiles, par exemple sur la base de cet indicateur chimérique qu'est le ratio « dette brute / PIB ». Les short sellers vont emprunter en masse ces créances et les vendre immédiatement. Le cours va baisser et cela procurera aux salles de marché un profit qu'amplifie le recours judicieux aux produits dérivés : ce sera autant de gagné pour leurs actionnaires, pour les hedge funds.

Mais la baisse du cours des créances entraînera une hausse du taux d'intérêt réclamé à cet État. Les créances paraîtront de plus en plus fragiles : une fois amorcée, la spirale peut aller jusqu'à l'effondrement, jusqu'à une faillite que, peut-être, rien ne justifiait.

C'est ce qui se passe actuellement avec la Grèce. Certes, elle est endettée ainsi que son État. Mais elle a un potentiel de croissance économique auquel contribue d'ailleurs la large part informelle de son économie (cette part qui, échappant par nature à l'État, devrait réjouir les néo-libéraux !).

L'économie informelle n'apparaissant pas plus dans les statistiques que dans les impôts qu'elle paie à l'État, le PIB de la Grèce est sous-estimé mais qui s'en soucie ? L'opinion des « marchés » ne considère que les indicateurs publiés et ne s'interroge pas sur leur pertinence.

Les « pères la rigueur »

Ce texte fait partie de la série Le chemin vers l'abîme.

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On peut faire une belle carrière politique en jouant les « pères la rigueur » : il suffit de hurler avec les loups et on y gagne une auréole de sérieux.

Les Allemands prétendent au monopole du sérieux : ils le cultivent d'ailleurs jusqu'à l'absurde. Leur premier marché est de loin l'Union européenne, leur premier client est la France. En retardant l'aide apportée par l'Europe à la Grèce, en fragilisant la crédibilité de l'Europe, Angela Merkel a gagné des électeurs et les félicitations de la presse anglo-saxonne (Economist, Financial Times, Wall Street Journal), mais à terme sa politique est suicidaire pour l'Allemagne. Wolfgang Schäuble, le ministre des finances, a été plus lucide : il ne faut donc pas mettre tous les Allemands dans le même sac.

Il se peut que les Américains ne soient pas innocents dans cette affaire. Le financement du déficit américain étant assuré par la consolidation de l'axe Dollar-Yuan, comment résister à la tentation lorsque se présente une occasion d'écarter l'Euro et de détruire l'Union européenne, cette rivale potentielle ? Les agences de notation américaines, si optimistes avant la crise des subprimes, alimentent cette fois la panique en dégradant la note qu'elles donnent aux États européens.

dimanche 2 mai 2010

Le corps informatisé

Depuis que nos téléphones mobiles sont devenus des ordinateurs notre corps est relié à l'automate programmable ubiquitaire (APU) que constitue l'ensemble mondial des ordinateurs en réseau : pour le meilleur et pour le pire, nos corps sont désormais informatisés.

Le pire :
- si nous n'y prenons pas garde, les données que nous communiquons à l'APU (messages, consultations du Web, transactions financières, géolocalisation etc.) peuvent être espionnées et utilisées de façon malveillante ;
- il nous faudra du temps pour acquérir les savoir-faire et savoir-vivre répondant à cette situation nouvelle, dans l'intervalle nous serons maladroits et impertinents.

Le meilleur :
- notre accès à l'information devient de plus en plus facile ;
- nous pourrons bénéficier de services inédits, par exemple en télémédecine.

Gary Wolf, dans "The Data-Driven Life" (The New York Times, 26 avril 2010), décrit certaines des possibilités ouvertes par le corps informatisé et, incidemment, certains des excès qu'elles peuvent occasionner.

samedi 1 mai 2010

Francis Caballero, Le droit de la drogue, Dalloz, 2000

Francis Caballero formule une proposition raisonnable : il faut mettre un terme à une prohibition qui favorise les trafics et la corruption ; l'addiction à une drogue étant par ailleurs une maladie, il faut en médicaliser la distribution.

