Voici ce que l'un de mes amis a écrit dans un message consacré à l'informatisation :
« Logiquement, "la France" comme capacité d'action doit disparaître au profit de deux capacités d'action : l'Europe, les régions ».
Je lui ai répondu par le message ci-dessous.
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L'informatisation ne se limite pas aux dimensions technique et économique : c'est un
phénomène anthropologique qui transforme les modes de vie : rapports entre les générations, délimitation des classes sociales, relations entre les personnes au travail, image que chacun se forme de son destin, conscience que les sociétés et les cultures ont d'elles-mêmes, place de chaque pays dans le concert des nations, etc.
L'informatisation confronte ainsi chaque personne, chaque entreprise et chaque pays à une interrogation sur ses
valeurs : « que voulons-nous
faire et, finalement,
qui voulons-nous être ? ». Elle ne peut être réussie que si elle exprime
ce que l'on veut être : c'est donc une affaire très intime.
Un pays ne peut réussir son informatisation que s'il sait l'incorporer à son histoire et à sa façon d'être. L'informatisation « à l'américaine » ne pourra pas répondre à tout : nous avons besoin d'une « iconomie à la française » et chacun des autres pays a besoin de sa propre iconomie : « à l'allemande », « à la chinoise », « à l'italienne », etc.
Pour pouvoir bâtir l'« iconomie à la française » il faut avoir élucidé ce que nous voulons être. Or l'histoire nous a légué un riche patrimoine de valeurs, naturellement traversé par des contradictions. Dans ce patrimoine, il nous revient de
choisir les valeurs qui répondent à l'émergence du
cerveau d'œuvre qui, dans l'emploi, se substitue désormais à la main d'œuvre (les valeurs ne sont pas imposées par la nature des choses : elles sont choisies par les individus et les sociétés).
Comme l'ont dit Philippe d'Iribarne et avant lui Michelet la Révolution a déposé entre les mains du peuple français
les vertus de la noblesse : si celle-ci avait des vices (parasitisme, courtisanerie) elle avait aussi des qualités que l'on peut exprimer dans le vocabulaire d’Épictète :
dignité, réserve, droiture : or ce sont là exactement les qualités que doit posséder le cerveau d'œuvre.
Le symbole de
notre République, héritier du « plus beau royaume sous le ciel » (O. Reclus, 1899), invite chaque Français à cultiver l'élitisme intime, l'exigence envers soi-même qui le hisse au niveau de ces vertus aristocratiques. Cet « élitisme pour tous » (Diderot) détermine les valeurs qui peuvent nous orienter vers notre iconomie, il sera la contribution la plus authentique de la France au concert des nations.
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Cependant d'autres valeurs se proposent, qui entrent en conflit avec notre République. La
réaction, qui est son pendant dialectique et qui triompha sous le régime de Vichy, reste présente et vivace. Le formalisme institutionnel, version historique de l'entropie, accomplit aussi naturellement son travail de dégénérescence.
Beaucoup de personnes sont donc tentées de renoncer. La France est trop petite pour l'iconomie, disent-elles, seule l'Europe peut y parvenir : c'est oublier que des nations minuscules ont su s'informatiser efficacement. L'affaire grecque a d'ailleurs confirmé que l'Europe, handicapée par une cacophonie de valeurs inconciliables, est incapable de choisir une orientation.
Quant aux régions (autre échappatoire), elles ne sont pas « plus proches des gens » que ne l'est la nation entière et en outre aucune d'entre elles ne porte de valeurs aussi claires, aussi éloquentes, aussi aptes à mobiliser une population que ne le sont celles de notre République.