lundi 2 novembre 2020

La vidéo du « Discours du président »

Après le texte, voici la vidéo du « discours du président » :


Que pensez-vous de ce discours ? Le jugez-vous réaliste, convaincant, mobilisateur ? Ou au contraire irréaliste, « à côté de la plaque », voire même révoltant ?

S'il vous a convaincu, n'hésitez pas à partager cette vidéo !

lundi 12 octobre 2020

Huawei : un entrepreneur et son entreprise

Le livre de Vincent Ducrey, Un succès nommé Huawei, Eyrolles 2019, contient une leçon de stratégie : sa lecture sera utile à ceux pour qui la vie d’un entrepreneur est quelque chose d'énigmatique. J’en cite ici quelques éléments.

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Ren Zhengfei 任正非, le « Steve Jobs chinois », est né en 1944. Comme toutes les familles chinoises à cette époque la sienne a connu la pauvreté, puis les drames de la révolution culturelle (1966-1976).

L’éducation qu’il a reçue de ses parents l’a doté d’un caractère bien trempé. Il s’est donné par la lecture une bonne formation intellectuelle qui sera ensuite confortée par les connaissances techniques acquises d’abord dans une entreprise textile de pointe dont il connaît à fond les équipements, puis dans l’armée où il participe à la conception du réseau militaire de télécoms.

L’armée comprimant ses effectifs, il la quitte en 1983 pour entrer comme directeur-adjoint de la filiale électronique d’un groupe immobilier à Shenzen, ville en croissance rapide où il s’installe avec sa famille. Grugé par un partenaire, il fait perdre à cette entreprise une somme importante qu’il est incapable de rembourser. Il est alors licencié, sa femme divorce : criblé de dettes, il sombre dans la dépression.

Pour s’en sortir il crée en 1987 (à 43 ans) une entreprise d’import-export, Huawei 华为, qui fera commerce de tout et jusqu’à des pilules amaigrissantes.

Huawei importera notamment des PABX, commutateurs téléphoniques qui s’installent dans les entreprises. Ils se vendent bien car le pays s’équipe rapidement. Ren Zhengfei amorce alors une évolution qui ne s’interrompra pas.

dimanche 11 octobre 2020

À propos d’Adam Smith

Un de mes amis, désigné ci-dessous par les initiales JP, dit que l’économie n’est pas une science. Nous en parlons souvent sans jamais tomber d’accord. Je reproduis ici un échange qui m’a donné l’occasion de dire ce que je pense d’Adam Smith.

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JP
 : Ce n'est pas la « main invisible » qui a permis de faire des machines comme la NVIDIA GV 100 et sa puce intégrant 21 milliards de transistors, plus les millions de lignes de code pour son système d'exploitation. Mieux vaut aller regarder du côté de Maxwell, Boltzmann, von Neuman, Turing, Shannon ou Wiener, et de l'ingénierie de système. 

MV : Je suppose que tu n’as pas lu les grands économistes, sinon tu aurais senti ce qui les distingue des esprits étroits qui portent eux aussi le titre d’économiste. 

Les grands économistes se sont employés à produire une représentation schématique et donc simple, mais judicieuse, d’une situation historique dont la complexité défiait l’entendement. Je me suis inspiré de leur exemple pour modéliser l’iconomie. 

Tu évoques la « main invisible » d’Adam Smith. Elle est citée avec trop de complaisance par des personnes qui ne l’ont pas lu, ou pas compris, et qui commettent donc un contresens. 

JP : J'ai quand même lu Adam Smith, car cette histoire de « main invisible » m'intriguait, et même Keynes il y a fort longtemps. Quel est le contresens que tu signales ? 

La littérature sur la complexité ne mentionne rien qui provienne des grands économistes dont tu parles ou alors ça m'a échappé. On peut tout au plus mentionner la théorie des jeux mais c'est un apport de mathématicien. François Dubois (ENS Ulm) avait invité voici quelques années Jean Tirole, avant le prix Nobel, à son séminaire Complexité des systèmes. Il nous a parlé de la théorie des jeux, cela a occasionné un échange intéressant sur la systémique. 