J'ai parlé de cette idée à des amis policiers. "Oui, dirent-ils, c'est une bonne idée mais sa mise en pratique mettrait le feu à certains quartiers où le trafic de drogue est la seule activité économique". Nous sommes donc coincés, me suis-je dit avec tristesse. Le trafic est tellement entré dans les mœurs qu'on ne peut plus prendre le risque de supprimer la prohibition...

Mais quel est donc le but de la répression menée en ce moment dans quelques-uns de ces fameux "quartiers" (perquisitions, saisies de drogue et d'argent) ? "La drogue, disent nos vaillants politiques, c'est le mal à l'état pur et on ne fera jamais trop contre elle".

Il faudrait pourtant d'abord qu'ils cessent, ces politiques, de consommer cette cocaïne qui, tout en détruisant peu à peu leur cerveau, leur fournit l'énergie factice qui les aide à être rapides et agressifs ! J'ai reçu sur ce point des confidences qui ne laissent malheureusement pas de place au doute... On comprendra que je garde les noms propres pour moi.

mercredi 28 avril 2010

Sam Williams, Richard Stallman et la révolution du logiciel libre, Eyrolles, 2010

Lorsque j'ai assisté le 12 janvier 2010 à la conférence donnée par Richard Stallman à la librairie Eyrolles, plusieurs facettes du personnage m'ont fasciné.

Tout d'abord, et contrairement à l'habitude des Américains, il a prononcé cette conférence en français - indice de courtoisie envers son auditoire.

Puis son propos, d'une clarté et d'une rigueur rares, m'a permis de bien comprendre le personnage - du moins j'en ai eu l'impression.

(Nota Bene : Richard Stallman m'a envoyé le 1er mai un commentaire qui m'a permis de préciser le texte et de corriger certaines erreurs).

Avant de vous dire ce que j'en ai compris, quelques mots sur le logiciel libre dont le pivot est la licence GNU GPL (cette même licence que j'utilise pour les textes que publie volle.com).

En bref, le code source d'un logiciel libre est disponible et l'utilisateur peut librement le copier, le distribuer, le modifier et distribuer la version modifiée à condition que celle-ci soit également soumise à la licence GNU GPL. Stallman l'a créée pour réagir contre les logiciels dits "privateurs" dont le code source n'est pas disponible et qui sont comme des boîtes noires pour l'utilisateur.

(Commentaire de Richard Stallman : Vous avez bien donné la definition brève de logiciel libre, avec les 4 libertés, mais il faut noter que « être logiciel libre » et « être sous la GPL de GNU » ne sont pas équivalents. Pas tous les programmes libres portent la GPL de GNU, seulement 2/3 d'eux. Regardez http://www.gnu.org/licenses/license-list.html pour quelques dizaines de licences libres. Regardez aussi http://www.gnu.org/philosophy/categories.fr.html.)

jeudi 22 avril 2010

Les systèmes d'information à la recherche de la qualité

Voici une vidéo : "Les systèmes d'information à la recherche de la qualité : exemples et contre-exemples".

Il s'agit d'une conférence que j'ai été invité à donner à Corte, le 21 juillet 2009, dans le cadre de la cinquième école d'été méditerranéenne d'information en santé.

Cette conférence dure une heure et quarante quatre minutes, débat compris. Elle présente le système d'information selon un découpage en quatre couches (langage, action, pilotage, stratégie) et décrit, pour chacune d'entre elles, les bonnes et mauvaises pratiques ainsi que les pièges les plus courants.

Les transparents sont également disponibles en cliquant sur le lien.

lundi 19 avril 2010

France Telecom : une cassure symbolique

Toute entreprise est marquée par son histoire : Didier Toussaint a montré que Renault, par exemple, portait aujourd'hui encore la trace du style de Louis Renault, son fondateur mort en 1944. Les valeurs, habitudes et procédures étant transmises aux « nouveaux » par les « anciens », la structure symbolique d'une entreprise est étonnamment solide - mais comme toute structure elle peut se briser.

La crise qui se manifeste à France Telecom par des drames individuels, un malaise psychologique, un stress dont témoignent de nombreuses anecdotes, s'explique par une cassure symbolique.

Pour comprendre cela il faut revenir sur l'histoire de l'entreprise, sa culture, ses valeurs : cette histoire a en effet subi une torsion profonde qui a provoqué les dégâts apparus à la surface.