Stiglitz développe des idées intéressantes : son analyse du scandale Enron montre que quand on fait du trading de l'énergie comme du trading boursier, ça se termine par des coupures de courant. Cela illustre les effets de la déconnexion du réel propre à ce type d'économie. Peut-être n'est-il pas lui non plus un grand économiste. 

jeudi 8 octobre 2020

Platon et le Talmud

Les aventures mentales sont peu visibles mais bouleversantes. Il est difficile de les décrire. J’ai procédé ici par petites touches impressionnistes. J’espère que l’intuition du lecteur comblera les intervalles du récit.

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Mon père a tenté de m’initier à la philosophie alors que j’avais douze ans. Nous nous promenions à la campagne et longions un champ de blé dont le vent faisait onduler les épis. « Seules les idées sont réelles », me dit-il, voulant sans doute prendre la philo dans l’ordre chronologique en commençant par Platon. 

Mais le vent et les épis étaient indéniablement réels eux aussi et ils n’étaient pas des « idées ». J’ai donc fermé mes oreilles à ce que mon père a pu dire ensuite. 

Vers la même époque, le père prieur du couvent où une de mes sœurs était moniale s’est attiré l’admiration des religieuses en s’écriant « Ah, mes sœurs, il n’y a que Dieu ! ». 

Dans les avenues qui se creusent entre les écailles de l’écorce des pins je voyais pourtant s’affairer un peuple de fourmis. « Comment peut-il dire qu’il n’y a que Dieu, me suis-je dit, alors qu’existe le monde des fourmis et que l’écorce des pins, vue de près, porte des dessins d’une complexité infinie ? ». 

Je n’aurais pas pu alors former cette phrase mais c’est ce que je sentais sans pouvoir me le dire. L’écart entre ma petite expérience et ce que disaient des personnes respectables m’a procuré un malaise durable. 

Il s’est heureusement dissipé, beaucoup plus tard, lorsque j’ai lu des extraits du Talmud.
 

mercredi 16 septembre 2020

Le président de la République donne une orientation

L’une des explications du mouvement des Gilets jaunes est une révolte après les propos d’Emmanuel Macron sur les « premiers de cordée » et la « startup nation ». L’entreprise dans laquelle travaillent la plupart des Français n’a en effet rien d’une startup et si le gouvernement donne la priorité aux premiers de cordée, que deviendront ceux qui savent n’être que deuxièmes ou troisièmes ?

Emmanuel Macron a sans doute voulu dire à quel point les entrepreneurs et l’esprit d’entreprise sont importants pour notre pays, idée juste, mais les expressions qu’il a utilisées ont irrité. L’effet a été le même lorsqu’il a dit qu’il faut « réindustrialiser » la France car l’image que cela évoque est celle du travail de la main-d’œuvre d’autrefois, dans un environnement bruyant, malodorant, salissant et dangereux.

La communication politique ne parle maintenant pratiquement plus que de « création d’emploi », le grand moyen étant la « relocalisation » des emplois naguère délocalisés vers des pays à bas salaires. L’écologie est appelée à la rescousse : « nous pouvons redevenir une grande Nation industrielle grâce et par l’écologie », a déclaré le Premier ministre, allant ainsi dans le sens d’EELV qui réclame « un plan de relance écologique et social ».

Certes personne ne peut être « contre » l’écologie et le social car il faut respecter la nature dans laquelle et avec laquelle nous vivons, il faut aussi être solidaire des personnes en difficulté : cet esprit anime le groupe « Écologie Démocratie Solidarité » de l’Assemblée nationale qu’ont formé 17 députés issus de l’aile gauche et écologiste de LREM.

Mais l’écologie et le social ne suffisent pas à eux seuls pour donner un sens à notre action productive.

samedi 12 septembre 2020

La formule de l'efficacité

Dubhashi et Lappin prédisent que l’efficacité résultera de l’articulation du cerveau humain et de l’ordinateur : « the strongest chess player today is neither a human, nor a computer, but a human team using computers » (Devdatt Dubhashi et Shalom Lappin, « AI Dangers: Imagined and Real », Communications of the ACM, février 2017). 

L’« ordinateur » peut-il penser tout seul, sans aucune intervention humaine ? Est-il plus efficace que l’être humain ? Va-t-il le remplacer partout dans les entreprises ? 

L’expérience apporte d’utiles enseignements. Certes le Deeper Blue d’IBM a battu en 1997 le champion du monde des échecs, Gary Kasparov, mais par la suite l’ordinateur (et le champion) ont été battus par une équipe de joueurs amateurs utilisant des ordinateurs. Comme l’ont dit Dubashi et Lappin, « le meilleur joueur d’échecs n’est ni un humain, ni un ordinateur, mais une équipe d’êtres humains utilisant des ordinateurs ». 

La formule la plus efficace est donc un partenariat entre l’être humain et l’ordinateur, dans lequel chacun des deux partenaires fait ce qu’il sait faire mieux que l’autre : l’ordinateur calcule vite et exécute inlassablement avec précision ce pour quoi il a été programmé, l’être humain sait interpréter une situation imprévue et décider. 

La programmation d’un automate est d’ailleurs une opération humaine, ainsi que la production, la sélection et la correction des données sur lesquelles sera étalonnée une intelligence artificielle : chaque programme est une intelligence humaine mise en conserve, et son utilisation va requérir un travail humain pour répondre aux incidents, pannes et autres événements imprévisibles. 

Savoir s'informatiser, ou faire faillite

Certains auteurs bien informés disent que le système d’information d’une entreprise est son « système nerveux », sa « colonne vertébrale », sa « principale richesse », etc. 

Le fait est cependant que le système d’information de la plupart des grandes entreprises françaises est de mauvaise qualité. Trop souvent les données sont incohérentes, les processus désordonnés, la supervision et la sécurité défaillantes, les tableaux de bord illisibles, la plateforme informatique instable. 

Ces défauts sont confortés par une organisation en silos hiérarchiques et étanches, par une focalisation sur fonctionnement interne, par une sous-traitance de la relation avec le client (accueil téléphonique, maintenance des installations, etc.) qui dispense de le connaître et de comprendre ses besoins. 

C’est que l’entreprise n’est pas le lieu de l’efficacité et de la rationalité : c’est un être psychosociologique soumis à des habitudes et des traditions, sujet à des phobies et des illusions héritées d’un temps où l’informatique n’existait pas encore. C’est pour cette raison que France Telecom a longtemps refusé le téléphone mobile et l’Internet. 

Or l’informatisation a transformé depuis 1975 le système productif : l’agriculture, la mécanique, la chimie, l’énergie, la biologie, l’écologie se sont informatisées et c’est désormais en s’informatisant qu’elles progressent. 

Comme tout être vivant une entreprise peut se trouver malade même si elle dégage un profit. Les vaches-à-lait, devenues incapables de renouveler l’effort de leurs créateurs, sont rigides et vulnérables : c’est le cas de la SNCF. 

Examiner un système d’information révèle, comme une radiographie, des faits réels que l’entreprise ne voit pas. Cet examen permet de poser un diagnostic et de formuler une prescription, mais elle ne sera écoutée que si les dirigeants ont acquis une intuition exacte des exigences pratiques de l’informatique, des possibilités qu’elle offre et des dangers qui les accompagnent. 

dimanche 6 septembre 2020

Industrialiser = informatiser

On se représente trop souvent l’entreprise comme le lieu de l’efficacité et de la rationalité. Ceux qui y travaillent la vivent cependant, généralement sans savoir ni vouloir le dire, comme un être psychosociologique soumis à des habitudes et traditions héritées du passé.

Lorsque la situation change – qu’il s’agisse des techniques, de la concurrence, de la réglementation, etc. – l’entreprise qu’emmaillotent trop étroitement les habitudes et pouvoirs traditionnels ne pourra percevoir ni les possibilités, ni les dangers nouveaux : elle ratera les premières et tombera dans les seconds.

L’informatisation, que l’on préfère malheureusement nommer « numérique », provoque dans l’économie et la société une transformation d’une profondeur analogue à celle qu’a entraîné la mécanisation aux XIXe et XXe siècles : il est utile de comparer ces deux phénomènes.