Pour représenter ce tremblement de terre nous allons comparer schématiquement la DGT (direction générale des télécommunications) et France Telecom selon un modèle en couches qui articule (1) les dirigeants (directeur général de la DGT devenu président de France Telecom, puis ensemble du comité exécutif), (2) l'encadrement, (3) les agents opérationnels.

La DGT (avant 1988)

Les dirigeants et les cadres de la DGT sont des polytechniciens du corps des ingénieurs des télécoms dont la formation militaire se résume par la phrase « une mission, cela s'apprend par cœur et s'exécute à la lettre ». Ils sont autoritaires, l'encadrement est discipliné, l'entreprise se manœuvre comme une armée : cela donne au dirigeant suprême une puissance qui perdurera chez France Telecom et éblouira Michel Bon.

lundi 5 avril 2010

François Jullien, Les transformations silencieuses, Grasset, 2009

English version

François Jullien présente ici, plus clairement encore que dans ses précédents ouvrages, la rencontre entre la pensée chinoise et la philosophie européenne. En les plaçant l'une face à l'autre il met en évidence ce dont chacune s'est détournée, ce qu'elle n'a pas voulu voir.

La philosophie est-elle l'expression de notre culture, du mode de pensée que structurent les langues indo-européennes (sujet – verbe – complément, déclinaisons et conjugaisons) ? Ou bien a-t-elle, à partir de la source grecque, structuré notre façon de penser ? Il est vain, sans doute, de chercher à distinguer la cause et l'effet : les deux phénomènes, s'entrelaçant, nous enferment dans un cercle familier.

Notre représentation du monde procède par concepts et définitions aux contours nets. Cela convient aux mathématiques, cela favorise la construction des sciences, mais cela interdit de penser notre vieillissement, les glissements de notre vie affective, toutes ces évolutions lentes qui se produisent pourtant et dont le terme nous saisit par surprise.

Ne sachant pas les penser nous ne savons pas non plus les préparer, les attendre ni en tirer parti. C'est pourquoi nous concevons l'action sur le mode héroïque : le monde n'étant pas ce qu'il devrait être, il nous faut le détruire pour le remplacer par un autre, pour substituer au mauvais concept un autre qui soit meilleur.

Le Chinois, héritier d'une culture sensible au rythme des saisons, sait que le monde évolue de lui-même. Il faut attendre que les plantes poussent et l'action, pour être efficace, doit répondre à la propension des choses : il serait stupide de planter en été, de récolter en hiver...

dimanche 4 avril 2010

Les systèmes d'information des services publics (suite)

La suite du cours à l'école des Mines se trouve à l'adresse :
http://www.volle.com/travaux/coursmines2.pdf

Outre la version révisée des quatre premiers chapitres, elle comporte deux chapitres nouveaux portant l'un sur l'informatisation, l'autre sur les systèmes d'information.

Ils fourniront la matière du cours dans la matinée du 13 avril. L'après-midi du 13 avril sera consacrée à l'informatisation du système éducatif. Cette étude de cas sera publiée après le cours.

mardi 30 mars 2010

Honte de la philosophie

Henri Atlan, biologiste et philosophe, a publié dans la rubrique "Débats" du Monde du 29 mars 2010 un article intitulé "La religion de la catastrophe". J'ai éprouvé durant sa lecture un malaise semblable à celui qu'avait causé celle de Claude Allègre, et ce malaise est tellement pénible que j'ai réfléchi un moment pour l'analyser.

Qu'est-ce qui me rend donc allergique aux écrits de ceux qui nient soit la réalité du réchauffement climatique, soit la responsabilité humaine, soit les deux ? Je ne suis pas un inconditionnel de l'écologie, je ne suis pas de ceux qui aimeraient que l'espèce humaine s'éteignît pour que soit restaurée la virginité de la nature, ni de ceux qui disent souhaiter la décroissance (voir "Une ressource naturelle inépuisable"). Je ne suis pas un spécialiste du climat et n'ai, dans cette affaire, aucun intérêt de carrière ni d'amour-propre.