La mécanisation

Avant la première révolution industrielle l’agriculture et les mines produisaient l’essentiel de la richesse d’un pays. Dans Anna Karénine (1877) Tolstoï décrit les réflexions d’un propriétaire terrien, Constantin Dmitriévitch Lévine, qui s’efforce de rationaliser son exploitation : son ingéniosité se focalise sur le choix des semences, la nature des sols, le rythme des saisons. Il est hostile à l’industrialisation car elle bouscule le monde auquel il est habitué et dans lequel il sait agir.

On sent la sympathie de Tolstoï pour ce personnage : à la veille de la deuxième révolution industrielle des personnes très intelligentes refusaient donc encore les conséquences de la première.

Celle-ci a déployé à partir de 1775 le potentiel que comporte la synergie de quelques techniques fondamentales (mécanique, chimie, énergie). Sa dynamique dépendait de trois acteurs : l’équipementier conçoit et produit des équipements ; l’entrepreneur organise leur mise en œuvre dans l’action productive1 ; l’homme d’État oriente son pays vers la maîtrise des techniques et de l’art de leur mise en œuvre.

samedi 5 septembre 2020

Un sommet de ridicule

Je viens de recevoir l'invitation de France Stratégie à une Webconférence consacrée à « l'état de l'art et les perspectives du très haut débit en Europe ». Le sujet est important, l'initiative excellente, bravo.

L'invitation est rédigée en français et en anglais, c'est bien.

Mais on y trouve la phrase suivante : « Les échanges se tiendront en anglais sans traduction. ».

Ainsi France Stratégie organise en France une Webconférence mais on y parlera exclusivement en anglais et, pour bien montrer que l'on n'éprouve aucune complaisance envers les ignares et les incultes qui ne maîtrisent pas parfaitement cette langue, on se dispensera de traduire.

On se trouvera ainsi de nouveau dans la situation qui se renouvelle trop souvent : des orateurs qui s'expriment en mauvais anglais ; des auditeurs qui, pour la plupart, font semblant de comprendre ce qui s'est dit ; des idées pauvres, car on n'est pas subtil lorsque l'on s'exprime dans une autre langue que la sienne.

Je sais que l'appauvrissement des idées est parfois jugé utile car il nous évite des excès de subtilité. Mais faut-il se contenter de la récitation de lieux communs et de slogans à quoi tant de conférences se réduisent, la langue anglaise leur conférant un semblant d'autorité ? N'avons-nous pas besoin, s'agissant du très haut débit, d'un peu de subtilité, voire de profondeur ?

Si la Webconférence évite la superficialité elle devra en effet considérer nombre de questions techniques, économiques et stratégiques : dimensionnement de l'infrastructure des télécoms ; distribution en fibre optique ; 5G, avec ou non les équipements de Huawei ; conséquences pour l'industrie de l'audiovisuel et le déploiement de l'Internet des objets, etc.

mercredi 12 août 2020

Jean Castex : démagogie ou immaturité ?

Après avoir entendu le 15 juillet la déclaration de politique générale du Premier ministre j’ai dit mon inquiétude à une amie.

Elle : il faudrait savoir si Jean Castex pense vraiment ce qu’il dit. Les Français sont tellement immatures, tellement capricieux qu’il faut avant tout les calmer. Un ronron démagogique autour de l’environnement et du social peut les apaiser, ce sera toujours ça de gagné.

Moi : les Français ne sont pas tous immatures. Beaucoup d’entre eux sont capables de reconnaître, si on la leur présente, l’orientation qui permettra de redresser notre économie…

Elle : je sais à quelle orientation tu penses. Crois-tu qu’un Premier ministre puisse l’évoquer ? Cela ferait ricaner les gens des médias, les économistes les plus renommés et aussi ses petits camarades énarques, car s’intéresser à cette orientation est aujourd’hui, en France, le plus sûr moyen de couler sa carrière. Le virus de l’immaturité est endémique.

Moi : je crois pourtant utile de décrire clairement la situation. Je connais des énarques qui ont tout compris, c’est donc possible. Il est vrai qu’ils ont sacrifié leur carrière…
Je veux croire que Jean Castex n’est pas un démagogue et qu’il pense vraiment ce qu’il a dit. Je prends donc son discours au sérieux : il n’en est que plus inquiétant.

samedi 8 août 2020

La productivité des services

Selon un de mes amis économistes l’informatisation (qu’il nomme « révolution digitale ») n’apporterait aucun gain de productivité : 

« La révolution digitale, a-t-il écrit, a des retombées décevantes en termes d’efficacité productive. La forte flexibilité du marché du travail a facilité le déversement des moins qualifiés sur des petits jobs périphériques de services. Les plateformes d’intermédiation mobilisent un halo de petits emplois dédiés à la logistique ou à des micro-tâches et qui dégradent la productivité à plus grande échelle. Les nouvelles possibilités de contact client, d’organisation, de notation, etc. liées aux outils numériques favorisent l’explosion des services à la personne sur lesquels les niveaux comme les progrès de productivité sont très faibles. » 

Cette opinion avait été exprimée par Robert Solow1, elle est défendue par Robert Gordon2, on la retrouve sous une autre forme chez Nicholas Carr3 : elle est répandue parmi les économistes et aussi dans la masse de la population. 

Condensons le raisonnement de mon ami. Il ne niera certes pas la productivité qu’apporte l’automatisation : l’action productive étant automatisée, le travail auparavant nécessaire à la production est remplacé par celui qui est consacré à l’ingénierie des automates, dont la quantité est moindre (si ce n’était pas le cas les entreprises n’investiraient pas dans l’automatisation). 

Cependant il dit que l’informatisation provoque dans les services une croissance du nombre des emplois peu qualifiés et à faible productivité, et que cela fait plus que compenser le gain qu’apporte l’automatisation. 

Je crois cette opinion radicalement fausse car elle masque à notre intuition la perspective qu'a ouverte l’informatisation. 

mardi 28 juillet 2020

Melanie Mitchell, Artificial Intelligence: A Guide for Thinking Humans, Farrar, Straus and Giroux, 2019

J'ai lu ce livre avec plaisir. L'auteur est compétente, modeste, lucide, elle a de l'humour, les exemples qu'elle décrit sont une mine d'informations.

Contrairement aux essayistes qui cèdent à la mode du « hype » ou qui, au contraire, considèrent l’IA à travers les lunettes que fournit une philosophie hors de saison, elle sait de quoi elle parle parce qu'elle en a acquis en tant que chercheur une expérience pratique et professionnelle.

Les épisodes historiques de l’IA sont décrits de façon précise avec leurs avancées et leurs limites : systèmes experts, machines à vecteurs de support, réseaux neuronaux. Certaines réussites sont impressionnantes (victoires contre les champions du monde aux échecs et au jeu de Go, reconnaissance d’images), mais l’IA qui sait jouer aux échecs ne sait rien faire d’autre : elle est étroitement limitée et il en est de même pour toutes les autres applications.

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J’ai, comme Melanie Mitchell mais sans avoir son expérience, de fortes convictions concernant l'IA. La lire m'a incité à m'interroger sur ma propre expérience.

Mes convictions viennent de la pratique de la statistique. J'ai conçu, réalisé, exploité des enquêtes puis publié leurs résultats. J'ai pratiqué l'analyse des données et étudié à fond l'état de l'art de ses techniques dans les années 60-80.

Dans l'un et l'autre cas, j'ai rencontré des limites et tenté de les comprendre : comment et dans quel but est définie la grille conceptuelle d’une observation statistique ? Comment interpréter les résultats d'une analyse des données ?

La première question m'a conduit vers l'histoire, la deuxième vers la science économique. Cela m'a préparé aux systèmes d'information que j'ai rencontrés dans les années 90.

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Les questions que soulève Melanie Mitchell concernent en fait l'informatique dont l'IA n'est qu'une application parmi d'autres. La question fondamentale est celle que George Forsythe a posée en 1969 : « “What can be automated?” is one of the most inspiring philosophical and practical questions of contemporary civilization ».

vendredi 24 juillet 2020

Éviter la faillite

L'informatisation a transformé le système productif, l'économie et la société. Le monde sera dominé par les pays qui auront su maîtriser l'informatique. Ne parler que de "numérique" et d'"intelligence artificielle" n'aide vraiment pas à concevoir la stratégie qui répond à ce phénomène.

Dans sa déclaration d'intention le Premier ministre a indiqué au Parlement les priorités de son gouvernement : l'environnement, le social et l'emploi.