Mais je sais lire et j'utilise, pour évaluer mes lectures, le petit bon sens que les années ont accumulé. Il me sert à détecter l'erreur, la fraude, le manque de sérieux, et aussi à repérer les textes de haute qualité. Le bon sens est un outil fragile, dira-t-on : peut-être, mais c'est le mien et j'y tiens beaucoup.

jeudi 11 mars 2010

Il faut que l'Internet devienne un pays

L'Internet a ouvert un nouvel espace qui ne relève pas de la géographie, ignore les frontières des États et prend une place croissante dans notre vie mentale et pratique (voir "Explorer l'espace logique").

Une économie spécifique s'y déploie avec de nouvelles formes de production, de propriété, d'échange, d'intermédiation. La cybercriminalité est elle aussi inventive : piraterie, espionnage, sabotage, escroquerie, vol d'identité, blanchiment d'argent etc. On évoque même de nouvelles formes de guerre.

Comme toute société, comme toute économie celle-ci a besoin de règles et, pour les faire respecter, d'un appareil judiciaire convenable. Mais les États sont divisés. Leurs législations sont diverses et presque toutes déficientes car ils ont été pris de court par l'émergence du nouvel espace. Les CNIL nationales négocient pour définir des règles communes mais l'inertie des habitudes se conjugue aux différences culturelles pour freiner ou bloquer.

Ne faudra-t-il pas en venir à considérer l'Internet comme un "pays" - un pays situé dans un espace qui n'est pas l'espace géographique ?

dimanche 7 mars 2010

Instruire et informer

Le langage courant, usé comme une vieille chaussure, ne favorise pas le discernement : "Instruire", "éduquer", "enseigner", "former" sont pour lui des synonymes interchangeables - si une nuance subsiste entre eux, elle est administrative et non linguistique.

C'est pourquoi il est utile de revenir à l'étymologie, voire même de remonter jusqu'au contenu philosophique des éléments qu'elle utilise.

Ainsi "instruire", c'est donner une structure. La structure d'un bâtiment, ce sont les murs porteurs et la charpente qui lui confèrent sa solidité ; une fois la structure en place il reste beaucoup à faire pour que le bâtiment soit utilisable : toiture, cloisons, menuiserie, réseaux, mobilier etc. De même la structure d'une personne, c'est ce qui lui confère sa solidité mais celle-ci ne suffit pas : il faut encore que la personne instruite soit formée.

Par "forme" le langage courant désigne l'apparence d'un objet (il sera grand, petit, rond, carré etc.) par opposition d'une part à la matière dont il est fait, d'autre part à la fonction qu'il sert. Pour comprendre ce que veut dire "former" quand on considère une personne il faut remonter au sens originel : la "forme", dans une philosophie qui s'inspire d'Aristote, c'est l'"essence" d'un être et celle-ci s'exprime par une définition. Selon cette acception la forme d'un cercle est non pas d'être rond, mais d'être dans un plan l'ensemble des points équidistants d'un point donné (ou de façon équivalente : la figure qui entoure la plus grande surface pour un périmètre donné, l'ensemble des points qui voient sous le même angle un même segment de droite etc.).

mercredi 3 mars 2010

L'axiome de Smith

La pensée d'Adam Smith s'appuie sur un axiome fondamental qu'il énonce dans le livre IV, chapitre 8 de La richesse des Nations et qui, comme d'autres passages cités ci-dessous, mérite de l'être en anglais puis en français :

« Consumption is the sole end and purpose of all production; and the interest of the producer ought to be attended only so far as it may be necessary for promoting that of the consumer. The maxim is so perfectly self-evident that it would be absurd to attempt to prove it. »

« La consommation est le seul but de la production et les intérêts du producteur ne doivent être respectés que dans la mesure où c'est nécessaire pour promouvoir ceux du consommateur. Cette maxime est tellement évidente qu'il serait absurde de tenter de la démontrer. »

Une « maxime tellement évidente qu'il serait absurde de tenter de la démontrer », c'est un axiome, proposition dont on postule la vérité pour en déduire une théorie – ici la science économique dont Smith est le génial créateur.