Nous serons donc verts et pauvres, comme le veulent les écologistes épris de décroissance. Le social distribuera équitablement notre pauvreté. Dans nos entreprises obsolètes l'emploi sera soutenu par des subventions.

Ainsi nous aurons atteint la Vertu que prêchait Rousseau et dont Mao a donné un exemple : nous aurons eu du moins, foutu pour foutu, la satisfaction de mourir dans l'honneur.

L'institut de l'iconomie propose une autre orientation : concevoir les possibilités comme les dangers qu'apporte l'informatique, respecter les conditions nécessaires de l'efficacité dans la situation présente.

L’État pourrait donner l'exemple en s'occupant enfin sérieusement de l'informatisation des grands systèmes de la nation : santé, justice, éducation, défense, etc.

dimanche 28 juin 2020

La France bientôt condamnée au silence ?

Nicholas Carr a prétendu que « IT doesn’t matter1 » : il a prédit que l’informatique deviendrait un produit banal qui s’achète sur étagère, une « commodité » sans importance : « companies will fulfill their IT requirements simply by purchasing fee-based “Web services” from third parties ».

La puissance qu’ont acquise les GAFAM suffit pour le contredire, à tel point que l'on peut même prédire que les entreprises qui n’auront pas su s’informatiser raisonnablement finiront par disparaître. Plus généralement, les pays qui n’auront pas su s’informatiser n’auront plus aucune influence dans les affaires du monde.

Les techniques fondamentales pour l'économie sont en effet aujourd’hui celles de la microélectronique, du logiciel et de l’Internet : la mécanique, la chimie, l’agriculture et l’énergie, qui ont été les techniques fondamentales jusque dans les années 1970, évoluent désormais en s’informatisant2.

Rappelons-nous ce qui s’est passé au XIXe siècle. En quelques décennies la Grande-Bretagne est devenue la puissance dominante parce qu’elle avait su la première maîtriser la mécanique et la chimie : les armes qu’elles permettaient de concevoir lui ont permis, lors des guerres de l’opium, de vaincre facilement la Chine qui avait été jusqu’alors la première puissance mondiale.

La nation qui maîtrisera le mieux les techniques de l’informatique et saura les utiliser efficacement dominera le monde. C’est l’ambition de la Chine, c’est pourquoi elle investit massivement dans ces techniques comme dans l’art de leur utilisation : toutes ses grandes entreprises ont misé sur l’informatique3.

Aucun projet de crypto-monnaie souveraine, par exemple, ne pourra réussir sans la maîtrise des techniques les plus avancées (processeurs multi-cœurs, programmation parallèle, etc.) et sans l’intelligence de leur mise en œuvre.

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En France la classe sociale qui dirige la politique et les grandes entreprises, ayant été formée à l’expertise dans l’art de la communication, méprise ce qu’elle juge « technique4 » et ignore l’informatique : elle parle ainsi abondamment du « numérique », mot-valise vide de sens, et se laisse fasciner par les chimères qu’évoque l’expression « intelligence artificielle ». L’inexactitude de son vocabulaire révèle son refus de percevoir, de comprendre la situation historique à laquelle notre pays est confronté.

Il ne pourra cependant conserver à la longue un droit à la parole dans le concert des nations que s’il prend conscience de la transformation que l’informatisation a apportée à la définition des produits et des compétences, à l’ingénierie de la production, à la forme de la concurrence et du travail humain, et s’il fait le nécessaire pour en maîtriser les techniques fondamentales car c’est une condition nécessaire de l’habileté de leur utilisation.

À défaut d’être un informaticien tout dirigeant doit donc acquérir une intuition exacte de l’informatique et une culture de l’informatisation (c’est pour tenter de les lui procurer que j’ai publié De l’informatique). Sinon la France sera colonisée par les nations qui, ayant pris de l’avance dans les techniques de l’informatique, auront su s’informatiser efficacement.