Il l'oriente ainsi tout entière vers l'intérêt du consommateur. Mais qui est donc celui qui doit veiller à promouvoir les intérêts du consommateur, à leur soumettre ceux du producteur ?

lundi 1 mars 2010

La prime à l'escroc

Claude Allègre a encore frappé : alors que Ma vérité sur la planète est toujours empilé sur les tables des libraires, voici L'imposture climatique.

J'ai lu avec intérêt les commentaires des lecteurs de l'article du Monde, "Le cent fautes de Claude Allègre" : ceux qui approuvent Allègre sont en minorité, mais ils sont tout de même nombreux.

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L'art de l'escroquerie résidant tout entier dans la séduction, celui qui ne sait pas séduire est contraint de rester honnête. Le séducteur habile, par contre, sera vulnérable à la tentation.

L'escroquerie se pratique sur divers terrains : le terrain financier bien sûr, mais aussi les terrains affectif, professionnel, intellectuel. L'escroc intellectuel en impose par ses diplômes, ses titres universitaires, ses publications. Il séduit par son style, par une apparence d'originalité et de courage.

dimanche 28 février 2010

Un commentaire sur De l'Informatique


Le CNAM publie des fiches de lecture intéressantes.
J'ai eu le plaisir d'y découvrir l'analyse fouillée de De l'Informatique par MM. Gil Derudet et Yvon Pesqueux. J'ai mis en ligne ce document .doc : vous pouvez le télécharger en cliquant sur le lien ci-dessus.

Le lire m'a fait un drôle d'effet car j'ai eu l'impression de me voir dans un miroir et de ne pas m'y reconnaître. Ce n'est pas que l'analyse soit fausse -
au contraire, elle me semble pertinente : c'est moi qui ne sais pas voir.

Quand vous écrivez un livre, vous êtes enfermé dans une réflexion qui lutte avec les faits dont elle tente de rendre compte. Du coup vous êtes incapable de vous voir (ou de vous imaginer vu) de l'extérieur, et lorsque une image vous est renvoyée elle vous paraît étrangère.

MM. Derudet et Pesqueux semblent avoir apprécié De l'Informatique et cela me fait plaisir. Dans la partie "discussion et critiques" de leur texte ils relèvent mes redites somnifères : j'ai eu beau me lire et relire, je ne suis pas parvenu à les supprimer toutes. Ils notent aussi mon goût pour les belles courbes, que ce soit en mathématiques ou ailleurs.

jeudi 25 février 2010

Raymond Aron, Penser la guerre, Clausewitz, Gallimard, 1976


Tout le monde sait que Clausewitz est un auteur militaire. Mais il est aussi et surtout, à ma connaissance, le premier penseur qui se doit intéressé à l'articulation entre la pensée et l'action - le premier et peut-être le seul, car les penseurs s'intéressent plus à la pensée elle-même qu'à l'action dont la complexité les rebute.

Il est compréhensible que cette articulation ait attiré l'attention d'un militaire : c'est dans la guerre, en effet, que ses exigences se manifestent de la façon la plus impérative. Le stratège, le tacticien, doivent agir sous la pression de l'urgence, sans disposer de toutes les informations nécessaires, dans un contexte où l'enjeu est littéralement de vie ou de mort.

Dans de telles conditions leur action ne peut pas être purement rationnelle : elle relève de l'art plus que de la science. Le fait est cependant que certaines personnes, certains stratèges, savent agir avec justesse dans l'urgence et le brouillard du combat : on dit que ceux-là possèdent le « coup d'œil ».

Quelles sont donc les qualités du bon général, du bon stratège ? Il faut qu'il ait du sang-froid mais cela ne suffit pas : il faut aussi qu'il possède certains procédés de pensée qui permettent de se représenter la situation, d'anticiper les conséquences des diverses actions possibles, de choisir enfin la décision adéquate - et tout ceci dans l'instant, en interprétant ce qu'il voit et en devinant ce qu'il ne voit pas.

Cela demande sans doute un talent particulier mais le talent n'y suffirait pas : il faut encore et comme dans tous les arts que ce talent ait été fécondé par une formation qui ne peut porter de fruits que si celui qui la reçoit s'y intéresse passionnément et de toute sa volonté.