Le monde deviendra alors plus pauvre et plus terne car la France ne pourra plus y faire rayonner les valeurs de notre République.
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1 Nicholas G. Carr, « IT doesn’t matter », Harvard Business Review, mai 2003.
2 Bertrand Gille, Histoire des techniques, Gallimard, 1978.
3 Pascal Ordonneau, Crypto-Yuan, La route de la soie, 2020.
4 « La technique, moi, je n'en ai rien à foutre » (Michel Bon, président de France Télécom, lors d'une conférence à Dauphine).

lundi 8 juin 2020

Le pays des enfants gâtés

Les enfants les plus gâtés ne sont pas les plus heureux, et ils ne sont pas les plus aimables car ils n’éprouvent aucune reconnaissance envers ceux qui les gâtent.

Nous autres Français sommes des enfants gâtés et grognons.

Nos frais médicaux sont largement remboursés par la sécurité sociale. Nous percevons des indemnités lorsque nous sommes au chômage. Nos retraites sont confortables. L’éducation nationale est gratuite.

Mais nous croyons que cela nous est dû et jugeons légitime d’en abuser à l’occasion, tout en pestant contre « les charges » qui sont la contrepartie des assurances sociales.

Nous sommes à l’aise mais nous aimons nous croire pauvres, insulte envers les pays vraiment pauvres. Il se trouve, certes, des pauvres parmi nous mais ils sont très discrets : seuls les enfants gâtés grognent.

C’est que nous sommes des bourgeois qui haïssent la bourgeoisie : cette duplicité a contaminé notre littérature, notre culture, notre philosophie et jusqu'à la vie de tous les jours, car haïr ce que l'on est n'est pas sans conséquences.

Nous détestons les institutions, les entreprises, dont l'organisation contrarie notre individualisme. Notre exaspération se manifeste au Café du commerce : « il faut tout foutre en l’air », disons-nous alors – mais nous ne tolérerions pas que l’électricité soit coupée, que les trains cessent de rouler, que les aliments ne soient plus distribués.

Nous revêtons notre révolutionnarisme de nobles intentions qui sont autant de prétextes : « écologie », « social ». Mais pour que le social puisse redistribuer une richesse il faut qu’elle ait été d’abord produite, pour que l’écologie puisse s’épanouir il faut en avoir les moyens. Cette richesse, ces moyens, sont produits par les entreprises et par les personnes dont elles organisent le travail.

Si nous vivons si bien en France, c’est parce que les Français ne sont pas tous des enfants gâtés : il se trouve aussi parmi eux des entrepreneurs, des animateurs qui savent donner un sens à une action collective, soumettre son organisation à une mission.

Mais les entrepreneurs, les animateurs sont aussi discrets que les pauvres : seuls les enfants gâtés se font entendre dans les médias et dans la rue.

La vraie nature de la crise

Quelle sera la durée de la crise que provoque le coronavirus ?

Christian Saint-Étienne a publié son pronostic sur Twitter :

« Avec PIB = 100 en 2019, PIB 2020 = 91, PIB 2021 = 95, PIB 2022 = 99 au mieux. Dette 2019 = 98 % du PIB, dette 2020 = 116 % du PIB, dette 2021 = 117 ou 118 % du PIB. Chômage catégorie A = 5 millions fin 2020. »

Il faudrait donc selon lui attendre 2022 pour que le PIB retrouve à peu près le niveau de 2019 et cela se ferait au prix d’une très forte augmentation de la dette de l’État.

Je trouve ce pronostic pessimiste (je m’en explique ci-dessous) et l’ai dit sur Twitter, mais d’autres personnes ont estimé au contraire que Saint-Étienne était trop optimiste.

« Trois ans pour revenir au régime antérieur ? », a ainsi écrit @HugoMe. « En 2008 ça a mis huit ans. »

Un dialogue s’est amorcé :

@michelvolle – « Une crise sanitaire n’est pas une crise économique, dont l’origine se trouve dans l’économie elle-même. »

@HugoMe – « Je ne comprends pas cette remarque. L’économie est durement touchée, des entreprises font faillite, des secteurs sont totalement ralentis. On ne sait même pas si ça va pas recommencer l’année prochaine. »

@michelvolle – « La crise est accidentelle, son ressort est extérieur à l’économie. On guérit plus vite d’une fracture que d’un cancer. »

@HugoMe – « On va dire aux chômeurs qu’ils sont pas vraiment au chômage. Que c’est une erreur. »

@michelvolle – « Une fracture, ça peut faire très mal. Mais il ne faut pas se tromper sur le diagnostic. »

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La crise de 2008 était l’expression d’un mal qui rongeait l’économie : le risque excessif que portaient les prêts « subprimes », masqué par des produits financiers frauduleux que personne ne savait évaluer, avait contaminé tout le système financier. L’économie s’est alors effondrée comme le fait la santé d’une personne dont un cancer généralisé détruit le corps.