La pensée du stratège procède, comme toute autre pensée, par concept, modélisation, hypothèse et déduction. Mais contrairement à la pensée qui s'explicite dans des paroles, la sienne se condense dans une décision à laquelle seule il accorde de la valeur : elle lui semble évidente et il oublie instantanément le raisonnement qu'il a bâti pour la construire.

mercredi 17 février 2010

Les systèmes d'information des services publics

Voici le lien vers le texte écrit du cours de quatre heures que j'ai donné à l'aimable invitation de Pierre Musso, le 17 février, à l'école des Mines, devant les ingénieurs élèves des Mines et des Télécoms :

http://www.volle.com/travaux/coursmines.pdf

Le cours porte sur les systèmes d'information des services publics. Ce thème d'apparence anodine rassemble deux des questions les plus importantes de notre époque : que doit être le rôle de l'État dans l'économie, quel est le périmètre légitime du service public ? En quoi consiste cette informatisation qui transforme les institutions et jusqu'à la vie familiale ?

Je ne prétends pas être parvenu à un texte parfait et les remarques des lecteurs me seront utiles.

La rédaction préliminaire des quatre premiers chapitres concerne l'histoire vue dans ses très grandes lignes, les institutions (dont l'entreprise), le domaine légitime du service public et enfin les doctrines concernant celui-ci (totalitarisme, néo-libéralisme, saint-simonisme).

Lors du prochain cours, le 13 avril, je parlerai du phénomène de l'informatisation et de la dynamique des systèmes d'information. Puis je passerai à la deuxième partie du cours, qui est consacrée à des études de cas, en évoquant l'informatisation du système éducatif.

Lors du troisième et dernier cours, le 18 mai, je compte présenter d'autres études de cas dont voici la liste préliminaire : système de santé, système législatif, système judiciaire, régulation des télécoms.

Je tente ainsi de donner des outils à ces futurs dirigeants de l'économie française, afin que leur génération puisse corriger les erreurs qu'a commises la mienne et celles qui se commettent aujourd'hui.

jeudi 4 février 2010

La chute des grandes maisons

Dans un article récent, Dick Brass annonce la chute de la maison Microsoft ("Microsoft's Creative Destruction", The New York Times, 4 février 2010). Les phénomènes qu'il décrit me rappellent les épisodes amers qui annonçaient la chute de la maison France Telecom : mêmes causes, mêmes effets, même mécanisme...

Comment se fait-il, dit Brass, que ce ne soit pas Microsoft, la plus célèbre et la plus prospère des entreprises américaines dans les TIC, qui ait conçu l'iPad, le Kindle, Google, le BlackBerry et l'iPhone, l'iPod et iTunes, Facebook et Twitter ?

Ce n'est pas par manque de chercheurs et d'ingénieurs compétents : Microsoft possède, en interne, toutes les ressources qui auraient pu lui permettre de réaliser, bien avant les autres, les innovations ci-dessus. Des produits analogues ont d'ailleurs en fait été conçus et mis au point chez Microsoft, mais ils ont été rejetés par une organisation qui décourage l'innovation : les directions en place se sentent menacées lorsqu'une équipe propose un nouveau produit, alors elles font tout pour faire échouer le projet.

mardi 2 février 2010

Denis Robert et Laurent Astier, L'affaire des Affaires, Dargaud, 2009

L'affaire Clearstream dont les journaux nous parlent d'abondance, et qui révèle à qui l'ignorait le caractère vindicatif de notre président, n'est que la suite d'une autre affaire Clearstream autrement plus importante mais dont les journaux ont peu parlé - sans doute étaient-ils intimidés ?

C'est de cette affaire que nous parle Denis Robert, le courageux journaliste à qui nous devons Révélation$, La boîte noire, La domination du monde et quelques autres ouvrages.

Ici il s'agit d'une bande dessinée. C'est un merveilleux outil de communication. Voir (fort bien représentés) les visages des protagonistes, leurs mimiques, voir les façades des immeubles, cela aide à "réaliser" ce que dit l'auteur, à comprendre que c'est réel, à partager ses émotions - et elles sont vives.

Au passages, quelques portraits peu flatteurs : Juncker, premier ministre d'un paradis fiscal drapé dans sa vertu ; Trichet, qui ne veut rien entendre. Tout le monde prend Robert pour un fou...