L’épidémie du coronavirus est par contre analogue à un accident dont on sort avec une fracture invalidante. Une fracture peut révéler des points faibles de notre vie : celui qui a besoin d’aide voit parfois s’éloigner des personnes qu’il avait cru amicales. De même, le coronavirus révèle des points faibles de notre société, de notre économie.

Mais il faut faire la différence entre une maladie intime, interne à l’économie qu’elle ronge, et les effets d’un choc extérieur. Le diagnostic n’étant pas le même, la prescription doit être différente.

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Voici le scénario qui me semble le plus vraisemblable : une fois l’épidémie maîtrisée, la reprise surprendra les pessimistes mais elle sera inégale : le tourisme sera sans doute durablement déprimé ainsi que les activités qui en dépendent (luxe, hôtellerie, restauration).

Ce scénario peut être cependant contredit par les faits car notre économie est vulnérable aux errements de l’opinion : alors que nous aurions besoin d’une orientation constructive, des forces non négligeables se rassemblent pour se livrer un travail de démolition.

Une minorité remuante de la population, prenant l’écologie ou le social pour prétexte, s’est laissé séduire par l’esthétique du chaos, l’hostilité envers les institutions et les entreprises, le désir de « décroissance », l'opposition irréfléchie à tout « pouvoir » quel qu’il soit, et la plupart de nos « intellectuels » médiatiques lui emboîtent le pas.

C’est cela, le cancer dont souffre notre société, et il est beaucoup plus dangereux que le coronavirus.

samedi 30 mai 2020

Dans quel pays vivons-nous ?

Lors de leur intervention télévisée du 28 mai Edouard Philippe et Olivier Véran ont utilisé à plusieurs reprises le mot cluster pour désigner les foyers épidémiques.

L’anglais « cluster » se traduit par bouquet, grappe, amas, groupe, rassemblement, etc. : il évoque donc un lieu où se trouvent plusieurs personnes contaminées tandis que « foyer » évoque un feu, un incendie qui risque de se propager. Les connotations de ces deux mots ne sont donc pas les mêmes mais ils pointent vers un même fait, une même réalité.

Le président de la République, ayant pris à tort ou à raison l'écologie pour priorité, a parlé d'un "green deal".

Ces hommes politiques ont donc choisi de se conformer à la mode qui veut que l’on parle anglais (ou plutôt américain).

Que peut signifier alors l'expression « réindustrialiser la France » ? Celui qui abandonne sa langue maternelle ne peut plus penser avec tout son corps, avec sa chair insérée dans la situation historique du monde réel : ne sachant plus où il habite, il sera dupe des suggestions d'un monde imaginaire.

Ce matin sur France Culture une dame qui parlait du riz gluant de Thaïlande s’est senti obligée de dire « sticky rice »... sur « France Culture » !

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Beaucoup de personnes se comportent comme si elles pensaient que la France n’a plus de raison d’être, que la langue française est appelée à disparaître et qu’il faut se « mettre à l’anglais » parce que c’est la langue des affaires comme le dit Ernest-Antoine Seillère, la langue de la finance comme le dit la BNP, la langue de la science comme le dit l’École polytechnique.

Je ne sais que penser de ces personnes qui jettent à la poubelle une langue qui est depuis des siècles un instrument des plus précieux pour la littérature, la philosophie et la science.

Ont-elles honte d’être françaises ? Pensent-elles que nous devons devenir mentalement des Américains, nous conformer en tout à l’American way of life ? Estiment-elles que notre République n’a plus rien à apporter au monde, à la civilisation ?

Si c’est le cas les étrangers leur en feront le reproche car ils ont besoin, eux, d’une France dont le concert des nations puisse entendre la voix.

Trahir notre langue, ce n'est pas seulement dégrader notre pensée et notre action : c’est affadir et appauvrir le monde.